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Les Chouans : Épisodes des guerres de l’Ouest dans les Côtes-du-Nord/3

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II


Efforts des Royalistes en 1795. — L’expédition de Quiberon. — Mort de Boishardy. — Le Gris du Val et de Kerigant dans la colonne de Tinténiac. — Entrevue de MM. de Tinténiac et de Bourmont à Kerigant. — Surprise et pillage de Kerigant par les Bleus. — Danger de Le Gris du Val. — Combat de Coëtlogon et mort de M. de Tinténiac. — M. de Pontbellanger à Quintin et à Châtelaudren. — Cadoudal ramène la colonne dans le Morbihan.

Si le plan adopté par les organisateurs de la Chouannerie, La Rouërie et le comte de Puisaye, avait d’immenses avantages, au point de vue de la défense du pays et de ses ressources, c’était à la condition d’en surveiller sans cesse l’exécution, ce qui n’eut pas lieu.

La mort imprévue de M. de La Rouërie et les continuelles absences de Puisaye, son successeur dans la direction générale, portèrent un coup funeste à une organisation qui pouvait d’autant moins se passer de commandement qu’il y avait plus de chefs isolés.

Néanmoins, en 1795, la Chouannerie, devenue formidable, appela enfin sur elle l’attention de Monsieur, destiné à devenir bientôt le roi Louis XVIII. Il fut résolu que le gouvernement anglais mettrait une flotte en mouvement pour transporter sur les côtes de Bretagne, avec des vêtements, des armes et des munitions, une armée composée d’émigrés, à la tête de laquelle se placerait le comte d’Artois ; mais le prince devait partir, a-t-on dit, seulement après le débarquement d’un premier corps, commandé par Puisaye.

Des récits nombreux et contradictoires de cette malheureuse expédition de Quiberon ayant été faits, je crois devoir, non pas en donner un autre, mais simplement consigner ici les impressions de ma famille sur cet événement, encore mal apprécié. Cela est d’autant plus naturel que mes parents ont pris à cette expédition une certaine part, comme on le verra plus loin, et qu’elle eut, indirectement, quelque influence sur son existence.

Quand une entreprise de la nature de celle-ci vient à échouer, personne ne veut en accepter la responsabilité, chacun se renvoie des reproches mérités peut-être par tout le monde, mais dont on ne veut plus convenir.

L’expédition de Quiberon échoua, non par la trahison, qui ne saurait s’expliquer, mais, évidemment, par suite des divisions et par le manque d’une direction énergique et habile. On ne saurait trop le répéter : un plan arrêté, après un examen attentif, concerté et exécuté hardiment, sous le commandement et la responsabilité d’un seul chef, fit absolument défaut. Lorsqu’il fallut agir, au lieu d’une volonté, il s’en trouva plusieurs, la plupart contradictoires ; on se contrecarra et on laissa échapper une victoire à peu près certaine. Plus les chances semblaient favorables, plus les rivalités s’accentuèrent ; elles amenèrent fatalement une confusion déplorable. Tout, paraît-il, permettait d’espérer le succès de l’expédition. Le pays soulevé accourait en masses au-devant d’elle, et l’ennemi, isolé, n’avait pu réunir assez de forces pour s’opposer au débarquement. Si le massacre des victimes de Quiberon doit inspirer d’éternels regrets et rester à tout jamais une tache ineffaçable pour les vainqueurs, l’histoire ne peut cependant se laisser trop attendrir ni taire la vérité. L’incapacité et la présomption firent de nouveau perdre à la Royauté une magnifique occasion d’entrer en scène à la façon de Henri IV, de rallier autour d’elle les vaillantes populations bretonnes et de recueillir les débris de l’héroïque Vendée.

Lorsque l’expédition de Quiberon fut annoncée aux chefs royalistes de Bretagne, ils ne doutèrent pas du triomphe. Ils pensaient qu’ayant pu non-seulement résister aux armées de la République avec les faibles moyens dont ils disposaient, avec des forces incohérentes, mais les obliger à s’enfermer dans les villes, ils ne pouvaient manquer de les vaincre lorsqu’ils seraient à leur tour secondés par une armée régulière, à la tête de laquelle marcherait un prince du sang royal, sous le vieux drapeau de la Monarchie… Hélas ! les espérances les mieux fondées s’évanouirent comme un rêve.

