Les Cinquante (Ivoi)/p01/ch07

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 52-59).


CHAPITRE VII

Le Clos noir


L’hôpital Saint-Louis, enclavé aujourd’hui dans le dixième arrondissement de Paris, se trouvait, à la fin de 1814, hors du périmètre de l’agglomération parisienne.

Sans doute l’édilité avait prévu l’agrandissement de la capitale ; des rues, tracées à travers champs ou limitant des parcs, l’indiquaient suffisamment ; mais la foule des agioteurs de terrains, qui précède toujours la population, ne s’était pas encore disputé les parcelles du sol.

Or, à cent mètres à l’ouest de l’hôpital Saint-Louis, à peu près sur l’emplacement actuel de l’hospice militaire Saint-Martin, dans l’angle formé par les rues des Récollets et de la Grange-aux-Belles, une haute grille rouillée, supportée par un petit mur moussu, permettait d’apercevoir un jardin touffu, où les arbres, les buissons, poussant à l’abandon, formaient un rideau de branchages qui interceptait la vue à dix pas.

Une porte cochère grillée avait dû jadis servir d’entrée aux propriétaires du lieu, mais depuis longtemps sans doute elle s’était déshabituée de tourner sur ses gonds, garnis, comme feutrés, d’une floraison de rouille.

Les plus vieux habitants des environs prétendaient qu’au centre du jardin se dressait une spacieuse demeure, ancienne « petite maison des champs » d’un grand seigneur de la cour du roi Louis XV.

On racontait des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête : enlèvements à main armée, orgies, meurtres. À entendre les narrateurs, les murs, invisibles derrière le rempart de la végétation, auraient été arrosés de sang et de larmes.

Résultat de la légende, on ne désignait la propriété que sous le nom de Clos Noir.

En dépit des commérages, le Clos Noir présentait tout simplement l’aspect d’une résidence abandonnée depuis longues années.

Peut-être avait-il abrité des gentilshommes ; peut-être méritait-il sa sinistre réputation. Ses entrées sur les deux rues qui le bornaient, ses portes bâtardes, dressant leurs rectangles vermoulus sur les terrains vagues avoisinants, auraient, il est vrai, donné de grandes facilités à quiconque eût voulu dérouter les espions ; mais au demeurant, les gens de bon sens, ennemis du merveilleux, eussent été en droit de faire remarquer que tout parc isolé possède plusieurs entrées, et qu’en cela, le Clos Noir ne se distinguait pas de mille autres propriétés dont la curiosité publique ne se préoccupa jamais.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là, la malignité du voisinage eût pu se donner carrière.

Vers minuit, des ombres commencèrent à circuler dans les rues désertes. Elles arrivaient une à une, s’approchaient tantôt de l’une des portes, tantôt d’une autre, et heurtaient doucement. Alors, les battants s’ouvraient, quelques mots étaient chuchotés à voix basse, et les promeneurs disparaissaient dans le clos.

Chose singulière, les portes, réputées ne s’ouvrir jamais, tournaient sans bruit, comme si leurs gonds eussent été soigneusement huilés.

Or, l’horloge de l’hôpital Saint-Louis avait sonné les douze coups de minuit depuis quelques minutes à peine, lorsque deux ombres s’engagèrent dans la rue des Récollets, chacune par une extrémité différente.

Aucun quinquet n’existait dans les nouvelles voies projetées ; mais le ciel étant clair, une légère clarté tombait des étoiles.

Les nocturnes péripatéticiens s’aperçurent. Une rencontre, à pareille heure, dans ce quartier désert, aurait inquiété le bourgeois égaré en ce lieu ; les personnages inconnus ne manifestèrent aucune émotion et continuèrent à s’avancer l’un vers l’autre.

La lune, masquée jusque-là par les constructions en bordure du faubourg Saint-Martin, s’éleva à ce moment au-dessus des toits ; sa lumière argentée tomba sur les inconnus.

C’étaient un ouvrier maçon et un mendiant, du moins à en juger par le costume.

Le premier de taille moyenne, blond, le nez retroussé, une moustache dorée ombrageant les lèvres, le visage gai, le regard ironique, avait cette démarche particulière aux gens prédisposés à tourner toutes choses au comique.

