Les Chinois peints par eux-mêmes/Le divorce

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Calmann Levy (p. 42-55).


LE DIVORCE


Il existe en Chine, mais d’une certaine manière. J’ai dit que le mariage créait un lien indissoluble au point de vue de la famille ; le législateur seul a introduit une disposition d’exception, et il ne l’a introduite que dans l’intérêt même de la famille. A vrai dire le divorce est une nécessité légale.

Que le lecteur ne cherche pas ici une thèse favorable ou contraire à la loi du divorce. Je ne fais concurrence ni à Alexandre Dumas fils, ni à M. Naquet. Je raconte ce que nous pensons du divorce en Chine ; je ne peux donc pas dire ce qu’on en penserait si la famille était organisée en Chine comme elle l’est dans les nations occidentales.

On fait des lois pour les sociétés à mesure que ces sociétés se transforment : les lois marquent les évolutions, j’allais dire les révolutions. Il se peut donc que les législateurs trouvent le moment favorable d’introduire le divorce ; cela est très admissible, mais je n’en ai pas fait la preuve.

Ce que je sais, c’est que l’an 253 avant l’ère chrétienne, époque à laquelle fut publié notre code, le divorce existait en Chine. Quand fut-il promulgué comme loi ? la réponse est obscure, mais Voltaire, fort heureusement, nous l’apprend : « Le divorce est à peu près de la même date que le mariage : je crois que le mariage est de quelques semaines plus ancien. » L’esprit vient toujours à bout de tout !

Quoi qu’il en soit de l’âge exact du divorce, il n’a pas été institué à la légère et il est entré dans le code accompagné d’un dispositif qui en fait une mesure sérieuse. La loi a prévu d’avance certaines circonstances qu’il est inutile de rappeler ici et qui sont dans la mémoire de tous les gens mariés. Sur ce chapitre, l’Orient et l’Occident s’entendent à merveille. Mais il y a chez nous une originalité. Nous possédons deux cas de divorce inédits en Europe. Ils consistent dans la désobéissance poussée jusqu’à l’injure envers les parents de l’un ou de l’autre des conjoints, et dans la stérilité constatée à un âge fixé par la loi.

Que ces principes paraissent étranges, je n’en disconviens pas ; mais si l’on se rappelle l’organisation de la famille selon les principes que j’ai déjà exposés, on comprendra la raison de ces deux cas particuliers. Ils viennent confirmer l’opinion que j’ai avancée au sujet du rôle social de la famille dans la société chinoise.

Toutes ces observations ne sont que des préliminaires. La seule question intéressante dans le divorce est de savoir si on en use. Toutes les personnes que j’ai rencontrées et qui m’ont interrogé sur nos mœurs m’ont toujours adressé cette question : « Divorce-t-on beaucoup en Chine ? » La première fois cette demande m’a étonné, puis, en réfléchissant, j’ai compris que c’était, en effet, la seule chose qu’il importe de savoir. Lorsque, pour la première fois, la souffrance vous oblige à aller chez un dentiste, vous demandez à vos amis si « ça fait bien mal ». Vous avez l’inquiétude de l’inconnu. Il se passe quelque chose de semblable pour le divorce : on en a peur ! et c’est pourquoi on questionne : « Divorce-t-on beaucoup chez vous ? » Rassurez-vous, esprits timorés et naïfs.

Le divorce n’est pas si terrible qu’il en a l’air ! À force de le craindre vous le rendez menaçant, comme Croquemitaine, Lorsqu’il suffit pour l’annihiler qu’il soit un remède pire que le mal. Voilà sa vraie définition en Chine. Il suffit qu’il puisse être utile pour que sa présence soit excusable ; mais il a un vice originel de « mal nécessaire » parce qu’il est un témoignage de l’imperfection humaine et qu’il rompt le charme que nous voyons dans le mariage, union projetée et contractée par la famille pour la famille.

Le seul cas sérieux de divorce, à part celui de l’adultère, qui est puni par le mari de main de maître, consiste dans la stérilité, puisque le but du mariage est de donner des enfants à la famille pour honorer les parents et continuer le culte des ancêtres. Eh bien ! même lorsque la stérilité de la femme est constatée à l’âge voulu parla loi, même dans ce cas-là, le mari n’use pas de son privilège légal. Le divorce est une rupture violente, et, pour s’y résoudre froidement, il faut pouvoir oublier la femme qu’on a aimée, en dépit de sa stérilité. Peut-elle être rendue responsable d’un malheur dont elle souffre autant que son mari ? Mais non ! alors les époux restent unis. Voilà la leçon de l’expérience. Il est certain qu’on raisonne toujours profondément avant de changer sa vie ; on se demande si, en prenant une autre femme légitime, on en aura des enfants ; peut-être n’est-ce qu’une chance à courir… À quoi bon, alors, attrister son existence par des essais aussi douteux ? On reste donc uni et on adopte un enfant choisi parmi les enfants de la famille, conformément à la loi sur l’adoption. C’est là un moyen dont on use fréquemment pour guérir le mal de la stérilité, surtout lorsque la famille est riche.

