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Les Chouans : Épisodes des guerres de l’Ouest dans les Côtes-du-Nord/7

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VI



Pacification de 1800. — Conduite de Bonaparte à l’égard des royalistes. — Cadoudal à Quintin. — A-t-il organisé le complot de la machine infernale ? — Quelle impression m’a laissée le premier Napoléon.

Où en était arrivé le mouvement de 89, en supprimant tous les privilèges de la noblesse, souvent si chèrement acquis par elle ? Qu’était devenue la promesse d’établir à tout jamais la liberté, l’égalité, la fraternité entre les Français ?… Ce beau rêve n’avait pas tardé à s’évanouir devant la Terreur, qui finit elle-même, à force d’excès, par amener le despotisme et tous les bouleversements au milieu desquels la France se débat en vain depuis trois quarts de siècle.

Au point où je suis arrivé de mon récit, la France subit une nouvelle révolution par l’acte du 18 brumaire (octobre) qui mit un terme à cet infâme régime de la Terreur et donna naissance à un nouveau pouvoir.

L’auteur du coup d’État, le général Bonaparte, renversa, aux applaudissements du pays tout entier, l’ignoble joug sous lequel la France gémissait depuis trop longtemps.

Un des premiers soins du premier consul fut de songer à pacifier les provinces de l’Ouest et de faire cesser une guerre qualifiée par lui-même de « guerre de géants. »[sic] À cet effet, il donna des ordres au général Brune, qui commandait alors en chef l’armée de Bretagne. Ce général, animé de sentiments plus loyaux que ceux de ses prédécesseurs, entra en pourparlers avec les chefs de la Chouannerie.

M. Le Gris du Val, malgré la fourberie dont il avait failli être victime, ne repoussa point les ouvertures qui lui furent faites. Il était fatigué de cette guerre sans issue, et, d’ailleurs, sa santé était délabrée. Ayant donc pris toutes les précautions exigées par la prudence, il se rendit à Rennes, avec plusieurs chefs, parmi lesquels se trouvait mon père.

Le général Brune les accueillit non-seulement avec la plus parfaite courtoisie, mais il s’efforça de les attacher au service de la République, au nom du Gouvernement. Il proposa le grade de général de brigade à M. Le Gris du Val, et celui de colonel à mon père.

Ces Messieurs, tout en le remerciant avec effusion, lui firent facilement comprendre que, dans leur situation, tout en restant fidèles à l’engagement de se soumettre, ils ne pouvaient rien accepter ; mais ils lui prouvèrent qu’ils avaient fait tout ce qui dépendait d’eux pour amener la fin d’une guerre déplorable.

La pacification fut conclue le 17 ventose[sic], an VIII (17 février 1800[sic]).

Cependant, par les mêmes motifs qu’en nivose[sic] 1797, beaucoup de chefs refusèrent d’entendre parler de traiter avec la République. De ce nombre furent Georges Cadoudal, devenu par la force des choses général en chef de l’armée royaliste de Bretagne, Le Nepvou de Carfort, Robinault de Saint-Régeant, etc.

M. et Mme Le Gris du Val se retirèrent à Saint-Brieuc, où ils moururent longtemps avant la Restauration, et mon père abandonna Kerigant pour venir habiter Quintin.

J’ai entre les mains l’acte de sûreté passé entre lui et le général Brune ; il est ainsi conçu :

« Le citoyen François Garnier, de la commune du Bodéo, département des Côtes-du-Nord, est mis sous la sauvegarde du Gouvernement ; il ne pourra être inquiété en aucune manière, sous quelque prétexte que ce soit, pour avoir pris part dans la guerre civile de l’Ouest, attendu qu’il s’est soumis aux lois de la République. — Fait au quartier général de Rennes, le 17 ventose[sic], an huit. — Signé : Brune. »

À partir de cette époque, la guerre civile de l’Ouest fut à peu près terminée. Les chefs de la Chouannerie, si grande que fût encore leur influence sur les populations, comprirent parfaitement, en effet, que, sous un Gouvernement presque régulier, supprimant les échafauds et rétablissant le culte catholique, il deviendrait, avant peu, impossible de réunir aucune force sérieuse.

