Les Chiens de paille/Chapitre I

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La route n’était pas large, encaissée entre deux murs de sapins qui pesant sur elle tantôt d’un côté tantôt de l’autre lui imposaient des perspectives sans avenir. «  Je n’aime pas le vert, mais surtout je n’aime pas ce vert-là », mâchonnait le râtelier de Constant tandis que ses jambes variqueuses se ployaient et se déployaient sur son beau vélo de course. «  D’un autre côté, j’aime mieux cette route tout le temps abrégée que celle de tout à l’heure avec son ruban indéfini. Ce pays-là est bien fermé. Pour le moment il ne me dit rien du tout : mais quel est le pays qui ne parle pas quand on l’interroge ? Un homme fait mieux parler un pays qu’un homme. J’aime les forêts, mais je n’aime pas les forêts de sapins. Sauf dans les vrais pays du Nord. Mais n’es-tu pas dans un pays du Nord ? Voire. Regarde le ciel. Les hommes, surtout quand ils sont à vélo, ne regardent pas le ciel. Le ciel est d’un gris sans nom et pourtant il écrase moins la route que ces deux murs de sapins. J’aime les pays fermés, ils ne vous trompent pas. » Un motocycliste tout gris le passa avec une indifférence hiératique. «  Les puissants me doublent ainsi depuis toujours, mais moi j’avance vers la mort tranquillement. »

Une borne lui annonça qu’il approchait. Brusquement les bois de sapins cessèrent, mais le pays n’en resta pas moins court ; tout plat, il finissait à la première haie. Un ancien garage était au bord de la route, un homme était devant le garage. Constant sauta de sa monture. L’homme était petit et noiraud. «  Il n’est pas du pays, c’est un de ces mécanos échappés de la ville. Tiens, pourtant il a des yeux verts. »

— Tu connais par ici la maison d’un M. Susini ?

Le petit noiraud, qui l’avait tranquillement regardé venir, posa sur lui un regard encore plus tranquille.

— La Maison des Marais ? Oui, je vais t’expliquer.

Il expliqua avec une précision insolite, une autorité agressive, tout en le dévisageant, en lui dépiautant le masque avec un couteau. Mais sur les os de Constant, masque et visage, meurtris et tannés, ne faisaient qu’un. Et il avait lui aussi un regard à jamais dégainé que rien ne pouvait faire dévier. Cela mettait tout de suite chacun de plain-pied avec l’autre.

— Mais il n’est pas là, Susini, fit le noiraud.

— Ça ne fait rien.

— Tu ne trouveras personne à qui causer.

— J’attendrai. C’est Susini qui m’envoie.

L’œil vert était de plus en plus tranquille. Il parcourait le personnage considérable et délabré, les vastes épaules près de crouler et qui ne croulaient pas, ses vêtements usagés et cocassement commodes.

— Ah, c’est différent.

— Et toi, ajouta Constant, comme répondant à la réflexion du petit noiraud, qu’est-ce que tu fous là, maintenant qu’il n’y a plus d’autos ?

L’autre dédaigna de répondre «  Je bricole », mais avec son audacieuse tranquillité il proposa :

— Tu as soif. Viens boire un coup.

— Pas de refus.

Ils entrèrent. L’intérieur était propre, d’une austérité un peu surprenante : il n’y avait pas les petites babioles habituelles sur les murs. Une jeune femme montra le même regard impassible.

— Donne-nous de la bière.

Ils s’accoudèrent à la toile cirée, ne se regardant plus avec attention, chacun ayant fait son plein de l’autre. Constant sortit un paquet de caporal. Le noiraud sourit froidement.

— Tu dois en avoir plein tes poches avec Susini ?

— On a ce qu’il faut.

Quand la bière fut là et qu’ils en eurent bu :

— Tu travailles avec Susini ?

— Il m’a donné du travail à mon retour d’Allemagne.

— Évadé ? Vieille classe ?

— Oui.

De nouveau le regard vert s’attachait :

— Oui, tu avais fait l’autre.

— Dame… Je vois que tu connais Susini.

— Oui. Il passe par ici quand il vient. Je m’occupe de ses bagnoles. Il n’y a pas très longtemps qu’il a la maison.

— Et toi, il y a longtemps que tu es dans le pays ?

— Quelques années.

— Tu n’étais pas mobilisé ?

— Réformé.

Le petit noiraud avait l’air chétif, mais il était dur par en dessous.

— Tu vas rester longtemps chez Susini ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas.

On ne sait jamais avec Susini. Y a que lui qui sait ce qu’il veut.

— Dame.

Tu étais déjà venu par ici ?

— Autrefois.

Constant n’était jamais venu dans ce pays plat et gris, mais il avait beaucoup voyagé et aussi dans des pays plats et gris.

— Tu n’es pas de Paris, fit le noiraud.

— Si. Et toi ?

— On ne dirait pas. Moi, je suis de Paris.

— C’est possible.

Ni l’un ni l’autre ne cherchaient d’effet, mais l’un et l’autre marquaient les coups imperceptibles, sans rien préjuger du résultat d’ensemble. Ils parlèrent encore un peu de choses et d’autres, délimitant patiemment la zone de résistance de chacun.

— Je vais m’en aller, fit Constant. Combien je te dois ?

— Rien.

Dehors, Constant vit sur la façade son nom : Gabriel Salis.

— Viens me voir chez Susini.

— Oui.

Il enfourcha son vélo et fila, ses grandes épaules disloquées sur le guidon. L’autre se dit : «  Ce qui fait sa force, c’est ce râtelier, on croit que c’est son point faible, et c’est par là qu’il se défend le mieux. Susini choisit bien ses hommes. »

Constant fila entre des haies : le pays commençait à lui plaire. «  S’ils sont tous comme celui-ci. Mais non, c’en est un comme on n’en rencontre que de loin en loin. Le reste, ce sera du mou. Est-ce ici que je finirai ma vie ? Il faut pourtant que je la finisse. J’arrive à des âges impossibles. La sagesse des vieillards, il y a longtemps que je suis dedans. Après tout, le vert du sapin a du bon : je dis toujours que je n’aime pas le vert, c’est une couleur qui me borne. Mais combien de verts m’ont contraint à saluer. On est bien obligé de saluer la nature puisqu’on a un chapeau et une main au chapeau. » Il n’avait pas de chapeau, mais une énorme tignasse poivre et sel, coupée court.

Il filait entre les haies larges et hautes. De temps en temps une maison basse, peu de monde. Pas de Fritz. «  Ils sont plus loin, en haut dans la baie. » Il suivait avec sûreté l’itinéraire de Salis. Il savait amèrement les petites choses de la vie et de mieux en mieux à mesure que le moment de l’autre chose se rapprochait, moment désiré dans une vie nullement méprisée, savourée au contraire. «  Mais la sagesse des vieillards, non c’est trop facile ; quand on a connu la sagesse d’un jeune homme qui se jetait durement à la découverte de la vie et en même temps de l’au-delà de la vie… »

Il arriva à la longue allée qui menait à la Maison des Marais. Il sauta à terre et alluma une cigarette. «  Encore une, il y en a toujours une. » L’allée d’arbres formait chaussée et du côté droit, vers le nord-ouest, c’était déjà le marais. Il passa entre les arbres pour se rapprocher du bord. La chaussée se déhanchait un peu et on apercevait, au-delà de l’eau plate, le terre-plein et la maison. Une longue maison basse, de briques et de pierre, bien encapuchonnée sous des pentes gondolées de tuiles anciennes. C’était vieux, solide, solitaire, tout à fait étranger au temps présent et pourtant complice de tous les écoulements du temps.

— C’est bien, c’est bien, fit-il à haute voix. Je pourrai rester là un bout de temps. Voilà une bonne halte.

La cigarette était odorante dans le gris et le calme. Le marais s’étendait assez loin, coupé de chaussées et de haies et de lignes d’arbres. Par l’atmosphère ouatée et empaquetée, c’était un peu la Poméranie, s’il le voulait. Une Europe basse et grise, une Europe poméranienne, puis batave et frisonne, s’allongeait jusqu’ici, jusqu’où César avait poussé ses légions qui avaient enfoncé leurs pieux réglementaires dans la vase. Et tant de dieux qui marchaient avec elles. Y avait-il une différence fondamentale entre ces dieux et ceux de ces marais ? Ceux du marais étaient moins connus, et pourtant ils vivaient encore dans l’âme des hommes, et peut-être dans celle de Constant. «  J’ai connu les routes et les dieux, et leurs odeurs particulières. À vos souhaits. »

Il enfila son vélo et la chaussée.

