Les Cinquante (Ivoi)/p01/ch03

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 16-23).


CHAPITRE III

Cœur brisé, tête perdue


L’hôtel d’Artin-Rochegaule, alors logis Villardon, était une grande propriété, close de hauts murs. Deux portiques monumentaux agrémentaient la monotonie de la muraille grise et permettaient d’entrer, soit par la rue des Petits-Augustins, soit par celle des Marais.

Quand on avait franchi les lourdes portes, on se trouvait dans une petite cour pavée, qu’encadrait un coquet hôtel avec pavillons en retour, entre lesquels s’étendait une terrasse couverte, dont l’accès était assuré par un escalier de huit marches.

Des portes-fenêtres, aux purs ornements Louis XVI, s’ouvraient de plain-pied sur la terrasse, dans les vestibules, salons, salle à manger, et cœtera. Les chambres à coucher, boudoirs, occupaient le premier et unique étage, auquel on montait par un large escalier à la rampe ornée de guirlandes.

La façade opposée à la rue donnait sur un parc de deux mille mètres, où serpentaient des sentiers tracés au milieu des massifs d’arbres et d’arbustes, sur lesquels se détachaient de loin en loin des blancheurs de statues.

Cette délicieuse demeure, construite par un financier, en 1784, avait été habitée successivement par celui-ci, un nommé Livard, puis par un sieur Cobequin, personnage mystérieux dont les fonctions auprès du Comité de salut public n’ont jamais été bien définies. Un certain marquis de Villardon, rallié à l’Empire, avait ensuite acquis la propriété, mais il était mort en 1812, et depuis, l’hôtel Villardon n’avait plus été habité jusqu’au mois d’octobre 1814, époque à laquelle M. d’Artin-Rochegaule l’avait acquis, et s’y était installé avec sa sœur Lucile, belle jeune fille qui, disait-on, avait perdu la raison pendant les horribles journées d’invasion dont la France avait subi la honte au début de cette même année.

La maison était agréable et noblement entourée. Contiguë à l’hôtel de Ranes, dont les jardins semblaient continuer le sien, elle avait pour vis-à-vis les futaies du parc de la Rochefoucauld. On y était bien chez soi. Une fois les portes franchies, nul œil indiscret ne pouvait épier les mouvements des habitants. Il était même aisé d’entrer ou de sortir sans être aperçu des voisins.

Espérat, puisque lui-même s’était nommé, fit toutes ces remarques lorsque les vantaux se refermèrent sur le carrosse avec un bruit sourd.

Le véhicule pénétra dans la cour, décrivit une courbe et vint stopper au bas du perron.

Déjà le laquais avait sauté à terre. Il ouvrit la portière :

— Nous sommes arrivés, questionna le voyageur ?

— Oui, Maître Denis.

— Je ne vois pas M. le comte d’Artin-Rochegaule.

Le valet eut un vague sourire. Vraiment, il trouvait amusant cet homme arrivant de Provence, qui avait la prétention d’être reçu comme un égal par un gentilhomme. Mais on lui avait recommandé de se montrer respectueux, et il répliqua gravement :

— M. le comte est sorti. Dès qu’il rentrera, je l’avertirai de votre présence.

— Oh ! bon Dieou, je voudrais pas le déranger. Mais voilà cinquante ans que je peine, sans gagner autre chose que la gêne ; je souhaite entendre de sa bouche que la fortune me sourit enfin.

— La fortune, répéta le valet ?

Avec une aimable confiance, le pseudo Denis reprit :

— Eh oui ! Il m’a écrit : « Ma pauvre sœur est bien à plaindre ; sa cervelle, elle est pavée de papillons noirs. Venez, guérissez-la. Je vous alloue cent francs par jour. » Té, cent francs, ça se trouve pas dans une olive.

— Sûrement non, appuya son interlocuteur à la fois charmé de la confidence et intéressé par la somme. Cent francs ; c’est un bon métier que d’être médecin.

