Mozilla.svg

Les Cinq Filles de Mrs Bennet/20

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 100-105).
XX


Mr. Collins ne resta pas longtemps seul à méditer sur le succès de sa déclaration. Mrs. Bennet, qui rôdait dans le vestibule en attendant la fin de l’entretien, n’eut pas plus tôt vu sa fille ouvrir la porte et gagner rapidement l’escalier qu’elle entra dans la salle à manger et félicita Mr. Collins avec chaleur en lui exprimant la joie que lui causait la perspective de leur alliance prochaine. Mr. Collins reçut ces félicitations et y répondit avec autant de plaisir, après quoi il se mit à relater les détails d’une entrevue dont il avait tout lieu d’être satisfait puisque le refus que sa cousine lui avait obstinément opposé n’avait d’autre cause que sa modestie et l’extrême délicatesse de ses sentiments.

Ce récit cependant causa quelque trouble à Mrs. Bennet. Elle eût bien voulu partager cette belle assurance et croire que sa fille, en repoussant Mr. Collins, avait eu l’intention de l’encourager. Mais la chose lui paraissait peu vraisemblable et elle ne put s’empêcher de le dire.

— Soyez sûr, Mr. Collins, que Lizzy finira par entendre raison. C’est une fille sotte et entêtée qui ne connaît point son intérêt ; mais je me charge de le lui faire comprendre.

— Permettez, madame : si votre fille est réellement sotte et entêtée comme vous le dites, je me demande si elle est la femme qui me convient. Un homme dans ma situation désire naturellement trouver le bonheur dans l’état conjugal et si ma cousine persiste à rejeter ma demande, peut-être vaudrait-il mieux ne pas essayer de la lui faire agréer de force ; sujette à de tels défauts de caractère, elle ne me paraît pas faite pour assurer ma félicité.

— Monsieur, vous interprétez mal mes paroles, s’écria Mrs. Bennet alarmée. Lizzy ne montre d’entêtement que dans des questions de ce genre. Autrement c’est la meilleure nature qu’on puisse rencontrer. Je vais de ce pas trouver Mr. Bennet et nous aurons tôt fait, à nous deux, de régler cette affaire avec elle.

Et, sans lui donner le temps de répondre, elle se précipita dans la bibliothèque où se trouvait son mari.

— Ah ! Mr. Bennet, s’exclama-t-elle en entrant, j’ai besoin de vous tout de suite. Venez vite obliger Lizzy à accepter Mr. Collins. Elle jure ses grands dieux qu’elle ne veut pas de lui. Si vous ne vous hâtez pas, il va changer d’avis, et c’est lui qui ne voudra plus d’elle !

Mr. Bennet avait levé les yeux de son livre à l’entrée de sa femme et la fixait avec une indifférence tranquille que l’émotion de celle-ci n’arriva pas à troubler.

— Je n’ai pas l’avantage de vous comprendre, dit-il quand elle eut fini. De quoi parlez-vous donc ?

— Mais de Lizzy et de Mr. Collins ! Lizzy dit qu’elle ne veut pas de Mr. Collins et Mr. Collins commence à dire qu’il ne veut plus de Lizzy.

— Et que puis-je faire à ce propos ? Le cas me semble plutôt désespéré.

— Parlez à Lizzy. Dites-lui que vous tenez à ce mariage.

— Faites-la appeler. Je vais lui dire ce que j’en pense.

Mrs. Bennet sonna et donna l’ordre d’avertir miss Elizabeth qu’on la demandait dans la bibliothèque.

— Arrivez ici, mademoiselle, lui cria son père dès qu’elle parut. Je vous ai envoyé chercher pour une affaire d’importance. Mr. Collins, me dit-on, vous aurait demandée en mariage. Est-ce exact ?

— Très exact, répondit Elizabeth.

— Vous avez repoussé cette demande ?

— Oui, mon père.

— Fort bien. Votre mère insiste pour que vous l’acceptiez. C’est bien cela, Mrs. Bennet ?

— Parfaitement ; si elle s’obstine dans son refus, je ne la reverrai de ma vie.

— Ma pauvre enfant, vous voilà dans une cruelle alternative. À partir de ce jour, vous allez devenir étrangère à l’un de nous deux. Votre mère refuse de vous revoir si vous n’épousez pas Mr. Collins, et je vous défends de reparaître devant moi si vous l’épousez.

Elizabeth ne put s’empêcher de sourire à cette conclusion inattendue ; mais Mrs. Bennet, qui avait supposé que son mari partageait son sentiment, fut excessivement désappointée.

— Mr. Bennet ! À quoi pensez-vous de parler ainsi ? Vous m’aviez promis d’amener votre fille à la raison !

— Ma chère amie, répliqua son mari, veuillez m’accorder deux faveurs : la première, c’est de me permettre en cette affaire le libre usage de mon jugement, et la seconde de me laisser celui de ma bibliothèque. Je serais heureux de m’y retrouver seul le plus tôt possible.

