Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre XLVII

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CHAPITRE XLVII.

Comment le duc de Berry vint à l’Escluse, là où le roi de France et les autres seigneurs étoient, pour aller en Angleterre, et comment le roi d’Angleterre festia à Westmoustier les seigneurs qui avoient gardé les ports et passages d’Angleterre.


Or vint le duc de Berry à l’Escluse. « Ha ! bel oncle, dit le roi de France, que je vous ai tant désiré et que vous avez mis tant à venir ! Pourquoi avez-vous tant attendu ? Nous dussions ores être en Angleterre et avoir combattu nos ennemis. » Le duc commença à rire et s’excusa ; et ne dit pas si très tôt ce que il avoit sus le courage, mais voult avant aller voir ses pourvéances et la navie, qui étoit si belle sus la mer que c’étoit grand’plaisance à considérer. Et fut bien sept jours à l’Escluse que tous les jours on disoit : « Nous partirons demain à la marée. » Véritablement le vent étoit si contraire pour singler sus Angleterre que plus ne pouvoit, et si étoit le temps tout bas après la Saint-André : or regardez si il y faisoit bon en ce temps sur mer pour tant de nobles gens comme il y avoit à l’Escluse et environ qui n’attendoient fors que on passât ; car toutes les pourvéances étoient faites et chargées ens ès vaisseaux ; et jà plusieurs jeunes seigneurs du sang royal, qui se désiroient à avancer, avoient croisé leurs nefs et boutées avant en la mer en signifiance : « Je serai des premiers qui arrivera en Angleterre, si nul y va ; » tels que messire Robert et messire Philippe d’Artois, messire Henry de Bar, messire Pierre de Navarre, messire Charles d’Allebreth, messire Bernard d’Armignac et grand’foison d’autres : ces jeunes seigneurs dessus nommés ne vouloient pas demeurer derrière quand ils étoient tous devant.

Or se mit le conseil du roi ensemble pour regarder comment on persévèreroit : il me fut dit adonc, car je qui ai dicté celle histoire fus à l’Escluse pour les seigneurs et leurs états voir et pour apprendre des nouvelles. Si entendis par juste information, et bien en vis l’apparant, que le duc de Berry desrompit tout ce voyage outre la volonté du duc de Bourgogne son frère, qui nul gré ne lui en sçut, mais lui en montra mautalent plus de trois mois ensuivant ; et je vous dirai les raisons que le duc de Berry mit avant.