L’armée de débarquement devait bien avoir à sa tête un prince spirituel, brave, aimable ; mais ni à cette époque, ni plus tard sur le trône, il ne sut prendre un parti énergique et se montrer à la hauteur de toutes les circonstances : au lieu de marcher avec l’avant-garde, il attendit… Deux fois dans sa vie, ce malheureux prince, doué cependant de qualités éminentes, et à qui la France doit l’inoubliable et glorieuse conquête d’Alger, à deux reprises, disons-nous, ce prince trouva l’occasion de vaincre la Révolution, l’anarchie, et il la laissa échapper.

Les fautes des rois, des chefs des nations, souvent ont des suites longues et lamentables pour les compagnons de leur fortune !

Le général Hoche, avec habileté, profita des fautes de ses adversaires : au lieu d’une défaite en apparence inévitable, il remporta un triomphe qui, en sauvant la République, établit définitivement la réputation militaire de son jeune général. — 21 juillet 1795.

Cependant, à cette réputation, il y a une ombre ! Pendant que les généraux semblaient chercher à pacifier, les autorités civiles, d’accord avec eux ou non, ne tenaient aucun compte ni des promesses ni des signatures des chefs militaires. Ainsi en fut-il à Quiberon, où les prisonniers, qui s’étaient rendus à Hoche sous la condition d’avoir la vie sauve, furent néanmoins conduits à Auray et à Vannes et impitoyablement égorgés.

Hoche a-t-il participé à ces lâchetés ? Était-il en situation de faire respecter sa parole ? Oui, nous le croyons fermement, et pourtant les garanties qu’il donna ne furent pas ratifiées. La postérité, mieux éclairée sur les faits et gestes de ces hommes de guerre remarquables de la Révolution, réduira dans de justes proportions, nous en sommes convaincu, l’auréole de gloire dont on veut entourer la mémoire de Hoche.

À la nouvelle de l’expédition préparée dans le Morbihan, le chef des Côtes-du-Nord, M. du Boishardy, n’était pas resté inactif ; immédiatement, il avait envoyé un détachement de plusieurs centaines d’hommes d’élite, commandés par M. Le Gris du Val et M. de Kerigant, pour aller rejoindre une division morbihannaise, sous les ordres de M. de Tinténiac, et destinée à seconder le débarquement : nous en suivrons bientôt la marche.

De son côté, M. du Boishardy allait sans doute faire une heureuse diversion, quand il fut trahi par un de ses domestiques, surpris auprès de sa demeure et assassiné par les républicains. Ce crime fut commis le 16 juin 1795, et ses conséquences furent déplorables pour le parti royaliste.

Les circonstances de la mort tragique de M. du Boishardy ayant été diversement racontées, je crois devoir ici rétablir la vérité des faits, dont le souvenir est resté parfaitement à ma connaissance personnelle, la jeune fille, cause innocente de ce trépas violent, s’étant réfugiée le jour même dans la demeure de ma famille.

On a dit avec raison que le motif de la mort du chef royaliste avait été l’amour ; mais les commentaires malveillants auxquels on s’est livré à ce sujet prouvent que leurs auteurs ne connaissaient ni M. du Boishardy, ni l’honorable jeune fille dont il était accompagné.

Pour apprécier avec justice les hommes et les événements de ces temps tourmentés, il faut s’y reporter ; alors, on comprend aisément que rien ne s’y faisait comme dans les temps ordinaires.

Nul n’était sûr du lendemain, à cette époque où la délation était partout, ne laissant ni trève[sic] ni repos à personne. Plusieurs qui paraissaient approuver les extravagances révolutionnaires n’en étaient pas moins en butte aux dénonciations des plus vils coquins, agents secrets du pouvoir et souvent l’exerçant eux-mêmes. Émigrer ou se défendre, comme le firent les Vendéens et les Bretons, les honnêtes gens n’avaient guère d’autre alternative. Il suffisait, riche ou non, d’appartenir à une certaine classe, d’avoir une tenue réservée, pour devenir suspect et être incarcéré.