La maison était gardée par deux femmes aussi édentées l’une que l’autre, bien que l’une fût jeune si l’autre était vieille. Elles avaient cet air convaincu et satisfait de tous les gens qui servaient Susini, cet air bien abrité des pauvres qui aident à s’enrichir ceux qui ont prouvé une fois pour toutes qu’ils savent le faire. De l’autre côté de la maison, les marais étendaient vers l’ouest des moires presque sans entraves de chaussées et de lignes d’arbres et finissaient à une ligne de sable. La vieille conta que la mer était au-delà de cette ligne de sable.

Deux jours après, un monsieur vint voir Constant.

— J’étais venu voir si Susini était là.

— Je ne sais pas quand il viendra.

— Il reste quelquefois très longtemps sans venir.

Le monsieur qui était devant Constant l’examinait avec une curiosité incapable de se dissimuler. C’était un de ces corps trop grands, trop maigres avec des dents en avant vertes et sales, comme en produit la province avaricieuse, alcoolique, tarée. Ces hommes-là portent la syphilis dans leur honorable état civil bourgeois. «  Moi aussi j’ai la syphilis, songeait Constant, mais c’était une syphilis d’Afrique jeune et forte qui autrefois m’a travaillé à chaud. » Il était obligé de faire effort pour se rappeler cette syphilis de jeunesse qui avait si vigoureusement tordu et laminé sa perspective de vie. Était-ce elle qui lui avait fait perdre ses dents ?

— Je m’appelle M. Philippe Préault. Je suis le directeur de l’usine de métallurgie qui est à l’embouchure de la Vère. Vous connaissez ?

— J’ai été en vélo jusqu’au bord de la Vère et j’ai vu votre usine de l’autre côté. Je m’appelle Constant Trubert.

À gauche de la Maison des Marais, vers le sud-ouest, les marais et les sables finissaient au bout d’une morne rivière canalisée et au-delà on apercevait une longue usine basse, plantée de deux puissantes cheminées.

— Mais vous travaillez encore ?

— Oui, pour les Allemands.

— Et les Anglais vous laissent ?

— Sans doute ont-ils d’autres chiens à fouetter.

M. Préault scrutait Constant avec une hâte désordonnée. «  Ce n’est pas comme Salis. » Visiblement, ce M. Préault était venu pour lui, pour savoir qui il était et ce qu’il faisait là. Par qui avait-il été prévenu ? En dehors des vieilles femmes, Constant n’avait encore causé qu’avec Salis. Mais il y avait les gens rencontrés sur les routes. N’ayant pas grand-chose à faire, il avait déjà beaucoup roulé et marché ; ce pays, il commençait à le comprendre et à l’aimer dans l’aveu lent et long de sa platitude, dans sa rêverie cernée et concentrée. Ce n’était pas brillant, ça ne disait que ce que ça voulait dire.

Je suis étonné de voir comme les Allemands ont peu fortifié la lagune.

La lagune est dans le fond de la baie. Les entrées de la baie sont très fortes. Et puis, quand même, vous avez vu les fortins dans les dunes.

Je ne me suis pas encore trop risqué dans les dunes. Je suis un inconnu dans ces parages.

— Évidemment, vous avez raison. Vous avez fait cette guerre ?

— Les deux. Et vous ?

— Oui, je suis capitaine de réserve d’artillerie.

Les hommes se parlent toujours de la guerre, même quand ils ne l’aiment pas ou la font mal. Celui-ci devait aimer l’armée plus que la guerre : les hommes voient plutôt le moyen que la fin.

— Moi, j’étais dans l’infanterie, admit Constant.

— Mais excusez-moi, vous êtes d’une vieille classe.

— Oui, mais j’étais volontaire.

Le visage de Préault s’éclaira.

— Ah, très bien.

Constant ne haussa pas les épaules. M. Préault se crut encouragé.

— Ce n’est pas fini.

— Non, ce n’est pas fini, répondit Constant, constatant un fait général plus que particulier, sur un ton doux, mais court.

— Et vous avez été fait prisonnier ?

Tiens, c’est le garagiste Salis qui a averti ce M. Préault.

— Oui.

— Vous avez été rapatrié avec les vieilles classes ?

Ils ont rapatrié les vieilles classes ; leur calcul n’était pas mauvais, je suis bien fatigué.

— Je comprends ça, fit M. Préault avec regret.

Constant et lui se racontèrent leur courte campagne.

M. Préault s’en alla, respectant sans conviction la réserve du nouvel employé de M. Susini. On devait se revoir.

Constant reconnaissait pas à pas ce pays naturellement fermé sur lequel pesait encore la contrainte de la guerre. Mais n’y a-t-il pas toujours plusieurs contraintes sur un pays ? Les marais étaient ternes, les bois étaient muets, les gens bouche cousue. Il avait porté à la Kommandantur les papiers qui l’autorisaient à séjourner dans la zone côtière et, les jours suivants, il avait lié connaissance comme il convenait avec quelques Allemands. Il savait quelques mots d’allemand. Après cela il s’était risqué à circuler dans la zone des dunes qui était entre la mer et les marais. Cette zone l’attirait pour sa douceur blonde et parce qu’en temps ordinaire il y aurait chassé les oiseaux de mer. Comme il aurait aimé les longs affûts dans ces creux de sable, embroussaillés de plantes dures. Ces temps-ci la mer était aussi plate que le marais. Il ne s’extasiait pas beaucoup sur la mer, il l’avait trop connue dans sa rondeur étroite, quand on est dans son plein : c’est comme la cour d’une prison entourée d’un mur circulaire, avec une cargaison de forçats au milieu. Il aimait mieux la forêt ou le désert. Les déserts étaient les lieux du monde où il s’était trouvé le mieux. Pourquoi les avait-il quittés ? Il avait à jamais au fond de son âme l’âme du désert. Ces dunes, c’était un peu le désert – ces terrains nus, parlant un langage sobre et net à travers les longues lignes enlacées d’une écriture indéniable. Le désert n’est pas vide, il porte des broussailles qui sont les signes de l’ascétisme. Près d’un gros fortin allemand il aima d’abord surtout la pointe de sable qui était à l’extrémité de la Vère, face à l’usine de M. Préault.

Salis vint le voir. Constant déboucha une bouteille de Cinzano. Susini faisait bien les choses, ici comme ailleurs : il y avait une bonne réserve d’alcool et de tabac.

— Tu travailles ou tu ne fous rien ? demanda Salis.

— Je ne fous rien, j’attends Susini qui me fera peut-être travailler.

— Tu as déjà travaillé avec lui ?

— Oh, oui, depuis plusieurs mois.

— Alors, tu es à la page ; d’ailleurs, tu devais y être avant.

— Dame.

— Susini ne t’a rien dit de spécial pour ici ?

Non, mais est-ce que je peux quelque chose pour ton service ?

Peut-être, pas aujourd’hui. J’ai des copains qui ont besoin d’être aidés.

— Le vivre et le couvert ?

— Les vivres, comme tu dis ; pour le couvert, ils aiment mieux la forêt en arrière.

Constant sourit intérieurement : les hommes comme Salis avaient toujours confiance en lui, ce n’était pas seulement à cause de Susini.

— Il y a des réserves de vivres ici, tu peux envoyer tes types, déclara Constant.

Il ajouta aussitôt :

— Il y a un M. Préault qui est venu.

— Ah, Préault. Oui, c’est un drôle de mec, hein ? Un peu déjeté, mais il a de bons côtés.

— Qu’est-ce qu’il fait dans son usine ? Il travaille pour les Fritz ?

— Il ne les aime pas.

— Probable.

— Et toi ?

— Et toi ?

— Préault fait de la ferraille pour leurs bunkers. Ils le laissent entrer un peu partout, et pourtant ils savent qu’il ne les aime pas.

Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent d’autre. Ils ont besoin de lui… Il n’y a pas grand monde dans le pays.

— Y a encore pas mal d’ouvriers chez Préault, ils habitent de l’autre côté de la Vère, surtout à Pont-de-Vère. En dehors de ça, c’est des croquants.

— Ils sont pas causants.

— Ils se méfient.

Constant poussa ses randonnées du côté opposé à la Vère jusqu’à la base de la presqu’île qui ferme la baie de Wahy au fond de laquelle, derrière les dunes et le marais, était la maison de Susini. Par là il y avait beaucoup d’Allemands. Pourtant, il trouva un coin à la limite de la dune et du marais qui devint son coin préféré.