Pendant que ces causes naturelles d’apaisement agissaient sur les populations bretonnes, le consul Bonaparte, devenu l’arbitre des destinées de la France, se livrait déjà aux calculs ambitieux qui nous ont été si funestes ; au lieu de s’appuyer sur la liberté, sur la tolérance, il ne perdait aucune occasion d’anéantir une insurrection capable d’entraver ses projets. Il mettait en œuvre tous les moyens pour arriver à ses fins. Par suite de cette crainte soupçonneuse, de la fourberie continuelle à laquelle il avait recours, il suscita contre sa personne, chez tous les Chouans, soumis et insoumis, une haine implacable.

Si, au lieu de la ruse dont il usa sans cesse, il avait agi loyalement, comme le général Brune, il serait probablement parvenu à pacifier, sans porter atteinte à sa réputation et sans nuire à la cause de l’ordre dont il était, à ce moment, le champion. [1] Mais son ambition, son impatience, sa précipitation à faire disparaître tous les obstacles, la calomnie dont il se servit, favorisée par la publicité dont il disposait seul, contre les débris de l’armée chouanne ; que dis-je ! contre tous les royalistes qui, par des motifs de conscience et d’honnêteté, ne crurent pouvoir s’attacher à sa fortune, exaspérèrent non-seulement les combattants obstinés, les intransigeants de l’époque, mais encore ceux qui avaient fait leur soumission. Sous prétexte de la sécurité publique à rétablir, il fit régner dans l’Ouest une terreur secrète rappelant celle de la Convention. L’histoire de notre pays l’a considérée comme l’équivalent de cette tyrannie sanglante. À chaque instant, dans nos départements bretons, par suite de la violation du secret des lettres et des dénonciations, on saisissait sans jugement ; on fusillait même quelques chefs, non-seulement parmi ceux restés en armes, mais encore parmi ceux qui les avaient déposées. La crainte régnait dans les familles royalistes comme elle avait régné dans les villes en 1793 : on n’osait plus sortir ; la nuit venue, on se barricadait, comme si l’on eût dû soutenir un siège.

J’ai toujours ouï dire dans ma famille que, sans la protection de M. de Lanjuinais et de M. du Gourlay, ce dernier, je crois, président du tribunal de Saint-Brieuc, et pour lequel nous avons conservé une grande reconnaissance, mon père aurait été arrêté comme beaucoup d’autres.

Plusieurs chefs disparurent mystérieusement… Qu’étaient-ils devenus ? on n’osait même pas s’en enquérir.

Bien que je ne fusse pas encore de ce monde alors, ces faits, dont le récit a été fait cent fois en ma présence, sont restés parfaitement gravés dans ma mémoire ; j’ai même connu très particulièrement trois personnes dont l’enlèvement fut opéré de façon à faire penser qu’elles avaient été tuées, tant fut profond le secret dont leur disparition fut entourée. Ces personnes étaient : le colonel du régiment dans lequel je suis entré en sortant de Saint-Cyr, M. Rubin de La Grimaudière ; Le Nepvou de Carfort, et Rolland, dit Justice. Ils restèrent tous les trois, avec beaucoup d’autres, quatorze ou quinze ans captifs au château d’Iff[sic], à Marseille. On les croyait morts, lorsque le retour de la Monarchie les rendit à la liberté[2].

