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Les Cinq Filles de Mrs Bennet/44

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Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 231-236).
XLIV


Elizabeth s’attendait à ce que Mr. Darcy lui amenât sa sœur le lendemain de son arrivée à Pemberley, et déjà elle avait résolu de ne pas s’éloigner de l’hôtel ce matin-là, mais elle s’était trompée dans ses prévisions car ses visiteurs se présentèrent un jour plus tôt qu’elle ne l’avait prévu.

Après une promenade dans la ville avec son oncle et sa tante, tous trois étaient revenus à l’hôtel et se préparaient à aller dîner chez des amis retrouvés par Mrs. Gardiner, lorsque le roulement d’une voiture les attira à la fenêtre. Elizabeth, reconnaissant la livrée du coupé qui s’arrêtait devant la porte, devina tout de suite ce dont il s’agissait et annonça à ses compagnons l’honneur qui allait leur être fait. Mr. et Mrs. Gardiner étaient stupéfaits, mais l’embarras de leur nièce, qu’ils rapprochaient de cet incident et de celui de la veille, leur ouvrit soudain les yeux sur des perspectives nouvelles.

Elizabeth se sentait de plus en plus troublée, tout en s’étonnant elle-même de son agitation : entre autres sujets d’inquiétude, elle se demandait si Mr. Darcy n’aurait pas trop fait son éloge à sa sœur et, dans le désir de gagner la sympathie de la jeune fille, elle craignait que tous ses moyens ne vinssent à lui manquer à la fois.

Craignant d’être vue, elle s’écarta de la fenêtre et se mit à arpenter la pièce pour se remettre, mais les regards de surprise qu’échangeaient son oncle et sa tante n’étaient pas faits pour lui rendre son sang-froid.

Quelques instants plus tard miss Darcy entrait avec son frère et la redoutable présentation avait lieu. À son grand étonnement, Elizabeth put constater que sa visiteuse était au moins aussi embarrassée qu’elle-même. Depuis son arrivée à Lambton elle avait entendu dire que miss Darcy était extrêmement hautaine ; un coup d’œil lui suffit pour voir qu’elle était surtout prodigieusement timide. Elle était grande et plus forte qu’Elizabeth ; bien qu’elle eût à peine dépassé seize ans elle avait déjà l’allure et la grâce d’une femme. Ses traits étaient moins beaux que ceux de son frère, mais l’intelligence et la bonne humeur se lisaient sur son visage. Ses manières étaient aimables et sans aucune recherche. Elizabeth, qui s’attendait à retrouver chez elle l’esprit froidement observateur de son frère, se sentit soulagée.

Au bout de peu d’instants Mr. Darcy l’informa que Mr. Bingley se proposait également de venir lui présenter ses hommages, et Elizabeth avait à peine eu le temps de répondre à cette annonce par une phrase de politesse qu’on entendait dans l’escalier le pas alerte de Mr. Bingley qui fit aussitôt son entrée dans la pièce.

Il y avait longtemps que le ressentiment d’Elizabeth à son égard s’était apaisé ; mais s’il n’en avait pas été ainsi, elle n’aurait pu résister à la franche cordialité avec laquelle Bingley lui exprima son plaisir de la revoir. Il s’enquit de sa famille avec empressement, bien que sans nommer personne, et dans sa manière d’être comme dans son langage il montra l’aisance aimable qui lui était habituelle.

Mr. et Mrs. Gardiner le considéraient avec presque autant d’intérêt qu’Elizabeth ; depuis longtemps ils désiraient le connaître. D’ailleurs, toutes les personnes présentes excitaient leur attention ; les soupçons qui leur étaient nouvellement venus les portaient à observer surtout Mr. Darcy et leur nièce avec une curiosité aussi vive que discrète. Le résultat de leurs observations fut la pleine conviction que l’un des deux au moins savait ce que c’était qu’aimer ; des sentiments de leur nièce ils doutaient encore un peu, mais il était clair pour eux que Mr. Darcy débordait d’admiration.

Elisabeth, de son côté, avait beaucoup à faire. Elle aurait voulu deviner les sentiments de chacun de ses visiteurs, calmer les siens, et se rendre agréable à tous. Ce dernier point sur lequel elle craignait le plus d’échouer était au contraire celui où elle avait le plus de chances de réussir, ses visiteurs étant tous prévenus en sa faveur.

À la vue de Bingley sa pensée s’était aussitôt élancée vers Jane. Combien elle aurait souhaité savoir si la pensée de Bingley avait pris la même direction ! Elle crut remarquer qu’il parlait moins qu’autrefois, et, à une ou deux reprises pendant qu’il la regardait, elle se plut à imaginer qu’il cherchait à découvrir une ressemblance entre elle et sa sœur. Si tout ceci n’était qu’imagination, il y avait du moins un fait sur lequel elle ne pouvait s’abuser, c’était l’attitude de Bingley vis-à-vis de miss Darcy, la prétendue rivale de Jane. Rien dans leurs manières ne semblait marquer un attrait spécial des deux jeunes gens l’un pour l’autre ; rien ne se passa entre eux qui fût de nature à justifier les espérances de miss Bingley. Elizabeth saisit, au contraire, deux ou trois petits faits qui lui semblèrent attester chez Mr. Bingley un sentiment persistant de tendresse pour Jane, le désir de parler de choses se rattachant à elle et, s’il l’eût osé, de prononcer son nom. À un moment où les autres causaient ensemble, il lui fit observer d’un ton où perçait un réel regret « qu’il était resté bien longtemps sans la voir », puis ajouta avant qu’elle eût eu le temps de répondre :

— Oui, il y a plus de huit mois. Nous ne nous sommes pas rencontrés depuis le 26 novembre, date à laquelle nous dansions tous à Netherfield.

