Les Cinquante (Ivoi)/p01/ch02

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 8-15).


CHAPITRE II

Où il est démontré qu’une diligence mène plus sûrement au but qu’un carrosse


Plusieurs mois se sont écoulés depuis que M. de la Valette a signé le pacte de dévouement dans la caverne d’Apremont.

Le printemps, l’été, l’automne ont passé. L’hiver maussade durcit la terre et plaque ses voiles gris sur le ciel attristé.

La nature est en deuil ; le visage des hommes exprime la tristesse. Il semble qu’aux frimas de la nature, corresponde un froid des âmes. Après l’épopée éblouissante, où la France a mis tout son sang au service de l’Idée, la vie présente apparaît morne, terne, plate, ennuyeuse.

La France, prêtresse inspirée de la religion nouvelle de Liberté, souffre d’avoir été chassée du temple par l’Europe coalisée. Elle se sent jalousement surveillée, étroitement garrottée, et le sentiment de la justice de sa cause, de cette cause qu’elle est désormais impuissante à défendre, lui est une amertume de plus.

Aussi, le 24 décembre, la barrière des Gobelins était-elle à peu près déserte, bien que l’on attendît l’arrivée de la diligence de Dijon.

Vers dix heures trente-cinq du matin, la lourde voiture apparut sur la route, cahotante, sonnant la ferraille.

À l’intérieur, parmi les voyageurs, se remarquait un petit vieillard dont les cheveux grisonnants retombaient raides, cachant en partie le front.

Vêtu d’un manteau puce, lequel en s’ouvrant laissait apercevoir une blouse et un pantalon de grossier velours gris, coiffé d’un chapeau à larges bords, les mains garanties par des moufles (gants sans doigts) fourrées, se croisant sur un bâton noueux, l’homme donnait l’impression d’un paysan. Mais ses petits yeux vifs, pétillants de malice et d’intelligence, eussent embarrassé un observateur. Ce n’était pas là le regard sans profondeur des bonnes gens de la campagne.

Comme la diligence franchissait la barrière, entre les deux pavillons d’octroi, agrémentés d’une colonnade lourde et disgracieuse, un élégant personnage, qui semblait attendre près d’un carrosse, rangé dans l’une des contre-allées gazonnées, vint se placer au milieu de la route.

Force fut au cocher d’arrêter ses chevaux, ce qu’il fit à grand renfort de jurons.

Le fâcheux se contenta de sourire.

— Un louis pour l’arrêt, garçon.

À cette phrase magique, la colère de l’automédon fit place à la plus obséquieuse politesse :

— Oh ! À vos ordres, mon gentilhomme.

— Je suis chargé de recevoir ici un voyageur.

— À votre aise.

— Et de faire occuper la place restée libre par une autre personne.

Le cocher se gratta la tête :

— Ça, Monsieur, c’est autre chose. Les règlements de police nous interdisent de prendre des clients après la barrière.

L’inconnu haussa les épaules :

— Deux louis.

— Ah ! Monseigneur, les règlements ne concernent pas les gens aussi généreux que vous. Il est certain, j’en jurerais, que l’on n’a voulu viser que les ladres, trop nombreux, hélas ! dans notre beau pays de France.

Un tintement d’or se produisit. Deux pièces à l’effigie de Louis XVIII passèrent de la main du piéton dans celle de l’homme juché sur le siège. Celui-ci les fit disparaître dans sa poche, en ajoutant de ce ton de complicité à la fois protecteur et respectueux, que savent prendre ses pareils en semblable occurrence.

— Seulement, hâtez-vous, Monseigneur, pour ne pas créer d’ennuis à un pauvre diable qui gagne péniblement sa vie.

L’inconnu inclina la tête et courut à l’arrière de la diligence dont il ouvrit la portière :

— Monsieur Denis Latrague, appela-t-il en se penchant à l’intérieur.

— Té, Denis Latrague, c’est moi, répondit aussitôt l’homme au manteau puce avec un accent provençal des plus caractérisés.

— Veuillez descendre, je vous prie. Un carrosse envoyé par… qui vous savez, vous attend ici près.

— Vé, un carrosse pour le fils de mon père ?

— Oui, Monsieur.

Presque aussitôt il se produisit dans le véhicule un remue ménage, des exclamations se croisèrent, et le vieux paysan, plus agile qu’on n’aurait pu le soupçonner, émergea du coche en bourrasque, sauta à terre et se campa devant le gentilhomme en s’écriant :

— Un carrosse, hou dièou ! On a bien raison de dire que Paris est autre chose que la province.

