Les Chasseurs d’or/XVII. Où le mystère se découvre

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Mukoki, alerté, vint rejoindre les deux jeunes gens.

Mais, tandis que Rod, émerveillé, tendait vers le vieil Indien le jaune métal, Wabi avait plongé de nouveau. Il s’était ressouvenu du malheureux fou et avait voulu achever d’explorer le fond du bassin.

Il demeura sous l’eau plusieurs minutes et, quand il reparut au jour, ses yeux avaient une expression si bizarre que Rod, tout d’abord, pensa qu’il avait retrouvé le cadavre du vieillard.

Mais, devinant la pensée de Rod, il secoua sa tête ruisselante.

— Il… dit-il à demi suffoqué, il… n’est pas… dans le bassin !

Mukoki ne comprit pas ce que voulait dire Wabi.

— Mort ? grogna-t-il.

— Ni mort… ni vif ! reprit Wabi. Il n’est pas dans le bassin !

Les yeux surpris de Mukoki se reportèrent instinctivement vers le torrent, qui faisait suite à la cascade et où l’eau ne montait pas plus haut qu’à une demi-taille d’homme.

— Lui, dit-il, pas aller par là.

— Certes non ! répliqua Wabi.

— Alors… où est-il ? interrogea Rod, ahuri.

— Oui, où ? répéta Wabi.

Mukoki haussa les épaules.

— Gros rocher, dit-il, supporter cascade. Corps glissé sous lui, dans grand trou.

— Crois-tu ? demanda Wabi. Eh bien ! recommence l’expérience, si tu es un peu réchauffé. Moi, je suis glacé jusqu’aux os.

Et le jeune homme courut vers le feu, en battant des bras.

Le vieux trappeur s’était élancé dans le bassin.

— Parti ! dit-il, en remontant à la surface, au bout d’une longue plongée. Homme chien enragé n’être plus là !

Il avait profité de l’occasion pour ramasser sous la cascade, comme avait fait Wabi, une poignée de gravier.

— Balle or ! cria-t-il, en tendant vers Rod son bras qui dégoulinait.

Dans la paume de sa main brillait une seconde pépite d’or, grosse, celle-là, comme une noisette.

— Je l’avais bien dit, observa Wabi, que l’homme fou était John Ball, John Ball qui est revenu vers son trésor. L’or est dans le bassin !

Mais si l’or était dans le bassin, où était John Ball ?

Mort ou vivant, il fallait bien qu’il fût quelque part. Il ne pouvait s’être évaporé.

En d’autres circonstances, les trois aventuriers eussent fait bruyamment éclater leur triomphe. Le véritable gisement d’or était trouvé. La vieille carte-de bouleau leur avait fidèlement livré son secret. La fortune était à portée de leur main.

Tous trois, cependant, se taisaient.

La fin tragique du fou, de cette malheureuse créature qui, durant un demi-siècle, avait vécu solitaire dans le Wild, en Punique compagnie des bêtes sauvages, les attristait profondément. Involontairement, ils avaient été cause de sa mort. Et, pour racheter sa vie, ils eussent volontiers sacrifié le riche trésor qui venait de tomber en leur pouvoir.

Les trois hommes étaient autour du feu, devant lequel Wabi et Mukoki se déshabillaient, afin de changer de vêtements.

— Mort ! soupira Rod. Il semble pourtant que nous aurions eu tant de choses à lui demander, et lui tant de choses à nous dire !

— Mort… répondit Wabi. C’est facile à dire. Notre supposition n’est pas prouvée. Si John Ball est mort, pourquoi son corps n’est-il pas dans le bassin ? Par saint George ! voilà qui est étrange et les vieilles superstitions de Mukoki vont y retrouver leur compte.

— Il est dans le bassin, déclara Rod. Vous aurez mal cherché.

— Va donc y voir toi-même !

