Les Chiens de paille/Chapitre II

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Voici comment Constant avait connu Susini.

Le bistrot était mélangé comme le quartier : il y avait des pauvres et des moins pauvres, des plus rangés et des moins rangés. Les rangés sont un peu dérangés et les dérangés sont assez rangés. Qui pourrait dire que celui-ci ou celui-là est exactement un ouvrier ou un employé ou un petit bourgeois ? Il y a tant de métiers dans Paris et tant de combines. Et puis sont-ils parisiens ou provinciaux ou étrangers ? Et les femmes sont-elles putains ou autre chose ? Souvent un peu des deux. Le patron faisait aussi le restaurant : il se débrouillait bien et savait que sa clientèle ne pouvait supporter que des prix raisonnables. D’ailleurs, une partie de cette clientèle était en combine avec le patron dans tel ou tel genre d’affaires. Qu’est-ce qu’un bistrot ? C’est une officine où se traitent toutes les affaires matérielles et morales d’un coin de quartier et d’une coterie. Il y a un secret auquel participent plus ou moins tous ceux qui entrent et qui boivent un verre ou prennent leur repas. Il y en a qui passent et qui ne reviennent pas parce qu’ils sont refoulés par le secret, d’autres qui reviennent et qui ne sont jamais dans le secret mais qu’on garde parce qu’ils meublent le lieu. Le réseau de la confiance et de la méfiance est plus lâche ici, plus resserré là. Tout cela est très stable, bien que de temps en temps il y ait des changements. La règle s’appuie sur les exceptions : Constant était un peu à part et pourtant tout le monde avait admis d’emblée qu’il était dans le bain.

Ce qui lui plaisait dans ce bistrot, c’étaient les couleurs. Il y avait un bon peintre qui avait vécu par ici et qui avait laissé une trace heureuse. Ce peintre était fou de bleu et Constant aussi. Sans doute ce peintre avait-il touché ces murs au début de la guerre quand Paris était soudain devenu tout bleu, d’un bleu secret et délicat de solitude qui se complaît doucement et chaudement en elle-même et qui nie avec un entêtement rusé et délicieusement absurde les traînées de froid et de rigueur qui s’approchent de tous les lointains. Ce peintre aimait sans doute le bleu auparavant, mais la circonstance lui avait enjoint de se repaître de sa préférence. Peut-être maintenant, s’il n’était pas mort, aimait-il une autre couleur ? Mais Constant qui n’était pas peintre aimerait toujours le bleu. Il haïssait le vert et méprisait le violet. Avec quelque complaisance pour le jaune, il appréciait le rouge dans la mesure où il se mariait, divorçait et se remariait avec le bleu. Il y avait aussi des terres de Sienne, des cobalts qui le nourrissaient bien. Il était goinfre et aimait à se gaver. Il était amoureux des choses. Quelquefois il se disait qu’il aurait pu se passer des gens ; il savait pourtant que les choses ne vivent que par les gens et que jouer des choses est le dernier moyen de communiquer avec les gens : à travers les choses on échange des messages. Et c’était ainsi que lui, Constant, venait causer dans ce bistrot avec un type qui lui disait des paroles bleues comme on n’en entend pas de bouche à oreille. Dans un coin près du comptoir, il y avait une silhouette de femme pétrie dans un bleu de Prusse qui vous saturait le sang. La ligne ajoutait au bienfait de la couleur un autre bienfait. Cela faisait deux bienfaits en même temps : on n’avait pas à se plaindre, on avait de quoi se réjouir profondément, dans les entrailles de son ventre et de son imagination. Tout cela ne tombait pas du ciel, mais c’était doucement sué par la terre qui était sous ce quartier de bitume et de plâtras et sous ce bistrot de marchandages et de bavardages. Constant rigolait doucement en songeant au bon tour que la terre, la couleur bleue et un copain inconnu jouaient à tous ces idiots crasseux et gentils qui ne savaient pas qu’ils nageaient dans le bleu, dans le suc le plus raffiné. Pourtant, de temps en temps l’un d’eux semblait une seconde se méfier, s’inquiéter et, interrompant une phrase, suspendant son verre, demeurait bouche bée devant une tache, une éclaboussure de magie et de fascination. Constant connaissait bien la terre. Bien qu’il fût de Paris, il connaissait la terre. Il ne l’avait jamais ignorée ; il l’avait toujours soupçonnée, devinée, décelée sous les quartiers. Il n’avait aimé rien tant que les travaux de voirie qui, tout d’un coup, fendaient le bitume et l’asphalte, cassaient le ciment et autour des tuyaux faisaient resurgir la chair vive, non pas seulement cette matière rapportée et sableuse qui est tout de suite sous le pavé, mais plus en dessous, le terreau même. Il se disait que la tour Eiffel elle-même avait les pieds dans le terreau, avec ses grands airs de girafe née dans un monde de jouets scientifiques et qui se suffit à elle-même et ne se nourrit que d’ondes invisibles. Justement, la tour Eiffel n’était pas loin et Constant considérait parfois la géante accroupie sur les villages de Lilliput. Il était revenu lui-même depuis pas longtemps au pays de Lilliput et il avait loué une chambre dans le quartier désert et abstrait qui s’étend derrière Citroën, pas très loin de la Seine du Point-du-Jour. L’île du Point-du-Jour, ce pauvre quai emmanché de quelques arbres et d’une statue figée comme une putain qui fait son guet machinal, c’est un maigre aveu.

Ce jour-là, Constant s’attardait dans le bistrot un peu plus tard que de coutume parce qu’il avait des cigarettes et qu’il s’était perdu dans la rare et mince béatitude qui sortait de ces petits tuyaux de papier qui contenaient quelques grains de poussière chaude. Le caporal nouait ses volutes solides et simples autour de ce bleu définitif que rien ne pourrait jamais détruire. Ce bleu avait vécu dans deux âmes, celle du peintre et celle de Constant qui le résorbaient dans l’éternité, l’éternité qui est là à chaque minute comme le suc dans le fruit, l’éternité qui veille au sein de la terre sous les tuyaux de plomb. Le bleu du tabac et le bleu de Prusse faisaient une saoulerie fine et suffisante. Tout cela n’empêchait pas Constant de s’occuper des hommes et des femmes qui étaient dans ce bistrot de dix heures du soir et de jouir de leur viande aux émanations de pourriture. Le bleu de la femme aux seins lourds sur le mur, enveloppés d’un seul coup de fusain par le peintre, ce qui était une fameuse caresse créatrice et jouisseuse du même coup, n’était pas corruptible, mais la chair des gens qui étaient là était corruptible et pourrissante. Mais non, ce n’était qu’une apparence, car tout cela s’il le voulait pouvait s’immobiliser tout d’un coup comme un tableau et participer de la même éternité. C’était une apparence, en attendant, qui regimbait, agaçante comme du reste le bleu sous le pinceau s’était d’abord refusé et avait fait mine de gicler là où il ne fallait pas.