Peut-on s’étonner, aujourd’hui que la légende bonapartiste est connue, anéantie, de la haine implacable qui se traduisit, un peu plus tard, par un fait regrettable, sans doute, mais que, tout en le blâmant, on s’explique facilement. Je ne saurais jamais, je l’avoue, le qualifier de crime, non plus que l’acte de Charlotte Corday. Ah ! oui, je n’hésite pas à le déclarer, honni soit qui mal y pensera, ma conscience, par suite de la connaissance des faits, s’y refuse absolument. Il me semble, et ce qui se passe de nouveau sous nos yeux m’affermit dans des idées déjà vieilles, il me semble qu’en France, contrairement au passé, contrairement aux droits nationaux imprescriptibles, par suite de l’émiettement du pays, on donne trop d’importance, ou mieux on donne un sens trop étendu à ce que nous nommons la légalité. En effet, aussitôt qu’à l’aide de cette centralisation exagérée et corruptrice dans laquelle la Révolution et l’Empire ont emmaillotté[sic] notre patrie, une bande de conspirateurs cosmopolites est parvenue à s’emparer du pouvoir et des rouages nécessaires à son fonctionnement, ils se croient tout permis, au nom de lois qu’ils bâclent à la hâte pour leur usage[3]. Ils exilent leurs adversaires, ils confisquent leurs biens, ils combattent leurs croyances ; ils inventent des cultes auxquels il faut se soumettre sous peine de mort : Vous croirez, disent-ils, à la déesse Raison, ou vous serez égorgés comme une bête de boucherie ! Ils imaginent une oppression cent fois plus avilissante que celle qui pesait sur les Ilotes, et cela au nom d’une légalité dérisoire que vous devrez reconnaître, sous peine d’être un mauvais citoyen… un brigand.

Sous ce régime, il n’y a plus de liberté, plus de domicile inviolable, plus de garanties d’aucune sorte que pour les odieux coquins parvenus au pouvoir… Si la France doit encore exister et reprendre une vie normale à travers les siècles, nos arrière-petits-enfants auront peine à comprendre comment un pays qui compte quatorze cents ans de civilisation chrétienne a pu supporter si longtemps ce joug stupide et honteux[4].

Le premier Bonaparte, en exécutant le 18 brumaire, rendit un service si éminent à la France, qu’elle en ressentit une reconnaissance poussée jusqu’au fétichisme. Cet homme, d’un génie incontestable, devint pour elle, pendant un certain temps, une sorte de dieu ; il fut dès lors fasciné par sa destinée extraordinaire et n’écouta plus que son orgueil et son ambition sans limites ; il se considéra lui-même comme un être olympien ; le reste lui parut un vil troupeau, bon seulement pour servir à l’accroissement de sa fortune.

Je viens de dire comment et par quels motifs Bonaparte s’était attiré la haine de tous les chefs royalistes qui n’avaient pas voulu faire cause commune avec lui, c’est-à-dire, se mettre au nombre de ses esclaves. Cette persécution dura pendant tout le temps de l’Empire et fit naître chez les persécutés une implacable idée de vengeance, elle suscita parmi eux des pensées sinistres, d’une violence absolument étrangère à leurs mœurs, à tous leurs sentiments, ce dont ils s’étaient préservés même au milieu de la guerre civile.

Ayant assez vécu pour contrôler les faits, je puis dire, et je ne saurais trop le répéter, que je défie qui que ce soit de désigner une famille de Chouans s’étant enrichie aux dépens d’autrui, alors que l’on vendait les biens des émigrés, ceux de l’Église et souvent même les leurs à vil prix. Ils ont apporté dans la guerre, sans se préoccuper des lâchetés dont ils étaient à chaque instant victimes, l’esprit chevaleresque qui avait tant contribué à faire honorer notre nation.

Par quelles représailles, en effet, ont-ils répondu aux incendies de la Vendée, aux noyades de Nantes, aux mitraillades de Lyon, aux massacres de la guillotine promenée dans l’Ouest de ville en ville par les révolutionnaires, réclamant les hécatombes que de lâches pourvoyeurs préparaient[5] ?