C’était un vigoureux petit vieux, auquel les ans n’avaient rien enlevé de la pétulance de la jeunesse ; les traits un peu forts, l’œil vif, les dents blanches, composaient un ensemble agréable sous le large chapeau. La taille, peu élevée, ne manquait pas d’élégance. De plus, le personnage avait une sorte de majesté. On devinait que, malgré l’humilité apparente de sa condition, le voyageur avait plus l’habitude de commander que d’obéir. Sans forfanterie, mais sans bassesse, il se tenait devant son interlocuteur, attendant sans aucun doute que celui-ci prît la parole.

— Monsieur, reprit ce dernier en désignant la voiture arrêtée dans la contre allée, voici votre carrosse. Si vous voulez y prendre place.

— Eh ! de suite, mon doux Monsou, mais j’ai mon coffre à vêtements sur la diligence.

— Ne vous inquiétez pas de cela. On le fera prendre au bureau des Messageries.

M. Latrague parut hésiter. L’inconnu se pencha à son oreille et murmura de façon à être entendu de lui seul :

— M. le comte d’Artin de Rochegaule a réglé la chose ainsi.

L’argument décida le vieillard :

— Oh ! alors. Qué né lé disiez-vous de suite ?

En quelques pas, il fut auprès du carrosse, le considéra avec une satisfaction évidente :

— Eh ! c’est un vrai !… plus beau que celui de notre maire, le marquis de Baillauris. Je peux monter, Monsieur, acheva-t-il en regardant son compagnon ?

Il y avait du désir et de l’hésitation dans son accent. Évidemment, il n’avait point coutume d’être admis en si noble équipage.

— Certainement, Monsieur.

Avec un geste joyeux, il sauta dans le luxueux équipage, s’y étala béatement, tandis que l’inconnu prononçait à voix basse quelques paroles auxquelles le cocher répliqua :

— Soyez tranquille, j’irais les yeux fermés.

Moins occupé du changement de voiture, qui flattait son amour-propre méridional, Denis Latrague eût peut-être remarqué qu’au moment précis où il se présentait à l’une des portières de l’aristocratique carrosse, un vieillard, à peu près de sa taille, en sortait par la portière opposée.

Chose étrange, celui-ci portait également un manteau puce, une blouse de velours gris, un pantalon de même étoffe, un chapeau noir à larges bords. Seulement le nouveau venu, quoique sa chevelure fût striée de fils blancs comme celle de Denis, avait, anomalie bizarre, des cils d’or sous lesquels s’abritaient des yeux d’un bleu profond, et ses traits ne rappelaient en rien ceux du méridional.

En se cachant, ce sosie du voyageur, s’approcha de la diligence et se glissa à l’intérieur. Comme s’il n’eût attendu que ce moment, l’inconnu cria au cocher de la lourde machine :

— En route, mon garçon, et rattrape le temps perdu.

— Que Votre Seigneurie ne craigne rien, ce que j’ai en poche vaut dix picotins d’avoine pour mes chevaux.

Et avec un gros rire :

— On ne croirait jamais à quel point ces médailles-là leur donnent des jambes.

Puis faisant claquer son fouet avec une rare virtuosité, il rassembla les rênes et la diligence s’ébranla pesamment.

Alors le généreux inconnu prit place dans le carrosse auprès de Denis, toujours extasié par ce nouveau moyen de transport ; l’équipage partit aussitôt à grande allure.

Si absorbé était le paysan qu’il n’aperçut pas le sourire satisfait de son compagnon, qu’il n’entendit pas ces paroles murmurées :

— Tout a bien marché. Voici le jeune Espérat substitué à Denis. Il ne reste plus qu’à mettre ce brave homme dans l’impossibilité de trahir notre supercherie.

Cette confidence versée dans son propre cœur, il s’empressa auprès de son compagnon avec l’intention évidente de le distraire.

Précaution inutile. Le Méridional, brusquement transplanté de sa ferme provençale dans un carrosse, dans cette voiture enviée qui lui avait probablement paru, jusqu’à cette heure, réservée uniquement aux privilégiés de la naissance, le paysan ne voyait, n’entendait rien.

Et puis il venait à Paris pour la première fois.

Sans cela, bien certainement, ses yeux vifs auraient constaté avec surprise qu’au lieu de passer la barrière, le cocher lui avait tourné le dos.

Néanmoins, il répondit paisiblement aux interrogations de son guide :

— Ainsi, Monsieur Denis, vous êtes rebouteur ?

— Bé oui. J’ai étudié les plantes ; j’ai vu comment elles pansent leurs blessures, elles m’ont appris à réparer jambes et bras cassés. Et autremain, j’ai découvert autre chose.