Il y avait là des gens que Constant avait déjà remarqués d’autres fois et qu’il avait établis dans son imagination – surtout à une table où se composait quelque chose de dense dans un coin. Il y avait deux hommes et deux femmes. Les deux hommes avaient la même taille et semblaient frères. Ils étaient petits, gras et très bruns. Gras, mais vifs. Ils avaient des yeux bruns, adroits, toujours en mouvement, laissant vite tomber ce qu’ils avaient vivement inspecté, comme si cela avait été épuisé d’un coup. Ils étaient avec deux femmes qui faisaient un contraste formidable avec eux, elles étaient grandes et massives alors qu’eux étaient plutôt fluets sous la graisse, une graisse qui ne pesait pas d’ailleurs. Eux étaient assez négligés dans leur mise, mais bien à l’aise. Les femmes étaient assez élégantes. Des poules, sûrement, mais pas de la basse espèce, elles avaient dû être mannequins ou danseuses à leurs heures. Elles étaient belles et désirables et ne se refusaient nullement, bien que convenablement absorbées par les deux hommes. Qu’est-ce que faisaient les deux hommes ? Une chose ou une autre, mais pas bête, rondement menée. Ils n’avaient pas l’air abruti par le profit et semblaient s’amuser de quelque chose d’autre qui pétillait dans leurs yeux et dans leurs rares éclats de voix. Ils avaient l’air méridional, mais très corrigés par Paris. À bien regarder, différents l’un de l’autre, ces deux hommes ; et la différence était excitante à pister au milieu de la ressemblance. Constant s’amusait à ce jeu de lumières et d’ombres où il se reposait parfois de la contemplation des bleus sur le mur où s’entrecroisaient dans la rumeur sourde d’une fête presque muette un ciel et un enfer de semblances et de dissemblances. En commun chez ces deux hommes, il y avait de l’intelligence, de la ruse, de l’ironie, de la méchanceté, mais aussi chez chacun quelque chose qui n’était pas chez l’autre. Peut-être son âme. C’était peut-être des types qui avaient des âmes : ça se rencontre. C’est ça qui fait qu’on est lié à la vie comme un chien sauvage à une Piste de lapin qui vous tire un gémissement sans fin, un aboi de quête, à fendre le cœur des dieux, c’est qu’il y a des âmes qui circulent subrepticement dans l’épaisseur massive de ce mur de viande et qui se détachent soudain et fugitivement, pour un éclat éternel comme ce bleu de Prusse sur ce mur. Constant suivait les courts mouvements de la main potelée d’un des deux hommes, le plus petit, le plus gros, le plus fluet : c’était direct, sûr et léger comme le geste du peintre autour des deux seins de la femme enrobée de bleu de Prusse. Ces petites mains devaient drôlement s’approcher des seins lourds de la femme en face de lui, qui devaient être beaux comme ceux de la femme en bleu de Prusse. Plus beaux ou moins beaux ? C’était un autre domaine que celui de la réalité picturale, un autre et le même. Pour Constant, et sans doute pour le peintre, somme toute c’était le même. Les seins de la femme en face du petit gras étaient à jamais immobiles comme ceux de la femme sur le mur, et éternellement la main potelée du petit gras restait suspendue sur ces globes perdus dans le bleu grave du ciel. L’homme ivre de l’odeur de sa planète reste là une main en l’air, en plein ciel. Et vraiment ces distinctions de vie et de mort… Constant demanda un vieux marc. Il était tellement ivre de rien et de tout, qu’il lui fallait rétablir le contact avec un monde plus différencié. Les distinctions. Il y a tout de même les distinctions et les différences. Certes. Et sans cela, on ne sentirait rien et surtout pas l’éternité. L’éternité, sans la morsure de l’instant, c’est pour Dieu. Et encore, il a bien fait le monde ! Des différences, il y en avait dans ce bistrot. Aux autres tables les gens formaient une masse amorphe d’où l’on ne pouvait rien extraire ; ce qui faisait un lourd contraste avec cette partie déliée et étincelante de la table privilégiée. Du reste, Constant exagérait. Cette table n’était pas si reluisante et il y avait bien de la vulgarité dans ces deux petits margoulins qui laissaient parfois échapper un ricanement assez bas et ces deux poules qui étaient habillées comme toutes les poules. Alors qu’on rêve que chaque femme soit habillée comme aucune autre.

La masse amorphe s’agitait, essayait de se disculper, de se diviser, de produire quelque chose de remarquable. Il y avait cette espèce de poivrot, près de Constant. Il était assis près du comptoir, faisait la causette au patron, tenait des propos, tâchait de faire figure. Le silence de Constant l’agaçait, il en voulait aussi à la table privilégiée où l’on ne s’occupait pas de lui. Il remuait les vétilles avec un acharnement de plus en plus amer, voyant avec épouvante et rage que l’heure du couvre-feu approchait et qu’il allait retomber au néant dont ici, à la lumière, il pensait bien se défendre. Il parlait de toutes les vétilles qui étaient de l’année et dans sa bouche cela faisait des inconvénients menus et boursouflés qui offusquaient les fonds de la terre, du ciel, de l’univers. Il parlait de la nourriture, de l’argent. On a toujours parlé de ça, mais on en parlait plus que jamais. Il était bien content qu’on parle de ça et rien que de ça, et pourtant on parlait d’autre chose et il parlait d’autre chose. Il se mit à parler d’autre chose quand il n’y eut vraiment plus moyen de faire autrement : il ne savait plus quoi dire. Et il se mit à en parler comme s’il n’avait pensé qu’à tout ça tout le temps ; mais ce n’était pas vrai, et il n’y arrivait que faute de pouvoir encore parler de la nourriture et de l’argent et parce qu’il allait être obligé de bientôt rentrer chez lui, où il y avait peut-être une femme. Il avait la figure ronde avec un petit nez droit, mais le nez était couvert d’une croûte rouge violacé. Je n’aime pas le violet, et surtout le violet des ivrognes. Les ivrognes croient-ils qu’ils sont des évêques ou des cardinaux ? Non, ils ne savent pas qu’existent encore ces magiciens destitués, ces princes sans principautés qu’on recrute parmi les paysans paresseux et ambitieux. Ces princes sont les seuls à porter du rouge avec les femmes, il est vrai qu’il y a encore les généraux et les chasseurs de cinéma. Il finit, l’ivrogne, par parler de la chose qui s’était passée dans le pays, qui se passait dans le pays, qui n’en finissait pas, qui n’en finirait peut-être jamais, ou qui deviendrait autre chose d’aussi terrible – mais dont on pensait qu’elle allait dans un instant finir. Lui, l’ivrogne, parlait au nom du peuple, il était le chœur. Et il disait que la chose allait finir bientôt, demain ou après-demain. Cette énorme chose allait finir en deux ou trois jours. Mais c’était venu si vite. Il avait bu, où et quoi ? Enfin il était saoul, saoul du souvenir de vieilles cuites. Un vieux relent de Pernod montait du fond de sa vie. Le patron n’aimait pas qu’on parlât de la chose, surtout à tue-tête. Et puis, quelques jours auparavant, le patron avait beaucoup cru, ayant par hasard écouté la radio et sur la foi d’un monsieur qui se disait renseigné, à la fin de la chose ; et il ne s’était rien produit, ce qui l’avait dégoûté pour quelque temps du rêve. Alors, il était d’autant plus agacé par le poivrot. Et puis, il n’était pas sûr des gens qui étaient encore dans le bistrot. Il n’y avait presque personne, mais enfin en dehors de la table des quatre sur lesquels il semblait avoir une certitude, il y avait Constant qui demeurait dans un silence et un isolement gênants, bien qu’il parût à la coule, et il y avait une table où il y avait deux inconnus, un homme et une femme, qui avaient l’air de ne pas écouter ce que disait l’ivrogne, mais n’en perdaient pas un mot ; s’arrêtant de parler par moments pour mieux l’entendre. On ne sait jamais, on peut avoir un ennui au moment où l’on s’y attend le moins. Le patron connaissait l’ivrogne : c’était un concierge du quartier qui était aussi quelque chose chez Citroën. Communiste ? Ou autre chose. Provocateur ? Peut-être. Pourquoi pas ? Est-ce qu’on sait ?