Cependant, à part quelques misérables espions fusillés, et quelques malheurs regrettables, mais inséparables de la guerre civile, les royalistes défendirent courageusement, loyalement, les droits les plus sacrés, les plus imprescriptibles des citoyens d’une nation civilisée, sans se départir des sentiments d’humanité qui étaient le fond de leur éducation. On a vainement essayé de mettre à leur charge les forfaits des forçats lancés par la Convention sur notre infortuné pays : en Vendée, la Révolution eut recours à l’embrasement ; en Bretagne, elle inventa les Faux-Chouans : c’étaient des galériens déguisés en Chouans. Ce dernier moyen est plus infâme encore que le premier.

Honneur donc aux hommes de cœur dont se composait l’armée catholique et royale ! Tout esprit impartial, après examen, rendra enfin justice à ces courageux défenseurs de la société que des écrivains stipendiés ont voulu flétrir.

Revenons au drame lamentable de la machine infernale. Il eut son origine dans les violences hypocrites dont le premier consul se rendit coupable. J’en trouve une preuve dans les souvenirs de ma famille. En effet, dans le courant du printemps ou au commencement de l’été de 1800, très peu de mois après la pacification, mon père et ma mère, retirés à Quintin, y vivaient, comme je l’ai déjà dit, dans une inquiétude continuelle.

Un jour, une personne vint frapper à leur porte et demanda mon père. La servante ayant répondu qu’il n’était pas à la maison, l’interlocuteur insista, en exprimant un vif désir de lui parler ; il venait de loin dans cette intention, disait-il.

Ma mère, occupée dans un appartement voisin, entendant ce colloque, sortit et se trouva en présence d’un homme étranger au pays ; elle le fit entrer dans le salon, et, l’ayant considéré de nouveau, elle lui dit :

— Je vous connais ; je vous ai déjà vu, vous êtes un homme de Georges.

— Oui, Madame, c’est lui qui m’envoie vers votre mari, avec lequel il désire avoir un entretien ; il est dans tel endroit, aux abords de la ville.

— Dites à Cadoudal que nous irons le trouver dans une heure, répondit ma mère.

En effet, mon père, étant rentré, sortit un instant après, donnant le bras à ma mère, qui tenait par la main mon frère aîné, âgé de onze à douze ans. Ma famille trouva Cadoudal à l’endroit indiqué, et, après une conversation préliminaire, les concernant individuellement, il leur fit un tableau navrant du sort malheureux fait aux anciens royalistes, traqués comme des bêtes fauves et ne sachant plus où reposer leurs têtes. Il leur cita un nombre incalculable de violences et de trahisons exercées par les ordres du premier consul : il le représenta comme l’homme le plus dangereux enfanté par la Révolution contre la Monarchie et la Société.

Après avoir expliqué, ce que le temps a trop confirmé, les vues ambitieuses et sans conscience de ce nouveau maître du pays, Cadoudal concluait à la nécessité d’en débarrasser la France. Pourtant, il se défendit énergiquement de vouloir recourir à l’assassinat, pensant toutefois qu’il était permis d’user à l’égard de Bonaparte des moyens employés par celui-ci pour arriver au pouvoir. Connaissant les habitudes du premier consul dans certaines circonstances, il voulait, disait-il, l’attaquer au milieu de sa garde consulaire, en nombre égal ; c’eût été une autre sorte de combat des Trente ; mais, sachant Bonaparte entouré d’hommes choisis, l’intrépide chef royaliste voulait de son côté en faire autant, et il sollicitait le concours de mon père.

Celui-ci, la tête appuyée dans ses mains, ne répondit rien ; mais ma mère répliqua immédiatement :

— « Non, Georges, mon mari ne peut vous accompagner, il n’ira pas : il s’est engagé sur l’honneur à ne plus reprendre les armes, il doit tenir à sa parole ; il arrivera ce qu’il plaira à Dieu. »

Peu d’instants après, Georges Cadoudal et mon père se séparèrent pour ne plus se revoir.