Je multiplierais les exemples que j’arriverais à la même conclusion : que le divorce autorisé par la loi est condamné par l’usage. C’est un fait indéniable. On aura beau dire, le divorce n’est pas une loi de nature, c’est la conséquence d’un certain état social ; et, en fait, qu’il soit légal ou illégal, n’existe-t-il pas partout ? Que sont les séparations sinon une sorte de divorce ? Seulement, je suis porté à croire que dans les pays où le divorce n’existe pas légalement, il y aurait moins de divorces qu’il n’y a actuellement de séparations, s’il existait. Être divorcé ! passe encore la séparation ; mais le divorce ! on réfléchirait comme chez nous avant d’arriver à cette extrémité ; les demi-mesures ne font pas réfléchir sérieusement. Que de gens qui se séparent et qui, dans les mêmes circonstances, ne divorceraient pas !... Mais je m’aperçois que je plaide pour le divorce, ce dont je m’excuse, parce que les situations respectives de la société occidentale et de la nôtre sont absolument différentes. Chez nous la femme se marie sans dot. Le mot sublime d’Harpagon : sans dot ! n’aurait aucun sens. L’argent et la femme n’ont aucun rapport entre eux ; les femmes n’héritent pas. Ah ! certes, je ne veux pas médire du sexe féminin, mais c’est là une des institutions les plus heureuses de la Chine, et une des plus habiles. Le mariage d’argent n’existe pas.

J’ai cherché à expliquer à mes compatriotes ce qu’on entendait par un mariage d’argent ; ils ont toujours compris que c’était un acte de commerce, une affaire. Chez nous, les parents comptent longtemps à l’avance les titres d’honorabilité de la famille à laquelle on va demander une épouse ; on s’informe au sujet des qualités de la jeune fille. Ailleurs, en Occident, on compte les écus de la dot, on calcule les espérances, c’est-à-dire les décès des parents, et quand on a bien compté, additionné, et qu’on arrive à un chiffre rond, le mariage est fait : bon parti !

N’est-ce pas ainsi ? pourquoi le : sans dot ! de Molière serait-il sublime, s’il n’en était pas de la sorte ?

Les mariages d’argent sont l’injure la plus violente qu’on puisse faire aux femmes. Mais elles ne sentent pas l’affront, puisque, se laissant acheter, elles ont souvent même le courage de se vendre.

J’avoue que le divorce ne me paraît plus nécessaire quand on examine un tel état social. On est si peu uni par le mariage ! Ah ! nos mœurs sont plus solides, plus dignes, et il m’est impossible d’admirer, malgré la meilleure volonté du monde, ce mélange de traditions solennelles et de petites choses mesquines qui ressemble à une pièce d’opéra bouffe. Ainsi constitué, le mariage est devenu si fragile qu’il faut des procédés d’une grande délicatesse pour le traiter dans ses écarts : et le divorce étant une pièce d’artillerie de siège, je crains fort qu’il n’emporte dans sa foudre ce qu’il reste de bon dans le mariage. Mais ce n’est pas mon affaire.

Le bon ménage est très en honneur en Chine. Une vieille chanson du Livre des Vers célèbre les bons ménages dans une ode naïve dont voici la traduction :


Le coq a chanté ! dit la femme.
L’homme répond : On ne voit pas clair,
Il ne fait pas encore jour.
— Lève-toi ! et va examiner l’état du ciel !
— Déjà l’étoile du matin a paru
Il faut partir ; souviens-toi
D’abattre à coups de flèches .
L’oie sauvage et le canard.

Tu as lancé tes flèches et atteint le but.
Buvons un peu de vin,
Et passons ensembb notre vie ;
Que nos instruments de musique s’accordent,
Qu’aucun son irrégulier
Ne frappe nos oreilles !


Telle est la chanson des époux qui ne sont ni Roméo ni Juliette, quoique l’on put s’y méprendre. Elle n’a d’autre ambition que d’enseigner les devoirs et non de poétiser les grandes passions. Et ce chasseur, n’allez pas croire que ce soit un pauvre montagnard, indigne de votre intérêt, obligé de chasser pour soutenir sa dure existence : c’est un homme d’une condition opulente : car l’ode se termine ainsi :


Offre des pierres précieuses
A tes amis qui viennent te voir ;
Ils les emporteront
Suspendues à leur ceinture.