Quelqu’un entra. Le patron le connaissait. C’était un type de la secrète qui habitait dans le quartier. Il ne travaillait pas par ici, mais enfin il avait l’œil par habitude. Oh ! il pensait comme tout le monde ; mais enfin le patron regretta de n’avoir pas foutu le poivrot à la porte avant. Mais l’ivrogne était quelqu’un du quartier. Il ne faut pas se faire d’ennemi ; on ne sait jamais. M. Armand, le type de la secrète, dit quelques mots, commanda quelque chose. Bientôt il avisa les quatre de la table, il les connaissait aussi bien que le patron. Il alla leur causer, un instant.

Constant regardait, voyait. Il ne voyait plus que les hommes, il ne voyait plus le bleu, c’était pour en revenir là qu’il avait pris un vieux marc. L’inconnu qui était entré et qui avait causé un instant avec les quatre, il ne savait pas qui c’était, mais il voyait bien que c’était un type à la coule. Étaient aussi à la coule l’homme et la femme qui s’attardaient, qui détonnaient dans le petit paysage sans eux parfaitement refermé sur lui-même. L’ivrogne n’était pas en trop dans le paysage, c’était simplement une tache du paysage qui avait échappé au pinceau du peintre et sautait comme une sotte. Les sots sont méchants : dès qu’ils boivent, ça se voit.

M. Armand, après avoir un instant causé avec ceux de la table, but, paya et sortit. L’ivrogne s’était tenu assez tranquille pendant qu’il avait été là, mais ensuite il se rattrapa. Il s’en prenait décidément à tous ceux qui ne l’écoutaient pas ou qui ne lui répondaient pas, qui le laissaient dans le vide. L’ivrogne menaçait, assurait que le monde entier était avec lui, derrière lui et que ceux qui n’étaient pas avec lui étaient contre lui. Il en voulait surtout à Constant qui, seul, aurait dû se dévouer pour lui donner la réplique. Un homme seul ne doit pas rester seul, ce n’est pas bien, c’est suspect ; et lui, l’ivrogne, ne venait seul au bistrot que pour être avec tout le monde. Autrefois ce bistrot n’était pas comme ça, on était entre soi ; mais la patronne faisait de la bonne cuistance, alors des gens qui avaient des sous avaient rappliqué. Alors, on n’était plus chez soi, mais lui y venait encore, il n’admettait pas qu’on le foute à la porte de nulle part dans son quartier.

Constant allait s’en aller, il allait rentrer chez lui, où il savait qu’il allait retrouver ses livres. Il n’avait pas beaucoup de livres, mais il n’y en avait aucun qui ne lui tînt à la chair, au plus profond de la chair. Il ne pouvait souffrir longtemps chez lui un livre qui ne fût comme le pain et le vin et le tabac ; il le revendait à peine lu. Et il revenait aux vieux bouquins déchiquetés, cochés, chargés d’hiéroglyphes qui marquaient les jalons de son apprentissage. Les livres étaient comme les tableaux, comme les arbres, comme les femmes — et plus. Il pensait à ses livres qu’il allait retrouver et déjà il était dans l’un d’entre eux, qu’il venait de redécouvrir pour la vingtième fois, qu’il lisait de nouveau pour la première fois. Il était déjà dedans : c’était comme le bleu de Prusse au-dessus de l’ivrogne. Il retrouva tout d’un coup le bleu de Prusse.

En sorte que l’ivrogne avait devant lui une statue de bois qui le regardait avec des yeux fixes, provocants, insultants.

— Oui, moi je vous le dis. Ça va finir.

L’ivrogne s’était levé et était venu éructer sous le nez de Constant qui soudain lui lança une grande baffe. L’ivrogne recula un peu et se rebiffa. Constant, dérangé, ennuyé, mais qui savait qu’il faut être inflexible, se leva et dit :

— Paie et va-t’en, tu nous emmerdes depuis deux heures.

L’autre grommela, protesta et fit mine de se rasseoir, mais Constant le prit par le bras et le mena au comptoir. L’autre dut payer et s’en aller.

Constant paya aussi et s’en alla. Mais les quatre qui s’étaient levés et qui s’en allaient aussi sortirent avec lui. Ils avaient remarqué la petite scène d’un air froid, amusé, attentif.

Dehors l’ivrogne était là. Une des deux femmes fit : « Oh », comme si elle craignait du vilain. Constant alla droit au type et le prit par le bras de nouveau. C’était chez lui un geste familier. Il avait de grandes pattes lourdes, il était grand et lourd et pesait sur le bras du type. Il le poussait un peu à l’écart ; l’ivrogne protestait et parlait de son droit :

— Je vous prie de me laisser tranquille. Je ne vous parle pas.

Il n’était plus saoul, il n’avait jamais été bien saoul ; mais il avait une vieille âcreté terrible dans le foie et dans les veines.

— Si, tu me parles, fit Constant d’une voix calme, indifférente, presque morne. Et tu dis des bêtises.

