Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre XXII

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CHAPITRE XXII.

Comment un malin esprit nommé Orton servit par un temps le sire de Gorasse, et lui rapportoit nouvelles de par tout le monde d’huy à lendemain.


Grand’merveille est à penser et à considérer de une chose que je vous dirai, et qui me fut dite en l’hôtel du comte de Foix à Ortais, et de celui mêmement qui me informa de la besogne de Juberot, et de tout ce qui avenu étoit sus le voyage ; et je vous dirai de quoi ce fut, car depuis que l’écuyer n’ot conté son conte, lequel je vous éclaircirai ensuivant, certes je y ai pensé cent fois et penserai tant que je vivrai.

« Voir est et fut, ce me conta l’écuyer, que à lendemain que la besogne fut avenue à Juberot, si comme ci-dessus il vous est conté, le comte de Foix le sçut, dont on ot grand merveille comment ce pouvoit être ; et le dimanche tout le jour, et le lundi, et le mardi ensuivant, il fit à Ortais en son chastel si mate et si simple chère que on ne pouvoit extraire parole de lui ; et ne voult oncques ces trois jours issir de sa chambre, ni parler à chevalier ni à écuyer tant prochain que il lui fut, s’il ne le mandoit. Encore avint-il que il manda bien tels à qui il ne parla oncques mot tous les trois jours. Et quand ce vint le mardi au soir, il appela son frère, messire Ernault Guillaume, et lui dit tout bas : « Nos gens ont eu à faire ; dont je suis courroucé, car il leur est pris du voyage aucques ou ainsi que je leur dis au partir. » Messire Ernault Guillaume, qui est un très sage et avisé chevalier, et qui bien, connoissoit la manière et condition de son frère le comte, se tut un petit ; et le comte qui désiroit à éclaircir son courage, car trop longuement avoit porté son ennui, reprit encore la parole, et parla plus haut que il n’avoit fait la première fois, et dit : « Par Dieu ! messire Ernault, il est ainsi que je vous dis ; et briévement nous aurons nouvelles, car oncques le pays de Berne ne perdit tant depuis cent ans, sus un jour, comme il a perdu à celle fois en Portingal. » Plusieurs chevaliers et écuyers qui là étoient circonstans, qui ouïrent et entendirent le comte, notèrent et glossèrent ces paroles, et devant dix jours après on en sçut le voir par ceux qui à la besogne avoient été, et qui recordèrent, premièrement au comte, et après ensuivant à tous ceux qui ouïr les vouloient, toutes les choses ainsi comme à Juberot elles s’étoient portées ; dont renouvela le deuil du comte et de ceux du pays qui y avoient perdu leurs frères, leurs pères, leurs enfans et leurs amis. »

« Sainte Marie ! dis-je à l’escuyer qui me contoit son conte, et comment le put le comte de Foix sitôt savoir ni présumer que du jour à lendemain ? Je le saurois volontiers. » — « Par ma foi, dit l’escuyer, il le sçut bien, ainsi comme il apparut. » — « Donc il est devin ? dis-je, ou il a des messagers qui chevauchent de nuit avecques le vent. Aucun art faut-il qu’il ait. » Et l’escuyer commença lors à rire et dit : « Voirement faut-il que il le sache par aucune voie de nigromance ; point ne savons en ce pays, au voir dire, comment il use, fors que par imaginations. » — « Eh, doux homme ! dis-je, les imaginations que vous pensez sus veuilliez-les-moi éclaircir et je vous en saurai gré ; et si c’est chose qui appartienne à celer je le cèlerai bien, ni jamais, tant que je sois en ce pays, je n’en ouvrirai ma bouche. » — « Je vous en prie, dit l’escuyer, car je ne voudrois pas que on sçût que je l’eusse dit. Si en parlent bien les aucuns en requoi quand ils sont entre leurs amis. »

Adonc me trait-il à une part en un anglet de la chapelle du chastel à Ortais, et puis commença à faire son conte et dit ainsi :