J’ai dit que le divorce était condamné par l’usage ; c’est surtout dans la société aristocratique qu’il est le plus méprisé. Plutôt que de livrer au grand jour les secrets de la vie intime, lorsque les causes de la rupture ne sont pas extrêmement graves, on préfère le système des concessions mutuelles.

Du reste, la femme est intéressée, pour des questions de vanité, à conserver la paix et à ne pas désirer le divorce, car elle ne possède rien que les honneurs attachés à sa qualité d’épouse.

Le mariage donne à la femme tous les privilèges dont jouit le mari, même celui de porter l’uniforme de son rang. Dans ces conditions, divorcer serait d’une extrême maladresse, et si la femme le comprend, le mariage restera uni.

Pour être chinoises, ces dispositions de nos législateurs au sujet de l’influence de la femme n’en sont pas moins habiles, llest presque impossible, chez nous, qu’on puisse dire : cherchez la femme ! C’est un principe d’Occident.

Comme je l’établirai dans un autre chapitre, la femme est tout aussi heureuse en Chine qu’en Europe ; mais, n’ayant pas l’esprit de personnalité trop développé, elle ne songe ni aux scandales ni aux intrigues.

Dans les familles aristocratiques on est surtout aristocrate ; on a la fierté du rang qui maintient l’esprit de conduite et l’on chercherait en vain des occasions de plaisanter aux dépens des nobles. En Occident on a écrit cette phrase : « Je ne connais aucun endroit où il se passe plus de choses que dans le monde. » Cela est vrai, tout s’y passe. Ce monde-là se retrouve partout, mais je constate qu’on le plaisante, ce qui ne se voit pas en Chine.

Dans les classes ouvrières le divorce ne se produit que très rarement. Là tous les membres de la famille travaillent pour assurer le pain quotidien, les discussions sont une perte de temps. Le père, la mère, les enfants s’en vont ensemble aux champs comme dans la vie antique. S’ils se querellent, ce qui leur arrive bien quelquefois, ils en sont quittes pour se réconcilier : après la pluie, le beau temps ! Quand, par hasard, les motifs de la brouille deviennent graves, lorsque le mari dissipe le bien de la communauté, et que la femme s’adresse au magistrat pour obtenir le divorce, le plus souvent le magistrat s’abstient de prononcer la séparation définitive. Il est le juge, et, à ce titre, il attend que ses bons conseils opèrent un changement dans le cœur du coupable. Sa prudence est presque toujours clairvoyante.

Enfin il est encore une autre considération qui peut arrêter à temps la femme résolue à demander le divorce. Ce sont ses enfants et l’espoir qu’elle fonde dans leur avenir. En Chine, c’est la mère qui élève ses enfants, et nous ne serons jamais assez civilisés pour comprendre une éducation plus parfaite. La mère fait passer son ambition dans le cœur de ses enfants : par eux elle peut devenir noble, honorée ! et quand un sentiment pareil réside dans le cœur de la femme, il est une force. Nous avons fait de la femme un être espérant toujours. C’est cet espoir qu’elle oppose sans cesse aux douleurs qui l’assiègent, lorsque son mari la rend trop malheureuse. Elle patiente pour que ses enfants la récompensent un jour et la vengent des mépris du mari.

Il me serait impossible de terminer ce sujet sans dire quelques mots de l’adultère que les lois, en Europe, ne punissent pas comme un crime.

Chez nous il est admis que le mari seul a le droit de tuer sa femme lorsqu’il la surprend en flagrant délit. Voilà qui résout la question du divorce.

Cependant on a dit au sujet des pénalités châtiant la femme adultère, des excentricités telles que je ne puis m’empêcher de les citer. Alexandre Dumas fils dit dans son ouvrage « la Question du divorce » page 85 : * Dans le Tonquin et en Chine la femme adultère est livrée à un supplice que Philyre, la mère du centaure Chiron avait trouvé fort agréable sans doute. Il est vrai que c’était un dieu qui avait pris pour elle la forme d’un cheval. Après ce supplice un éléphant, dressé à ces exécutions, saisit la femme avec sa trompe, l’élève en l’air, la laisse retomber et l’écrase sous ses pieds. »

Je pourrais me contenter du texte comme démenti. L’absurde dépasse l’invraisemblance. Mais cet exemple montre le système adopté pour dépeindre nos mœurs. Il est de fait qu’il y a bien moins d’éléphants en Chine qu’en France. A peine y en a-t-il deux ou trois à Péking que l’on va voir, par curiosité, comme les animaux des ménageries. Mais c’est de mode de faire de la Chine l’asile de la barbarie. Existe-t-il quelque part une coutume inhumaine, cruelle, comment ? Vous n’avez pas deviné dans quel pays ? C’est en Chine !

Il faudrait revenir sur ces fantaisies de l’imagination, et, ne serait-ce que par amour de la vérité, les prouver ou se rétracter !