Ainsi advint-il à la mère de la jeune personne devenue célèbre dans le pays par suite de la mort de Boishardy. Bien que veuve et vivant fort retirée, Mme Quintin de Kergadiou fut arrêtée et séparée de ses enfants. Dans cette situation affreuse, n’ayant près d’elle personne pour lui venir en aide, elle avait confié la garde de sa fille, à peine âgée de seize à dix-sept ans, à la loyauté d’un voisin, d’un ami, et je crois même d’un parent, à M. du Boishardy.

Mlle de Kergadiou, étant fort belle et très séduisante, ne tarda pas à inspirer à son tuteur une passion qui fut bientôt partagée. Cette affection mutuelle, difficile à cacher longtemps au milieu de la vie errante de M. du Boishardy, souvent accompagné de sa pupille, ayant donné lieu à des propos injurieux, les deux amants résolurent d’y mettre un terme en se mariant publiquement à leur paroisse. Ce projet eût été réalisé, en effet, si une infâme trahison ne s’était produite.

Le jour du mariage fut fixé, et, dans l’intention de l’accomplir chez lui, M. du Boishardy se rendit avec sa fiancée dans une pièce de terre plantée de genêts, non loin de sa demeure. Il y attendait la fin des préparatifs de la fête nuptiale, quand un traître, qui, sous le masque de la fidélité, avait accompagné tous ses pas et déjà reçu un fort à-compte[sic] sur la vie qu’il allait livrer, changea en un horrible assassinat la pieuse cérémonie qu’il était chargé d’organiser.

Le champ où les fiancés attendaient leurs amis et le moment de leur union allait être cerné par les Bleus, lorsque Boishardy, surpris et inquiet, s’avança pour connaître la cause de ce retard. Apercevant la troupe se préparant à cerner le champ, il courut aussitôt près de sa compagne et l’entraîna du côté opposé à l’ennemi. Après l’avoir confiée à deux chouans intrépides, en leur donnant rendez-vous au château de Boscenit, il put songer à se mettre en sûreté. Au moment où il franchissait un talus, il reçut une balle dans les reins. Surmontant sa douleur, il voulut continuer à fuir ; mais bientôt les forces lui manquèrent, il s’affaissa au pied d’un arbre. Ses ennemis le trouvèrent là et lui demandèrent : « Êtes-vous Boishardy ? » Sur sa réponse affirmative, ces lâches le percèrent de coups de baïonnettes. Enfin, voulant s’assurer si leur victime était bien réellement Boishardy, ils amenèrent, pour constater la vérité, le traître serviteur.

Celui-ci ne tarda pas, du reste, à payer de sa vie sa lâcheté : il fut saisi et fusillé peu de jours après.

Sur l’affirmation de ce misérable, ils coupèrent la tête du vaillant chef des Chouans et la promenèrent comme un trophée dans les rues de Moncontour[1] et de Lamballe. Voilà le sort que ces hommes, misérables calomniateurs de leurs adversaires, leur faisaient subir, lorsque ceux-ci tombaient entre leurs mains. Ce sauvage traitement, exercé contre le plus brave et le plus généreux de leurs ennemis, démontre une fois de plus la cruauté des républicains durant cette guerre, malgré les affirmations d’historiens trop peu soucieux de la justice et de la vérité.

Quant à Mlle de Kergadiou, elle arriva à Boscenit dans l’après-midi de ce jour néfaste, accompagnée de Jacques Villemain, vieux chouan de la commune de Hénon, où il exerçait la profession d’aubergiste, et de M. Hervé du Lorin, dont elle devint plus tard l’épouse. Comme la nuit n’allait pas tarder à venir, on fut bientôt, au château de Boscenit, dans l’inquiétude la plus vive. Enfin, l’anxiété étant au comble, des émissaires partirent en toute hâte dans diverses directions, et ils ne tardèrent pas à apprendre les détails de la mort du vaillant chef. Cette fin de M. du Boishardy fut un coup funeste pour la Chouannerie, à laquelle il avait imprimé, par la noblesse et la générosité de son caractère, des allures héroïques.

