Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CXXXV

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CHAPITRE CXXXV.

Comment messire Louis de Sancerre alla voir le comte de Foix à Ortais ; et comment devant le duc de Lancastre, à Bordeaux, se firent faits d’armes, de cinq François et cinq Anglois.


En ce temps se tenoit messire Louis de Sancerre, maréchal de France, en la Languedoc, en la marche de Toulouse et de Carcassonne ; et savoit bien le traité qui étoit fait entre le duc de Berry et le comte de Foix, pour le mariage de la fille au comte de Boulogne, que le duc de Berry vouloit avoir, quoi que la damoiselle fût moult jeune. Si eut affection le maréchal de France de venir voir le comte de Foix ; et crois, selon que je fus informé de ses gens à Ortais, car là me trouva-t-il environ la Noël quand il vint, que le roi de France l’y envoya. Je vous dirai à quelle instance.

Le roi de France, pour ce jour, étoit jeune ; et volontiers traveilloit ; et encore n’avoit-il point été en la Languedoc, qui est un très grand pays et rempli de cités, de bonnes villes, et de châteaux et de toutes gens. Mais le duc de Berry, et son conseil, qui le gouvernement en avoient eu, l’avoient trop durement appovri et gâté, par tailles et par oppressions ; dont les plaintes étoient venues jusques au roi, pour ce point qu’il étoit nouvellement entré en la domination de son royaume. Si avoit dit qu’il vouloit aller en Languedoc, et visiter le pays, et aussi le pape que oncques il n’avoit vu ; et en ce voyage il voudroit aussi voir le comte de Foix duquel il avoit tant ouï parler, pour les largesses et les vaillances de lui. Si se mit au chemin le maréchal, messire Louis de Sancerre ; et se partit de la cité de Toulouse, bien à cinq cens chevaux ; et chevaucha tant qu’il vint à Tarbe en Bigorre, et de là à Morlans en Béarn. Le comte de Foix qui étoit signifié de sa venue en fut tout réjoui, et commanda à ses maîtres d’hôtel que sa ville d’Ortais fût très bien appareillée pour l’y recevoir, car sa venue lui plaisoit trop grandement.

On fit le commandement du comte, et furent les hôtels ordonnés pour ses gens. Car il descendit au chastel d’Ortais ; et alla promptement le comte de Foix à l’encontre de lui, sur les champs, à plus de trois cens chevaux : et le recueillit grandement et liement ; et fut à Ortais messire Louis de Sancerre environ six jours. Et là dit le dit messire Louis au comte de Foix, que le roi de France avoit très grande affection de venir en Languedoc et de lui voir. Le comte de Foix répondit et dit : « En bonne foi, il soit le bien venu, et aussi le verrois-je volontiers. » — « Voire, sire, répondit messire Louis, mais c’est l’intention du roi qu’il voudra, à sa venue, savoir pleinement et ouvertement, lequel vous voulez tenir, François ou Anglois, car toujours vous vous êtes dissimulé de la guerre ; et point ne vous êtes armé, pour prière ni pour mandement que vous ayez eu. » — « Ha ! messire Louis, dit le comte de Foix, grand merci, quand de telle chose vous m’avisez. Si je me suis excusé et déporté de non moi armer, j’ai eu, à juste entendement, cause, car la guerre du roi de France et du roi d’Angleterre ne me regarde en rien. Je tiens mon pays de Béarn de Dieu, et de l’épée, et de lignée. Si n’ai que faire de me bouter en nulle servitude, ni rancune, vers l’un roi ni l’autre. Et bien sais que mes adversaires d’Armignac ont bien fait leur pouvoir par plusieurs fois de me mettre en la malveillance et indignation de l’une partie et de l’autre. Car, avant ce que le prince allât en Espaigne, par l’information du comte d’Armignac, il me vouloit faire guerre ; et en étoit en très grand’volonté, si messire Jean Chandos ne l’eût brisée. Nequedent toutes fois, Dieu merci, je me suis toujours tenu et gardé, au plus courtoisement que j’ai pu ; et ferai, tant comme je vivrai, et après ma mort, les choses voisent et tournent ainsi comme elles devront aller. »

Ainsi s’ébattirent ensemble, le terme que le maréchal de France fut là, le comte de Foix et le dit maréchal ; et, quand il prit congé, le comte de Foix lui fit donner un très beau coursier, et un très beau mulet, et un très beau roncin, tous ensellés très richement, et à messire Robert de Challus qui là étoit et à messire Guichard Dauphin, et aux chevaliers et escuyers du maréchal, et espécialement aux chevaliers, à chacun deux cens francs, et, à chacun escuyer cinquante francs. Donc prit le maréchal congé, pour retourner vers Toulouse. Et je voulois aussi retourner avecques lui, mais le comte de Foix ne le voult pas consentir ; et me dit que je demeurerois encore. Si me convint demeurer et attendre sa volonté. Et messire Louis de Sancerre se départit d’Ortais, et se mit en chemin vers Tarbe ; et le conjouirent les sires d’Anchin, de Bigorre, et, de l’hôtel du comte de Foix, messire Pierre de Cabestain, chevalier.

En ce temps, et environ l’an renouvelant, y eut à Bordeaux sur Gironde un appertise d’armes, devant le duc de Lancastre, de cinq Anglois de l’hôtel du duc et de cinq François ; dont les aucuns étoient de l’hôtel du maréchal de France. Premièrement messire Petiton de Pellagaie, Gascon-Anglois, encontre messire Morice Mauvinet, François ; secondement, de messire Raymon d’Arragon, Anglois, contre le bâtard de Tanneguy, François ; tiercement, de Louis de Malepue, capitaine d’Aiguemortes, François, contre Janequin Corne-de-Cerf ; quartement, d’Archambaut de Villiers, François, contre le fils du seigneur de Caumont, Gascon-Anglois ; quintement, de Guillaume Foucaut, François, contre le frère du seigneur de Caumont Gascon-Anglois. Et vous dis que, pour voir ces armes faire, plusieurs chevaliers et écuyers de Béarn, et de l’hôtel du comte de Foix, se mirent au chemin ; et je me mis en leur compagnie deux bonnes journées ; car d’Ortais jusques à Bordeaux, il n’y a que vingt et quatre lieues ; et vîmes les armes faire, qui furent faites à Bordeaux, en la place devant Saint-Andrieu, présens le duc de Lancastre, la duchesse et leur fille, et les dames et demoiselles du pays, dont il y en avoit grand’foison. Non que ils fesissent armes tous ensemble, mais chacun contre son pareil et à part lui. Si étoient les armes de trois coups de glaive, de trois coups d’épée, et de trois coups de haches, et de trois coups de dague, et tous à cheval. Et y mirent trois jours ; et les firent bien et à point et arréement ; et n’y eut nul des dix blessés, mais messire Raymon d’Arragon occit le cheval du bâtard de Tanneguy, dont le duc de Lancastre fut moult courroucé, et en blâma le chevalier, pourtant qu’il avoit porté sa lance trop bas, et en fit tantôt rendre un des siens au dit chevalier. Ainsi se portèrent ces armes, et puis se départirent toutes gens, et se mirent au retour, chacun s’en r’alla en son lieu.