« Il peut avoir environ vingt ans que il régnoit en ce pays un baron qui s’appeloit de son nom Raymond et seigneur de Corasse. Corasse, que vous l’entendez, est un chastel et une ville à sept lieues de celle ville de Ortais. Le sire de Corasse, pour le temps dont je vous parle, avoit un plait en Avignon devant le pape, pour les dîmes de l’église de sa ville, à l’encontre d’un clerc de Cathelongne, le quel clerc étoit en clergie très grandement et bien fondé, et clamoit à avoir grand droit en ces dîmes de Corasse, qui bien valoient de revenue cent florins par an. Et le droit que il y avoit il le montra et prouva, car, par sentence définitive, pape Urbain V en consistoire général en détermina, et condamna le chevalier, et jugea le clerc en son droit. Le clerc, de la derraine sentence du pape leva lettres et prit possession, et chevaucha tant par ses journées qu’il vint en Berne et montra ses lettres, et se fit mettre par la vertu des bulles du pape en possession de ce dîmage. Le sire de Corasse ot grand’indignation sus le clerc et sus ses besognes, et vint au devant, et dit au clerc : « Maître Pierre ou maître Martin, ainsi comme ou l’appeloit, pensez-vous que pour-vos lettres je doive perdre mon héritage. Je ne vous sais pas tant hardi que vous en levez ni prenez jà chose qui soit mienne, car si vous le faites vous y mettrez la vie. Mais allez ailleurs impétrer bénéfice, car de mon héritage vous n’aurez nient, et une fois pour toutes je vous le défends. » Le clerc se douta du chevalier, car il étoit crueux, et n’osa persévérer. Si se cessa ; et s’avisa que il s’en retourneroit en Avignon ou en son pays, si comme il fit ; mais quand il dut partir il vint en la présence de seigneur de Corasse et lui dit : « Sire, par votre force et non de droit vous me ôtez et tollez les droits de mon église, dont en conscience vous vous mesfaites grandement. Je ne suis pas si fort en ce pays comme vous êtes, mais sachez que, au plus tôt que je pourrai, je vous envoierai tel champion que vous douterez plus que vous ne faites moi. » Le sire de Corasse, qui ne fit compte de ses menaces, lui dit : « Va à Dieu, va, fais ce que tu peux ; je te doute autant mort que vif. Jà pour tes paroles je ne perdrai mon héritage. »

« Ainsi se partit le clerc du seigneur de Corasse et s’en retourna, je ne sais quel part, en Casteloigne ou en Avignon. Et ne mit pas en oubli ce que il avoit dit au partir au seigneur de Corasse ; car quand le chevalier y pensoit le moins, environ trois mois après, vinrent en son chastel de Corasse, là où il se dormoit en son lit de-lez sa femme, messagers invisibles qui commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu’ils trouvoient parmi ce chastel, en tel manière que il sembloit que ils dussent tout abattre ; et bûchoient les coups si grands à l’huys de la chambre du seigneur, que la dame qui se gisoit en son lit, en étoit toute effrayée. Le chevalier oyoit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot, car il ne vouloit pas montrer courage d’homme ébahi ; et aussi il étoit hardi assez pour attendre toutes aventures.

« Ce tempêtement et effroi faits en plusieurs lieux parmi le chastel dura une longue espace et puis se cessa. Quand ce vint à lendemain, toutes les mesnies de l’hôtel s’assemblèrent, et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut découché, et lui demandèrent : « Monseigneur, n’avez-vous point ouy ce que nous avons anuit ouy ? » Le sire de Corasse se feignit et dit ; « Non ; quelle chose avez-vous ouy ? » Adonc lui recordèrent-ils comment on avoit tempêté aval son chastel, et retourné et cassé toute la vaisselle de la cuisine. Il commença à rire et dit que ils l’avoient songé et que ce n’avoit été que vent. « En nom Dieu, dit la dame, je l’ai bien ouy. »