Pendant que ces tristes événements se produisaient dans les Côtes-du-Nord, MM. Le Gris du Val et de Kerigant avaient rejoint les Morbihannais, commandés par M. de Tinténiac, qui se proposait de protéger la descente de Quiberon, en attaquant l’armée du général Hoche, assiégée dans son camp.

Toutes ces tentatives ayant échoué, par le défaut d’entente dans l’armée de débarquement, les divisions royalistes se dispersèrent. Celle de M. de Tinténiac se rapprocha des Côtes-du-Nord : elle comptait dans ses rangs Mercier, dit la Vendée, Georges Cadoudal et Le Gris du Val. N’ayant, comme les autres, pu remplir les ordres reçus de Puisaye, elle chercha du moins à opérer une diversion sur les derrières de Hoche, espérant l’entraîner à sa suite en soulevant le pays entier et en lui coupant toutes les communications.

Mais, ayant deviné ce qui se passait sur la flotte, l’habile général se contenta d’envoyer une colonne, sous les ordres des généraux de Champeaux et Crubelier, à la poursuite de la division de M. de Tinténiac, qui crut un instant au succès de son plan et fit subir aux généraux républicains des échecs à Josselin et à la Trinité ; puis il se jeta ensuite dans les Côtes-du-Nord, avec une partie des chefs de ce département, devenus ses compagnons d’armes.

L’itinéraire qu’il suivit alors n’a pas été très bien indiqué, me semble-t-il, par les auteurs qui en ont parlé. Son apparition à Kerigant quelques jours avant le combat de Coëtlogon autorise à le penser.

M. de Tinténiac fut avisé que M. de Bourmont, venant d’Angleterre, se trouvait au manoir de Kerigant et désirait conférer avec lui. Il s’y rendit avec Mercier, Cadoudal, Le Gris du Val et Saint-Régeant[sic]. Ils furent surpris pendant cette conférence et faillirent tomber entre les mains des Bleus. Ils n’eurent que le temps de se réfugier les uns dans les cachettes de la maison, les autres dans les champs environnants.

Cette réunion avait été dénoncée, évidemment, mais par des personnes heureusement étrangères aux habitudes du château.

Quand les chefs de la colonne républicaine y furent entrés, leur premier soin fut de déclarer à Mme de Kerigant, restée seule avec deux femmes, ses enfants et un vieux serviteur, que si elle ne faisait pas connaître le lieu où étaient cachés « les brigands, »[sic] on allait la fusiller.

Ma mère, alors âgée de vingt-deux à vingt-trois ans seulement, tenait entre ses bras un de ses petits enfants et donnait la main à un autre ; elle leur répondit qu’il n’y avait personne au manoir et les invita d’ailleurs à s’en assurer.

Espérant l’intimider, ils lui arrachèrent son enfant des bras et l’attachèrent à une barrique, dans la cour, pour faire croire qu’ils allaient mettre leur menace à exécution. Mais rien ne troubla le sang-froid de Mme de Kerigant, et elle finit par leur imposer. Ils lui demandèrent où était situé le Pavillon. Ma mère, comprenant aussitôt que la dénonciation avait été incomplète, les conduisit d’autant plus volontiers dans ce bâtiment qu’elle y demeurait et savait que personne n’y était caché. Ils le bouleversèrent de façon à le rendre inhabitable.

Pendant cette triste besogne, le bruit d’une arme à feu s’étant fait entendre, ils sortirent tumultueusement pour courir aux armes laissées par eux en faisceaux dans la cour.

Après avoir constaté que le coup de fusil entendu provenait du dehors, ils firent immédiatement, avec toutes les précautions possibles, des battues autour de la maison. Un de leurs pelotons s’étant avancé dans la direction de la rivière d’Oust, au bas du coteau, découvrit trois hommes assis sous un bouquet de bois, ayant leurs fusils entre les jambes et causant sans se douter du danger auquel ils étaient exposés. Ces trois hommes étaient Le Gris du Val, Saint-Régeant et le domestique de M. Le Gris. Aussitôt que les Bleus les eurent aperçus, au lieu de s’avancer vers eux pour les surprendre, ils tirèrent tous ensemble, et, sans se préoccuper de savoir s’ils avaient atteint quelqu’un, ils s’enfuirent vers la maison, où arrivèrent bientôt après les autres détachements.