Après l’échec de Wabi et de l’Indien, qui nageaient et plongeaient comme des loutres, l’invitation était, pour Rod, peu tentante. Il se garda bien de la réitérer à son compte.

Mukoki, une fois séché, attacha une des battées à l’extrémité d’une grande perche, taillée par lui dans un jeune arbre, et, sans perdre de temps, se mit à fouiller le fond du bassin.

Rod et Wabi le suivirent. Du premier coup de sa drague improvisée, l’Indien ramena un énorme paquet de sable et de gravier, qu’il déversa sur un rocher plat. Les deux jeunes gens se précipitèrent pour trier, en les ratissant des doigts, sable et cailloux, rejetant rapidement tous les déchets sans intérêt.

Mais ce procédé ne valait rien. Pas une parcelle d’or n’apparaissait.

— Le lavage pur et simple est préférable, déclara Rod.

Et il courut au campement, pour y prendre les autres battées.

Comme il revenait, il trouva Mukoki qui achevait de déverser sur le rocher un second tas, sur lequel Wabi se pencha puis se releva soudain, pour entamer une danse joviale et grotesque, tandis que le vieil Indien, encore debout au bord de l’eau, demeurait, sa drague en main, silencieux et grimaçant.

— Qu’y a-t-il ? demanda Rod.

— Ce qu’il y a ? Moins que rien… Que penses-tu de ceci, dis-moi ?

Et il tendit vers Rod sa main ouverte, où resplendissait une mirifique pépite jaune.

— Admirable ! s’écria Rod. Le bassin, assurément, en est plein !

Prenant une des battées, Roderick la plongea, un peu plus loin, dans l’eau où il s’avança jusqu’à mi-jambe. Quand il l’en retira et qu’il l’eut secouée, une quatrième grosse pépite d’or s’y trouvait.

— Regarde, Wabi ! cria-t-il à son tour. Nous tenons le bon bout ! Notre fortune est faite ! Finie l’âpre lutte pour l’existence ! Terminés, pour ma bonne mère, les âpres et perpétuels soucis de la vie. Nous triomphons sur toute la ligne !

Wabi avait, dans ses doigts, délicatement cueilli la pépite.

— Ce n’est pas tout, poursuivit Rod, en secouant sa battée et en y faisant miroiter mille parcelles scintillantes. Voici, également, de la poussière d’or… Le sable en est plein.

Une série de battées successives donnèrent alternativement aux trois hommes une série de pépites, de tailles différentes, et une innombrable poussière d’or.

Lorsque la journée tira à sa fin et que l’obscurité qui tombait ne permit plus de fouiller utilement le bassin, on regagna le campement et Roderick sortit de son paquetage une petite balance de précision, apportée de Wabinosh House.

La récolte du jour y fut soigneusement pesée. Elle donnait un total de sept onces pour les pépites, d’un peu plus de douze onces pour la poussière d’or, défalcation faite du sable attenant encore aux parcelles de métal.

— Cela fait en tout, déclara Rod, dix-neuf onces un quart. À vingt dollars l’once, c’est, en chiffres ronds, trois cent quatre-vingts dollars !

— Trois cent quatre-vingts dollars ! riposta Wabi. Pour une demi-journée de travail ! C’est presque trop beau. Et, multiplié par trente jours, ce chiffre nous donne… vingt-deux mille huit cents dollars par mois. J’en demeure anéanti.

— Et combien cela faire dans vingt mille heures ? questionna Mukoki, en gloussant et en grimaçant à tel point que son visage cuivré en était tout bosselé, et sillonné de plus de rides que ne l’est de montagnes et de rivières une carte géographique en relief.

C’était bien la première fois que Wabi, depuis qu’il était au monde, entendait le vieil Indien émettre un trait d’esprit.

En guise de réponse, il s’élança sur Mukoki, le fit dégringoler du rocher où il était assis et, avec l’aide de Rod, accouru joyeusement à la rescousse, le roula sur le sol, comme une barrique.