Quand ce vint l’autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces tempêteurs mener plus grand’noise que devant, et bûcher les coups moult grands à l’huis et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier saillit sus en-my son lit, et ne se put ni ne se volt abstenir que il ne parlât et ne demandât : « Qui est-ce là qui ainsi bûche en ma chambre à celle heure ? » Tantôt lui fut répondu : « Ce suis-je, ce suis-je. » Le chevalier dit : « Qui t’envoie ci ? » — « Il m’y envoye le clerc de Casteloigne à qui tu fais grand tort, car tu lui tols les droits de son héritage. Si ne te lairay en paix, tant que tu lui ai auras fait bon compte et qu’il soit content. » Dit le chevalier : « Et comment t’appellent-on, qui es si bon messager ? » — * On m’appelle Orton. » — « Orton, dit le chevalier, le service d’un clerc ne te vaut rien ; il te fera trop de peine si tu le veux croire ; je te prie, laisse-le en paix et me sers, et je t’en saurai gré. »

« Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s’enamoura du chevalier et dit : « Le voulez-vous ? « Ouil, dit le sire de Corasse ; mais que tu ne fasses mal à personne de céans, je me chevirai bien à toi et nous serons bien d’accord. » — « Nennil, dit Orton, je n’ai nulle puissance de faire autre mal que de toi réveiller et destourber, ou autrui, quand on devroit le mieux dormir. » — « Fais ce que je dis, dit le chevalier, nous serons bien d’accord, et si laisse ce méchant désespéré clerc. Il n’y a rien de bien en lui, fors que peine pour toi, et si me sers. » — « Et puis que tu le veux, dit Orton, et je le vueil. »

Là s’enamoura tellement cil Orton du seigneur de Corasse que il le venoit voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant il lui hochoit son oreiller ou il hurtoit grands coups à l’huis ou aux fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit réveillé, lui disoit : « Orton, laisse-moi dormir, je t’en prie. » — « Non ferai, disoit Orton, si t’aurai ainçois dit des nouvelles. » Là avoit la femme du chevalier si grand paour que tous les cheveux lui dressoient, et se muçoit en sa couverture. Là lui demandoit le chevalier ; « Et quelles nouvelles me dirois-tu, et de quel pays viens-tu ? » Là, disoit Orton : « Je viens d’Angleterre, ou d’Allemagne, ou de Honguerie, ou d’un autre pays, et puis je m’en partis hier, et telles choses et telles y sont avenues. » Si savoit ainsi le sire de Corasse par Orton tout quant que il avenoit par le monde ; et maintint bien celle ruse cinq ou six ans ; et ne s’en put taire, mais s’en découvrit au comte de Foix par une manière que je vous dirai.

« Le premier an, quand le sire de Corasse venoit vers le comte à Ortais ou ailleurs, le sire de Corasse lui disoit : « Monseigneur, telle chose est avenue en Angleterre, ou en Escosse, ou en Allemagne, ou en Flandre, ou en Brabant, ou autres pays, et le comte de Foix, qui depuis trouvoit ce en voir, avoit grand’merveille dont tels choses lui venoient à savoir. Et tant le pressa et examina une fois, que le sire de Corasse lui dit comment et par qui toutes telles nouvelles il savoit, et par quelle manière il y étoit venu. Quand le comte de Foix en sçut la vérité il en ot trop grand’joie et lui dit : « Sire de Corasse, tenez-le à amour ; je voudrois bien avoir un tel messager ; il ne vous coûte rien et si savez véritablement tout quant que il avient par le monde. » Le chevalier répondit : « Monseigneur, aussi ferai-je. »