— Vé, j’ai étudié cinquante ans, mon digne Monsou.

Le laquais se gratta la tête.

— Cinquante, c’est long. J’aimerais bien les cent francs sans les cinquante ans de travail.

Tous deux se mirent à rire.

Décidément le rebouteur plaisait au domestique. Il était causeur et pas fier.

Aussi le serviteur reprit-il d’un ton amical.

— Voulez-vous vous installer, en attendant M. le comte ?

— Eh oui ! Mais m’estaller, ça ne demande pas des heures. Est-ce que je pourrais pas voir la jeune malade. Je l’observerais ainsi, té, et j’aurais mon opinion faite quand M. le comte il rentrera.

— Je crois qu’il sera très satisfait de votre empressement, Maître Denis.

— Alors, faisons vite, la lenteur me fait bouillir, hé donc !

Un instant après, les deux personnages avaient gagné une petite chambre située tout au haut de la maison.

Le rebouteur avait ouvert son coffre, et disposait soigneusement ses vêtements dans une armoire.

Tout en procédant à cette opération, il interrogeait :

— Et comment la maladie a-t-elle débuté, mon fils ?

— Ça, maître Denis, personne ne le sait au juste.

— Personne ?

— Non. Mlle Lucile avait épousé un M. Enrik Bilmsen, secrétaire de M. de Metternich, le premier ministre de S. M. l’empereur d’Autriche.

On eût dit que les mains du faux Denis tremblaient ; mais sa voix ne trahit aucune émotion en demandant :

— N’était-ce pas le jour où les Alliés entrèrent dans Paris ? — Si, précisément. Eh bien, au matin, on trouva Mademoiselle errant dans la campagne en toilette de mariée. Elle était folle. Son mari fut retrouvé mort, dans une chaumière de paysan ;… mort, assassiné.

— Vraiment ?

— On suppose que Mademoiselle a fui les meurtriers, mais que la terreur…

— Et qui soupçonne-t-on du meurtre ?

— Dame, personne. À ce moment-là, vous pensez bien, la mort d’un homme, ça n’avait pas grande importance. Mon idée à moi, si vous la voulez, la voilà. Il y avait beaucoup de soldats de l’Ogre de Corse entre Fontainebleau et Villeneuve, et dame, ces gens-là, habitués à tuer…

Un frisson secoua le corps de l’interlocuteur du laquais.

La bouche d’Espérat s’ouvrit comme pour protester ; mais elle se referma sans laisser échapper aucun son.

D’un héroïque effort, le jeune garçon avait dompté sa colère.

Seulement il repoussa la porte de l’armoire.

— Vous n’achevez pas votre rangement, Maître Denis ?

— Non, j’aurai le temps plus tard. Ce que vous me racontez me donne une envie immodérée de voir Mlle de Rochegaule.

— Comme il vous plaira, venez.

Deux minutes après, le domestique confiait le faux Provençal à une camériste, avec injonction de le mener auprès de la sœur de M. le comte.

Suivant son guide féminin, maître Denis pénétra dans une ravissante pièce, meublée avec tout le luxe Louis XVI.

Chaises, fauteuils, rideaux, plafond peint de roses et de colombes, tout rappelait le temps, si lointain déjà, dont le souvenir avait été effacé par l’époque grandiose de la République et de l’Empire.

C’était comme la pensée légère d’un autrefois disparu, un nuage transparent de poudre à la maréchale, que ce retour aux vaines bergeries d’antan, après des luttes de titans.

L’abîme, creusé par le peuple entre les trônes de Louis XVI et de Louis XVIII sautait aux yeux.

Pourtant le visiteur n’accorda pas un regard aux objets. Ses yeux s’étaient rivés sur l’habitante de ce réduit coquet, sur Lucile de Rochegaule.

La jeune fille était assise, adorablement jolie sous les frisons de ses cheveux châtains.