Au revers de la dune, il y avait un bouquet de sapins d’où l’on pouvait contempler en arrière tout le marais et au loin la Maison des Marais. Il se couchait dans un creux et sortait un livre. Tous les livres qu’il lisait, il les avait déjà lus, aux quatre coins du monde. Quelle idée d’être revenu en France. Mais le monde entier était maintenant à peu de chose près comme la France. Là ou ailleurs, il pouvait aussi bien attendre la mort qui venait. Par-dessus l’épaule de la mort, il regardait ce qui ne se voit pas. Il ne lisait que des livres qui parlaient de cela. Ces livres répétaient tous la même chose, et ils étaient touchants et précieux pour leur monotonie de plantes ascétiques dans le désert. Il n’en lisait pas long : une phrase suffisait et sur la trace d’une méditation ancienne son esprit de plus en plus familier avec lui-même coïncidait aussitôt avec l’essentiel de son passé, de sorte qu’il n’y avait qu’un présent aussi insistant que l’aiguille d’une boussole en plein Oural magnétique. Il lisait une phrase et dans le sable il considérait le signe infini que faisait une touffe d’herbes sèches et salées. Dans son esprit la phrase et la touffe étaient nouées. Il était ce nœud et le monde était ce nœud.

Il était ailleurs, mais aussi dans le marais. Étant dans le marais une pensée amère le traversait : comme je sais bien me cacher. Il était passé dans la vie absolument inaperçu ; ses amis n’avaient pas connu sa famille et ne s’étaient pas connus entre eux. Non par calcul, mais par instinct il avait empêché leur conjuration et ces rares amis l’avaient perdu tôt ou tard. «  Un ami ne peut pas vivre plus longtemps qu’un chien. » Mais alors si les autres ne le voyaient pas et qu’il les voyait, il était un spectateur ? Non, il avait agi, sa vie avait été une action secrète, une action rare. Dans chacun de ses jours, il y avait eu une pensée et un acte qui n’avaient fait qu’un et qui avaient imprégné ce jour d’une seule odeur, de sorte que le jour était tombé indélébile goutte d’essence dans l’éternité. Chaque jour avait eu la saveur d’une pensée et chacune de ces pensées avait eu la saveur d’un acte. Mais avait-il assez agi ? Maintenant qu’il allait mourir, ne fallait-il pas au dernier moment penser et agir d’une façon suprême ? On ne peut jamais si bien vivre qu’au moment où l’on meurt, si toutefois l’on meurt jeune. Il faut savoir mourir jeune.

Sachant se dissimuler et passer inaperçu dans ce marais, comme il avait fait dans la vie, le vieux Constant peu à peu s’emparait de toute la vie du pays. Les humains comme les animaux et les choses tombaient peu à peu dans son filet. Un jour il aperçut une silhouette de femme dans ce petit bois de sapins qui était à la limite des dunes et des marais. C’était une silhouette bien formée ; complaisamment formée d’une main oisive, ce n’était pas la masse brute d’une paysanne.

Préault revint :

— Mon cher Trubert, Salis m’a dit que vous lui aviez proposé d’abriter à la Maison des Marais de ses camarades, je n’attendais pas moins de vous, un volontaire dans l’infanterie, à quarante… Pardon, de quelle classe êtes-vous ?

— J’ai dans les quarante-cinq ans, cinquante ans. C’est curieux, je ne peux rien dire à Salis sans qu’il vous le répète.

— Mon cher, Salis et moi, nous sommes liés par les mêmes sentiments, la même haine et le même amour. Il n’en a pas toujours été ainsi : nous étions violemment opposés dans ce pays.

— Est-ce que l’aspect des choses a beaucoup changé pour lui comme pour vous ?

— Nous partageons les mêmes espoirs et les mêmes risques.

— Vous courez en effet de grands risques ; vous vous confiez au premier venu, vous ne savez pas qui je suis.

— Ça se sent tout de suite.

— Croyez-vous ?

— Et puis, nous connaissons les sentiments de M. Susini. Si vous travaillez avec lui…

— Vous avez de la chance, si vous connaissez les sentiments de M. Susini.

— C’est un homme très discret, mais enfin…

— Eh bien, moi, je suis tout à fait hors de la politique.

— Susini dit cela aussi, nous comprenons qu’il y est obligé. Vous aussi. Enfin, vous aimez la France ?

— Ne commencez pas un interrogatoire. Je connais ces interrogatoires qui vous mènent par des chemins que je ne fréquente pas. Je vous ai dit que j’étais revenu très fatigué d’Allemagne. J’ai eu une vie très dure à l’étranger pendant vingt ans, j’en ai vu de toutes les couleurs. Il y a des tas de choses à quoi je ne veux pas m’intéresser.

Préault était extrêmement déconcerté et choqué. Cependant, Constant lui parlait sur un ton si tranquillement jovial et il lui paraissait si impossible qu’on ne se passionnât pas pour ce qui le passionnait, alors qu’on était passionné comme visiblement l’était Constant Trubert, qu’il s’en alla persuadé que celui-ci se défendait par prudence, par ordre de Susini ou parce qu’il avait été attaqué un peu brusquement.

Quelques jours plus tard, la nuit, alors que Constant fumait dans sa chambre, on toqua au volet. Il éteignit et ouvrit.

— C’est toi, Trubert ?

— Oui.

— C’est Salis. Laisse-moi entrer. J’ai à te parler.

— Entre.

Salis escalada la fenêtre que Constant referma. À la lumière, Salis le regarda avec ses yeux verts, où il y avait des irradiations noires, précises.

— Trubert, Préault m’a dit ce que tu lui avais dit, que tu ne faisais pas de politique. Il m’a même dit de me méfier de toi, mais il n’y comprend rien. Moi, je sais ce que sont les hommes. J’ai su tout de suite que tu étais un type en qui, moi, je pouvais avoir confiance. Tu es affranchi, comme nous disions autrefois. Bon, alors il y a là, dans le noir, deux hommes, traqués, il faut que tu les caches dans la maison.

— Ceux qui les traquent sont sur la piste immédiate ?

— Non, je ne te demanderai pas l’impossible. Il n’y a pas trente chances sur cent qu’ils viennent les chercher ici.

— Entendu.

Constant fit le nécessaire, en dehors des deux gardiennes. Il montra beaucoup d’expérience et de prudence. Quand, deux jours plus tard, Salis vint rechercher ses hommes, Constant lui dit :

— Une autre fois, je te prie de me demander mon avis plus tôt.

— Force majeure.

— Je t’emmerde.

L’autre avait ri doucement et était parti dans le noir. Après cela la conversation était facile et même avec Préault qui était assez façonné par l’action pour ne pas tout le temps tenir compte de ses anciens préjugés, bien qu’ils subsistassent dans les devants vétilleux de sa conscience.

— Au fond, je te comprends, dit Salis à Constant, tu es un anarchiste. Je l’ai été, je peux te comprendre, mais je ne le suis plus. Toi, tu es trop vieux pour changer, faut te foutre la paix.

Constant sourit avec dédain mais ne protesta pas ; il y avait des années qu’il n’avait plus entamé une querelle de langage avec qui que ce soit. Il se mouvait dans un ordre de pensées qui n’avait rien à faire avec l’anarchisme ; quant à ce qui l’intéressait, il ne voulait pas en parler, surtout à des hommes enchaînés, asservis comme Préault et Salis. Il avait plus de sympathie pour Salis que pour Préault, il s’était toujours senti étranger aux bourgeois.

Il se rencognait avec volupté dans le Creux, près du petit bois. Il n’était pas dérangé par cette silhouette de femme qui glissa entre les sapins deux, trois fois. Cette silhouette semblait aussi familière de cet endroit. Qu’y venait-elle chercher ? Si elle y venait chercher le monde et l’au-delà du monde comme Constant, ce ne devait pas être dans la foison des images convoquées pour être saisies, broyées, sublimées, anéanties par la puissance du rêve, ce devait être dans une seule image, immédiate, momentanée, exclusive et toute brute. Elle devait avoir un rendez-vous, la silhouette, quelque part dans ce bois de sapins ; la silhouette devait s’accoupler avec une autre silhouette, soupirer, gémir, composer dans le sable une instance de murmures et de torsions. Le Creux n’en changeait point pour cela de caractère et les livres de l’obstination spirituelle se lisaient avec autant de calme.

Constant allait voir Préault de temps en temps ou Salis. Susini lui avait recommandé de prendre connaissance de la région. Constant devait parfois faire effort sur lui-même, surtout pour aller à l’usine de la Vère. Le Creux, à la lisière des dunes, lui plaisait plus – surtout quand une femme n’en faisait pas son boudoir. Mais il était encore parmi les humains et il avait accepté de servir Susini. D’ailleurs, une fois qu’il était devant Préault il oubliait sa répugnance ; son ultime curiosité à l’égard des humains était aiguë et si souple qu’elle ressemblait de quelque manière à la charité.