« Ainsi étoit le sire de Corasse servi de Orton, et fut un long-temps. Je ne sais pas si cil Orton avoit plus d’un maître, mais toutes les semaines de nuit, deux ou trois fois, il venoit visiter le seigneur de Corasse et lui recordoit des nouvelles qui étoient avenues ès pays où il avoit conversé, et le sire de Corasse en escripsoit au comte de Foix lequel en avoit grand’joie, car c’étoit le sire en ce monde qui plus volontiers oyoit nouvelles d’étranges pays. Une fois étoit le sire de Corasse avec le comte de Foix ; si jangloient entre eux deux ensemble de Orton, et chéy à matière que le comte lui demanda : « Sire de Corasse, avez-vous point encore vu votre messager ? » Il répondit : « Par ma foi, monseigneur, nennil, ni point je ne l’ai pressé. » — « Non, dit-il, c’est merveille ; si il me fut aussi bien appareillé comme il est à vous, je lui eusse prié que il se fût démontré à moi. Et vous prie que vous vous en mettez en peine, si me saurez à dire de quel forme il est, ni de quel façon. Vous m’avez dit qu’il parole le gascon si comme moi ou vous. » — « Par ma foi, dit le sire de Corasse, c’est vérité, il le parole aussi bien et aussi bel comme moi et vous ; et par ma foi je me mettrai en peine de le voir, puisque vous le me conseillez. »

« Avint que le sire de Corasse, comme les autres nuits avoit été, étoit en son lit en sa chambre, de côté sa femme laquelle étoit jà toute accoutumée de ouïr Orton et n’en avoit mais nul doute. Lors vint Orton, et tire l’oreiller du seigneur de Corasse qui fort dormoit ; le sire de Corasse s’éveilla tantôt et demanda : « Qui est cela ? » il répondit : « Ce suis-je, voire Orton. » — « Et dont viens-tu ? » — « Je viens de Prague en Bohême ; l’emperière de Rome est mort. » — « Et quand mourut-il ? » — « Il mourut devant hier. » — « Et combien a de ci en Prague en Bohême ? » — « Combien, dit-il, il y a bien soixante journées. » — « Et si en es sitôt venu ? » — « M’ait Dieu ! voire, je vais aussitôt ou plutôt que le vent. » — « Et as-tu ailes ? » — « M’ait Dieu ! nennil. » — « Et comment donc peux-tu voler sitôt ? » Répondit Orton : « Vous n’en avez que faire du savoir. » — « Non, dit-il, je te verrois volontiers pour savoir de quelle forme et façon tu es. » Répondit Orton : « Vous n’en avez que faire du savoir. Suffise vous quand vous me oyez et je vous rapporte certaines et vraies nouvelles. » — « Par Dieu ! Orton, dit le sire de Corasse, je t’aimerois mieux si je t’avois vu. » Répondit Orton : « Et puisque vous avez tri désir de moi voir, la première chose que vous verrez et encontrerez demain au matin, quand vous saudrez hors de votre lit, ce serai-je. » — « Il suffit, dit le sire de Corasse. Or, va, je te donne congé pour celle nuit. »