Une jupe à la cosaque, un corsage de soie à revers Alexandre, modelaient son corps gracieux ; mais son visage exprimait une sorte d’hébétude, et ses grands yeux, d’un bleu profond comme ceux du visiteur, se noyaient, sans expression, dans le vague.

On sentait la pensée absente de cette tête exquise.

Lucile chantonnait, semblant bercer d’une monotone mélopée un être invisible.

Sur les traits du rebouteur passèrent, fugitives, de la douleur, de la colère, une immense pitié.

Mais tout cela n’eut que la durée d’un éclair. Le visage du faux Provençal redevint indifférent.

— C’est là la malade ? prononça-t-il d’une voix exemple d’émotion.

La camériste affirma du geste.

— Bien ! laissez-moi seul avec elle. Veuillez seulement, dès l’arrivée de M. le comte, le prévenir que je suis ici.

— Bien, Monsieur le docteur.

Et la soubrette exécuta une révérence gracieuse en faisant bouffer ses jupes.

Après quoi, elle sortit vivement, non sans jeter un regard de côté pour voir si le rebouteur ne l’observait pas.

Songez donc. Un homme qui gagne cent francs par jour passerait, en dépit de la cinquantaine, pour un bon parti même autre part qu’à l’office.

Resté seul en présence de Lucile, le pseudo Denis alla à la porte, croisa avec soin les tentures, afin que nul espion ne put l’apercevoir par le trou de la serrure, puis il revint doucement à la folle qui chantonnait toujours.

— Lucile, murmura-t-il à son oreille.

Elle ne parut pas avoir entendu.

— Lucile de Rochegaule, répéta-t-il avec plus de force.

Elle continua son chant monotone.

Son interlocuteur laissa échapper un geste douloureux, mais se ressaisissant de suite, il reprit :

— Lucile, reconnais-moi, je suis Espérat Milhuitcent.

On eût dit que ce nom pénétrait dans le cerveau obscurci de la malade.

Elle fit silence, une lueur d’intelligence brilla dans ses prunelles. Il insista :

— Espérat Milhuitcent !

— Espérat Milhuitcent, murmura-t-elle d’un ton rêveur. Espérat, mon frère, l’ami de l’Empereur ; il devait me sauver.

Sa tête s’inclina. Elle cherchait.

— Ah ! poursuivit son interlocuteur, souviens-toi ! Espérat est près de toi, il a pris la place d’un inconnu appelé par d’Artin, pour surveiller celui-ci, pour veiller sur toi, pour servir l’Empereur.

Et comme elle ne répondait pas, absorbée dans une vaine rêverie.

— Laisse-moi aider ta raison. Tu as tant souffert. Écoute. Au début de cette année, Metternich, premier ministre de François, empereur d’Autriche, comptait parmi ses secrétaires, un certain Enrik Bilmsen affilié au Tugenbund [1].

Il se tut un instant, mais la jeune fille gardant le silence, il continua d’une voix tremblante :

— Cet Enrik Bilmsen possédait des lettres volées à la reine Hortense, fille de la bonne Joséphine de Beauharnais. Ces lettres contenaient des appréciations peu flatteuses pour Metternich, appréciations attribuées à Napoléon. Or, Metternich hésitait à faire marcher les Autrichiens contre la France, avec les Prussiens, les Russes, les Anglais, les Suédois, car détrôner l’Empereur, c’était aussi détrôner son épouse, Marie Louise d’Autriche. Il importait d’exciter son courroux. Le Tugenbund ordonna à Enrik de remettre au premier ministre la correspondance volée. Le drôle riposta en proposant un honteux marché.

La folle écoutait. Parfois une petite flamme s’allumait dans son regard. On eût pensé que certaines paroles de son interlocuteur arrivaient jusqu’à son esprit.

Espérat reprit avec énergie.