Il y avait dans Préault une passion qui pour être pétrie de colère et de haine n’en était pas moins douloureuse, au contraire. Il était complètement buté, plus il s’enfonçait dans l’asservissement et plus il se croyait libre, ou en voie de le devenir. Il était enchaîné à son poste de T.S.F. ; la vie lui arrivait par là. Fuyant la présence des Allemands, il s’identifiait aux Anglais qui étaient libres des Allemands, mais il ne s’apercevait pas que dans cette identification il perdait la qualité de Français qu’il voulait justement sauver. C’était exactement le phénomène inverse de celui qui se produisait pour d’autres qui, s’assimilant aux Allemands, ne se considéraient pas comme occupés. Et, en effet, ils ne l’étaient pas, mais alors ils n’étaient plus français, ce qu’ils prétendaient demeurer avec le même entêtement absurde que Préault.

Salis montrait une conscience beaucoup plus vive, une hypocrisie beaucoup plus active, un cynisme beaucoup plus dur. Il savait au moins qu’il n’était plus français et qu’il ne faisait plus semblant de l’être. Il savait au moins que son patriotisme n’était qu’un mot d’ordre. Il croyait que les Russes et lui se confondaient dans un type d’homme commun où le Russe se dépouillait tout autant que lui.

Préault, sans religion, aimait la France comme ses ancêtres avaient aimé Notre-Dame. Bien qu’il eût été élevé dans un milieu de gauche assez avancé, il ne l’avait pas ignorée avant la guerre de 1914 ; l’avait aimée violemment pendant cette guerre et depuis n’avait jamais tout à fait oublié son amour, à la différence de tant d’autres. Il répétait tout le temps ce nom et la familiarité de ce nom l’habitait. Pendant les années de paix bien qu’il eût senti autour de lui l’indifférence, la moquerie, la méfiance, il avait toujours conservé son amour, toutefois en le dissimulant un peu. Puis était venu le moment où il n’avait plus eu besoin de rien cacher, bien au contraire. Il avait vu les moqueurs, les blasphémateurs, les haineux et même les indifférents entrer tour à tour, au moins en paroles, dans sa passion. Il avait certes fallu pour cela que l’étranger donnât l’exemple ; il avait fallu que les Russes, qui depuis la fin du siècle dernier tendaient peu à peu à remplacer les Allemands dans la vénération de la petite bourgeoisie intellectuelle à laquelle Préault appartenait, donnassent l’exemple. Lénine avait décidé que – comme lui-même qui sous les abstractions était si foncièrement, si charnellement, si orgueilleusement russe, autant que Tolstoï ou Dostoïevsky – tout Russe pouvait être patriote et qu’un étranger pouvait l’être aussi à condition qu’ils rendissent d’abord hommage à la patrie russe. L’entrée dans le patriotisme des communistes, si oblique que fût la démarche, avait eu un effet irrésistible sur tous les petits bourgeois intellectuels pour qui tout ce qui venait de ce côté-là était tabou. Préault avait considéré de son regard myope, furtif, qui était doucement acharné, cet heureux changement. Le fait qu’il n’était jamais parvenu à dissimuler tout à fait son patriotisme aux contempteurs lui donna parmi ceux-ci, quand ils se mirent dans l’ornière, le prestige un peu attendrissant et un peu ridicule d’un ancêtre dont on doit à la fin admettre en vieillissant qu’il avait toujours eu raison, mais qui a le tort d’être un ancêtre. En tout cas, Préault n’avait pas abusé de la nouvelle situation car il était fort discret et fort retenu et s’il éprouvait maintenant la joie de se détendre et de se rouler dans sa passion, il ne montrait toute la violence de cette satisfaction qu’en des éclats brefs, mais qui étonnaient encore chez cet homme à la voix doucement chantante, au regard aussi vite rentré que sorti, à la démarche hâtive et frileuse.

Comme il se rendait au Creux dans ses sandales de silence, Constant fut arrêté par des voix qui venaient. Il se cacha. Il se trouvait au revers d’une butte qui dominait une petite conque de sable. La silhouette s’y jeta avec l’autre silhouette prévue. Cela fit une femme et un homme. Ils s’offraient aux regards de Constant, terriblement ingénus, terriblement livrés. S’il remuait, il causerait en eux ce qu’il y a de plus laid : ce geste de honte qui dit soudain l’asservissement de l’homme à l’homme, cette rougeur, ce désordre du visage et des mains qui dit que l’homme est toujours coupable devant l’homme. Il ne pouvait pas remuer sans être entendu, car il était en plein dans les plantes grasses dont les racines étaient craquantes et il n’y a qu’au cinéma et dans les livres qu’une vie se déplace auprès d’une autre vie sans se déceler. Cette femme et cet homme étaient dans un charme, ils étaient pour le moment dans l’état de grâce, dans l’état gracieux. Ne pas jeter le désordre dans cet ordre fragile, attendre, cela ne durerait jamais bien longtemps. Un autre spectateur aurait apporté, certes, un élément de trouble secret, aurait fait une présence blessante et malveillante, une malédiction. Il aurait été la société qui sans cesse réclame son dû et, par exemple, considère comme des obscénités, beaucoup de gestes qui sans cesse échappent en toute innocence à l’individu qui sans cesse oublie cette société. Mais Constant ne sentait en lui aucun de ces venins ; ces venins étaient dissous en lui depuis longtemps. Il n’était pas Constant, mais le monde. Le monde est le spectateur inévitable de ce qui se passe dans le monde. Il était là au même titre que le ciel et la touffe de joncs, la couche de sable qui se moulait à la double forme maintenant imprimée dans le sol. Il était le monde épars mais il était encore autre chose, il était aussi ce monde concentré. Il était le monde et le monde devient le contraire de lui-même et devient Dieu. Dieu voit tout et ne voit rien. Qu’est-ce que le monde, cette création, pour Dieu ? Comment lui advient-elle, cette création ? Qu’est-ce que ce point blessant et imperceptible ? À jamais, cela n’est pas. Constant pouvait regarder et ne pas regarder. Pour lui, c’était tout comme. Il savait de quoi il retournait. Il avait tant fait l’amour aux quatre coins du monde. Il avait fait l’amour dans le sable et dans les lits, avec toutes les classes et avec tous les sexes, avec des femmes, des hommes, des enfants, des animaux, des dieux. Il n’avait plus rien à apprendre, et il savait que rien ne s’apprend jamais. Il savait qu’il allait mourir et déjà il était si mort qu’il était dans une complicité, une intimité indicible avec cela qui commençait de se faire et qui serait bientôt fait. Alors, s’il regardait, cela serait comme une prière. C’était cela, la prière, du moins le premier degré de la prière, le degré humain. Être proche des êtres, être dans les êtres, intime aux êtres. Charité. Les paroles maladroites, imbéciles, touchantes par leur maladresse et leur imbécillité, des prières courantes de l’Occident lui venaient d’abord aux lèvres. «  Mon Dieu… » L’égoïsme passionnément insinuant de ce mon. «  Mon Dieu, voici donc qu’encore un homme et une femme… » Pourquoi, encore ? Tout est dans une seule seconde et rien n’a jamais été, n’est ou ne sera que dans cette seconde. «  Nous sommes dans le Paradis, dans l’Eden, et vous voyez l’homme et la femme, Adam et Ève. Dieu, étonnez-vous que cela soit sorti de vous et étonnez-vous plus encore de la colère idiote qui vous vient, colère contre vous-même que vous retournez contre eux… » Mais pourquoi choisir cette référence biblique alors qu’il y a dans d’autres livres sacrés, chez les Indiens, des propos qui transcendent tellement ce thème sommaire de la création.

L’homme et la femme s’étaient enlacés. L’homme avait voulu parler, mais la femme lui avait mis la main sur la bouche. Constant la bénit pour ce geste rare. Et aussitôt une solennité telle remplit la conque de sable et par réverbération la conque du ciel que, selon le vœu du rêveur, la réminiscence de l’histoire sotte et infirme (du moins apparemment) de la Bible disparut avec son comique émouvant. De profondes et diaphanes sentences arabes, perses, indiennes, chinoises, prirent le pas dans son esprit. Et aussi les mots aigres et mats du nord, des mots celtes, Scandinaves, germaniques, slaves. La femme avait écarté l’homme et se dévêtait lentement. Constant ferma les yeux et entra dans le deuxième degré de la prière. Il ne s’agissait plus d’un homme et d’une femme, ni même de deux corps ; il ne s’agissait même plus de l’enfantine conjonction des mondes, des rendez-vous, des flirts, des papotages cosmiques. Non, c’était quelque chose dans les entrailles de Constant – qui n’étaient pas des entrailles et qui n’était pas Constant. Constant fasciné par soi-même, le moi précipité dans le soi, le monde abîmé dans ce point d’où il est issu et qui n’a rien à faire avec lui, Dieu à jamais étranger à Dieu. Dieu à jamais abolissant son nom. Constant dormait-il ? Quelle différence entre l’ahurissement et l’extase ? Quand Constant revint en esprit au marais, la femme et l’homme étaient partis.