La décharge des Bleus ne demeura pas sans résultat ; Le Gris du Val fut atteint de deux balles, en pleine poitrine.

Cependant, Saint-Régeant et le domestique de M. Le Gris ayant riposté, blessèrent grièvement un des Bleus. Ce blessé joue un rôle important dans le récit qui va suivre : sergent dans un régiment républicain, il était Prussien de naissance, on le sut plus tard, et se nommait Mairess.

Cependant M. Le Gris, perdant son sang en abondance et comprenant que les Bleus allaient revenir en force pour les attaquer, s’était dirigé, soutenu par ses deux compagnons, vers la rivière d’Oust, distante de quelques centaines de mètres. Arrivé sur le bord, l’intrépide blessé, sentant ses forces l’abandonner et ne pouvant plus marcher, engagea son fidèle serviteur et Saint-Régeant à le laisser et à se mettre en sûreté en passant de l’autre côté de la rivière. Quant à lui, il se plongea immédiatement dedans, suivit le cours de l’eau pendant quelques secondes et se blottit, défaillant, épuisé, sous des racines d’aulnes formant une sorte de cachette où il s’évanouit.

Les Bleus ne tardèrent pas à reparaître. Ils firent enlever leur blessé et se dirigèrent vers la cavité où ils avaient aperçu les trois hommes armés sur lesquels ils avaient tiré. Ils trouvèrent une mare de sang dont la trace se prolongeait jusqu’au bord de la rivière ; mais, au moment où ils y arrivaient, trois coups de fusil partirent du milieu de fourrés épais et les firent reculer dans le sens opposé à celui où se trouvait M. Le Gris.

Bientôt, ayant vu, sur un coteau voisin et hors de portée, trois hommes montant tranquillement, ils ne cherchèrent pas à les poursuivre et retournèrent à Kerigant. Craignant d’être surpris, ils en partirent promptement, après avoir saccagé et pillé la maison, où ils laissèrent leur blessé.

Quant à M. Le Gris du Val, il lui fut impossible de dire pendant combien de temps il était resté dans cette situation terrible, et comment il avait pu sortir de l’eau. Il fut appris pourtant qu’une femme du village de Kerdeno, situé à un kilomètre, le trouva, presque inanimé, sur le bord de la rivière. L’ayant reconnu et entendant le bruit des coups de fusil, elle courut en toute hâte à Kerigant, d’où l’on vint immédiatement le chercher et lui donner les premiers soins exigés par le triste état dans lequel il fut relevé. Sa blessure, heureusement, n’était pas mortelle, et, grâce à l’effusion du sang qui s’était produite, elle guérit promptement.

Le républicain blessé fut aussi transporté et abandonné à Kerigant, où ma mère, par humanité comme par prudence, lui fit donner tous les soins possibles. Il resta six mois avant de pouvoir agir librement : pendant sa convalescence, il donna des leçons de lecture aux enfants du village.

Quant il fut guéri, il passa aux Chouans ; mais il les trahit lâchement, comme on le verra plus loin.

M. de Bourmont, avec Cadoudal, Mercier et Tinténiac, s’était réfugié à Kerigant pendant cette alerte. Dès le lendemain, il fut conduit par un guide sûr dans les environs de Moncontour, d’où il se dirigea par l’Ille-et-Vilaine sur l’Anjou[2].

M. de Tinténiac rejoignit sa division. Avec cette petite armée, où se trouvait mon père, il attaqua, le 18 juillet 1795, à Coëtlogon, les colonnes de Hoche, qui, malgré les pertes qu’elles avaient essuyées, n’avaient cessé de le suivre. Il leur infligea une défaite complète ; mais ce vaillant chef royaliste paya ce triomphe de sa vie : il fut tué au moment où, occupé à faire cesser le combat et à enlever les blessés, il pouvait se croire tout à fait hors de danger. Ce douloureux événement se produisit dans une circonstance extraordinaire.