Le mendiant, lui, joli garçon d’une quinzaine d’années, le front couvert de cheveux dorés, les yeux bleus courageux et hardis, l’allure fière, avait un physique qui contrastait tellement avec son piètre accoutrement, que le plus borné des agents de M. le Préfet de police Dandré eût conclu à un déguisement.

Mais M. Dandré avait succédé à la préfecture de police, depuis un mois à peine, à M. le comte Beugnot, et ses nombreux auxiliaires étaient tous employés à garder les abords des Tuileries, pour protéger Sa Majesté Louis XVIII, ou à surveiller les demi-solde qui se réunissaient au Palais-Royal.

Nul agent n’était disponible pour parcourir ce quartier perdu, ce qui vraiment semblait dommage, car les noctambules, errant autour du Clos Noir, avaient l’apparence de citoyens vaquant à une besogne mystérieuse. Or tout mystère doit être pénétré par la police.

Parvenus à deux pas l’un de l’autre, les promeneurs de la rue des Récollets s’arrêtèrent :

— C’est toi, mon vieux Henry Pandin, fit le maçon ?

— Moi-même, ami Bobèche, répliqua le mendiant.

Henry Pandin, Bobèche deux noms qui eussent fait dresser les oreilles aux limiers de M. Dandré.

Henry qui naguère avait passé, sous le nom d’Henry de Mirel, pour le second fils de M. de Rochegaule [1]. Henry que, durant de longues années, le vicomte d’Artin avait présenté partout, aux lieu et place d’Espérat, enlevé tout enfant, ainsi que le jeune homme l’avait conté, alors qu’il s’efforçait de réveiller la raison de Lucile. Henry enfin, un petit soldat de la campagne de France, un fidèle de l’Empereur.

Bobèche, le pitre, l’associé de Galimafré, lequel, durant cette même campagne, avait déserté ses tréteaux, pour suivre Espérat, pour faire avec lui, avec le capitaine Marc Vidal, officier d’ordonnance de Napoléon, avec le pope russe Ivan Platzov, avec M. Tercelin, le curé de Stainville, l’abbé Vaneur, et cinquante braves gens de la localité, les plus héroïques efforts pour repousser les Alliés.

À la préfecture existait un énorme dossier, où tous ces vaillants étaient dépeints, comme « dangereux ». Aucun n’avait reparu à Stainville, où l’on avait tendu une souricière, et M. Dandré aurait payé bien cher le plaisir de les rencontrer rue des Récollets.

Mais un Préfet de police, chacun le sait, ne se trouve pas toujours à l’endroit où il aurait intérêt à être.

— Eh bien ? reprit Bobèche.

— Rien, j’ai suivi la voiture de M. de Rochegaule quand il est sorti de chez de Vitrolles.

— Appelle-le donc d’Artin, mon vieux Henry. J’étais là quand son père mourant a remis entre les mains d’Espérat le nom de Rochegaule, au lien et place de ce traître d’Artin.

— Qui donc aujourd’hui voudrait tenir compte du legs d’un mourant ? Si Espérat réclamait auprès du Roi, je suis sûr que l’on s’empresserait de le loger gratuitement dans une prison d’État.

— Cela, je m’en doute.

— Alors, ne nous attachons pas à des mots. Milhuitcent est, il veut rester Espérat, jusqu’au jour…

Le jeune homme secoua la tête avec mélancolie, puis la voix changée :

— Donc j’ai suivi d’Artin. Il est entré aux Tuileries avec le duc de Blacas, sa sœur et notre ami, déguisé en Denis Latrague, puis tous ont regagné le logis Villardon, sans qu’un signe d’Espérat me révélât le but de ces déplacements.

— Il est tenu à la plus grande prudence.

— Je le sais bien.

— En résumé, rien ne t’a mis sur la voie de ce qui s’est passé entre Blacas, de Vitrolles, d’Artin et les autres.

— Rien, je te l’ai dit en arrivant.

