Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CXVII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE CXVII.

Comment le roi de France et son conseil donnèrent congé au duc de Bretagne de retourner en son pays ; et comment le pays de Brabant s’envoya excuser de ne pouvoir bailler passage au roi et à son ost : comment les ambaxadeurs de France exploitèrent envers le roi d’Allemagne.


Pour ce, si les ambaxadeurs du roi de France tiroient pour aller parler au roi d’Allemagne, ne séjournoïent pas les François à aller faire leurs pourvéances très grandes et très grosses ; et fut signifié qu’à la moyenne d’août chacun fût sur les champs, et au chemin de Champagne et de là environ ; car le roi se mettroit en voyage, ni on n’attendroit pas la réponse que messire Guy de Harecourt et maître Yves Derrient rapporteroient ni auroient du roi d’Allemagne. Or sembla-t-il bon au roi de France, à ses oncles et à leurs consaulx, que le duc de Bretagne, qui long-temps avoit séjourné à Paris, fût expédié. Si fut mandé à Montreau-faut-Yonne ; et là recueilli moult liement du roi, et de ses oncles par espécial, et du duc de Bourgogne et du duc de Touraine ; car pour ces jours le duc de Berry n’y étoit pas, mais étoit en son pays de Berry et ordonnoit ses besognes, et assembloit ses gens, et avoit fait faire son mandement en Poitou, et là manda chevaliers et écuyers, et gens d’armes, qu’ils se traïssent avant. Le roi, si comme dessus est dit, et le duc de Bourgogne traitèrent moult aimablement, et parlèrent au duc de Bretagne, et lui montrèrent toute amour. Vous savez comment il avoit remis arrière, et rendu au connétable ou à ses commis, les chastels et la ville de Jugon ; mais des cent mille francs qu’il avoit eus et reçus, fort lui étoit du rendre, car ils étoient tous alloués en pourvéances et en garnisons de chastels, de villes, et de gens d’armes étrangers qu’il avoit retenus et loués tout l’hiver ; car il cuidoit bien avoir la guerre, mais on le refréna et r’adoucit de douces paroles. Et fut si sagement mené et traité, qu’il eut en convenant au roi et au duc de Bourgogne, de remettre arrière cent mille francs à payer en cinq ans, à vingt mille francs l’an, jusques à fin de payement ; et tant que de l’assignation le roi et les consaulx de France s’en contentèrent ; et puis se départit le duc de Bretagne d’eux, et prit congé moult aimablement, et lui donna le roi, à son département, de beaux joyaux. Si s’en retourna à Paris ; et là lui donna le duc de Bourgogne, en son hôtel qu’on dit d’Artois, à dîner moult hautement, et à ses chevaliers aussi ; et là prit congé de lui et eux semblablement. Depuis ne séjourna guères le duc de Bretagne à Paris ; mais fit ordonner ses besognes, et par ses gens payer, par tout, ce qu’on avoit accru ; et puis issit et prit le chemin d’Estampes ; et chercha parmi la Beausse et s’en vint à Boisgency sur Loire ; et plusieurs de ses gens tirèrent et chevauchèrent toujours devant eux ; et passèrent parmi le pays de Blois, de Touraine, de Maine et d’Anjou ; et rentrèrent en Bretagne. Mais le duc avoit sa navie tout appareillée à Boisgency. Il se mit en une belle nef, le seigneur de Monfort et le seigneur de Malestroit en sa compagnie ; et se fit nager tout contre val la rivière de Loire, et passa par dessous le pont de Blois, et ainsi aval la rivière. Il fit tant qu’il se trouva en la cité de Nantes ; et là fut-il en son pays. Nous nous souffrirons à parler du duc de Bretagne, car il me semble qu’il a bien tenu son convenant au roi et à ses oncles, et n’a fait chose qui à ramentevoir fasse, ni n’avoit fait au jour que je cloïs ce livre. Je ne sais s’il en fera nulle. S’il en fait, j’en parlerai, selon ce que j’en serai informé. Or retournerons au roi de France, qui s’ordonnoit moult fort pour aller en la duché de Guerles.

