Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie II/Chapitre CCCLIV

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Texte établi par J. A. C. Buchon (Ip. 649-651).

CHAPITRE CCCLIV.


De plusieurs villes et forteresses qui se tournèrent Françoises.


Vous devez savoir que si le roi d’Anglererre et les Anglois furent courroucés de la prise le captal de Buch, le roi de France et les François en furent moult réjouis, et en tinrent leur guerre à plus belle, et à plus foible la puissance des Anglois. Tantôt après cette avenue le sire de Pons, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval, le sire de Beaumanoir, Thibaut du Pont, Aliot de Calais et une grand’route de Bretons et de Poitevins d’une alliance, qui bien étoient cinq cents hommes d’armes, chevauchèrent baudement pardevers Saint-Jean l’Angelier, dont le captal avoit été capitaine, et exploitèrent tant qu’ils vinrent devant, et firent grand semblant d’assaillir. Cils de Saint-Jean furent tout ébahis de leur venue, car ils n’avoient nul gentil homme qui les conseillât, et si véoient leur capitaine pris, et la plus grand’partie des Anglois ; et ne leur apparoit confort de nul côté ; si se rendirent, et ouvrirent leurs portes aux dessus dits, parmi tant que on ne leur devoit mal faire. De ce leur tint-on bon convent, et ils jurèrent foi et sûreté et obéissance de ce jour en avant à tenir au roi de France. Quand ils eurent ce fait, ils s’en partirent et chevauchèrent aussi baudement par devers la cité d’Angoulême, qui est belle et forte et y append un beau château ; mais ils avoient perdu leur sénéchal, monseigneur Henry de la Haye, et n’étoit là dedans nul de la partie des Anglois les conseillât et confortât ; si furent si ébahis, quand le sire de Cliçon et le sire de Pons et les dessus dits approchèrent leur cité, que ils n’eurent nulle volonté d’eux tenir, et entrèrent entre eux en traités devers les dits François ; et les aida à faire le sire de Pons, pourtant que ils y avoient plus grand’fiance que ens ès Bretons. Si jurèrent féaulté et obéissance au roi de France ; et entrèrent les Bretons dedans ladite cité, et là se rafreschirent par un jour, et lendemain s’en partirent. Si chevauchèrent vers Taillebourc sus la rivière de Charente, qui se tourna Françoise aussi, et chevauchèrent devers Saintes en Poitou où messire Guille de Fernitonne, sénéchal de Xaintonge, étoit retrait, lequel dist que ils ne se rendroient mie si légèrement, et fit clorre la cité, et toutes manières de gens aller à leurs deffenses, fût envis ou volontiers. Quand les Bretons virent ce, si se ordonnèrent et appareillèrent de grand’manière, et commencèrent à assaillir la dite cité de Saintes, et cils de dedans à eux deffendre, par le conseil dudit monseigneur Guillaume et de ses gens qui pouvoient être environ soixante armures de fer ; et y eut un jour tout entier grand assaut, mais rien n’y perdirent. Si se retrairent au soir les Bretons tout las et travaillés, en menaçant durement ceux de la ville, et leur dirent au partir : « Folle gent, vous vous tenez et cloez contre nous, et si ne pouvez durer que nous ne vous ayons ; et quand vous serez pris de force, votre ville sera toute courue, robée et arse, et serez tous morts sans mercy. »

Ces paroles entendirent bien aucuns hommes de la ville ; si les notèrent grandement et les signifièrent à l’évêque du lieu[1] qui en fit grand compte. Si leur dit : « S’il avient ainsi que les Bretons vous promettent, vous n’en aurez mie moins ; par l’opinion de monseigneur Guillaume, pourrions nous être tous perdus sans nul recouvrer. » Lors demandèrent cils de la cité à l’évêque conseil comment ils pourroient ouvrer pour le mieux sur cel état. L’évêque leur dit, qui désiroit à être François : « Prenez messire Guillaume de Fernitonne et les plus notables de son conseil et les mettez en prison, ou dites que vous les occirez si ils ne s’accordent à rendre. » Ainsi que le dit évêque le conseilla fut fait. De nuit cils de Saintes prirent de force leur sénéchal en son hôtel, et huit de ses écuyers, et leur dirent : « Seigneurs, nous ne nous sentons mie fort assez que pour nous tenir contre la puissance des Bretons, car encore doivent ils être demain rafreschis de nouvelles gens de par le connétable qui se tient à Poitiers ; si voulons que vous rendez cette cité, ainçois que nous y recevons plus grand dommage, ou brièvement nous vous occirons. » Messire Guillaume et ses compagnons virent bien que défense n’y valoit rien ; si leur dit : « Seigneurs, je vous laisserai convenir, puisque ainsi est que vous avez volonté de vous rendre ; mais mettez-nous hors de vos traités ; si ferez courtoisie, et vous en saurons gré. » Et cils répondirent : « Volontiers. »

Quand ce vint lendemain au matin, le sire de Cliçon, le sire de Pons, le vicomte de Rohan et les barons qui la étoient, firent sonner leurs trompettes pour assaillir et armer, et appareiller toutes gens et traire avant, et mettre en ordonnance d’assaut. Evvous autres nouvelles envoyées de par ceux de Saintes ! À ces traités entendirent volontiers les seigneurs de l’ost, pour tant que ce leur sembloit honneur de conquerre une telle cité qu’est Saintes, et mettre en l’obéissance du roi de France, sans travailler ni blesser leurs gens, qui leur étoit grand profit ; et aussi ils tiroient toudis à chevaucher avant. Si furent cils traités ouïs et retenus, et accordés ; et se départirent messire Guillaume de Fernitonne et ses gens sauvement, sur le conduit du seigneur de Pons qui fit les dits Anglois conduire jusques en la cité de Bordeaux. Ainsi eurent les François la bonne cité de Saintes et en prirent la féaulté et hommage ; et jurèrent les hommes de la ville à être bons et loyaux François de ce jour en avant. Et puis se partirent, quand ils s’y furent rafreschis trois jours, et chevauchèrent devant Pons qui se tenoit encore Angloise, quoique le sire fût François ; et en étoit capitaine messire Aymemon de Bourcq. Mais quand cils de la ville se virent ainsi enclos de tous lez des François, et que cils de Poitiers, de Saintes et de Saint-Jean l’Angelier étoient tournés et rendus François, et que les dits Anglois perdoient tous les jours, et que le captal étoit pris, par lequel toutes recouvrances pussent y être faites, ils ne eurent nulle volonté d’eux tenir, mais se rendirent, par composition que tous cils qui l’opinion des Anglois vouloient tenir se pouvoient partir sans dommage et sans péril, et auroient conduit jusques à Bordeaux. Si se partit sur cel état messire Aymemon qui l’avoit gardée plus d’un an et demi, et avec lui toute sa route, et se trait à Bordeaux ; et le sire de Pons entra en sa ville où il fut reçu à grand’joie, et lui fit-on grands dons et beaux présens afin que il leur pardonnât son mautalent ; car il avoit dit en devant que il en feroit plus de soixante de ses gens mêmes trancher les têtes ; et pour celle doute s’étoient-ils longuement tenus. Mais ainçois qu’il y peuvist entrer, ni que ils voulsissent ouvrir leurs portes, il leur quitta et pardonna tout, à la prière du seigneur de Cliçon et des barons qui étoient en sa compagnie. Or parlerons-nous de ceux de la Rochelle.

  1. Il se nommait Bernard de Sault.