Préault aimait d’autant plus la France qu’il la confondait avec son moi. Si Préault était étroit, la France aussi était étroite. Si Préault ignorait le monde… Mais est-ce que Préault et la France ignoraient le monde ? Ils avaient vu l’un et l’autre un grand nombre de films américains et russes, et ils avaient suivi avec admiration les exploits des gangsters et des bolcheviks. Il y avait même dans leur esprit une concurrence, une bousculade, qui prouvait que cet esprit était fréquenté, entre les Américains et les bolcheviks. C’était une bousculade heureuse de gens qui sont au large et qui vont tous dans le même sens. Cette énorme affluence intérieure n’empêchait pas Préault de demeurer étriqué. Il était ouvert à des pensées étrangères, mais ces pensées demeuraient des mots d’ordre qui n’affectaient pas ses entrailles. Ses entrailles demeuraient imperméables. Il n’en était pas imprégné, pénétré, renouvelé. Les mots d’ordre qu’il appelait et accueillait pour l’action ne faisaient au fond qu’accroître son inaction intérieure. Au dehors, il faisait des gestes. Pour les mots d’ordre anglais, américains ou russes, Préault pouvait parler, comploter et même se faire tuer. Tout cela c’étaient des gestes de fantôme et d’automate, galvanisé par une électricité de hasard : c’étaient des gestes maladroits et qui s’ils étaient dans une certaine mesure efficaces contre qui il les faisait, contre l’Allemand, n’étaient pas efficaces à son propre endroit ; ils ne s’engrenaient pas sur sa vitalité intérieure et ils ne l’augmentaient pas. Simplement des étrangers obtenaient en faveur de leurs buts les témoignages d’une survivance. Réduit à lui-même, Préault serait resté absolument immobile comme tous les Français, adorant Notre-Dame la France sur son autel intérieur, pierre inerte. Un Français ne pouvait combattre que dans une armée ou un parti anglais, allemand, russe ou américain, parce qu’il n’y avait plus d’armée française, et il n’y avait plus d’armée française parce que les Français n’avaient pas voulu se battre par eux-mêmes dans leur propre armée. Ils n’y avaient fait que des gestes de fantômes si réduits que ces gestes s’étaient à peine aperçus dans le monde. D’autres gestes de fantômes se produisaient maintenant parce que l’étranger portait la main sur les ressorts et lui-même les faisait jouer.

Constant considérait tout cela. Il voyait tous ces pauvres Français égarés, aveugles, voués à la fatalité de n’échapper à un étranger qu’en se rejetant sur un autre. Ceux qui criaient contre la servitude aux Allemands ne pouvaient que se réfugier dans la servitude aux Anglais ou aux Russes. Et ceux qui criaient contre la servitude aux Anglais se perdaient dans la servitude aux Allemands. Les uns avaient les mêmes défauts et les mêmes faiblesses que les autres. Plus ils étaient divisés et plus ils se ressemblaient : plus le collaborateur crachait sur le gaulliste et plus il lui ressemblait et réciproquement. Et les communistes, en dépit de leur plus forte armature extérieure, ne différaient pas intimement de tous les autres. Tous, moins ils étaient français et plus ils l’étaient, mais négativement, stérilement, tout en creux.

Quand Constant était venu voir Préault, Préault raccompagnait Constant jusqu’au pont de la Vère. Ils s’accoudaient au long garde-fou de fonte qui barrait les eaux ternes de la rivière. Constant était étreint par une profonde mélancolie quand il considérait le voisinage de ces énormes et solitaires engins qu’étaient le pont et l’usine et de cette nature demeurée primitive, sables et marais. La désolation naturelle et la désolation artificielle s’affrontaient dans une confidence sinistre. Certes, la notion d’artificiel est un mensonge et tout ce que fait l’homme sort de la nature, pourtant Constant ne pouvait arriver à croire avec ses sens que cette fonte et cette brique étaient de la même matière que la vase et le sable. Les longs bâtiments de briques pesaient sur l’embouchure de la rivière. Leur couleur, à peine altérée par la fumée et les embruns, faisait de longs traits durs sur le fond mol des eaux, du ciel, des sables et des tourbes ; sa terrible sécheresse tranchait sur toute l’humidité naturelle de ce paysage du nord-ouest. Mais sans doute un camp romain ou un château fort avaient dû produire au même endroit un effet aussi rébarbatif : ce qui étonne le plus l’homme, c’est lui-même, ce qu’il fait.

Il y avait un contraste entre Préault et son usine. Préault avait le physique et le moral d’un notaire campagnard d’autrefois et il présidait pourtant avec compétence à toute cette machinerie qui signalait la férocité des grandes villes et une conception de l’argent tellement plus implacable, concentrée dans les conseils d’administration, que celle qui avait pu régner dans une étude de notaire.

Se retournant sur le garde-fou, Constant voyait arriver le petit Salis. Comment s’amalgamaient le bourgeois et l’ouvrier ? Mais ces deux antiques dénominations convenaient-elles encore ? Préault se penchait, tout frémissant du désir de séduire et d’être séduit. Le petit Salis, goguenard, mais contenant sa goguenardise, fonçait, l’œil vif et les muscles ramassés, dans toute cette fioriture de gestes et de petits cris dont Préault se couvrait comme un arbuste desséché d’une soudaine et miraculeuse poussée de corolles.

— Alors, Préault, comment ça va ?

Il le dévorait de ses yeux verts et n’étouffait qu’à demi un ricanement frénétique. Constant s’étonnait que les deux hommes s’approchassent en public, mais la nuit tombait et le pont était solitaire. La radio annonçait une avance russe et l’œil de Salis brillait de fièvre claire.

Préault était profondément heureux de ne plus voir seulement de la haine dans le regard du communiste, cette haine qui le poursuivait la nuit comme le jour dans les années précédentes. L’ironie qui maintenant dominait dans le regard vert, il en jouissait comme d’un changement de climat merveilleux et jamais espéré. Salis semblait totalement dominer Préault, et pourtant ? «  Pourtant, qui roule l’autre ? Ils se roulent l’un l’autre, mais qui l’emportera ? Ils s’altèrent l’un l’autre, celui qui surgira au-dessus de l’autre à la fin ne sera peut-être pas du tout semblable à lui-même. Et ce sera peut-être un troisième qui viendra, un tout autre type d’homme que ces deux-là. » Les dernières lueurs du crépuscule éclairaient ce moment.

Constant goûtait toujours sauvagement qu’un moment ne fût qu’un moment. «  Ah, est-il vraiment d’étranges humains qui regardent les hommes avec le regard d’un dieu, et le dieu même avec le regard de Dieu, et Dieu avec l’orbite vide et vertigineuse du non-être ? » En même temps, toutefois, il avait l’œil du peintre et il mariait le rouge sec et minéral des briques là-bas sur la lagune avec le glauque lumineux du regard de Salis accoudé sans nonchalance à son vélo. Il y avait un reflet de ce glauque dans les dents vertes de Préault qui, penchant ses épaules misérablement voûtées sur son petit compère, supputait les nombres russes.

Alors, Salis semblait concevoir que Préault était surtout capitaine d’artillerie.

Constant avait été en Russie, il avait survolé la Russie. Il avait considéré pendant des heures la forêt russe, coupée de marécages, qui venait mourir en Prusse-Orientale près de Berlin. Il songeait que l’immense forêt russe recouvrait une partie de la plaine humide qui s’étend d’une seule traite continue sur tout le nord de l’Europe, sans solution de continuité et qui, somme toute, ne finissait qu’aux marécages des bords de la Manche où ils étaient. Les Romains avaient fixé plus au nord chez les Bataves une première frontière. Cette frontière n’avait duré contre les Barbares que parce que les Barbares s’étaient retournés contre les Barbares. Les Francs avaient tenu la frontière romaine, puis l’avaient envoyée au diable. Aujourd’hui, dans d’autres marécages, beaucoup plus loin les Germains, un peu mêlés de Slaves, tenaient une frontière contre les Slaves, si mêlés de Mongols. Qui vivrait verrait. Mais comment vivrait celui qui verrait ? Et à quoi bon prétendre à voir la vie ? Cette scène fugitive de trois civilisés las, nerveux, inquiets, divisés, entre une machinerie essoufflée et le marécage éternel, allait bientôt s’éteindre dans l’œil de Constant qui allait mourir.