Les quatre de la table s’étaient approchés. L’attitude des deux petits hommes gras était comme celle de Constant, calme, indifférente, pas méprisante.

— Tu dis des bêtises. Tu ne savais pas que tu parlais devant des gens qui vont aller tout droit te dénoncer.

Les deux petits gras échangèrent un regard. Tout cela se voyait, parce qu’il y avait une lune comme un globe électrique d’autrefois.

Le concierge ivrogne regardait Constant, ahuri :

— Qui, qui me dénoncera ?

— N’en demande pas plus. Et si tu as des cousins en province, va donc faire un petit tour chez eux. Tu me rapporteras des pommes de terre. Allez.

Il le laissa et il se retrouva avec les quatre. Ils se regardaient tous les cinq, confiants et souriants. Le plus fluet et le plus gras dit à Constant :

Vous avez l’air de rêver et vous voyez les choses.

— Je rêve etje regarde.

Le petit gras avait une voix méridionale, chaude, plus forte que lui, tempérée par une pointe de gouaille parisienne. Sous la graisse, il avait une figure bien dessinée, avec un nez bien droit, bien direct et des yeux qui cherchaient, atteignaient, gardaient l’homme. Constant se plaisait à lui. L’autre, un peu plus grand, la figure plus large, se contentait de rire silencieusement, il montrait des dents serrées. Les deux femmes étaient bien plus grandes que les hommes, elles paraissaient deux géantes, mais elles ne venaient qu’à l’oreille de Constant.

— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? demanda le moins petit qui n’avait encore rien dit.

— Rien. Mais il va falloir que je fasse quelque chose. Je viens de rentrer à Paris.

— Ah. Prisonnier ?

— Évadé.

— Ah. Quel genre de travail cherchez-vous ?

— Pas dans un bureau.

— Venez chez nous demain. Susini, 27, boulevard de Grenelle.

Ils s’éloignèrent sans lui serrer la main, ce qui plut à Constant.

La lune était plutôt un disque qu’un globe. Il aurait été idiot de dire que ce disque était en argent. L’argent, c’est autre chose. Il aimait l’argent, il avait un flambeau en argent dans sa chambre qu’il avait pillé en Alsace et envoyé à Paris. Il aimait avoir un beau flambeau en argent, bien monté. Chez lui, avant de dormir, il allait lire une belle page forte, du même métal que ce flambeau.

Le lendemain, Constant vint chez les Susini. Il n’avait aucune envie de faire de nouvelles relations, il lui semblait qu’il connaissait bien mieux les hommes dans l’intimité de la rue que dans la parade des relations. Mais ceux-ci lui plaisaient assez, et puis il venait de se donner une ventrée de solitude, et puis il fallait songer au travail et à l’argent. Il entra dans un appartement banal, mais où la banalité était combattue par le vide ou un désordre assez net. C’était avant le dîner, les deux petits Susini étaient là, mais pas les femmes. Constant trouva ça plus sérieux. On lui offrit du tabac et du Cinzano, mais les deux ne buvaient ni ne fumaient.

— Vous êtes Français ?

— Dame. Je m’appelle Constant Trubert. Ma famille est du Vermandois. Mais je suis né à Paris.

— Nous nous appelons Susini.

— Vous êtes Corses ?

— Moi je le suis, dit le petit gras, moi Charles Susini, mais lui qui n’est que mon demi-frère n’est qu’à moitié Corse, Raymond.

Raymond était décidément plus grand et moins gras que Charles. Il avait un visage plus large, plus musclé ; entre ses lèvres épaisses, sous son nez un peu camus, il montrait des dents carrées.

— Si vous êtes évadé, vous ne craignez pas d’être pincé ? demanda Charles avec des yeux gais et complices.

— Il y en a tant. J’ai des faux papiers.

— Ah bon, alors…

— Non, je vous ai donné mon vrai nom.

— Vous avez confiance en nous ?

— Oui.

Les deux frères se regardèrent en riant.

— Ils sont bons, vos faux papiers ?

— Ce sont les communistes qui me les ont donnés.

— Vous n’êtes pas communiste, décida Raymond.

— Non.

— Vous vous occupez de politique ?

Constant, qui se prêtait gentiment à l’interrogatoire, devint sérieux.

— Je méprise ceux qui n’en font pas, j’ai pitié de ceux qui en font.

— Ah bien alors, s’écria Charles, nous sommes tout à fait d’accord. Vous avez besoin de travailler ?

— Je ne vais plus avoir d’argent.

— Qu’est-ce que vous faisiez avant la guerre ?

— J’ai voyagé, j’ai été marin, débardeur, etc… J’ai fait du cinéma.

— Voulez-vous travailler avec nous ? Nous faisons du marché noir.

Le petit Charles dit ça avec indifférence. Ils étaient plus jeunes que Constant, de pas mal d’années.

Constant les regarda.

— Je tiens à vous dire que je suis sûr que vous faites autre chose. Ça m’est égal, pourvu que mon travail à moi reste subalterne. Je suis contre tous les trucs politiques qui se font en ce moment en France.

— Nous aussi. Nous vous demandons de faire du marché noir avec nous, rien d’autre.

— Bon, je marche.

— Nous allons vous essayer, après, on verra. Avez-vous besoin d’argent tout de suite ?

— Non.

— Vous avez raison.

Ils lui expliquèrent où il devait se trouver le lendemain. Puis on se leva et on s’ébroua dans l’appartement. Il n’y avait pas beaucoup de tableaux, mais des livres et des cartes, beaucoup de cartes.

— J’aime les cartes, dit Charles. Nous habitons tous les deux ici.

— Ah, je croyais que vous étiez mariés.

— Ah, les filles d’hier. Non, ce sont des amies. Nous n’habitons jamais avec des femmes.

— Moi non plus.

Là-dessus on sonna et une des géantes entra. Elle était fort bien bâtie, comme une tour, avec un visage un peu fatigué.

— C’est Paulette. Je te présente Constant, le copain d’hier au soir.

Paulette retira son chapeau, son manteau, s’allongea sur un canapé en allumant une cigarette. Elle avait les épaules, la poitrine, les hanches larges. Ses dents étaient un peu jaunes.

— J’ai vu Aline tout à l’heure qui m’a dit qu’elle ne viendrait pas ce soir.

Elle dit cela à Raymond qui sourit.

Constant regardait tout cela. Il était satisfait. Lui n’avait plus guère de femmes. Quand il avait besoin d’une femme, il en prenait une n’importe où et une profonde intimité s’établissait en un instant. De loin en loin, il revoyait telle ou telle.

Le lendemain après-midi, il monta dans une camionnette de maraîcher avec Raymond, qui prit la direction d’Orléans.