Quand le sire de Coucy fut revenu à Montereau sur Yonne devers le roi et ses oncles, il leur recorda comment il avoit exploité, et que tous chevaliers et écuyers, en Bar, en Lorraine, en Bourgogne, et partout outre jusques à la rivière du Rhin et de Some, étoient réveillés et appareillés d’aller en ce voyage avec lui. Le roi en eut grand’joie, et dit que, s’il plaisoit à Dieu, il verroit en cel an ses cousins les ducs de Juliers et de Guerles. Or fut du commencement parlementé et regardé par où on pourroit passer, pour le meilleur et le plus aisé et le plus bref. Les aucuns disoient que le droit chemin étoit de descendre en la Thierasche, et de passer sur la frontière de Hainaut et de Liége, et passer parmi Brabant et entrer par là en Guerles, ou passer la rivière de Meuse à Tret-sus-Meuse, et, la Meuse passée, on entreroit tantôt en la terre de Juliers, et de là en Guerles.

Sur cel état le roi et son conseil en escripvirent à la duchesse de Brabant et au pays, en remontrant quel chemin le roi de France et ses gens vouloient faire. Il plaisoit moult bien à la duchesse ; mais le pays n’en étoit mie bien d’accord ; et dirent que le roi ni les François n’auroient voyage ni passage, parce que trop y prendroient grand dommage. Les bonnes villes de Brabant et les chevaliers furent tous de celle opinion ; et dirent bien à la duchesse leur dame, que, si elle mettoit les François en son pays, jamais pour la guerre de Guerles ne s’armeroient ; mais se clorroient tout et iroient au devant, défendre et garder leurs chemins et leurs terres, car ils seroient plus perdus assez et détruits par ces passans, que si leurs ennemis fussent en my leur pays.

Quand la duchesse de Brabant entendit et vit la volonté de ses gens, et tant des chevaliers comme des bonnes villes, si lui convint dissimuler, et prit messire Jean Opem, chevalier, et maître Jean de Gavres, et Nicolas de la Monnoye, et les enchargea d’aller en France, pour parler au roi et au duc de Bourgogne, et excuser le pays de Brabant de non avoir voyage ni passage par là, car le pays s’en tiendroit à trop blessé et grevé, et que pour Dieu ils ne se contentassent mie mal d’elle, car elle en avoit fait son plein pouvoir. Les dessus nommés au commandement de leur dame se départirent de Bruxelles, et se mirent au chemin devers Paris ; et tant exploitèrent par leurs journées, qu’ils vinrent à Montereau-faut-Yonne où le roi et les seigneurs se tenoient, et ne parloient ni subtiloient, nuit ni jour, fors du voyage de Guerles. Les commissaires de la duchesse de Brabant se trairent premièrement devers le duc de Bourgogne et lui montrèrent leurs lettres ; et puis parlèrent et contèrent leur message si bien et si à point, que le duc de Bourgogne y entendit, à la prière de sa belle ante, et moyenna vers le roi et son conseil. Avecques ce, le sire de Coucy y rendit grand’peine, tant que le premier propos, à passer parmi Brabant pour entrer en Guerles, fut rompu, et la duchesse et le pays excusé ; et fut regardé et avisé, qu’on iroit tout au long du royaume ; et que mieux valoit et étoit assez plus honorable et plus profitable pour le roi et ses gens, et aussi pour les Bourguignons, les Savoisins, et ceux de outre la Some.

Conseil fut donné et arrêté, et ceux nommés qui feroient l’avant-garde et l’arrière-garde ; et furent ordonnés vingt et cinq cens tailleurs de bois, de hayes, de buissons, et fossoyeurs, pour remplir et unir les chemins. Assez bon chemin avoient les François tout parmi le royaume de France, jusques en Ardennes ; mais, eux venus en Ardennes, le bon chemin leur défailloit, car hauts bois, diverses et étranges vallées, roches et montagnes leur retournoient ; et pour ce furent avant envoyés, par l’ordonnance du sire de Coucy qui devoit faire l’avant-garde à tout mille lances, ceux qui aviseroient le meilleur passage pour le roi, et pour tout l’ost, et leur grand charroy où bien avoit douze mille chars, sans le sommage, et pour abbattre les hauts bois d’Ardennes, et y mettre à l’uni, et faire nouveaux chemins où oncques homme n’avoit passé ni cheminé. Et moult se mettoient toutes gens en grand’peine et travail de bien faire la besogne, et par espécial ceux qui de-lez le roi étoient, et qui l’oyoient parler, car oncques de si grand’affection il ne fut en Flandre, comme il montroit de fait et de volonté d’aller, en ordonnant ses besognes, et en faisant ses pourvéances qui furent grandes et grosses ; et telles les convenoit à la saison moult avant. Si fut le sire de Coucy, de par le roi de France envoyé en Avignon, devers celui qui se disoit pape Clément, je ne sais pas pour quelles besognes ; et demourèrent le vicomte de Meaux, messire Jean de Roye, et le sire de la Bouve, regards de ses gens, tant qu’il retourneroit.

