Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CI

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CHAPITRE CI.

Comment Perrot le Bernois et les compagnons, ayant pillé Montferrant, l’abandonnèrent et se retirèrent en leurs forts ; et de la réponse qu’il fit au comte Dauphin d’Auvergne, se plaignant de ce qu’il avoit emblé cette ville là, pendant les traités.


Tout le jour, jusques à la nuit qu’ils eurent arrêté qu’ils se départiroient, entendit chacun à trousser et à mettre sa besogne à point. Droit sur le point de six heures, ils eurent tout troussé, et ensommelé leurs chevaux. Et se mirent tous à pied : il n’y en avoit pas soixante qui fussent à cheval ; et arroutèrent sur les rues leurs sommages et charriages ; et avoient bien quatre cens chevaux, tous chargés de bon et bel avoir, de draps, de nappes, pennes, touailles, et de toutes autres choses qui leur étoient nécessaires. Ils trouvèrent les écrins tout pleins en ces riches hôtels ; mais ils les laissèrent tout vuides. Ils arroutèrent et alloyèrent leurs prisonniers deux en deux ; et puis quand ils eurent tout fait, sur la nuit ils firent ouvrir la porte et s’en partirent. Ils n’arrêtèrent en Montferrant que dix-huit heures. Ils mirent tout leur sommage et leur charriage devant, et les prisonniers, et ceux de pied, et les capitaines qui étoient à cheval venoient tout le pas derrière. Il étoit nuit et faisoit brun ; et si n’étoit pas le pays avisé de ce trait ; parquoi ils ne furent point poursuivis. Environ minuit, ils vinrent à Ouzac dont ils s’étoient partis le second jour devant, et là détroussèrent leur pillage, et se aisèrent de tout ce qu’ils trouvèrent ; et ils avoient bien de quoi, car il me fut dit, au pays même, qu’ils eurent de profit en ce voyage la valeur de cent mille francs et leurs prisonniers. Seulement messire Pierre de Giac, chancelier de France, y perdit bien en or trente mille francs.

Moult bien furent conseillés ces compagnons anglois et gascons de ce qu’ils laissèrent Montferrant en Auvergne si tôt. Car s’ils y fussent demourés ni arrêtés deux jours, jamais ne s’en fussent partis, fors en grand danger ; et espoir y eussent laissé les vies. Car tout le pays d’environ, chevaliers et écuyers, se mettoient ensemble ; et y venoient à puissance pour y mettre le siége ; tels que le sire de la Tour, le sire de Montagu, le sire d’Apchier, le sire d’Apchon, messire Guichard Dauphin, messire Hugues Dauphin, messire Robert Dauphin, Marquoïs de Tavilhac, messire Louis d’Aubière, le sire de la Palisse, messire Ploustrart de Castelus et le sénéchal des montagnes. Nul ne demeuroit derrière. Et aussi le comte Dauphin s’exploitoit fort. Il eût été là sur deux jours ; mais les nouvelles lui vinrent à Saint-Pierre le Moustier, comme les Anglois et Gascons étoient retraits en leurs forts ; et lui fut conté, avecques ce, toute la besogne. Quand il en sçut la vérité, il chevaucha un peu plus à son aise ; et vint à Saint-Poursain ; et de là à Moulins en Bourbonnois ; et là trouva la duchesse de Bourbon, sa fille, qui avoit été tout effrayée de celle aventure ; toute fois, quand elle sçut qu’ils étoient retraits, quoique ceux de Montferrant eussent reçu grand dommage, elle se réjouit de ce que ses pays étoient plus assurés que devant ; car ils lui marchissoient de trop près. « Par ma foi, belle fille ! dit le comte Dauphin, je voudrois qu’il m’eût coûté grandement, et que les pillards qui s’en sont partis fussent encore tous dedans Montferrant enclos, car s’ils y étoient ils fineroient mal. Nous ne pourrions en Auvergne avoir plus belle prise pour r’avoir tous les forts qu’ils tiennent ; et savent bien, à ce qu’ils montrent, que c’est que de guerre, quand si hâtivement ils ont fait leur fait. Ils s’en sont partis et retraits en leurs forts ; et là ont mis ainsi leur pillage à sauf garant. »

Ainsi dévisoient le comte Dauphin et la duchesse sa fille ensemble. Et Perrot le Bernois, Olim Barbe, le Bourg de Compane, le Bourg Anglois, Apchon Seguin et les autres capitaines des garnisons, quand ils furent venus à Ouzac, et ils sçurent que point fut, ils départirent entre eux tout leur pillage, leur butin et leurs prisonniers. Si en rançonnèrent aucuns ; et les autres emmenèrent quand ils se départirent d’Ouzac pour aller et retraire chacun en son fort, les uns à Carlat, et les autres à Chaluset, et ainsi de garnison en garnison. Si fut tout le pays d’Auvergne mieux sur sa garde qu’il n’eût en devant été. Toutefois le comte d’Ermignac et le comte Dauphin envoyèrent par devers Perrot le Bernois, en disant : que faussement et traîtreusement il avoit pris et emblé la ville de Montferrant, et levé pillage, et emmené les bonnes gens, et que tout ce fût amendé : car ils étoient en traité ensemble, si comme il le savoit bien. Perrot le Bernois répondit à ces paroles, et dit : que, sauve fût leur grâce, il, de sa personne, et tous les sept capitaines qui avoient été à Montferrant prendre, n’étoient en nul traité envers eux, et que la ville ils ne l’avoient point prise frauduleusement, emblée ni échelée ; mais y étoient entrés par la porte, laquelle on ouvrit à l’encontre d’eux et de leur venue. Et quand ils seroient en traité juré et scellé ensemble, ils le tiendroient, de leur partie, bien et loyaument ; mais ils n’avoient pas intention qu’ils s’y dussent encore mettre. Si demoura la chose en cel état ; et n’en purent les seigneurs autre chose avoir. Messire Pierre de Giac fut fort courroucé de ce qu’il avoit perdu, et les hommes de Montferrant qui pris avoient été se rançonnèrent au plus bellement comme ils purent. Ainsi en advint de celle aventure.