Salis lui raconta sa vie. Il était fils d’une Bretonne. Il y a beaucoup de Bretonnes dans la prostitution parisienne qui n’ont pas toujours la même tête – les unes Peuvent avoir un nez aquilin et une mâchoire assez définie, d’autres peu de nez, le front bombé, les pommettes bossues ; mais toutes ont toujours la peau blanche, les seins vifs et une sensualité qui leur donnent de l’inspiration dans le métier. Pourtant la mère de Salis, si elle était la neuvième fille dans une famille de quinze enfants, n’avait pas été dans le ruisseau mais, fille d’auberge, elle avait été cueillie par un peintre andalou qui en avait fait son modèle et sa maîtresse. Le petit Gabriel était né. Au bout de quelques années, l’Andalou était brusquement sorti de la misère noire et avait commencé à gagner de l’argent. Il avait rencontré une comtesse de son pays qui l’avait enlevé et ramené là-bas. Alors la Bretonne, qui ne recevait qu’une très maigre pension de façon fort intermittente, avait essayé de devenir modèle et avait glissé au trottoir de Montparnasse. Puis elle était morte et le petit Gabriel avait été recueilli par un vieux peintre sans talent, ivrogne, qui regrettait sa charité et qui même n’avait agi que par méchanceté, car il haïssait et battait le gosse. Le gosse s’était échappé et avait été pris en train de voler à une devanture. On l’avait enfermé dans une maison de correction. Son père, averti, l’en avait tiré et l’avait pris avec lui. Il travaillait de nouveau en France, ayant quitté la comtesse qui en peu de temps l’avait dégoûté des mondanités. Mais le petit avait été marqué par la crise de plusieurs années qu’il avait traversée et en voulait à son père et à la vie. Plus tard, il n’en voulut plus à la vie mais à la société. Il n’avait aucune disposition pour le métier de son père, ou peut-être en aurait-il eu, mais il détestait trop tout ce qui pouvait venir de lui. Il ne fit pas d’études, mais lut à tort et à travers. De très bonne heure il entra à Barcelone dans le mouvement anarchiste. Il avait des yeux verts et chez lui se précipitaient l’une vers l’autre la rêverie et l’obstination, la douceur et la fureur. Beaucoup ne croient que dans une seule idée qui remplace Dieu et qui comme Dieu s’oppose au monde. Maintenant, ils pensent croire dans la vie et, de fait, ils y aiment quelque chose qui, étant très limité, devient le prétexte d’une ascèse. Gabriel Salis avait de bonne heure quitté son père, pour punir celui-ci de l’avoir quitté autrefois et il avait erré entre Paris et Barcelone. Il avait eu des ennuis et avait connu la prison. Quand la guerre civile éclata en Espagne, il fut dedans jusqu’au cou. Quand elle finit, il s’en tira, se cacha en France. Éprouvé par les événements, il était devenu communiste. Ses chefs lui avaient assigné le nord-ouest de la France.

Constant avait deviné une bonne partie de tout cela avant que Salis ne lui en eût fait le récit succinct, prolongé par des éclats de confession très particuliers qui échappaient à son austérité d’ingénieur politique et à son mépris des considérations personnelles. Salis avait une horreur craintive pour la littérature qu’on a faite autour du communisme et il traitait les sursauts de son moi comme un moine aurait pu faire.

Il s’était aperçu qu’il aimait la France mais elle n’était pour lui qu’un moyen, et d’ailleurs il la méprisait. Il ne méprisait pas parmi les Français que les bourgeois, il méprisait aussi une bonne partie du peuple à cause des difficultés qu’il rencontrait à soulever la colère dans ce peuple et surtout à la maintenir par des allusions à une entité intime et secrète qu’il supposait persister au cœur de ce peuple et que la chirurgie communiste devait libérer et faire resurgir.

Qu’y avait-il de plus différent que ce petit bourgeois provincial qu’était Préault, à la vision extrêmement étroite et précise, avec naturellement un élément d’imagination vague et perdue qui portait sur l’accomplissement de ce qui était pourtant le plus précis en lui, à savoir son but politique, et ce moine ultramontain qu’était Salis, fait d’éléments nationaux très particuliers mais contradictoires ? Tandis que Préault ramenait tout à la France et pouvait s’accommoder de l’image courte qu’il avait des Anglais en pliant cette image à ses désirs français, au contraire Salis ne voyait dans la France qu’un moyen qui était celui qu’il avait sous la main, pour réaliser quelque chose qui en lui était autonome et isolé comme la manifestation la plus aiguë et la plus particulière de son «  moi », mais qu’il croyait être une idée très générale survolant à la fois les individualités et les pays.

Constant lui demandait :

— Qu’est-ce que c’est que la Russie pour toi ? Es-tu sûr que ta conception de la Russie ne soit pas terriblement marquée par ta structure de breton-andalou-parisien ? Tu n’as jamais été en Russie et tu es aussi loin d’un Russe que je le suis d’un Peau-Rouge.

— Tu n’es peut-être pas si différent d’un Peau-Rouge, répondait Salis ; donc, est-ce que je suis si différent d’un Russe ?

— Il est vrai, admettait Constant, qu’il y a en toi quelque chose de très primitif qui peut-être rejoint le Russe. Mais quand même, les éléments primitifs peuvent se coordonner de façon si différente. Il y a en toi une étincelle individualiste qui ferait scandale en Russie.

Bah, tu ne connais pas la Russie plus que moi. On s’en fout de tes suppositions et de tes craintes. Qu’est-ce que ça me fout de me tromper sur les Russes ? On verra bien un jour quand on sera vraiment en contact avec eux.

— Quand il sera trop tard. Quand ils seront maîtres de l’Europe et qu’ils tiendront sous leurs bottes tous les petits individualistes comme toi.

— Et toi. On se débrouillera et on réagira.

— On ne réagira pas du tout, on sera maté.

— Quand le communisme russe sera établi dans toute l’Europe, tous les hommes seront libres de se défendre contre lui et de le rendre plus humain. Pour le moment, c’est une machine de guerre et donc de police, mais le jour où cela sera vainqueur, cela se détendra et cela s’humanisera.

— C’est exactement ce que d’autres disent de l’hitlérisme. Chacun ne souhaite la victoire que pour ensuite montrer ses bons sentiments.

— Mais l’hitlérisme se détendra dans la vie bourgeoise, tandis que nous, nous aurons cassé les reins à jamais au capitalisme.

— Et vous aurez rétabli à jamais le despotisme, l’absolutisme. C’est d’ailleurs ce qui me plaît dans votre système : la destruction complète de types comme toi, mon petit Salis. Tu seras zigouillé ou tu deviendras un zélote comme on n’en a pas vu depuis les jésuites. Mais, sans doute, es-tu déjà jésuite. Je m’en apercevrai demain ou après-demain.

Salis souriait pâlement dans ses yeux verts et s’écriait :

— Bah, ne t’en fais pas. Tout cela se tassera très bien.

Constant concluait d’une conversation comme celle-là que Salis était resté profondément anarchiste sous sa discipline communiste, bien que celle-ci fût certainement très stricte quant aux méthodes de combat qu’il avait adoptées et à l’accomplissement journalier de ses devoirs. On sentait en lui un pouvoir de réaction subtil contre ce qu’il cherchait de toutes ses forces à établir.

Devant ce paradoxe, Constant ne s’étonnait pas outre mesure, car il professait que l’homme qui n’est pas encore un automate ne peut vivre que dans la contradiction d’où il ne s’échappe que par des actions successivement compensatrices. Cette pensée le ramenait à son drame intérieur. Il avait déjà réalisé beaucoup de choses dans sa vie. Sa vie n’était que réalisation et il avait besoin sans cesse de la saveur de la réalisation. Certes, il aimait les choses qu’on rêve mais seulement dans les choses qu’on voit ; certes, il aimait les livres mais seulement ceux qui s’incorporaient à son action et qui y apportaient des harmoniques. Il savait que dans tout ce qu’il avait pensé se préparait une réalisation centrale qui vraiment confirmerait sa vie, y introduirait cet élément sacré et définitif sans lequel il lui semblait qu’elle n’aurait pas été vécue et n’aurait pas trouvé son caractère propre d’éternité.

Était-ce pour trouver la piste de cette réalisation que lui qui était fort au-delà du christianisme et bien plus familier de la mystique arabe ou du Védanta que des Pères de l’Église grecque que pourtant il fréquentait encore, relisait depuis quelques temps les Évangiles, avec l’acharnement maniaque d’un lecteur de romans policiers ?

Constant avait reçu par un messager des instructions de Susini et il avait maintenant quelques randonnées à faire dans l’arrière-pays. Le patron à distance avait perçu que la connaissance avait suffisamment mûri chez son agent.

Celui-ci, à mesure qu’il fréquentait plus Préault et Salis, percevait de mieux en mieux que l’attention qu’ils lui marquaient avait des raisons particulières. C’était naturel : il était l’agent de Susini. Ils connaissaient sans doute mieux Susini que lui, Constant, ne le connaissait, et ils cherchaient à savoir si vraiment Constant était en dehors de la confidence de son patron, comme il le leur avait nécessairement montré au bout de quelques jours. Constant se demandait de son côté en quoi ils étaient liés eux-mêmes à Susini. Susini était-il un personnage important dans leur camp ? Mais alors pourquoi cette peur et cette hostilité secrètes ? D’après ce qu’avait toujours soupçonné Constant, Susini ne devait être d’aucun camp ou de tous. Mais, après tout, Constant n’en était pas sûr.