Bobèche eut un geste de colère, puis, se calmant :

— Bah ! Milhuitcent sera plus heureux. Il le faut, car le danger est là ! Le d’Artin qui arrive de Vienne, envoyé, je le jurerais, par ce coquin de Talleyrand ! Quelle diable de commission pouvait-il avoir pour le favori du roi, pour le roi lui-même ?

— Mais toi ?

— Moi je surveillais la demeure du comte polonais Walewski et, sous la veste d’un commissionnaire, je fus chargé par ce seigneur, de porter un message à M. de Blacas, confirmant un entretien que M. de Walewski avait eu avec le favori du roi. Naturellement je l’ai lu avant de le remettre. J’ai appris ainsi que le comte était, à Paris, un agent de l’empereur de Russie.

— Tu dis ?

— Alexandre a rêvé de reconstituer la Pologne avec Napoléon comme souverain.

— Lui ?

— Il s’agit pour la Russie de faire pièce à la Prusse. Le pauvre comte est naïf comme l’enfant qui vient de naître ; n’a-t-il pas demandé à Blacas de rallier le roi Louis XVIII à cette combinaison. Le roi, dresser un trône à l’Empereur, c’est fou !

— D’ailleurs, ajouta tristement l’interlocuteur du pitre, l’Empereur refuserait. Lors de son dernier voyage à l’île d’Elbe, Espérat l’a vu, Lui. Il l’a supplié de venir au secours de la France mutilée, tenue à l’écart des conseils européens. Il a répondu : Enfant, je t’aime, mais je vois plus clairement que toi. C’est à travers le prisme de ton affection que je t’apparais nécessaire là-bas. Erreur. Je suis plus utile à ma France bien-aimée ici. Le roi d’Elbe — et il eut un sourire déchirant — le roi d’Elbe divise les alliés, l’Empereur des Français reformerait l’alliance de l’Europe contre la vieille terre de Gaule. Ne parlons plus de cela. Peux-tu me donner des nouvelles de mon fils, de ma femme, que l’on refuse de m’amener ici.

Le jeune homme essuya une larme.

— Pauvre père, que Marie-Louise l’Autrichienne prive des baisers de son enfant. Oh ! qu’elle soit maudite !

Mais secouant brusquement sa préoccupation, il reprit. :

— Et Espérat ?

— Admis depuis hier comme rebouteur à l’hôtel Villardon. Tu l’as vu en fonctions.

— Son déguisement n’a donc pas éveillé de soupçons.

— Aucun. Le petit gueux s’est fait une tête… de comédien. Ma parole ! en rebouteur, il est parfait. Le véritable Denis Latrague passerait pour un imposteur auprès de lui.

— Il est toujours prisonnier, Denis Latrague ?

— Toujours, sois tranquille.

— Enfin, rejoignons nos amis, ils doivent s’impatienter.

Bobèche acquiesça du geste à cette proposition, et tous deux, quittant la rue, s’engagèrent dans le terrain vague, couvert d’une herbe pelée, qui bornait le Clos Noir du côté de l’hôpital Saint-Louis. Au bout de vingt-cinq pas, ils s’arrêtèrent devant, une porte bâtarde percée dans le mur de clôture. Henry frappa cinq fois d’une façon particulière. La porte s’entr’ouvrit et une voix assourdie murmura :

— Que demandez-vous ?

— Des fleurs.

— Lesquelles ?

— Des violettes plus parfumées que les lys [2].

Le battant s’ouvrit au large, et un organe sonore prononça :

— Entrez, entrez ! Pax vobiscum ! Le pope Ivan Platzov observe la consigne ; mais il vous avait reconnus, vous, les amis chers à l’Empereur.

C’était en effet le pope Ivan Platzov, que nous avons vu promener son ébriété parmi les angoisses de la campagne de France [3].

Mais l’ivrogne était méconnaissable. La chute de l’Empire, amenée en partie par son goût immodéré pour le jus de la vigne, l’avait bouleversé.

Il s’était traîné aux genoux d’Espérat, sollicitant son pardon, jurant qu’il voulait travailler à ramener sur le trône le grand capitaine, dont il avait précipité la chute.

Par les plus terribles serments il avait promis en latin, en russe, en français, de ne plus récréer son palais d’une goutte de vin, jusqu’au moment où l’Empereur serait de nouveau maître de la France. Et il avait tenu parole.