En somme, les affirmations de Cadoudal dans cette entrevue, affirmations qui m’ont été répétées cent fois, avaient parfaitement convaincu ma famille qu’il ne voulait à aucun prix recourir à l’assassinat, moyen tout-à-fait antipathique à son caractère : il était violent, mais héroïque. Les démarches faites par lui à cette occasion près de mon père et de plusieurs autres ont toujours fait douter à ma famille de sa complicité dans l’affaire de la machine infernale.

En écrivant ces lignes, je consulte uniquement mes souvenirs ; je reproduis les impressions qui m’ont été transmises par les miens, et qui, malgré le temps, me sont restées profondément gravées dans l’esprit. Tous les récits de cette époque néfaste ont exercé sur mon caractère une influence invincible, qui m’a laissé généralement un profond mépris pour ces légalités de circonstance, imaginées par des vainqueurs d’un jour, pour mieux opprimer leurs concitoyens, leur patrie. Les principes d’un progrès moral continu, comme en a produit et peut en produire encore la civilisation chrétienne, ont été le plus souvent, en vue d’intérêts matériels, noyés dans un chaos de lois injustes, violant les principes nationaux, par presque tous les gouvernements depuis 89, et particulièrement par les gouvernements révolutionnaires.

Sans doute, il faut des lois, et l’on doit leur obéir ; mais, pour être respectées, ces lois doivent être basées sur les principes d’éternelle justice, de religion ou de morale universellement admis par les sociétés auxquelles elles sont destinées, et elles doivent rester placées hors de l’atteinte des lâches ambitieux qui, au moyen de fourberies honteuses, parviennent à s’emparer du pouvoir. Tous les hommes aimant leur pays, tous les législateurs intelligents doivent tendre à ce but.

L’empereur Napoléon Ier, au génie duquel je rends justice, a fait de grandes choses ; mais si ses victoires ont ébloui ma jeunesse, mon âge mûr m’a fait reconnaître que c’était là, pour l’histoire nationale, une ornementation beaucoup plus lugubre que profitable. Je lui en veux autant pour le bien qu’il pouvait faire et qu’il n’a pas fait que pour le mal qu’il nous a causé, et dont les tristes effets se perpétuent au milieu de nous.

Il faut, à mes yeux au moins, autre chose que des batailles, des victoires même pour faire un grand homme. Je préfère le labeur de beaucoup de fondateurs de la société française à celui de Napoléon.

Les observations qui précèdent ne sont peut-être pas aussi étrangères à mon sujet que certains pourraient le croire, car une partie des malheurs dont je viens de faire le récit ont été la conséquence des fausses idées contre lesquelles je proteste, et contre lesquelles je sollicite depuis longtemps mon pays de réagir, s’il ne veut pas être définitivement entraîné à une irrémédiable décadence[6].

Pendant le premier Empire, mon père et ma famille vécurent péniblement, à l’aide de quelques protections et de concessions. Ainsi mon père, dont les connaissances hippiques étaient appréciées, fut invité à se charger de fournitures de chevaux pour l’État, et, s’il ne perdit pas dans cette entreprise, presque de commande, ce fut grâce à quelques honnêtes fonctionnaires. Par ailleurs, le sort de ma famille fut pareil à celui de beaucoup d’autres ; on les mettait en coupe réglée pour fournir des hommes, de l’argent et des montures à l’être insatiable dont il était convenu d’admirer les actions, alors même qu’elles achevaient de tout détruire, tant le souvenir du régime de la Terreur, anéanti par lui, était encore profond. Cet homme extraordinaire, en définitive, était pour nous un fléau moindre, beaucoup moindre que celui sous lequel la France avait gémi, et que son heureuse audace avait écarté.