La question de Mukoki, comme on va le voir, n’était pas si sotte, au demeurant.

Les trois hommes continuèrent, plusieurs jours durant, leur fructueuse besogne. L’or s’entassait dans de petits sacs de peau de daim, soigneusement ficelés, qui devenaient de plus en plus lourds.

La récolte atteignit son maximum le septième jour, où Rod, à lui seul, trouva, mélangées à de la poussière d’or, dix-sept pépites, dont l’une était aussi grosse que le bout de son pouce.

Mais, le neuvième jour, un changement inattendu se produisit. Mukoki était occupé à draguer le bassin et à approvisionner les deux jeunes gens, qui la lavaient, de la « boue-qui-paie[1] ».

Sa battée ne ramenait plus que des quantités insignifiantes de sable et de gravier, et, à la fin du jour, ne raclait plus que le roc nu.

Le trésor enclos dans le bassin était épuisé.

Nos trois compagnons en furent un peu marris et désappointés. Mais sans excès. Ils ne doutèrent pas que la source de l’or, entraînée par le torrent et accumulée dans le bassin, ne fût proche.

Ils la chercheraient et découvriraient. Leur récolte actuelle était, d’ailleurs, fort honorable et consolante, et représentait, pour chacun d’eux, la bagatelle de deux mille dollars.

Le lendemain, comme le temps plus chaud avait achevé de corrompre la réserve de viande, Wabi et Mukoki, afin de rapporter du gibier frais, décidèrent de remonter ensemble le ravin, jusqu’au point où il s’élargissait et faisait place à la plaine. Rod garderait le campement.

L’épais brouillard, qui avait coutume de s’amasser au-dessus du ravin, un peu avant la chute du jour, commençait à descendre sur Roderick, dans la petite crique, où il s’occupait des préparatifs du souper.

Il savait que ses compagnons n’allaient pas tarder à rentrer, en grand appétit, et il commença à mélanger eau et farine, pour la confection habituelle des petites galettes, qu’il ferait cuire ensuite entre deux pierres chaudes.

Il était si absorbé dans son travail qu’il n’aperçut point, tout d’abord, une forme fantomatique, qui glissait vers lui, pied par pied, entre les rochers.

Il ne vit pas, non plus, l’éclair de deux yeux, qui brillaient comme des charbons ardents, dans la pénombre crépusculaire qui s’étendait entre la chute d’eau et lui.

Il ne prit conscience de la proximité d’un autre être qu’en entendant une sorte de cri plaintif, si faible que ce n’était presque qu’un murmure.

Rod se redressa, en proie à la même émotion qu’il avait ressentie le jour où, pour la première fois, il avait parlé à l’homme fou.

À douze mètres de lui, pas plus, il vit un visage, un visage long et livide, pareil à celui d’un spectre, et qui, dans les poils broussailleux qui le couvraient, dardait vers lui ses prunelles.

Devant cette apparition surnaturelle, qui semblait surgir de l’au-delà, Roderick Drew remercia Dieu, qui lui donnait assez de force morale et de maîtrise de lui pour ne point trembler.

Debout dans la lumière du feu, il tendit ses bras, comme il avait déjà fait, vers la forme rampante de cette étrange créature. Doucement, à nouveau, comme une prière presque, il prononça le nom de John Ball.

En guise de réponse, l’homme sauvage fit entendre un son, faible et sourd, dont frissonna le jeune homme. Ce son, en effet, ressemblait singulièrement à celui que lui-même proférait :

— John Ball… John Ball… John Ball !

Roderick fit un pas en avant, puis deux, et il s’aperçut qu’un des bras du chasseur fou était tendu vers lui. Et, dans sa main, l’homme tenait un poisson.

Il fit un pas encore, et la créature étrange cessa d’avancer. Elle s’affaissa vers le sol, à demi pelotonnée sur elle-même, comme un chien qui craint d’être battu.