De l’eau seulement coulait maintenant entre ses lèvres. Il anathématisait le liquide incolore, le champagne des canards, mais il le buvait.

Sa trogne rutilante avait pâli ; dans ses yeux se lisait la souffrance. Qu’importe ! Ivan se détournait des bouteilles, devenu sobre par repentir.

— Tous nos frères sont-ils arrivés, questionna Bobèche ?

— Tous, oui. Ils sont là, prêts à frapper le lion et à décorner la licorne.

Le langage biblique du pope n’était pas pour surprendre les nouveaux venus. Le saluant de la main, ils s’enfoncèrent sous les arbres du jardin.

Un sentier à demi effacé, encombré d’herbes hautes, serpentait entre les massifs, et les branches dépouillées, tamisant la clarté lunaire, ne laissaient arriver à la terre qu’une lueur vague, à peine suffisante pour permettre aux deux amis de diriger leur marche.

Perdues dans l’épaisseur de cette forêt vierge en miniature, des statues apparaissaient de loin en loin, leur nudité blanche offrant l’aspect de fantômes immobiles.

Les compagnons n’y prenaient pas garde.

Cinq minutes à peine après leur entrée dans le Clos Noir, ils débouchèrent sur un espace dépourvu d’arbres. Une vaste pelouse, abandonnée comme le reste, où les gazons avaient crû hauts et drus, et au delà, la maison sur laquelle dissertaient les oisifs du voisinage.

La façade lézardée, où la vétusté avait plaqué ses taches lépreuses, conservait cependant la grâce des constructions de l’époque de Louis XV. Un escalier de pierre, à double évolution, accédait à la terrasse précédant les portes-fenêtres du rez-de-chaussée.

Portes-fenêtres qui n’abritaient plus l’intérieur contre les intempéries, car les volets pendaient lamentablement, à demi descellés, et la plupart des vitres étaient brisées. La coquette maison empruntait, à ces blessures, une apparence triste, presque lugubre, compagne ordinaire de la solitude, de l’abandon. Cela ressemblait à un sourire du passé figé sur une face morte.

Toutes ces choses étaient sûrement familières à Henry et à son compagnon, car tous deux traversèrent la pelouse avec indifférence et gravirent les degrés de la terrasse.

Sans rien perdre de leur impassibilité, ils ouvrirent une porte-fenêtre et disparurent à l’intérieur.

Mais ils ne s’y arrêtèrent pas ; ils débouchèrent bientôt sur la façade opposée, ornée d’une terrasse identique à la première.

Sans ralentir leur allure, ils descendirent les degrés, vinrent se placer entre les deux escaliers.

Là, un rectangle noir se découpait dans la teinte grise de la pierre. C’était une de ces ouvertures larges et basses, ménagées à l’entrée des caves ou des celliers.

— Qu’y a-t-il à craindre ? prononça soudain une voix auprès d’eux.

Aucun étonnement ne parut sur leurs physionomies, mais leurs lèvres s’écartèrent pour répondre en même temps :

— L’aiguillon de l’abeille [4].

— Passez.

Ils obéirent à cette injonction, et se courbant pour ne point se heurter au linteau bas de la porte, ils entrèrent dans les caves.

En face d’eux s’ouvrait un couloir sombre, à l’extrémité duquel filtrait un rayon de lumière. Ils marchèrent de ce côté.

Maintenant un murmure de voix parvenait à leurs oreilles. Ils hâtèrent le pas.

Bientôt ils furent arrêtés par une porte massive, à travers une fente de laquelle passait la raie lumineuse qui les avait guidés.

La main d’Henry tâtonna un instant, puis le panneau de bois tourna lentement, démasquant un vaste caveau qu’éclairaient de nombreuses lanternes.

  1. Voir le volume de la même série, intitulé : la Mort de l’Aigle.
  2. La violette est la fleur impériale, comme le lis est celle de la royauté. Ce mot d’ordre fut adopté par M. de La Valette.
  3. Voir la Mort de l’Aigle.
  4. L’abeille est aussi un emblème impérial.