— Nous allons un peu surveiller ce qui se passe par là, déclara Raymond.

Aux approches de la forêt d’Orléans, ils quittèrent la grand-route et par des petits chemins ils arrivèrent à une ferme isolée. Il faisait nuit. On faisait là de l’abattage clandestin. Des paysans amenaient leurs bêtes et un mastodonte, débauché de l’abattoir d’Orléans, les traitait. Ils restèrent là toute la nuit à surveiller le travail qui était parfois interrompu, car les paysans arrivaient les uns après les autres. On les payait sur-le-champ, le payeur était un comparse qui avait eu l’air ennuyé de l’arrivée brusque de Raymond. Celui-ci prit note soigneusement des paiements, mais il avait demandé à Constant de faire un tour dans les environs pour voir si des gendarmes ne rôdaient pas par là.

— Tissot, c’est le type qui paie, est d’accord avec eux, mais on ne sait jamais. Il a été dire un mot tout à l’heure à un type, il pourrait nous faire prendre : maintenant que l’affaire est organisée, il rêve de la garder pour lui seul.

Constant était enchanté de circuler dans la campagne, par le beau clair de lune. Cela lui rappelait le temps de la guerre quand il était dans un corps franc. Il aimait être seul, dérobé, subreptice. Il faisait la guerre pour lui seul, contre tous, en tout temps. Il resta de longs moments immobile, écoutant les bruits ; le froid comme un renard au pelage glacé se coulait dans son dos.

Quand il revint, le travail était fini. On but du café, on mangea une forte omelette. Le fermier était une petite brute sournoise et craintive qui aidait un peu le tueur. Sa femme, toute pareille à lui, servait. Le Tissot semblait mécontent et inquiet. Raymond ne s’occupait pas de lui.

— Nous allons partir, dit-il. Il n’y a plus qu’à charger la camionnette.

Mais on ne la chargea pas avec de la viande abattue, elle fut chargée de choux.

— Mon métier, c’est d’amener des choux aux Halles, fit Raymond tranquillement.

Ils rentrèrent à Paris. Arrêté en route par des gendarmes, Raymond montra des papiers en règle. Il expliqua à Constant :

— Je suis venu uniquement pour surveiller le Tissot. Comme nous le pensions, il nous met dedans, il se fait sûrement donner des ristournes abusives par les péquenots. Nous allons le changer de région.

— Mais la viande ?

— Elle suit son chemin.

Constant ne posa pas d’autres questions et il ne s’en posait pas à lui-même. Il avait horreur du genre interrogatif, il trouvait que chaque moment, chaque lieu, chaque objet était si lourd d’une réponse si indéchiffrable qu’on n’avait nul besoin de regarder plus loin. Du reste, moins on cherchait les explications superficielles et faciles, plus elles rappliquaient.

À Paris, le lendemain, Charles, qui semblait le chef plutôt que Raymond, le convoqua.

— Vous allez repartir pour Orléans. Avec un type pour remplacer Tissot. Le Tissot vous le ramènerez. Il est aussi mauvais caissier avec nous qu’il était avant là d’où il a été chassé. La question est de savoir si c’est en plus un faux frère capable de trahir : je ne le crois pas, c’est pourquoi nous le remploierons ailleurs. C’est une règle : garder les amis jusqu’à la limite, imposer son amitié en dosant le châtiment et le bienfait. Vous ferez une petite perquisition dans la ferme et ramènerez tous ses papiers : c’est un type qui a des petits carnets.

Charles lui donna deux billets de mille. Constant prit le train jusqu’à Orléans où il coucha. Il se leva à cinq heures et fit les quinze kilomètres à pied jusqu’à la ferme. Il trouva tout le monde endormi, la porte close. Quand une porte est fermée, une autre est ouverte, en l’occurrence celle d’une réserve par derrière où il avait fureté pendant l’autre nuit. Il entra carrément dans le bâtiment d’habitation, sans craindre de faire du bruit, tournant les boutons d’électricité. Il alla droit au lit où était Tissot et, tandis que l’autre se réveillait péniblement, prit son portefeuille sous l’oreiller ; dans le veston sur la chaise il trouva un carnet.

L’autre, qui couchait dans sa chemise de jour sale avec un tas de tricots, hurla :

— Voulez-vous laisser ça ; ça va vous coûter cher.

— C’est plus simple, ça évitera les soupçons et les discussions. Comme vous êtes en règle, le patron s’en apercevra. Nous rentrons à Paris. Il a besoin de vous pour un autre poste. Votre remplaçant va arriver tout à l’heure par le car.

Mais l’autre se levait et faisait mine de batailler. Constant sortit une petite massue de caoutchouc qu’il avait gardée d’autrefois.

L’autre avait l’air horriblement ennuyé et enragé. Constant se dit qu’il aurait été plus facile de le ramener en voiture qu’en train, mais qu’après tout il n’y avait pas d’esclandre à craindre de ce caissier en fuite.

— Ne vous en faites pas, le patron ne vous veut pas de mal. Seulement de la correction.

— Je suis correct, personne n’est plus correct.

— C’est pourquoi tout s’arrangera.

Constant parlait d’une voix indifférente. Les hommes sont tous pareils, dans chaque catégorie ; ils se rangent au premier regard dans une catégorie. Celui-ci était de la catégorie des escrocs délicats et faibles qui ne sortent pas de leur petit péché. Il ne le lâcha pas d’une semelle, jusqu’au départ.

Pendant le trajet, il jugea utile de lui dire brusquement :

— Il y a quelque chose qui ne va pas dans ton carnet.

Il dit cela d’un ton ferme et conciliant. Tissot sursauta et lui jeta un regard de reproche haineux.

— Pas du tout.

— Bon.

— Voulez-vous que je vous explique ?

Il avait envie de revoir le carnet qu’il regardait à travers le veston de Constant.

— Non, mais si vous disiez la vérité, je pourrais arranger cela avec le patron.

— Je vais vous expliquer.

Constant sortit le carnet dans un bistrot près de la gare, avec un regard significatif pour le cas où l’autre aurait voulu sauter dessus et le déchirer. L’autre se lança dans une explication embrouillée que Constant ne comprit pas ; mais la preuve était faite : il se sentait coupable. Le rendez-vous avec Charles Susini n’était pas chez lui, mais dans un garage. Il y avait avec Charles deux hommes qui examinèrent Constant des pieds à la tête, en connaisseurs.

— Des copains, dit Charles.

Constant fit son rapport. Les trois approuvèrent. On introduisit Tissot. Charles dans le carnet alla droit aux points sensibles et conclut :

— Tu nous dois quarante billets, à verser demain. Premier et dernier avertissement. Demain je t’enverrai dans la Haute-Marne.