Il ne se souciait pas outre mesure de cette ignorance dans laquelle il restait, car il savait que tôt ou tard, et plus souvent tôt que tard, les hommes les plus concertés se confient ou se livrent. Il ne se passerait pas beaucoup de temps avant que Préault et Salis – et Susini lui-même – ne se déchargent de leur humble secret. Il en était d’autres plus importants pour Constant et la façon concrète dont il les recherchait l’assurait que pour lui l’adage : «  qui peut le plus peut le moins » restait exact et que sa familiarité avec les dieux était de tel ordre qu’elle ne le privait d’aucun flair avec les hommes. «  Tu ne peux comprendre les dieux que si tu comprends les hommes. Si tu as si spontanément suivi les Asiatiques, et tous les initiés dans leur dépassement du problème de Dieu, c’est grâce à ce long commerce que tu as eu d’abord avec les hommes et les dieux, avec les animaux et les femmes. L’inverse est vrai. »

S’il était plus occupé, il n’oubliait pas pourtant les longues promenades, de cela il n’aurait jamais pu se passer. Il n’avait jamais été un plus grand errant qu’après qu’il avait été au bagne, c’était alors que ce grand voyageur était devenu précisément méditatif. La méditation et la marche étaient pour lui la même chose. Qu’il fût dans une grande ville ou ailleurs, il marchait souvent la nuit. Encore maintenant, il ne perdait pas cette habitude et il aimait à déboucher des marais sur les dunes au petit jour. Maintenant qu’il était connu dans le pays, il pouvait se permettre davantage et il en venait à hanter la zone même des fortins et des barbelés qui était tendue sur le fond de la baie. Il remontait même plus au nord-est, mais comme la presqu’île de Wahy était toute interdite, il devait s’arrêter auprès d’un enclos de tamaris et d’ajoncs qui était implanté à l’articulation même du fond de la baie et de la presqu’île. La clôture était épaisse et ce n’était que d’une dune voisine qu’on apercevait un toit bas caché parmi les touffes. Les Allemands ne semblaient pas occuper l’endroit et Constant supposait qu’il avait été abandonné par ses propriétaires.

Un jour de grand vent, voyant une petite porte à claire-voie qui battait, écaillée et rouillée, il entra pour griller à l’aise une cigarette. Il fut étonné : quelqu’un vivait là encore ; où il s’attendait à voir un recès plein de mauvaises herbes il y avait un délicat et étrange jardin. Entre d’étroits et sinueux chemins de galets cimentés, les plantes grasses de la dune étaient présentées avec un tel art qu’elles semblaient des signes rares réservés à l’étude d’un peintre chinois ou japonais, et du côté le mieux abrité derrière une triple clôture de tamaris, d’ajoncs et de claies de roseaux assurées à des poteaux de ciment, il y avait comme l’allée d’un cloître. Cette allée parcourait toute la longueur du jardin depuis l’entrée qui s’était offerte à Constant jusqu’à la maison basse qui ouvrait la baie vitrée d’un atelier sur le savant parterre. Personne, semblait-il, dans l’atelier, ce qui rassura Constant et lui fit faire quelques pas en avant. Il était tenté de regarder de près une haute stèle de pierre surmontée d’un auvent qui se trouvait le long du cloître dans un renfoncement de la cloison de roseaux. Il dépassa un massif d’ajoncs habilement assemblés, sur lequel il comptait ensuite reporter son regard admiratif, et vint contempler sur la stèle une fresque qui représentait les dieux : Bouddha avait à sa droite Osiris et Dionysos et à sa gauche le Christ et Athys. Il y avait en marge Orphée et Mahomet. Cela était peint dans une manière qui, à première vue, paraissait byzantine, mais qui, regardée de plus près, n’était nullement rigide : les visages montraient une particularité tout à fait vivante et humaine. C’était sûrement des portraits ; au sein du magnétisme généralisateur que composaient leurs poses hiératiques et leurs costumes archaïques, leurs visages prodiguaient une expression ardemment épisodique. Constant était profondément satisfait et enchanté de la façon magistrale dont l’artiste avait noué les contrastes de l’humain et de l’inhumain. Cette fresque livrait le sentiment même qu’il étreignait de plus en plus dans la vie : «  Ici, un parfait athéisme engendre le plus pur sentiment du divin. » Selon son habitude, il avait dit cela plus qu’à demi-voix.

Il se retourna par instinct et vit, debout, une palette au pouce, un pinceau à la main, un homme qui était un peu en arrière du massif d’ajoncs. Cet homme était petit, très maigre. Sa tête très chauve était passée au rasoir mais portait une petite barbe courte, blondasse et grisonnante. Il regardait Constant avec un sourire à peine triste, dont la bienveillance aussitôt concentrée contrastait avec le lointain du regard dans les yeux les plus pâles qu’on pût trouver dans une face humaine.

— Que disiez-vous ? demanda le peintre avec une tranquille courtoisie, comme s’il eût été habitué de tout temps à la présence de Constant. Il avait le séduisant accent russe.

— Je disais : «  Ici, un parfait athéisme engendre le plus pur sentiment du divin. »

— Vous possédez le secret des religions : il était juste que vous veniez voir cette image.

Le petit peintre aux yeux pâles dit cela d’une voix égale, douce, avec une mélancolie où il n’y avait aucune amertume et une absence d’inquiétude qui n’engendrait pas l’indifférence.

Si vous êtes Russe, ajouta Constant, vous avez exprimé la pensée même de Dostoïevsky qui hésitait à croire dans l’insuffisant Dieu des chrétiens des derniers siècles mais qui avait le sens violent du divin.

Oui… mais nous autres Russes nous sommes ouverts à toute l’Asie.

Ce n’est pas seulement l’Asie qui a compris.

— En effet, mon tableau le dit.

C’est sans doute le sang slave de Nietzsche qui lui a permis de pousser le génie allemand jusqu’à ce point de délivrance des formes fatiguées de l’expression religieuse et philosophique.

Il y a de profondes affinités entre le génie germanique et le génie slave. Nous vivons ce que les Allemands ont pensé. Nous avons élevé notre tourment et notre joie au-dessus des destructions spirituelles qu’ils ont accomplies. Nous ne sommes pas philosophes, eux le sont ou l’ont été ; ces grands philosophes ont anéanti toutes les formes de la philosophie et nous, nous nous sommes élancés par-dessus ces anéantissements.

Constant et le petit peintre parlaient tranquillement, nonchalamment, comme s’ils s’étaient toujours connus.

C’était à peine s’ils croyaient nécessaire de dire ces choses. Ils savaient, dans leur science de la vie, que les rencontres et les conversations ne soulèvent le plus souvent que l’écume triviale des pensées. Les deux hommes qui avaient renoncé aux rencontres heureuses n’avaient rien à attendre de celle-ci, puisque chacun n’avait pas attendu l’autre pour coïncider avec lui.

Le peintre alla poser sa palette auprès d’un léger chevalet où Constant vit une étroite nature morte. Dans cet autre tableau, bien qu’il dit la même chose que dans le grand, le Russe le disait par un tout autre biais et surprenait Constant en le confirmant dans la forte idée qu’il avait prise de lui, dès la fresque, une fois pour toutes. Cette nature morte n’avait rien de mort, cette plante grasse qui allongeait ses flammes vertes était passionnément animée sous la touche infiniment calme du pinceau et disait la même fureur de vivre parfaitement vaine et, se sachant vaine, délicieusement libre entre le désespoir et la joie qui était au visage du Bouddha ou de l’un de ses acolytes.

— Personne, déclara Constant, n’a jamais été dans la vie et hors la vie comme vous, sauf Nietzsche.

— Dans notre temps, peut-être. Pourtant un autre homme, et justement un peintre, a été comme Nietzsche sage jusqu’à la folie.

— Van Gogh. Les modernes ne peuvent plus supporter la sagesse, elle les rend fous.

— Dostoïevsky a eu la chance d’aller d’abord au bagne, c’est ce qui lui a permis cet équilibre merveilleusement instable, qui triomphe finalement dans le grand livre des Karamazov.

— Autrefois, il y a eu Vinci.

— Oui, Vinci a encore mieux surmonté François d’Assise, Savonarole et Pic de la Mirandole que Dostoïevsky ses mystiques et ses nihilistes, tout en se nourrissant d’eux dans le fond de ses géhennes intérieures.