Il cligna des yeux d’un air malin.

Ceusses que l’on appelle des fous, sont simplement des gensses chez qui, farfandieou, l’équilibre, il existe plus entre le moral et le physique. Rétablir l’équilibre c’est guérir.

Le gentilhomme sourit :

— C’est ainsi que vous avez rendu la raison à une petite cousine du chevalier de Baillauris ?

— Il vous l’a dit ?

— Le chevalier, actuellement attaché à l’ambassade de France à Saint-Pétersbourg, a fait le récit de cette cure merveilleuse à la Cour. Vous y êtes célèbre, maître Denis.

— Va bien, Monsou.

— C’est pourquoi, le comte d’Artin-Rochegaule, dont la sœur Lucile a été frappée de démence, à la suite d’émotions affreuses, vous a mandé auprès de lui.

— Un aimable seigneur, farfandieou, car il m’a promis cinq louis par jour.

— Qu’il vous paiera, maître Denis, qu’il vous paiera religieusement.

Tandis que les interlocuteurs échangeaient ces répliques, les chevaux filaient comme le vent à travers la campagne.

Bientôt ils atteignirent la côte, qui montait au village de Montrouge.

À mi-pente, l’attelage tourna court et se jeta sous la voûte d’une maison blanche, dont la porte charretière était ouverte.

On attendait les voyageurs, car les panneaux se refermèrent aussitôt que le carrosse eut passé.

Dans une cour pavée, de dimensions exiguës, fermée, du côté de la route par la maison d’habitation, du côté opposé par des écuries et remises, la voiture fit halte.

Le compagnon de Denis mit pied à terre et tendant courtoisement la main au vieillard :

— Maître rebouteur, dit-il, nous sommes arrivés ; veuillez descendre.

Le Provençal obéit prestement.

— Tiens, fit-il, c’est petit, chez monsou le comte.

Il promenait autour de lui un regard surpris.

On eût dit qu’une vague défiance s’éveillait dans son esprit.

Son guide ne laissa pas à ses doutes le temps de prendre corps :

— C’est une maison des champs du comte, expliqua-t-il. Il a voulu nous recevoir ici, afin de ne pas troubler le calme nécessaire à votre médication. Son hôtel de Paris est tellement fréquenté.

Denis parut saisir la portée de l’argument.

— Oui, oui, je comprends. C’est le mystère dont il m’a parlé dans sa missive. Eh ! c’est cela, pas vrai ?

— Vous devinez à première vue, Maître Denis.

— Et ce mystère, vous savez ce qu’il en est ?

— Du tout, mais le comte va sans doute vous en instruire.

— Alors, dépêchons-nous. La curiosité m’ébouillante, bou dieou. Un secret me cause la fièvre.

Obligeamment, l’inconnu guida le Provençal.

Sous la voûte, protégé des vents par une porte massive, s’ouvrait un escalier de bois, à la rampe curieusement fouillée. Les visiteurs le gravirent et pénétrèrent dans une chambre du premier étage, où, en dépit de l’heure matinale, des bougies allumées répandaient seules la clarté.

À cette heure même, la personne qui, à la barrière des Gobelins, avait remplacé le vieux rebouteur dans la diligence, entrait dans un hôtel situé à l’angle de la rue des Petits-Augustins et de la rue des Marais.

Dans la cour des Messageries de la rue du Bouloi, où la patache avait fait halte, un laquais, vêtu d’une livrée sombre, s’était précipité à la portière, en criant d’union obséquieux :

— Maître Denis Latrague !

Sans hésiter, l’inconnu avait répondu :

— Me voici.

En un tour de mains, le domestique avait aidé le faux rebouteur à descendre, avait chargé sur l’épaule d’un commissionnaire la caisse de vêtements du voyageur, puis avait conduit homme et bagages vers une voiture qui stationnait dans la rue.

— Montez, Maître, avait-il dit alors.

L’inconnu obéit sans observation ; mais tandis que le valet aidait à disposer la caisse sur le siège, auprès du cocher, et qu’il payait le porteur, on eût pu entendre l’occupant du carrosse murmurer :

— Seul, le chevalier de Baillauris connaissait Denis. Actuellement, il réside à Saint-Pétersbourg, au milieu des plaines glacées de la Russie. Donc, nul ne peut me démasquer si je ne manque pas de sang-froid. Allons, Espérat, du courage, c’est pour l’Empereur.

Il interrompit soudain son monologue.

Le laquais avait sauté sur le siège, et le carrosse s’ébranlait.