Charles tutoya Constant :

— Tu t’en es bien tiré. À un autre travail. Je te présente Tony Vanneau et Robert Santon.

Les deux inconnus étaient grands, et d’un autre milieu que les Susini.

— Nous dînerons tous ensemble, ce soir, chez moi.

Constant passa une journée agréable. Il rentra chez lui et, après s’être lavé, compara un passage du Zohar avec un passage de la Brihad Aranyaka Upanishad. Sur du beau papier, il transcrivit face à face les deux textes. Il avait une belle écriture ferme qui lui donnait un peu du plaisir du dessin, lequel lui était interdit. Il écrivit le texte juif en noir et en rouge le texte indien, à qui allait sa préférence. En dessous, il marqua un bref commentaire.

L’après-midi, il avait pris rendez-vous avec une ancienne ouvreuse de cinéma dont c’était le jour de sortie. Elle avait la peau très blanche, des seins abondants, un peu trop souples et des cheveux longs, couleur de châtaigne. Après l’avoir quittée, il entra dans un café et écrivit dans son carnet les éléments d’un sonnet en l’honneur de cette fille où il voulait faire entrer les idées des deux textes. Il savait qu’il n’y arriverait pas et après avoir contemplé les fragments épars sur le papier blanc qui appelait un art absent, il déchira le papier et s’en alla chez Charles en se disant : « J’ai fait oraison. J’ai piqué l’heure. »

Chez Charles il y avait Raymond, Paulette, Aline, Tony et Robert. On fit un dîner simple, mais abondant. Les deux femmes avaient mis des robes du soir et étaient très décolletées. Comme Constant l’avait supposé, Paulette avait une admirable gorge. Deux énormes globes suspendus à des attaches puissantes, mais fondues dans un albâtre si délicat qu’il paraissait vaporeux.

— Vous êtes comme une figure de Prud’hon, fit-il.

Robert Santon parut seul apprécier l’allusion et, sous ses lunettes, jeta un regard aigu sur Constant.

Oui, mais il y a le clair de lune en moins.

Si l’on veut, la lune ou le soleil sont là.

Il ne paraissait pas de domestiques, les deux femmes avaient tout apporté sur la table, au début, et on se servait à sa fantaisie. Charles mangeait peu et ne buvait pas. Petit, avec des membres délicats, des attaches fines, des mains d’évêque, il portait avec amusement sa grosse tête, son nez droit tranchait dans la graisse molle. La graisse autour du menton et au ventre restait circonscrite par la finesse de miniature de son dessin général. Sa voix était une chaude ironie, et c’était avec cette chaude ironie qu’il considérait les beaux globes de Paulette ou ses dents un peu jaunes.

Constant, s’il n’avait pas tant regardé Paulette, aurait regardé aussi Aline, dont il apprit qu’elle était bretonne comme l’ouvreuse de l’après-midi qui était restée si dignement silencieuse. Elle avait le nez un peu écrasé, une peau encore plus blanche que celle de l’ouvreuse et des seins moins volumineux que ceux de Paulette, mais encore très bien accrochés, un peu en retrait comme ceux d’une fausse maigre. Elle avait été danseuse au Tabarin et Paulette avait été mannequin et modèle.

— Elles ont payé leur part, déclara Raymond en montrant les dents. Elles ont permis à la communauté de prendre connaissance de leurs beautés.

— Et ça continue, ajouta Tony.

Il était grand, musclé, avec un masque nerveux qu’il contraignait par moments. Il passa le bras autour de la taille d’Aline, ce qui ne sembla pas offusquer Raymond.

On parlait de choses et d’autres avec beaucoup de liberté, sans insister sur rien. Les femmes parlaient peu.

— Nous sommes au temps de la foire d’empoigne, disait Raymond, qui n’était pas plus ironique que Charles, mais aimait étaler son ironie en images joviales et pittoresques. La France est parcourue par diverses troupes étrangères, visibles ou invisibles, et par diverses bandes indigènes, plus ou moins clandestines. Apparemment ce n’est qu’un ventre qui cherche à se nourrir.

— Pourtant, fit remarquer Tony, il n’y a pas eu depuis longtemps autant de Français qui se fassent tuer pour leurs idées.

— Ce sont d’infimes minorités et qui travaillent pour tel ou tel étranger.

— Mais ces minorités croient se servir de l’étranger pour leurs buts français, nota Charles. Elles pensent bien mettre dedans ceux qui les mettent dedans.

Robert haussa les épaules.

Le plus faible est toujours celui qui est mis dedans en dernier lieu ; nous sommes et à jamais les plus faibles.

Nous sommes tout de même moins faibles que les Vénézuéliens, répliqua Tony.

Tony semblait beaucoup moins sceptique ou dégoûté que les autres : ce n’était peut-être qu’une apparence due à son physique. Constant avait appris que le courage physique n’engendre nullement le courage moral. Il avait de l’attirance et de la répulsion pour ce Tony qui était aussi grand et large que lui. Mais qu’il froissât ses mains sur les seins si durs de Paulette ne le gênait pas plus que le petit Charles.

Raymond reprit, montrant davantage l’amertume qui était sous sa jovialité :

— Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’anglophiles, de germanophiles ou de communistes qui comptent vraiment échapper à leurs maîtres. Je crois même qu’il n’y en a pas un. Ils aiment leur servitude, ils ont besoin d’obéir.

— Et puis, ils sont payés, ils aiment encore plus cela. Combien de milliers de Français vivent en ce moment à la solde de l’étranger, sous un prétexte ou un autre ?

— Cent mille.

— Deux cent mille.

Raymond continua :

— Ce qui occupe surtout un Français, en dehors de sa petite vie, c’est de haïr les autres Français. Pour vivre sa haine, ce qu’il ne peut même pas faire tout seul, il s’appuie sur tel ou tel étranger. Pour haïr un Français, un Français a besoin de prendre à témoin un Anglais ou un Allemand ou un Russe ou un Américain.

— Ou un Juif.

Oh ça, le Juif surtout. Tu ne peux pas imaginer un Français sans un Juif pour lui faire peur. Le Français, qu’il soit antisémite ou philosémite, pense tout le temps qu’il y a un Juif qui l’épie. Vous avez remarqué ça, Constant ?

Constant regarda Raymond et lui répondit :

— Est-ce que vous n’êtes pas un peu juif ?

La figure de Raymond se contracta dans un rire qui devint un ricanement.

— Tiens, vous avez remarqué ça. Je suis quart de Juif.

— Moi, je suis corse, sourit Charles. Nous ne sommes pas du même lit. Oui, notre père a forniqué avec une belle métisse, ça a donné ce garçon-là que j’aime bien.

— Quel effet ça vous fait d’avoir du sang juif ? demanda Constant.