  1. Dans une proclamation du 11 janvier 1800, le premier consul déclare que les insurgés « sont des brigands qui doivent périr par le fer. Que nulle part ils ne trouvent d’asile contre le soldat qui va les poursuivre ! et s’il était des traîtres qui osassent les recevoir et les défendre, qu’ils périssent avec eux ! »[sic]
    Il écrit au général Brune, qui a succédé à Hédouville, en janvier 1800 : « N’épargnez pas les communes qui se conduiraient mal : brûlez quelques métairies et quelques gros villages dans le Morbihan. »
    Enfin il écrit au général Bernadotte, le 14 juin 1800 : « Faites donc arrêter et fusiller dans les vingt-quatre heures ce misérable Georges. » (Correspondance de Napoléon Bonaparte.)
    Cette correspondance contient cent autres fragments aussi violents, sinon plus, que ceux cités ci-dessus. Peut-on, après cela, s’étonner de la machine infernale ! La violence ne provoque-t-elle pas la violence ? Ce violateur de toutes les lois et de tous les droits ne semblait-il pas penser que dès l’instant où il avait conquis le pouvoir, il n’y avait plus d’autres droits que sa volonté ?
  2. En 1814, je fus témoin de l’arrivée de Carfort chez mon père. Je vivrais mille ans, il me serait impossible d’oublier jamais la scène qui se passa sous mes yeux. Ma mère était en très grande toilette pour faire des visites, ce qui lui arrivait très rarement ; ce détail avait attiré mon attention. Elle se trouvait dans le vestibule et se disposait à sortir. On venait d’ouvrir la porte de la rue, lorsque, sur le seuil, se présenta un homme d’une haute taille, au teint basané comme celui d’un créole, et vêtu d’une façon étrange. Ma mère, après l’avoir fixé, s’écria, en levant les bras :
    — Mais, c’est vous, Carfort !
    — Eh, oui ! Élisabeth, c’est bien moi.
    Il manquait de tout, hélas ! et il trouvait ma famille bien dénuée aussi. Mais la joie de se revoir fut si grande que la causerie, à table, se prolongea bien avant dans la nuit. Pour moi je m’endormis au récit de leurs souvenirs, et le lendemain le vieux chef, qui m’avait à peine aperçu, m’embrassa joyeusement.
    Il en fut de même d’Olivier Rolland, Justice, comme on l’appelait communément ; seulement, il écrivit à l’avance. Cet homme héroïque, cet ancien marchand de bestiaux fut l’abnégation incarnée jusqu’à sa dernière heure ; elle fut tout à fait digne de son passé.
    En effet, Justice est mort vers 1856 ou 7, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. Se trouvant dans une des rues de Dinan, au moment où un taureau furieux, échappé de l’abattoir, renversait tout sur son passage et menaçait d’occasionner de graves accidents, Olivier Rolland, sans consulter son âge ni ses forces, s’élança au-devant du terrible animal, et, en le saisissant adroitement par une des cornes, procura le moyen de le paralyser, mais aux dépens de sa vie, car il reçut dans la poitrine un coup qui lui laissa seulement le temps de mourir en chrétien et en brave, comme il avait vécu.
  3. Le célèbre publiciste Bluntchli, dans sa Théorie de l’État, enseigne que « l’obéissance ne peut jamais forcer le fonctionnaire à violer les principes de la religion ou de la morale, ou à se rendre complice d’un crime. »[sic]
  4. Les différents gouvernements qui, depuis trois quarts de siècle, se sont succédé, ont tellement fait abus des droits de la puissance et de la justice qu’ils ont perverti les sentiments de respect et d’obéissance. Les hommes du pouvoir sont encore couverts par le sentiment chrétien inoculé dans les âmes ; mais, en le détruisant, ils effacent toutes les garanties, ils ouvrent la porte à toutes les passions sauvages. Alors, gare à la peine du talion ! ce sera le temps du nihilisme.
  5. Pièces justificatives, annexe n° 4.
  6. La Liberté de la France, publiée en 1865, chez M. Dentu, éditeur, Palais-Royal.