Ils marchaient maintenant le long du cloître. La matinée s’était développée au-dessus d’eux : un ciel léger se dérobait à l’infini et une mouette jetait son cri d’enfant.

— Oui, reprit le petit peintre, Nietzsche, Van Gogh, Dostoïevsky : seuls maîtres possibles… Mais alors, vous n’êtes pas français ?

— Si, sourit Constant.

— Tiens.

— J’explique cela mythologiquement, en disant que je suis nordique.

— Aristote dit : «  Aimer les mythes, c’est en quelque manière se montrer philosophe. » Nos trois bonshommes aboutissent à Hitler.

— Ils meurent en lui.

— Peut-être revivent-ils dans Staline ?

— Vous êtes si humain que vous mêlez les fables politiques avec les fables des philosophes et des artistes.

Vexé du caractère épais et occasionnel que prenaient leurs propos, Constant se retira comme il était venu, tandis que le petit peintre retournait à ses pinceaux. Constant s’en alla en grommelant, mais pourtant il était content de l’emploi que faisait le Russe du jaune de chrome. Constant regrettait de n’avoir pas été peintre et moine comme Fra Angelico. La vie n’allait pas pour lui sans la religion et la religion sans la vie, un extrême sans l’autre extrême ; l’extrême abstrait n’était possible que dans l’extrême concret ; on ne pouvait spéculer sur le non-être qu’un pinceau à la main et en portant au bout du pinceau une de ces délicieuses couleurs qui sont le comble de l’éphémère et du réel. Il se croyait peu ouvert à la musique, il oubliait une sonate de Bach aussitôt qu’il l’avait entendue.

S’il fréquentait les Allemands du pays dans la mesure des nécessités, il ne les fréquentait que dans cette mesure : il lui fallait être bien avec tout le monde, selon la politique de Susini. De son point de vue personnel l’indifférence prenait forcément l’aspect de la charité ; il n’est guère donné aux forts et aux généreux d’être méchants. Chez un jeune soldat qui était l’homme intelligent de la Kommandantur, il avait rencontré un certain docteur Bardy. C’était l’homme qui faisait l’amour avec la femme dans la conque de sable. Habillé, il était moins beau que nu.

— Vous ne vous ennuyez pas trop par ici ? demanda Susini qui arriva un beau jour.

— Non.

Susini haussa les épaules : il n’avait point de ces pensées qui peuvent se refléter dans la nature et faire dire au solitaire qu’il aime la nature. Mais sans doute s’amusait-il des hommes en dépit du mépris qu’il avait pour eux ; il s’amusait surtout de sa propre activité. Les hommes d’action sont des artisans maniaques qui sans cesse remettent le même objet sur le tour.

— Ils ont dû venir vous regarder sous le nez, les gens du pays ?

— Oui, ma venue a assez intrigué Préault, Salis…

— Et Bardy. Ce sont les trois agents de l’étranger, comme on dit, qui se disputent le pays.

— Ils voudraient bien savoir ce que je fais ici.

— Et vous voudriez le savoir aussi ?

— Moi, pas du tout.

— Supposons que vous êtes là pour les surveiller.

— Supposons-le, sourit Constant.

Quand il souriait, il montrait son râtelier sans gêne et sans ostentation. Il ajouta :

— Mais s’il s’agit de cela, vous devez me renseigner. Il y a quelque chose qui les attire ici et qui m’échappe. J’ai feint de ne pas ignorer ce qu’ils savent.

— Cela a dû vous donner un fameux air énigmatique.

— Ou idiot.

— Et vous n’avez pas deviné ?

— Pas du tout.

— Vous n’avez vu personne d’autre dans le pays ?

— J’ai causé avec des ouvriers, des paysans, des Allemands.

— Personne d’autre ?

— Personne.

Constant pensa à la femme dans la conque de sable. Elle était avec Bardy, cela pouvait être une indication intéressante. Il parla du peintre.

Ah, Liassov. Vous l’avez déniché. Comment avez-vous fait ?

Le visage de Susini montra son ironie la plus enjouée. Ce visage marquait toujours des impressions vives et changeantes, mais qui n’entamaient en rien la profondeur du masque.

Constant raconta. Susini l’observait.

— Vous n’avez pas vu sa femme ?

— Non.

Vous la verrez ici, elle vient souvent.

Constant se dit : «  Comme le monde est petit, ce doit être la femme de la conque de sable. »

Liassov vint déjeuner. C’était bien la femme qu’il avait vue dans le sable. Alors, étant assez loin, il n’avait vu que son corps. Le visage était aussi intéressant que ce corps, aussi un peu fatigué, mais parcouru par un fluide certain. Elle n’était pas accompagnée par son mari et semblait comme chez elle dans la Maison des Marais : elle semblait être aussi du dernier bien avec Susini. La question idiote qui accompagne si souvent une situation sexuelle se posait : «  Susini sait-il qu’elle le trompe avec Bardy ? Ou est-ce lui qui trompe Bardy avec elle ? » Susini avait beau avoir l’air très libre et très pénétrant, il pouvait être comme les camarades. Cette double liaison devait avoir de l’importance, puisque la plupart des hommes vivent en fonction des femmes.

Le docteur Bardy vint après le déjeuner. Aucune gêne entre les trois personnes, une délicate familiarité. Ce ne fut que quand Bardy fut là que Charles Susini dit à Mme Liassov :

— Vous savez, Roxane, que Constant Trubert a fait la connaissance de votre mari.

Puis, sans transition, il dit à Bardy :

— Trubert a bien observé la situation, ici, mais il lui manque le chaînon essentiel : il ne sait rien sur le dépôt d’armes.

Bardy en eut l’air fort étonné.

— Comment ! Vous ne lui aviez pas dit ! Mais il avait l’air de savoir.

— Les gens discrets ont toujours l’air de tout savoir. Donc, mon cher Constant, si Préault et Salis sont extrêmement intéressés par la Maison des Marais, c’est parce que nous avons l’avantage… ou l’inconvénient de posséder quelque part dans les environs un dépôt d’armes. Ce dépôt a été constitué peu après la débâcle de 40 par un homme aujourd’hui disparu ; il a été pincé dans une autre affaire par les Allemands et fusillé. Préault, qui était un ami de cet homme, a été longtemps seul à connaître l’existence du dépôt. Et moi-même je l’ignorais quand j’ai acheté la maison. Je l’ai appris ensuite, par le plus grand des hasards.

Tout le visage de Susini s’illumine de douce et pénétrante ironie, mais il ne regarde personne. Constant chercha sur le visage de Bardy et Roxane une explication : Bardy avait rougi violemment mais ses traits n’avaient pas remué. Roxane Liassov, pour la première fois, regardait Constant avec attention.

Constant voyait maintenant pourquoi Préault et Salis n’étaient pas sûrs que Susini fût de leur bord. Ils semblaient avoir raison, puisque Susini était apparemment engagé avec Bardy. Susini pouvait-il à ce point jouer double jeu ? Mais lui-même Constant était-il engagé plus qu’il ne le pensait dans le double jeu ? Son indifférence l’avait assuré de la même position que celle de Susini, celle que Susini voulait précisément qu’il eût. Constant ne manifesta aucune de ces pensées.

Ce que je viens de dire, reprit Susini, ne changera rien à la situation apparente. Vous devez rester, Constant, très aimable avec Préault et Salis.

Bardy regardait Constant comme s’il avait eu confiance en lui. Il avait l’air de tenir Susini pour un allié certain. Roxane était très présente, mais aussi énigmatique ; d’ailleurs tranquillement, sans aucune ostentation.

Constant pensa qu’il ne fallait pas exagérer sa propre discrétion, qui était parfaite parce qu’elle recevait une influence bénéfique des parties supérieures de son esprit, tout indifférentes à ces menus événements ; il convenait de manifester quelque curiosité.

— Ce dépôt, vous croyez qu’ils voudraient s’en emparer à l’occasion ?

— Bien sûr.

Mais au moment d’un débarquement ? ou avant ?

— C’est la question, dit en riant Bardy.

Et vous, Bardy, voudriez prendre les devants, jeta Susini.

C’était la première fois qu’il semblait de quelque manière se séparer de Bardy ou supposer que Bardy pût se séparer de lui. Il le faisait sans aucune acrimonie, en parfaite jovialité. Roxane sourit.

Non, dit Bardy, le dépôt est très bien où il est.

Vous seriez bien en peine de le transporter ailleurs, vous avez si peu d’hommes.

Bardy ne se démonta pas le moins du monde.

Sur place, j’en ai peu : eux non plus. Je pourrais en faire venir d’ailleurs.

À quelle organisation appartenait au juste Bardy ? Il y avait presque autant d’organisations disparates dans un camp que dans l’autre. Constant aurait pu le lui demander, mais la question lui avait paru oiseuse.


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