Elizabeth fut heureuse de constater que sa mémoire était si fidèle. Plus tard, pendant qu’on ne les écoutait pas, il saisit l’occasion de lui demander si toutes ses sœurs étaient à Longbourn. En elles-mêmes, cette question et l’observation qui l’avait précédée étaient peu de chose, mais l’accent de Bingley leur donnait une signification.

C’était seulement de temps à autre qu’Elizabeth pouvait tourner les yeux vers Mr. Darcy ; mais chaque coup d’œil le lui montrait avec une expression aimable, et quand il parlait, elle ne pouvait découvrir dans sa voix la moindre nuance de hauteur. En le voyant ainsi plein de civilité non seulement à son égard mais à l’égard de membres de sa famille qu’il avait ouvertement dédaignés, et en se rappelant leur orageux entretien au presbytère de Hunsford, le changement lui semblait si grand et si frappant qu’Elizabeth avait peine à dissimuler son profond étonnement. Jamais encore dans la société de ses amis de Netherfield ou dans celle de ses nobles parentes de Rosings elle ne l’avait vu si désireux de plaire et si parfaitement exempt de fierté et de raideur.

La visite se prolongea plus d’une demi-heure et, en se levant pour prendre congé, Mr. Darcy pria sa sœur de joindre ses instances aux siennes pour demander à leurs hôtes de venir dîner à Pemberley avant de quitter la région. Avec une nervosité qui montrait le peu d’habitude qu’elle avait encore de faire des invitations, miss Darcy s’empressa d’obéir. Mrs. Gardiner regarda sa nièce : n’était-ce pas elle que cette invitation concernait surtout ? Mais Elizabeth avait détourné la tête. Interprétant cette attitude comme un signe d’embarras et non de répugnance pour cette invitation, voyant en outre que son mari paraissait tout prêt à l’accepter, Mrs. Gardiner répondit affirmativement et la réunion fut fixée au surlendemain. Dès que les visiteurs se furent retirés, Elizabeth, désireuse d’échapper aux questions de son oncle et de sa tante, ne resta que le temps de leur entendre exprimer leur bonne impression sur Bingley et elle courut s’habiller pour le dîner.

Elle avait tort de craindre la curiosité de Mr. et Mrs. Gardiner car ils n’avaient aucun désir de forcer ses confidences. Ils se rendaient compte maintenant qu’Elizabeth connaissait Mr. Darcy beaucoup plus qu’ils ne se l’étaient imaginé, et ils ne doutaient pas que Mr. Darcy fût sérieusement épris de leur nièce ; tout cela était à leurs yeux plein d’intérêt, mais ne justifiait pas une enquête.

En ce qui concernait Wickham les voyageurs découvrirent bientôt qu’il n’était pas tenu en grande estime à Lambton : si ses démêlés avec le fils de son protecteur étaient imparfaitement connus, c’était un fait notoire qu’en quittant le Derbyshire il avait laissé derrière lui un certain nombre de dettes qui avaient été payées ensuite par Mr. Darcy.

Quant à Elizabeth, ses pensées étaient à Pemberley ce soir-là plus encore que la veille. La fin de la journée lui parut longue mais ne le fut pas encore assez pour lui permettre de déterminer la nature exacte des sentiments qu’elle éprouvait à l’égard d’un des habitants du château, et elle resta éveillée deux bonnes heures, cherchant à voir clair dans son esprit. Elle ne détestait plus Mr. Darcy, non certes. Il y avait longtemps que son aversion s’était dissipée et elle avait honte maintenant de s’être laissée aller à un pareil sentiment. Depuis quelque temps déjà elle avait cessé de lutter contre le respect que lui inspiraient ses indéniables qualités, et sous l’influence du témoignage qui lui avait été rendu la veille et qui montrait son caractère sous un jour si favorable, ce respect se transformait en quelque chose d’une nature plus amicale. Mais au-dessus de l’estime, au-dessus du respect, il y avait en elle un motif nouveau de sympathie qui ne doit pas être perdu de vue : c’était la gratitude. Elle était reconnaissante à Darcy non seulement de l’avoir aimée, mais de l’aimer encore assez pour lui pardonner l’impétuosité et l’amertume avec lesquelles elle avait accueilli sa demande, ainsi que les accusations injustes qu’elle avait jointes à son refus. Elle eût trouvé naturel qu’il l’évitât comme une ennemie, et voici que dans une rencontre inopinée il montrait au contraire un vif désir de voir se renouer leurs relations. De l’air le plus naturel, sans aucune assiduité indiscrète, il essayait de gagner la sympathie des siens et cherchait à la mettre elle-même en rapport avec sa sœur. L’amour seul — et un amour ardent — pouvait chez un homme aussi orgueilleux expliquer un tel changement, et l’impression qu’Elizabeth en ressentait était très douce, mais difficile à définir. Elle éprouvait du respect, de l’estime et de la reconnaissance : elle souhaitait son bonheur. Elle aurait voulu seulement savoir dans quelle mesure elle désirait que ce bonheur dépendît d’elle, et si elle aurait raison d’user du pouvoir qu’elle avait conscience de posséder encore pour l’amener à se déclarer de nouveau.

Il avait été convenu le soir entre la tante et la nièce que l’amabilité vraiment extraordinaire de miss Darcy venant les voir le jour même de son arrivée réclamait d’elles une démarche de politesse, et elles avaient décidé d’aller lui faire visite à Pemberley le lendemain.

Mr. Gardiner partit lui-même ce matin-là peu après le « breakfast » ; on avait reparlé la veille des projets de pêche, et il devait retrouver vers midi quelques-uns des hôtes du château au bord de la rivière.