Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie II/Chapitre CCXVI

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Texte établi par J. A. C. Buchon (Ip. 519-521).

CHAPITRE CCXVI.


Ci dit comment le roi de Majogres vint à Bordeaux devers le prince, et des paroles et mautalens qui furent entre le prince et le sire de Labreth.


Nous parlerons du prince de Galles et approcherons son voyage, et vous conterons comment il persévéra. Premièrement, si comme ci-dessus est dit, il fit tant qu’il eut toutes les Compagnies de son accord, où il avoit bien sept mille combattans ; et moult lui coûtèrent au retenir ; et encore quand il les eut, il les soutint à ses frais et à ses gages ainçois qu’il partît de la prinçauté, dès l’issue d’août jusques à l’entrée de février.

Avecques tout ce, le prince retenoit toutes manières de gens d’armes là où il les pouvoit avoir. Du royaume de France n’en y avoit nul, car tous se traioient vers le roi Henry, pour l’amour et les alliances qui étoient entre le roi leur seigneur et le roi Henry. Et encore eut le roi Henry aucuns des Compagnies qui étoient Bretons, favorables à messire Bertran du Guesclin ; desquels messire Sevestre Bude, Alain de Saint-Pol, Guillaume de Bruel et Alain de Laconnet, étoient capitaines. Si eût bien eu le dit prince de Galles encore plus de gens d’armes étrangers, allemands, flamands et brabançons, si il eût voulu, mais il en renvoya assez, et eut plus cher à prendre ses féaux de la prinçauté que les étrangers. Aussi lui vint-il un grand confort d’Angleterre ; car quand le roi son père vit que ce voyage se feroit, il donna congé à son fils, monseigneur Jean duc de Lancastre de venir voir son frère le prince de Galles à une grande quantité de gens d’armes, quatre cents hommes d’armes et quatre cents archers. Donc, quand les nouvelles en vinrent au dit prince que son frère devoit venir, il en eut grand’joie et se ordonna sur ce.

En ce temps vint devers le prince en la cité de Bordeaux messire James roi de Majogres. Ainsi se faisoit-il appeler combien qu’il n’y eût rien[1]. Car le roi d’Arragon le tenoit sur lui de force, et avoit le père du dit roi de Majogres fait mourir en prison, en une cité en Arragon qu’on dit Barcelonne[2]. Pourquoi ce dit roi James, pour contrevenger la mort de son père et recouvrer son héritage, étoit trait hors de son pays ; car il avoit pour ce temps à femme la roine de Naples[3]. Auquel roi de Majogres le prince fit grand’fête, et le conjouit et le réconforta doucement et grandement ; et quand il lui eut ouï recorder toutes les raisons pourquoi il y étoit là venu, et à quelle cause le roi d’Arragon lui faisoit tort et lui tenoit son héritage et avoit fait mourir son père, si lui dit le prince : « Sire roi, je vous promets en loyauté que, nous revenus d’Espaigne, nous entendrons à vous remettre en votre héritage de Majogres, ou par traité d’amour ou de force. »

Ces promesses plurent grandement bien au dit roi, si se tint en la cité de Bordeaux de-lez le prince, en attendant le département ainsi que les autres. Et lui faisoit le dit prince, pour honneur, la plus grand’partie de ses délivrances, pour tant que il étoit lointain et étranger, et n’avoit mie ses finances à son aise.

Tous les jours venoient les plaintes au dit prince de ces Compagnies, qui faisoient tous les maux du monde aux hommes et aux femmes, au pays où ils conversoient. Et vissent volontiers ceux des marches où ses gens se tenoient que le prince avançât son voyage, et il en étoit en grand’volonté, mais on lui conseilloit qu’il laissât passer le Noël, par quoi ils eussent l’hiver au dos.

À ce conseil s’inclinoit assez le prince, pour tant que madame la princesse sa femme étoit durement enceinte et aussi moult tendre et éplorée du département son mari. Si eût volontiers vu le dit prince qu’elle fût accouchée ainçois son département.

En ce détriement se faisoient et ordonnèrent toujours grandes pourvéances et grosses, et trop fort besognoient, car ils devoient entrer en un pays où ils en trouveroient bien petit. Pendant que ce séjour se faisoit à Bordeaux, et que tout le pays d’environ étoit plein de gens d’armes, eurent le prince et ses gens de conseil plusieurs consaux et consultations ensemble ; et m’est avis que le sire de Labreth fut contremandé de ses milles lances, et lui écrivit le dit prince par le conseil de ses hommes ainsi :

« Sire de Labreth, comme ainsi fut que de notre volonté libérale, en ce voyage où nous tendons par la grâce de Dieu entreprendre et briévement à procéder, considéré nos besognes et dépens que nous avons, tant par les étrangers qui seront boutés en notre suite, comme par les gens des Compagnies des quels le nombre est si grand, et ne les voulons pas laisser derrière pour les périls qui s’en pourroient ensuir, et comment que notre terre soit gardée, car tous ne s’en pourroient pas venir ni tous demeurer, pourquoi il est ordonné par notre espécial conseil que en ce voyage vous nous servirez, et êtes écrit à deux cents lances. Si les veuillez tirer et mettre hors des autres, et le demeurant laisser faire leur exploit et leur profit. Dieu soit garde de vous : écrit à Bordeaux le septième jour de décembre. »