On relevait un grenadier républicain qui semblait gravement blessé ; celui-ci se redressa soudain sur un genou et tira presque à bout portant sur le jeune et glorieux chef royaliste, qui tomba foudroyé. Le grenadier fut à l’instant massacré.

Ainsi périt un des héros de la Chouannerie bretonne. Il était, je crois, le dernier descendant de cette grande race de preux qui, au XIVe siccle[sic], eut l’honneur de fournir un champion au fameux combat des Trente, si célèbre en Bretagne.

M. de Pontbellanger succéda dans le commandement à M. de Tinténiac, et « l’armée rouge, »[sic] ainsi nommée à cause des vestes rouges dont elle avait été pourvue aux environs de Quiberon, se dirigea par Uzel et la forêt de Lorges sur Quintin. Elle entra dans cette dernière ville le 21 juillet 1795, au moment même où se terminait la fatale expédition de Quiberon.

Quintin avait pour garnison deux compagnies d’infanterie et un détachement de cavalerie, auxquels s’étaient joints quelques habitants. Après un simulacre de résistance, les républicains opérèrent leur retraite dans la direction de Saint-Brieuc.

La ville fut frappée d’une contribution de guerre de cent mille francs ; mais le conseil municipal étant réuni, une députation de trois de ses membres fut envoyée à M. de Pontbellanger, descendu à l’hôtel de la Grand’-Maison[sic]. Je tiens de l’un des délégués, M. Villart, qui a laissé un nom respecté dans le pays, qu’ils furent parfaitement accueillis et n’eurent aucune peine à persuader au chef de l’armée royaliste qu’il était impossible à la ville de satisfaire à ses exigences. La contribution fut réduite à quinze mille francs. Cette somme fut placée dans un porte-manteau et remise à l’hôtel, aux mains de M. de Pontbellanger, qui en donna un reçu[3].

Les quinze mille francs n’entrèrent jamais dans la caisse de l’armée royaliste.

Les généraux de Champeaux et Crubelier, ayant persisté, malgré leur défaite à Coëtlogon, à suivre « l’armée rouge, »[sic] furent signalés tout à coup aux limites de Quintin, venant dans la direction des landes de Lanfains, et leur présence fit naître une certaine inquiétude.

M. de Pontbellanger sortit aussitôt pour donner des ordres et juger par lui-même de la situation. Craignant, sans trop de réflexion paraît-il, d’être pris entre deux feux, il quitta la ville, sans retourner à l’hôtel où était restée la contribution de Quintin.

Que sont devenus ces quinze mille francs ? Ils ne sont jamais rentrés à la caisse municipale, et l’on a su beaucoup plus tard qu’ils n’avaient pas été emportés par les royalistes. Le reçu ne fut pas non plus trouvé à la Mairie.

Quant à M. de Pontbellanger, perdant la tête, vraisemblablement, il se retira, on ne sait pourquoi, sur Châtelaudren. Là, à la suite d’une émeute de ses soldats, il fut obligé de se démettre du commandement.

Georges Cadoudal le remplaça et ramena l’armée dans le Morbihan, à grand’peine et en désordre.


  1. Mme Latimier du Clésieux, la mère des deux hommes distingués que nous connaissons tous, MM. les comtes Auguste et Achille du Clésieux, connaissait le chef royaliste ; elle m’a dit se souvenir que la tête sanglante de l’héroïque Boishardy avait été portée sous ses fenêtres.
  2. Sous la Restauration, M. de Bourmont se remémora cette circonstance de sa vie, et me la rappela, lorsque je demandai, au moment des préparatifs de la campagne d’Alger, à faire partie de ses officiers d’ordonnance.
  3. Nous avons les noms des personnes qui fournirent les quinze mille francs. Ils furent portés à l’hôtel de la Grand’-Maison[sic] ; chacun des donateurs versa 1,200 francs. Ce furent MM. Collin-Kestainguy ; Duval, épicier ; veuve Basset des Fermes ; Dufreiche-Veillet ; Fraval, aîné ; veuve des Garennes Garnier ; Garnier, l’aîné, père ; baron du Taya ; Keroignant de Trezel ; Brignon ; Le Frotter ; Bouan, Mazurié, le jeune ; Volozenne Lefèvre ; veuve Bellom.