— Je donnerai les lettres, osa dire Bilmsen, si vous me donnez pour femme celle que j’ai choisie. Et celle-là, ma sœur, c’était toi, toi qui vivais auprès de notre père, au castel de Rochegaule, près Saint-Dizier. Tu avais deux frères, l’un, d’Artin, qui marchait contre la France, avec les armées de l’Europe ramenant Louis XVIII ; l’autre, moi, enlevé tout petit par d’Artin qui, déjà avide, craignait de partager avec moi, l’héritage paternel. Abandonné dans la campagne, recueilli par M. Tercelin, maître d’école de Stainville, j’avais grandi sous ces noms Espérat Milhuitcent, qui indiquaient le jour et l’année où l’on m’avait trouvé.

La voix du jeune homme faiblissait. Il y avait une angoisse dans le regard qu’il fixait sur Lucile.

La folle ne fit pas un mouvement.

Il continua pourtant d’un ton assourdi :

— Tu aimais, toi, Marc Vidal, un brave capitaine, aide de camp de l’Empereur, recueilli mourant par notre père, soigné, guéri par toi. Tu avais donné ton âme à celui auquel tu t’étais dévouée. D’Artin, pour assurer le retour du roi Louis XVIII, disait-il, en réalité pour gagner sa faveur, pour satisfaire sa soif infâme de richesses, te livra aux alliés ainsi que Marc Vidal, et pour ne pas voir fusiller Marc, tu consentis à épouser Bilmsen. Et vois l’étrangeté des choses. Moi l’enfant trouvé, adorateur de Napoléon qui combattait pour la France, adversaire des rois qui luttaient contre elle, je devins tout naturellement l’ennemi du frère indigne. Et Dieu permit que le comte de Rochegaule, patriote avant d’être royaliste, tombât sous les balles des Alliés qui frayaient la route du trône au roi. Il permit qu’à l’heure dernière, il reconnût en moi son second fils ; et que, déshéritant d’Artin devenu indigne, il me confiât l’honneur et le nom de Rochegaule. Aujourd’hui je me cache, d’Artin est tout-puissant, mais j’ai foi en Dieu, j’ai foi en la France, et je lutte. Ma sœur, ma sœur, reviens à toi, comprends pour que je puise le courage en ton affection.

Un vague sourire se jouait sur les traits de Lucile. Évidemment son esprit était bien loin de celui qui s’efforçait d’y rappeler le souvenir.

Une larme perla sous les cils du faux rebouteur. Il l’essuya d’un geste rageur, et changeant brusquement de ton :

— Tu t’es déjà vengée, car c’est toi qui as tué Enrik Bilmsen, le lâche qui paya son mariage d’une infamie. Tu l’as tué, n’est-ce pas ?

L’effet de cette accusation fut magique.

La folle frissonna, un tremblement la secoua tout entière.

Elle plaça l’index sur ses lèvres, et d’une voix craintive.

— Chut ! dit-elle, ils ne le savent pas ; j’ai jeté le couteau, ils ne l’ont pas trouvé.

Espérat n’eut pas la force de parler. Une sueur froide mouilla ses tempes en entendant ces paroles.

Certes, il soupçonnait l’horreur qui avait conduit la belle et noble jeune fille au crime ; mais l’aveu inconscient de l’insensée le terrifia.

Elle reprit :

— Quand ils sont là, je ferme les poings, pour qu’ils ne voient point la tache de sang.

Et montrant la paume de sa main droite, où ne se voyait aucune trace sanglante.

— Regarde, là ; la tache y est toujours. Elle ne veut pas disparaître, j’ai eu beau laver, elle ne veut pas.

Puis ses yeux devinrent farouches et rudement elle clama :

— Mieux vaut une tache de sang qu’une tache de boue. La fille de Rochegaule ne pouvait être la femme d’Enrik.

Son exaltation fit peur à son interlocuteur, mais elle s’apaisa tout à coup.

Les traits de la folle reprirent leur placide rigidité, ses prunelles enflammées redevinrent vagues, et les lèvres de la pauvre enfant se rouvrirent pour livrer passage à la mélopée berceuse, qu’elle chantait à l’arrivée de son frère.

  1. Voir dans la même collection, la Mort de l’Aigle.