Or parlerons-nous de messire Guy de Harecourt et de maître Yves Derrient qui étoient envoyés devers le roi d’Allemagne. Ils exploitèrent tant, qu’ils vinrent à Convalence, là où il se tenoit pour ce jour. Quand ils furent descendus en leurs hôtels, ils se mirent en arroy, ainsi que pour aller devers le roi. Le roi fut informé de leur venue ; et jà savoit bien, avant qu’ils fussent venus, que ils devoient venir des gens de par le roi de France. Si avoit grand désir de savoir en quelle instance. Si assembla de son conseil. Ces deux seigneurs se trairent devers le roi d’Allemagne et l’inclinèrent ; et l’approchèrent de paroles courtoises et amiables, ainsi que bien le sçurent faire : et montrèrent leurs lettres de créance, de par le roi de France. Le roi d’Allemagne les prit, ouvrit et les lisit de mot à mot ; et puis regarda sus messire Guy de Harecourt, et lui dit : « Guy, dites de par Dieu, ce de quoi vous êtes chargé. »

Le chevalier parla moult sagement et par grand loisir ; et remontra au roi d’Allemagne, et à son conseil, comment le roi de France, à main armée, et à peuple armé et puissance de roi vouloit venir sur les bandes et frontières d’Allemagne, non pour faire guerre au corps du roi d’Allemagne, mais à un sien ennemi, et puis le nomma : « Sire, c’est le duc de Guerles qui a défié si haut et si noble roi comme est le roi de France, par langage impétueux, et hors d’usage et style que autres défiances sont et doivent être, et lesquelles le roi de France et ses consaux ne peuvent ni ne veulent souffrir. Si vous prie, cher sire, comme roi de son sang, et lui du vôtre, ainsi que tout le monde sait, que l’orgueil de ce duc de Guerles vous ne vueilliez pas aider ni soutenir ; mais tenez les alliances et confirmations jadis faites et jurées entre le royaume de France et l’empire d’Allemagne, et il les tiendra aussi et fera tenir à ses gens. »

Adonc répondit le roi d’Allemagne et dit : « Messire Guy, nous sommes informés que notre cousin le roi de France veut mettre ensemble trop durement grand peuple. Il ne lui convenist point, s’il voulsist[1], avoir fait si grands frais ni mis de gens tant ensemble, ni de si loin venir requerre son ennemi, car, si prié fussions de lui, sans avoir tant de travail, nous eussions bien fait venir le duc de Guerles à merci et à raison. » — « Sire, répondit messire Guy, votre bonne mercy, quand tant vous en plaît à dire. Mais le roi de France, notre sire, ne regarde point aux frais ni à son travail ni de ses hommes, fors que son honneur y soit gardé ; et ainsi le trouve en son plus étroit conseil. Et pour ce que vous ni votre conseil ne vous contentez mie mal sur le roi, notre sire et son conseil, qui ne veulent enfreindre ni violer, par nulle incidence, les ordonnances et confirmations qui sont entre les deux royaumes de France et d’Allemagne, mais les garder et tenir, sur la peine et sentence qui assise y est, sommes-nous envoyés devers vous maître Yves Derrient et moi. » — « Nenny, dit le roi, et de ce que vous dites, vous faites bien à croire, et j’en sais à notre cousin bon gré ; et vienne, de par Dieu, car je ne m’en pense jà à mouvoir. »

De celle parole se contentèrent grandement les messagers du roi de France, et leur fut avis qu’ils avoient bien exploité. Si en demandèrent doucement de la réponse lettres. Le roi d’Allemagne dit qu’ils les auroient volontiers. Ils demourèrent ce jour en l’hôtel du roi, au dîner, et leur fit-on bonne chère, car le roi le commanda ; et après le dîner ils se retrairent en leur hôtel. Que vous ferois-je long conte ? Ils exploitèrent de tous points si bien, qu’ils eurent lettres et réponses à leur gré. Puis prirent congé au roi d’Allemagne, et se mirent au retour par le chemin que ils étoient venus. Or parlerons-nous du roi de France.

  1. C’est-à-dire, il eût pu se dispenser, s’il l’eût voulu, d’avoir fait tant de dépenses.