— Je ne suis pas de ces imbéciles qui se laissent mettre dans un coin.

Raymond semblait tout à fait sûr de lui. Constant le regardait avec un intérêt sympathique. Par ailleurs, il n’était pas étonné que ce fût sur la question juive qu’on l’eût forcé à sortir de son silence : c’était la pierre de touche. La pierre de touche dans toute conversation dans le monde entier, chez les Samoyèdes et chez les Zoulous. Il y avait une immense affaire Dreyfus de par le monde.

« Je m’intéresse beaucoup plus aux penseurs de l’Asie qu’aux pensées des Européens et des Juifs », songea-t-il une fois de plus.

Il ne le dit pas à haute voix, pensant que personne ne comprendrait. Il repensa à la phrase de la Brihad Upanishad qu’il avait transcrite et dont les beaux caractères rouges se détachaient devant ses yeux avec la même beauté indestructible qu’il y avait dans les seins de Paulette. Les deux beautés étaient en lui. Pourtant, il avait éprouvé le besoin de s’approprier par un geste, par le geste de l’écriture, les mots sanscrits qu’il ne comprenait pas mais qu’il reproduisait avec une vénération plastique. Bah, aux seins de Paulette il déléguait les doigts de Tony. Ne les avait-il pas touchés lui-même en touchant les seins de la bretonne, l’après-midi.

Le repas était fini et on laissa la table couverte d’ordures pour passer dans le salon qui était plutôt un fumoir. On parla à Constant de la prochaine affaire dont il aurait à s’occuper.

Constant s’habitua à son nouveau métier. « Il n’y a pas de sot métier et chaque métier est sot si l’on y tient. Du moment que je ne suis pas un artiste rivé à une nécessité féroce et souriante… Mais je suis un artiste, seulement mon art est entre les arts. Il n’y a pas de sot métier et chacun est un art. Même un commis-voyageur qui place des bretelles, même un employé dans une compagnie d’assurances… à condition d’en sortir. Et il y a un moment où l’on préfère Léonard qui ne peignait pas assez à Corot qui peignait trop. Quand même, j’aurais aimé être Corot, enserré comme un laboureur dans son champ, car le plus esclave, s’il approfondit son esclavage, est le plus libre. Et cette espèce de liberté secrète, sans éclat, inconnue de tous est la seule qui m’intéresse et qui me tente. Être inconnu, ne jouir qu’en secret et d’un secret. Je suis le plus secret des hommes puisque je n’écris pas, je ne peins pas, je n’ai pas d’opinion politique. Mon secret est ma religion et ma religion mon secret. Les autres signent sur les murs des cabinets, des monuments publics : « Titine et Tintin ont visité le Mont-Saint-Michel le 24 juillet 1893. » Moi, j’écris sous l’ombre d’un pont une phrase anonyme que personne ne lira jamais. Mais cette phrase est dite àjamais. Comme àjamais ce petit masque de pierre est sculpté dans le haut de la cathédrale, où deux fois seulement en quatre siècles des ouvriers qui faisaient des réparations l’ont regardé distraitement. Plus les détails de mes jours, de mes heures, de mes minutes est infime et plus je m’y attache ; plus je me donne à la chose éphémère et plus elle me détache… Non, elle m’attache à l’éternité qui tombe dans ma poitrine goutte à goutte… Non, c’est une goutte àjamais suspendue et qui ne tombe jamais. Dans ma poitrine d’Homme éternel qui était avant la terre et le ciel, qui était depuis toujours et àjamais et qui a créé les dieux, et les animaux et les femmes et les nuances de l’aquarelle. »

Constant se promenait à travers la France et goûtait un délice amer : tout se défaisait et en se défaisant montrait comment cela avait été fait et quelle merveille est une chose qui a été. Il croyait à la décadence totale du pays et en même temps que la décadence veut dire renaissance. Les décadences politiques couvrent les surprenantes démarches que font les hommes et les femmes pour sortir d’une beauté et entrer dans une autre. Car la beauté est toujours là, alors même qu’on ne fabrique plus que des meubles et des maisons infâmes et que les visages expriment l’indifférence et la stupidité des grandes villes. D’autres grâces apparaissent qu’on ne saisira que plus tard et que peut-être on ne saisira pas.

« Il y a bien eu quelqu’un pour apprécier les débris de Rome, après sa prise par Alaric. Et même s’il n’y a eu personne, la vie n’en continue pas moins ailleurs, et si ce n’est sur terre dans les étoiles. Puisque les choses ont été, d’autres seront. L’homme éternel est assis au cœur de l’être et du non-être anéantissant en lui les choses au fur et à mesure qu’il les voit. »

Constant s’occupait donc de marché noir et fréquentait toutes sortes de crapules tièdes. Il n’en aurait pas été autrement s’il avait été directeur dans une grande affaire de textile ou dans une banque. Il aimait mieux les postes modestes, qui impliquaient moins de prétention et d’hypocrisie et qui pouvaient se quitter plus aisément. D’ailleurs il ne se faisait pas d’illusion sur le caractère dernier de ses fugitifs remuements et il se disait : « Tout ce qu’on peut faire c’est de retourner un préjugé et de le porter à l’envers, mais on n’en est pas moins habillé pour cela. Il n’est guère possible d’aller nu et les sauvages sont plus chargés de conventions et de convenances que nos bourgeois et nos ouvriers… » Car il avait étudié la sociologie primitive, ce que n’avait pu faire Jean-Jacques Rousseau. « Je suis un esthète, se disait-il encore. Mais du moins, je sais que je le suis et il n’y paraît guère quand je discute le coup avec un marchand de cochons, lequel l’est somme toute plus que moi, car il a le goût de l’ornementation et enveloppe son lucre d’un gaullisme très bien senti ou d’un collaborationnisme à longue portée. »

Dans la bande des Susini, sa spécialité était la surveillance des agents.

— Il y a en toi un moraliste qui sommeille, souriait Charles, j’ai vu cela tout de suite. C’est pourquoi je t’ai fait garde-chiourme. On naît ainsi et on ne se refait pas. Tu es le gardien de notre morale qui en vaut bien une autre.

« Tiens, moi qui me croyais plutôt un esthète. Mais entre les esthètes et les moralistes, il n’y a qu’une querelle de mots. Charles Susini a raison. Il a toujours raison : c’est un démiurge tout à fait à son affaire. »

Donc, Constant circulait à travers la France, muni de tous les papiers et de tous les laissez-passer. Il circulait entre les Français, les Allemands, les Italiens, les agents anglais, américains, russes, les communistes, les fascistes, les curés, les maçons et d’autres espèces encore. Tour à tour, il souriait et fronçait les sourcils, caressait ou sortait sa matraque. Mais une règle de la bande était de se garder des loisirs et assez souvent il revenait à sa chambre du quartier de Grenelle où il retrouvait ses livres et copiait des textes.