Malgré la défection de son mari, Mrs. Bennet ne se résigna pas tout de suite à s’avouer battue. Elle entreprit Elizabeth à plusieurs reprises, la suppliant et la menaçant tour à tour. Elle essaya aussi de se faire une alliée de Jane, mais, avec toute la douceur possible, celle-ci refusa d’intervenir. Quant à Elizabeth, tantôt avec énergie, tantôt avec gaieté, elle repoussa tous les assauts, changeant de tactique, mais non de détermination.

Mr. Collins pendant ce temps méditait solitairement sur la situation. La haute opinion qu’il avait de lui-même l’empêchait de concevoir les motifs qui avaient poussé sa cousine à le refuser et, bien que blessé dans son amour-propre, il n’éprouvait pas un véritable chagrin. Son attachement pour Elizabeth était un pur effet d’imagination et la pensée qu’elle méritait peut-être les reproches de sa mère éteignait en lui tout sentiment de regret.

Pendant que toute la famille était ainsi dans le désarroi, Charlotte Lucas vint pour passer la journée avec ses amies. Elle fut accueillie dans le hall par Lydia qui se précipita vers elle en chuchotant :

— Je suis contente que vous soyez venue car il se passe ici des choses bien drôles. Devinez ce qui est arrivé ce matin : Mr. Collins a offert sa main à Lizzy, et elle l’a refusée !

Charlotte n’avait pas eu le temps de répondre qu’elles étaient rejointes par Kitty, pressée de lui annoncer la même nouvelle. Enfin, dans la salle à manger, Mrs. Bennet, qu’elles y trouvèrent seule, reprit le même sujet et réclama l’aide de miss Lucas en la priant d’user de son influence pour décider son amie à se plier aux vœux de tous les siens.

— Je vous en prie, chère miss Lucas, dit-elle d’une voix plaintive, faites cela pour moi ! Personne n’est de mon côté, personne ne me soutient, personne n’a pitié de mes pauvres nerfs.

L’entrée de Jane et d’Elizabeth dispensa Charlotte de répondre.

— Et justement la voici, poursuivit Mrs. Bennet, aussi tranquille, aussi indifférente que s’il s’agissait du shah de Perse ! Tout lui est égal, pourvu qu’elle puisse faire ses volontés. Mais, prenez garde, miss Lizzy, si vous vous entêtez à repousser toutes les demandes qui vous sont adressées, vous finirez par rester vieille fille et je ne sais pas qui vous fera vivre lorsque votre père ne sera plus là. Ce n’est pas moi qui le pourrai, je vous en avertis. Je vous ai dit tout à l’heure, dans la bibliothèque, que je ne vous parlerais plus ; vous verrez si je ne tiens point parole. Je n’ai aucun plaisir à causer avec une fille si peu soumise. Non que j’en aie beaucoup à causer avec personne ; les gens qui souffrent de malaises nerveux comme moi n’ont jamais grand goût pour la conversation. Personne ne sait ce que j’endure ! Mais c’est toujours la même chose, on ne plaint jamais ceux qui ne se plaignent pas eux-mêmes.

Ses filles écoutaient en silence cette litanie, sachant que tout effort pour raisonner leur mère ou pour la calmer ne ferait que l’irriter davantage. Enfin les lamentations de Mrs. Bennet furent interrompues par l’arrivée de Mr. Collins qui entrait avec un air plus solennel encore que d’habitude.

Sur un signe, les jeunes filles quittèrent la pièce et Mrs. Bennet commença d’une voix douloureuse :

— Mon cher Mr. Collins…

— Ma chère madame, interrompit celui-ci, ne parlons plus de cette affaire. Je suis bien loin, continua-t-il d’une voix où perçait le mécontentement, de garder rancune à votre fille. La résignation à ce qu’on ne peut empêcher est un devoir pour tous, et plus spécialement pour un homme qui a fait choix de l’état ecclésiastique. Ce devoir, je m’y soumets d’autant plus aisément qu’un doute m’est venu sur le bonheur qui m’attendait si ma belle cousine m’avait fait l’honneur de m’accorder sa main. Et j’ai souvent remarqué que la résignation n’est jamais si parfaite que lorsque la faveur refusée commence à perdre à nos yeux quelque chose de sa valeur. J’espère que vous ne considérerez pas comme un manque de respect envers vous que je retire mes prétentions aux bonnes grâces de votre fille sans vous avoir sollicités, vous et Mr. Bennet, d’user de votre autorité en ma faveur. Peut-être ai-je eu tort d’accepter un refus définitif de la bouche de votre fille plutôt que de la vôtre, mais nous sommes tous sujets à nous tromper. J’avais les meilleures intentions : mon unique objet était de m’assurer une compagne aimable, tout en servant les intérêts de votre famille. Cependant, si vous voyez dans ma conduite quelque chose de répréhensible, je suis tout prêt à m’en excuser.