Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie II/Chapitre CLVI

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Texte établi par J. A. C. Buchon (Ip. 461-462).

CHAPITRE CLVI.


Comment le roi de France, en visitant la duché de Bourgogne, s’en alla en Avignon ; et comment l’abbé de Saint-Victor de Marseille fut élu en pape.


En ce temps vint en propos et en dévotion au roi de France qu’il iroit en Avignon voir le pape et les cardinaux, tout jouant et ébatant et visitant la duché de Bourgogne qui nouvellement lui étoit échue[1]. Si fit le roi faire ses pourvéances et se partit de la cité de Paris, entour la Saint-Jean-Baptiste[2], l’an 1362, et laissa monseigneur Charles son ains-né fils le duc de Normandie, et le fit son lieutenant par tout le royaume de France. Si emmena le dit roi avec lui monseigneur Jean d’Artois comte d’Eu, son cousin bien prochain que moult aimoit, le comte de Tancarville et le comte de Dampmartin, monseigneur Boucicaut maréchal de France, monseigneur Arnoul d’Andrehen, monseigneur Tristan de Maignelers, le grand Prieur de France et plusieurs autres ; et chemina tant le dit roi à petites journées et à grands dépens, et en séjournant de ville en ville, de cité en cité, en la duché de Bourgogne, que il vint environ la fête de Noël à Villeneuve dehors Avignon[3]. Là étoit son hôtel appareillé pour lui et pour ses gens, et toutes ses grosses pourvéances faites. Si fut très grandement conjoui et fêté du pape Urbain[4] et du collège d’Avignon ; et visitoient souvent l’un l’autre, le roi de France, le pape et les cardinaux. Le dit roi si se tint à Villeneuve tout le temps et toute la saison en suivant.

Environ ce Noël trépassa de ce siècle le pape Innocent[5]. Si furent les cardinaux en grand discord de faire un pape, car chacun le vouloit être, et par espécial le cardinal de Boulogne et le cardinal de Pierregord qui étoient les plus grands de tout le collége : de quoi par leur dissention ils furent grand temps en conclave. Le collége se mit et arrêta du tout en l’ordonnance et disposition des deux cardinaux dessus nommés : de quoi, quand ils virent qu’ils avoient failli à la papalité et qu’ils ne le pouvoient être, ils dirent ensemble que nul des autres aussi ne le seroit. Si élurent l’abbé de Saint-Victor de Marseille[6], qui étoit moult saint homme et de belle vie, grand clerc, et qui moult avoit travaillé pour l’église en Lombardîe et ailleurs. Si le mandèrent les deux cardinaux qu’il vînt en Avignon. Il vint en Avignon au plus tôt qu’il put[7] : si reçut ce don en bon gré, et fut créé pape et appelé Urbain Ve[8]. Si régna depuis en grand’prospérité et augmenta moult l’église, et y fit plusieurs biens, à Rome et ailleurs. Assez tôt après sa création entendit le roi de France que messire Pierre de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, devoit venir en Avignon et avoit passé mer. Si dit le roi de France qu’il attendroit sa venue ; car moult grand désir avoit de lui voir, pour les biens qu’il en avoit ouï recorder et la guerre qu’il avoit faite aux Sarrazins car voirement avoit le roi de Chypre pris nouvellement la forte cité de Satalie[9] sur les ennemis de Dieu, et occis tous ceux et celles qui dedans furent trouvés.

  1. Le roi avait déjà fait un voyage en Bourgogne à la fin de l’année précédente ; il était parti de Paris le 5 décembre pour aller prendre possession de ce duché.
  2. Il ne partit de Paris qu’au mois d’août, suivant l’auteur des Chroniques de France.
  3. Le roi Jean dut arriver à Avignon plus d’un mois avant la fête de Noël, puisqu’il fit son entrée dans cette ville le 20 novembre, suivant les Chroniques de France et l’auteur de la deuxième vie d’Urbain V.
  4. Comme le nom de ce pape est omis dans les éditions de Froissart et que l’arrivée du roi Jean à Villeneuve y est placée à la fête de saint Michel en mai, un mois avant l’élection d’Urbain V, on a cru que Froissart s’était trompé et avait voulu faire arriver le prince avant la mort d’Innncent VI. Le nouveau texte, fourni par les meilleurs manuscrits, le venge assez de ce reproche. Le seul qu’on puisse lui faire à ce sujet, c’est d’avoir manqué d’ordre dans sa composition et d’avoir raconté la réception qu’Urbain V fit au roi de France, avant de parler de l’élection de ce pape et de la mort de son prédécesseur dont il ignorait la date précise.
  5. Cette date est trop vague ; tous les monumens du temps placent la mort d’Innocent VI au 12 de septembre.
  6. Guillaume Grimauld ou Grimoald, né à Grisac en Gévaudan, abbé de Saint-Victor de Marseille, fut élu pape le 28 octobre.
  7. Il y arriva le 30 octobre ; son élection fut publiée le 31 et son intronisation se fit le 5 novembre suivant.
  8. Urbain V est le dernier des papes qui siégèrent à Avignon. Clément V avait le premier transporté le saint siége en France en l’année 1305. Après lui Jean XXII, Benoît XII, Clément VI et Innocent VI y avaient successivement résidé. Urbain annonça de bonne heure, après son élection, le dessein de retourner à Rome. Il quitta Avignon le dernier jour d’avril 1367.
  9. Cette place fut prise le 1er juillet 1361, suivant l’auteur des Chroniques de France.