— John Ball… John Ball… répétait Rod, en avançant.

Il lui semblait ne pouvoir trouver d’autres mots pour parler à l’inconnu.

Il n’était plus maintenant qu’à dix pieds du vieillard. Une minute après, il n’était qu’à huit et aurait pu l’atteindre d’un seul bond. Alors il s’arrêta.

Devant le jeune homme le chasseur fou déposa son poisson. Puis il se prit à lentement reculer, en émettant dans sa barbe des sons incohérents. Après quoi, il se redressa debout et s’en fut vers le bassin, avec un cri plaintif.

Rapidement, Rod le suivit.

Il vit l’homme sauter de rocher en rocher, entendit un lourd plongeon, et tout redevint calme et silencieux.

Rod, ébahi, s’était arrêté au bord du bassin, si près de la cataracte qu’il recevait en plein visage les gouttelettes d’eau qui en jaillissaient.

Mais le plongeon du fou aux profondeurs liquides qui s’étendaient sous ses pieds, s’il avait surpris Rod, n’avait pas déterminé la même angoisse horrible qu’il avait éprouvée quand, pour la première fois, l’homme s’était, du faîte de la cataracte, précipité au gouffre glauque.

Il apparaissait clairement maintenant que, quelque part dans le bassin, le vieillard avait un refuge !

Les yeux de Rod scrutaient, dans l’obscurité grandissante, la nappe d’eau argentée qui, retombant de la partie supérieure du ravin, formait une sorte de voile devant le rocher qui la supportait.

— Qu’y avait-il donc derrière cette chute tumultueuse ? Était-il vraiment possible qu’en arrière de la cataracte se trouvât, dans la muraille rocheuse, un endroit où John Ball s’abritait ?

Rod, tout en remuant ces pensées, s’en retourna vers le campement. Aucun doute n’était maintenant admissible. Le chasseur fou était bien John Ball. Il avait trop visiblement tressailli à ce nom. Il l’avait lui-même articulé. Et il gîtait derrière la cascade.

Le jeune homme tenait toujours en main le poisson, l’offrande de paix du fou.

Une dernière fois, il se retourna vers le noir bassin où se déversait l’eau bouillonnante et, dans un sanglot, de plus en plus haut, jusqu’à ce que tous les échos du ravin en eussent retenti, il appela :

— John Ball ! John Ball ! John Ball ! John Ball ! John Ball !

John Ball ne répondit pas.

Roderick s’assit près du feu et se remit à considérer le poisson. John Ball avait voulu qu’ils fussent désormais amis et, pour prouver son amitié, avait apporté ce cadeau.

Le poisson, quand on l’examinait de près, était fort curieux. Il était de couleur sombre, avec de petites écailles presque noires. Sa taille était celle d’une truite ; mais ce n’était pas une truite. Sa tête était épaisse et large, comme celle d’un rémora ; mais ce n’était pas un rémora[2]. Autre étrangeté ! Cette tête, considérée de près, n’avait pas d’yeux !

Les choses s’éclaircissaient d’elles-mêmes. Roderick tenait dans ses mains une créature aveugle, un être d’un autre monde, caché dans les entrailles de la terre.

Il existait, derrière la chute d’eau, une vaste caverne, pleine de mystère, habitée par des créatures qui y vivaient dans l’éternelle nuit.

Et, dans cette caverne, John Ball avait, en même temps, trouvé sa nourriture et établi sa demeure.


  1. Terme par lequel les prospecteurs d’or du Klondike désignent le sable et le gravier amalgamés, qui contiennent les pépites et la poussière d’or.
  2. Le rémora est un bizarre poisson, dont le faîte de la tête est muni d’une sorte de disque plat, adhésif comme une ventouse, et qui lui sert à se fixer aux corps flottants, notamment aux navires, qui l’entraînent ainsi avec eux.