Ces lettres scellées du grand scel du prince de Galles furent envoyées au sire de Labreth, qui se tenoit en son pays et entendoit fort à faire ses pourvéances et à appareiller ses gens, car on disoit de jour en jour que le prince devoit partir. Quand il vit ces lettres que le prince lui envoyoit, il les ouvrit et les lût par deux fois pour mieux entendre ; car il fut de ce qu’il trouva dedans moult émerveillé, et ne se pouvoit avoir, tant fort étoit-il courroucé et disoit ainsi : « Comment ! Messire le prince de Galles se truffe de moi, quand il veut que je donne congé maintenant à huit cents lances, chevaliers et écuyers, lesquels à son commandement j’ai tous retenus, et leur ai brisé leurs profits à faire en plusieurs manières. » Adonc en son courroux le sire de Labreth demanda tantôt un clerc. Il vint. Quand il fut venu, il lui dit, et le clerc écrivit ainsi que le sire de Labreth lui devisoit.

« Cher sire, je suis trop grandement émerveillé d’une lettre que vous m’avez envoyée, et ne sçais mie bonnement ni n’en trouve en mon conseil comment sur ce je vous en sache et doive répondre, car il me tourne à grand préjudice et à blâme et à tous mes hommes, lesquels, par votre ordonnance et commandement, je avois retenus, et sont tous appareillés de vous, servir ; et leur ai détourné leur profit à faire en plusieurs états ; car les aucuns étoient mus et ordonnés d’aller outre mer en Prusse, en Constantinople, ou en Jérusalem, ainsi que tous chevaliers et écuyers qui se désirent à avancer font. Si leur vient à grand’merveille et déplaisance de ce qu’ils sont boutés derrière, et sont tous émerveillés, et aussi suis-je, en quelle manière je le puis avoir desservi. Cher sire, plaise vous savoir que je ne saurois sévrer les uns des autres : je suis le pire et le moindre de tous, et si aucuns y vont, tous iront, ce sçais je. Dieu vous ait en sa sainte garde. Écrit, etc. »

Quand le prince de Galles eut ouï cette réponse, si la tint à moult présomptueuse, et aussi firent aucuns de son conseil, chevaliers d’Angleterre qui là étoient. Si crola le prince la tête et dit en anglois, si comme je fus adonc informé, car j’étois lors pour le temps à Bordeaux : « Le sire de Labreth est un grand maître en mon pays, quand il veut briser l’ordonnance de mon conseil. Par Dieu ! il n’ira mie ainsi qu’il pense. Or, demeure s’il veut, car sans ses mille lances ferons-nous bien le voyage. »

Adonc parlèrent aucuns chevaliers d’Angleterre qui là étoient et dirent : « Monseigneur, vous connoissez encore petitement la posnée des Gascons et comment ils s’outrecuident ; ils nous aiment peu et ont aimé du temps passé. Ne vous souvient-il pas comment grandement ils se voulrent jadis porter encontre vous en cette cité de Bordeaux, quand le roi Jean de France y fut premièrement amené ? Ils disoient et maintenoient tout notoirement que, par eux et par leur emprise vous aviez fait le voyage et pris le dit roi de France ; et bien fut apparent qu’ils vouloient se porter outre, car vous fûtes en grands traités contre eux, plus de trois mois, ainçois qu’ils voulsissent consentir que le dit roi Jean allât en Angleterre ; et leur convint pleinement satisfaire leur volonté pour eux tenir à amour. » Sur ces paroles se tut le prince, mais pour ce n’en pensa-t-il mie moins. Vecy auques la première fondation de la haine qui fut entre le prince de Galles et le sire de Labreth ; et fut adonc le sire de Labreth en grand péril, car le prince étoit grand et haut de courage et cruel en son aïr, et vouloit, fût à tort ou à droit, que tous seigneurs auxquels pouvoit commander tinssent de lui : mais le comte d’Armignac, qui oncle étoit au dit seigneur de Labreth, fut informé de ces avenues et des grignes qui étoient entre le prince son seigneur et son neveu le sire de Labreth. Si vint à Bordeaux devers le prince, et messire Jean Chandos et messire Thomas de Felleton, par lequel conseil le prince faisoit et ouvroit tout, et amoyenna si bien ses parties que le prince se tut et apaisa ; mais toutefois le sire de Labreth ne fut écrit que à deux cents lances dont il n’étoit mie plaisié ; aussi n’étoient ses gens, ni oncques plus n’aimèrent tant le prince ; comme ils faisoient devant. Si leur convint porter et passer leur ennui au mieux qu’ils purent ; car ils n’eurent adonc autre chose.

  1. D. Jayme II, roi de Majorque, père de Jayme dont il s’agit ici, avait été détrôné par le roi d’Aragon D. Pèdre IV, dit le Cérémonieux, qui avait réuni ses états à l’Arragon par un acte solennel du 29 mars 1344.
  2. D. Jayme II mourut des suites des blessures qu’il avait reçues en voulant reconquérir ses états le 25 octobre 1349. Pour subvenir dux frais de cette dernière attaque, il avait vendu au roi de France, le 18 avril 1349, pour 120,000 écus d’or, la seigneurie de Montpellier et celle de Lattes, les seuls domaines qui lui restassent.
  3. Jayme, fils de D. Jayme II, fut le troisième mari de Jeanne Ire de Naples, petite-fille de Robert, roi de Naples. Ce mariage se fit l’année 1362. Jeanne avait alors trente-sept ans.