Quand ce vint au lendemain matin le sire de Corasse se commença à lever, et la dame avoit telle paour que elle fit la malade, et que point ne se lèveroit ce jour, ce dit-elle à son seigneur qui vouloit que elle se levât : « Voire, dit la dame, si verrois Orton. Par ma foi je ne le veuil, si Dieu plaît, ni voir ni encontrer. » Or dit le sire de Corasse : « Et ce fais-je. » Il sault tout bellement hors de son lit et s’assiéd sur l’esponde de son lit ; et cuidoit bien adonc voir en propre forme Orton, mais ne vit rien. Adonc vint-il aux fenêtres et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre, mais il ne vit rien chose que il put dire : « Vecy Orton. » Ce jour passa, la nuit vint. Quand le sire de Corasse fut en son lit couché, Orton vint et commença à parler, ainsi comme accoutumé avoit. « Va, va, dit le sire de Corasse, tu n’es que un bourdeur ; tu te devois si bien montrer à moi hier qui fut, et tu n’en as rien fait. » — « Non ! dit-il, si ai, m’aist Dieu ! » — « Non as. » — « Et ne vites-vous pas, ce dit Orton, quand vous saulsistes hors de votre lit, aucune chose ? » Et le sire de Corasse pensa un petit et puis s’avisa. « Oil, dit-il, en séant sur mon lit et pensant après toi, je vis deux longs fétus sur le pavement qui tournoient ensemble et se jouoient. » — « Et ce étois-je, dit Orton ; en celle forme-là m’étois-je mis. » Dit le sire de Corasse : « Il ne me suffit pas : je te prie que tu te mettes en autre forme, telle que je te puisse voir et connoître. » Répondit Orton : « Vous ferez tant que vous me perdrez et que je me tannerai de vous, car vous me requérez trop avant. » Dit le sire de Corasse : « Non feras-tu, ni te tanneras point de moi : si je t’avois vu une seule fois, je ne te voudrois plus jamais voir. » — « Or, dit Orton, vous me verrez demain ; et prenez bien garde que la première chose que vous verrez, quand vous serez issu hors de votre chambre, ce serai-je. » — « Il suffit, dit le sire de Corasse ; or, t’en va meshuy, je te donne congé, car je vueil dormir. »

« Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce que le sire de Corasse fut levé et appareillé, si comme à lui appartenoit, il issit hors de sa chambre et vint en unes galeries qui regardoient en-mi la cour du chastel. Il jette ses yeux, et la première chose que il vit, c’étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oncques avoit vu ; mais elle étoit tant maigre que par semblant on n’y véoit que tes os et la pel ; et avoit les tettes grandes et longues et pendantes et toutes écartées, et avoit un musel long et tout affamé. Le sire de Corasse s’émerveilla trop fort de celle truie, et ne la vit point volontiers, et commanda à ses gens : « Or tôt, mettez les chiens hors, je vueil que celle truie soit pillée. » Les varlets saillirent avant et defremèrent le lieu où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Corasse qui s’appuyoit devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis, car elle s’esvanouit, ni on ne sçut que elle devint. Le sire de Corasse, rentra en sa chambre tout pensif, et lui alla souvenir de Orton, et dit : « Je crois que j’ai huy vu mon messager ; je me repens de ce que j’ai huyé et fait huier mes chiens sur lui ; fort y a si je le vois jamais, car il m’a dit plusieurs fois que sitôt que je le courroucerois je le perdrois et ne revenroit plus. » Il dit vérité : oncques puis ne revint en l’hôtel du seigneur de Corasse et mourut le chevalier dedans l’an ensuivant.

« Or vous ai-je recordé de la vie de Orton et comment il servit un temps de nouvelles trop volontiers le seigneur de Corasse. » — « Il est vérité, dis-je à l’écuyer qui le conte m’avoit fait et dit. À ce propos pourquoi vous le commençâtes, le comte de Foix est-il servi d’un tel messager ? » Répondit l’écuyer : « En bonne vérité, c’est l’imagination de plusieurs hommes de Berne que oil ; car on ne fait rien au pays ou ailleurs aussi, quand il y met parfaitement sa cure, que il ne sache tantôt, et quand on s’en donne le mieux de garde. Ainsi fut-il des nouvelles que il dit des bons chevaliers et écuyers de ce pays qui étoient demeurés en Portingal. Et toutefois la grâce et renommée que il a de ce, lui fait grand profit ; car on ne perdroit pas céans une cueillier d’or ou d’argent, ni rien qui soit, que il ne le sçut tantôt. »

Atant pris-je congé à l’escuyer, et trouvai autre compagnie avec laquelle je m’ébattis et déportai ; mais toutefois je mis bien en mémoire tout le conte que il m’avoit dit, ainsi comme il appert.

Je me souffrirai un petit à parler des besognes de Portingal et d’Espaigne, et vous parlerai des besognes de la Languedoc et de France.