Je vous ai dit ci-dessus que de la venue du duc de Berry fut le roi grandement réjoui, et aussi furent tous les jeunes seigneurs de France qui grand désir avoient d’aller en Angleterre, car ils avoient certain espoir que de tout gagner et de mettre Angleterre en subjection. Le duc de Berry, pourtant que il étoit entre les princes de France le plus ains-né et le plus prochain du roi, car c’étoit son oncle, et aussi il avoit demeuré, outre sa bonne volonté, plus de cinq ans en Angleterre en otagerie pour la rédemption du roi Jean son père, si comme il est ci-dessus contenu en celle histoire, si connoissoit bien le pays et la puissance des Anglois, remontra au détroit conseil des nobles de France, auxquels principalement pour le temps de adonc les choses du royaume toutes se dépendoient, et dit ainsi : « Vérité est que on doit avoir soin et désir de victorier et soumettre ses ennemis, et sur celle instance ces gens d’armes et nous aussi reposons ici à l’Escluse pour faire le voyage d’aller en Angleterre. » Et lors le duc de Berry se tourna sur son frère le duc de Bourgogne et assit toute sa parole à lui et dit ainsi : « Beau-frère, je ne me puis excuser ni ignorer que je n’aie été en France à la greigneur partie des conseils par lesquels celle assemblée est faite. Or ai-je depuis pensé sur ces besognes trop grandement, car elles sont tant à toucher que oncques emprise que roi de France entreprit à faire ne fut si grande ni si notable ; et toutefois considérés les périls et incidences merveilleuses qui par ce en peuvent naître et venir au royaume de France, je n’oserois conseiller que, sur la saison qui est si tardive, au mois de décembre, que la mer est froide et orgueilleuse, nous mettons le roi en mer, car si mal en venoit, on diroit partout que nous, qui avons le gouvernement du royaume l’aurions conseillé et là mené pour le trahir. Avec tout ce jà avez-vous ouï dire aux plus sages maronniers de notre côte que il n’est mie en leur puissance que nous puissions, sur le temps qu’il fait et sur le vent contraire, tenir deux cents voiles ensemble de une flotte, et Angleterre est un pays moult dangereux à arriver. Et prenons que nous y arrivions, c’est un pays sur la mer qui est très mauvais pour hostoyer et combattre et pour ardoir et détruire notre navie et toutes nos pourvéances sur une nuit ; car nous ne pouvons tenir la terre et la mer. Pourquoi je dis que ce voyage est nul, car si par fortune nous étions déconfits et le roi morts ou pris, le royaume de France seroit pour nous perdu sans recouvrer ; car ci est toute la fleur du royaume. Et qui voudroit faire un tel voyage pour lequel nous sommes ci assemblés, il le faudroit faire sur l’été, non pas sur l’hiver, que la mer est quoye et le temps bel et serin et que les chevaux traînent aux champs les vivres appareillés. Nonobstant que pour vie de chevaux vous trouverez en Angleterre petit, fors prairies, bois ou bruyères. De mon conseil, nous n’irons pour celle saison plus avant ; mais à l’été, conseillé-je bien que nous remettons sus, ici ou à Harfleur, notre navie et toutes ces gens d’armes et parfournissions ce que nous avons empris. »

À celle parole du duc de Berry ne répondirent point en lui brisant son avis ceux du conseil, car il leur sembloit que il étoit si grand et si haut prince que il devoit bien être cru de sa parole, fors tant que le duc de Bourgogne dit le meilleur et le plus profitable : « En est bon fait ; mais si nous faisons ainsi, nous y aurons grand blâme, et jà avons, pour ce voyage avoir travaillé en chevance d’or et d’argent si grandement le royaume de France que moult s’en dollent. Et si nous retournons sans rien faire, les bonnes gens qui ont payé ce par quoi nous sommes ci assemblés diront, et à bonne cause, que nous les avons déçus et que nous avons fait celle assemblée pour traire or et argent hors de leurs bourses. » — « Beau-frère, répondit le duc de Berry, si nous avons la finance et nos gens l’aient aussi, la greigneur partie en retournera en France ; toujours va et vient finance. Il vaut mieux cela aventurer que mettre les corps en péril ni en doute. » — « Par ma foi, répondit le duc de Bourgogne, au départir sans rien faire nous y aurons plus de blâme que d’honneur ; et toutefois je veuil que le meilleur se fasse. » Et il me fut dit adonc, car pour ces jours j’étois à l’Escluse, que ces choses se furent pas sitôt conclues et que moult de paroles il y ot retournées avant que le département se fît.

Quand le roi de France put sentir et entendre que le voyage empris d’aller en Angleterre se déromproit, si fut courroucé outre mesure et en parla assez à ses oncles. Le duc de Bourgogne montroit bien en ses paroles que il avoit plus cher à passer outre que à retourner, et toutefois le duc de Berry et la plus saine partie du conseil ne s’y assentoient pas ; pour laquelle chose et pour toutes gens apaiser, il fut dit aux chefs des seigneurs, tel que le duc de Lorraine, le comte d’Armignac, le Dauphin d’Auvergne et à ceux des lointaines marches que on mettroit ce voyage en souffrance jusques au mois d’avril et que les pourvéances que ils avoient grandes et grosses, celles qui se pouvoient garder se gardassent, tels que biscuit et chairs salées, et des autres ils fissent leur profit. Les seigneurs et leurs gens, qui grand’affection avoient d’aller en Angleterre, n’en purent avoir autre chose.

Ainsi se dérompit en celle saison le voyage de mer, qui coûta en tailles et assises au royaume de France cent mille francs trente fois ou plus.