Une mission dont il fut chargé par Charles Susini fut plus délicate.

Il arriva dans une grande ville de province et s’installa dans le meilleur hôtel. Pour la circonstance, il était habillé d’une façon un peu plus soignée que de coutume. D’ailleurs le goût qu’il avait pour la canadienne et les chandails qui était déjà assez répandu avant la guerre était devenu tout à fait courant et ne le faisait guère remarquer. Il se mit à fréquenter assidûment les deux ou trois cafés connus de l’endroit : il y avait même un bar américain. Il jeta son dévolu sur le barman qui se croyait plus fondé qu’aucun autre à être anglophile, étant donné son costume, ses alcools, ses étiquettes et son prénom même, car il se faisait appeler Jimmy. Comme tous ceux de la limonade, il avait beaucoup de considération pour les bourgeois qu’il servait, elle se confondait avec la considération qu’il avait pour lui-même. Mais une considération générale est faite de pas mal d’ironies particulières ; aussi, ce ne fut pas bien difficile pour Constant de faire dire à Jimmy au bout de deux ou trois jours les réserves qu’il faisait sur tel ou tel client et par exemple sur Raphaël Boucherond.

— Ces gens-là se croient tout permis depuis qu’il y a le gouvernement de Vichy. Quand même le peuple était plus respecté avant.

— Il a l’air gentil, pourtant.

— Je ne vous dis pas. D’ailleurs, je ne me laisserais pas marcher sur les pieds.

— Mais vos pieds sont derrière le bar, il n’y a pas de danger.

Je ne vous dis pas, mais tout de même.

Mais c’était un type qui avait déjà une belle situation avant.

— Je ne vous dis pas.

Jimmy avait gardé du temps de la liberté ou de la licence un petit air de crâner, mais ça n’avait jamais été qu’un air, et c’était maintenant à peine perceptible. Il se méfiait de plus en plus de toute chose, d’année en année ; depuis le Front populaire on n’était plus tranquille ; ça avait empiré avec la guerre et maintenant… Quand même il laissait entendre à demi-mot que M. Raphaël Boucherond était un bourgeois de droite qui se sentait un peu trop sûr de lui, rapport au Maréchal, tandis que lui Jimmy, petit bourgeois très vaguement de gauche, était diminué. Ce jugement était d’autant plus remarquable que, la veille, Raphaël Boucherond avait accablé Jimmy de prévenances, pour le jour où les communistes tiendraient la queue de la poêle. Non pas que Jimmy fût soupçonné d’être communiste, mais on ne saitjamais et on peut toujours avoir besoin d’un plus petit que soi. M. Raphaël Boucherond était directeur de l’Aide aux Classes Pauvres, en plus du fait qu’il avait une usine de bonneterie. L’usine de bonneterie ne marchait pas très bien en ce moment, mais Jimmy trouvait que l’Aide marchait trop bien, du moins pour M. Boucherond. Cela lui paraissait une entreprise éminemment louche, réactionnaire, calotine, faite pour gruger et engluer les populations. M. Boucherond devait y faire son beurre ; en tout cas, il en tirait une importance excessive.

Pourtant, on m’a toujours dit que c’était un honnête homme, déclara péremptoirement Constant qui feignait de connaître le pays.

— Je ne vous dis pas. Mais pourquoi est-ce qu’ils ont tant de beurre ? Encore hier, il leur est arrivé un camion tout plein.

— Pour les soupes populaires.

— Pensez-vous. Y a pas beaucoup de beurre dans les soupes populaires.

— Jimmy, vous ne vous nourrissez pas à la soupe populaire.

— Vous ne voudriez pas. Mais je sais ce que je dis.

Constant, qui prétendait qu’il était là pour une affaire de gazogènes, finit par faire la connaissance dans ce bar de Raphaël Boucherond. On parla de choses et d’autres. On en vint à parler de l’Aide aux Classes Pauvres, puis du Marché Noir et, parlant du Marché Noir, on en revint à parler de l’Aide. En effet, l’Aide était faite pour lutter contre le Marché Noir, mais…

— Mais vous comprenez, moi je suis un homme pratique ; pour lutter contre le Marché Noir, j’ai compris tout de suite qu’il fallait se servir de ses armes. J’oblige donc les gens du Marché Noir à me faire des prix pour approvisionner mes cantines et mes soupes. C’est une sorte de taxe que je lève sur eux.

— Très bien, approuva Constant, avec un rire gras.

Et il commença à cligner de l’œil et à loucher comme un homme qui connaît les dessous de la société. L’autre en fut fort encouragé et lui raconta de bonnes histoires.

— Somme toute, conclut Constant, vous connaissez admirablement le mécanisme du Marché Noir dans le département ?

— Vous pouvez dire dans toute la région et au-delà.

— On pourrait même dire que vous êtes un des éléments les plus importants du Marché Noir dans toute la région.

Constant dit cela avec un regard caressant, admiratif.

— Oui, n’est-ce pas, s’esclaffa l’autre.

Il avait dit des noms. Constant téléphona à Paris ; certains de ces noms étaient fort connus des Susini. Constant fut introduit par Boucherond auprès de quelques-uns de ses amis ; il entra en relations avec les gros spéculateurs des produits laitiers, qui finirent par apprendre qui Constant représentait. Quelques jours plus tard, il fut en mesure de causer sérieusement avec Raphaël Boucherond. De propos en propos, on en vint a ceux qui sont décisifs et qui font aller en enfer les grands naïfs que sont les petites canailles.

Je me résume. Pour appuyer solidement votre entreprise de l’Aide, étant donné les facilités plus grandes que je vous ai obtenues de ces messieurs, il faut que vous reversiez dans la circulation une partie plus grande que vous ne le faisiez jusqu’ici des dons qui vous sont faits et que se chargeront d’écouler les personnes que je vous ai indiquées.

Quand Constant quitta la ville, Boucherond avait fait des pas de géant dans la voie du crime et l’entreprise Susini avait mis la main sur tout un nouveau réseau d’affaires.

À Paris, Charles Susini dit :

Nous le surveillions depuis longtemps, ce Boucherond. Ce qui lui manquait, c’était la conscience de ce qu’il faisait et les moyens qu’on ne trouve plus que dans le travail collectif.

Maintenant, c’est un communautaire, railla Raymond, il est dans la grande communauté nationale du Marche Noir. Nous n’oublions pas plus que lui la soupe des pauvres. Tu dînes avec nous, Constant ?

Non, déclara Robert, je l’emmène chez des amis a moi.

— Tu as deux ou trois jours libres, dit Charles.