Les Cinquante (Ivoi)/p01/ch15

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 127-133).


CHAPITRE XV

Le bon ange du Génie


Quoi qu’on leur eût conté, à Paris, de l’indifférence de l’épouse impériale, les trois amis restaient écrasés.

Ils venaient de comprendre qu’il y avait dans ce cerveau futile, auréolé des cheveux blonds des Habsbourg, une haine féroce, sans bornes, de femme vaniteuse contre un vaincu de la vie.

Hélas ! elles sont nombreuses ces « créatures de luxe », serties de toutes les prétentions, sauf de celles d’être mères, d’être compagnes, d’être nobles, d’être saintes et sacrées ; elles sont légion ces folles, pour lesquelles l’existence est un immense carrousel, où elles s’arrogent le droit de couronner les victorieux et d’écraser sous les talons impitoyables de leurs petits souliers ceux que trahit la fortune.

Monstres hideux cachés sous une gracieuse enveloppe, anarchistes de la famille, hostiles au devoir, leurs yeux caressants sont mortels, leurs parfums sont empoisonnés, et dans le froufrou de leurs robes, où la dentelle s’unit à la soie, où l’or et le diamant jettent des scintillements d’étoiles, passent les soupirs anxieux des ténèbres, les gémissements étouffés de l’enfer du monde.

Ni Espérat ni ses amis ne bougeaient.

Une immense désespérance pesait sur eux.

Et, impression plus horrible encore, ils sentaient en eux monter la pitié pour le pauvre grand homme à qui appartenait tout leur dévouement.

La pitié, fille du ciel, la pitié qui caresse l’infortune et relève l’opprimé, devenait dans ce cas un élément de découragement de plus.

À quoi bon redresser un trône ? à quoi bon lutter contre l’adversité ? Napoléon n’était-il pas condamné par la Providence, puisque le cœur de sa femme, celui de son enfant lui étaient fermés ?

— Oh ! dit tristement Espérat, la comtesse pensera comme l’impératrice. Nous avons eu tort de dévaliser d’Artin, de risquer notre tête. Nous nous heurtons à l’impossible.

Pour que le vaillant jeune homme parlât ainsi, il fallait qu’il eût atrocement souffert depuis l’heure où, plein de foi dans la réussite de son projet, il était entré au château de Schœnbrünn.

— Que dis-tu ? gronda Bobèche en saisissant son ami par le bras.

— Je dis que je ne crois plus.

— Tu es fou !

— Non, je l’étais avant ; maintenant j’ai repris ma raison.

Le pitre se sentit frémir.

Les regards d’Espérat étaient égarés :

— Reviens à toi, supplia doucement Bobèche. Après tout, nous n’avions pas compté sur le bon vouloir de l’Autrichienne, mais sur celui de Mme de Walewska.

— Quand la mère du roi de Rome abandonne l’Empereur, penses-tu qu’une autre femme… ?

— La comtesse fut la seule amie véritable…

— Du maître triomphant, oui. Aujourd’hui, est-ce que l’on avoue son amitié pour le proscrit ?

— Tu la calomnies.

— Hélas ! Je vois juste. Partons.

— Que prétends-tu faire ?

— Me rendre à l’île d’Elbe, m’agenouiller devant lui, lui crier : Voici ce que nous avons appris, Sire. Décidez. Je réclame seulement la permission de vivre ou de mourir auprès de vous.

La voix d’Espérat sonnait en accents déchirants.

Pour la première fois, le vaillant jeune homme doutait de l’avenir. Pour la première fois, il admettait la possibilité de la chute définitive du grand Capitaine.

Et de cet état d’esprit nouveau que, la veille encore, il eût considéré comme insensé, résultait pour lui un abattement effroyable.

Le rocher de Sisyphe roulait au bas de la montagne inaccessible, mais en roulant, il avait écrasé le cœur d’Espérat.

Cependant, le jeune homme s’était relevé.

— Venez, ordonna-t-il à ses amis.

Ceux-ci le suivirent.

Tous trois sortirent de leur cachette, descendirent dans l’allée sablée que Marie-Louise parcourait tout à l’heure.

Le sable fin avait conservé la trace de ses pas, des pas de l’enfant dans les veines de qui coulait le sang généreux de l’Empereur !

Dans l’air flottait encore le parfum musqué dont l’ex-impératrice abusait.

Ces vestiges amenèrent de nouvelles larmes sous les paupières de Milhuitcent.

— Oh ! gémit-il, les poètes ont menti quand ils ont chanté la tendresse, la générosité royale, l’âme des grands ! Ils ont menti. Leur affection, leur souvenir, sont fragiles comme ces traces de pas sur le sable, comme ces effluves de musc dans l’air.

D’un pied impatient, il effaça les empreintes et, avec un rire étrange, effrayant :

— Il n’y a plus rien, gronda-t-il, plus rien !

Puis il se prit la tête à deux mains et d’un accent mordant :

— Venez, vous autres, si vous avez encore le courage de mourir avec lui, à l’île d’Elbe. Sinon, abandonnez-moi, je n’aurai ni colère, ni surprise ; l’exemple de la trahison vient de si haut !

— Frère, frère, fit doucement Henry, en arrives-tu à douter de nous ?

Espérat se prit à ricaner :

— Pourquoi pas ? Je doute de moi maintenant. Je me demande si moi-même, je resterai fidèle. Ah ! ah ! Napoléon, seul, tout seul, seul à jamais, sans un ami, sans un sourire ! Quelle gloire pour la maison d’Autriche ! Quel triomphe pour les Alliés, égorgeurs couronnés de la Liberté !

Il parlait violemment, oubliant toute prudence.

Ses compagnons voulurent l’entraîner :

— Nous au moins n’abandonnerons ni toi, ni lui, déclara Bobèche.

— À nous trois nous ferons ce que l’univers refuse de faire, appuya Henry.

Espérat allait répliquer. Soudain ses lèvres se fermèrent, ses yeux devinrent fixes.

— L’autre femme blonde, soupira-t-il avec effort !

Sous le portique d’où avait débouché Marie-Louise, une femme en effet venait d’apparaître.

Blonde, Espérat l’avait dit, mais non comme l’ex-Impératrice aux frisons dorés ; celle-ci portait en bandeaux ses cheveux cendrés. Sa figure pâle était remarquablement belle dans sa régularité classique. Son front haut et pur, ses yeux bleus, profonds comme des lacs d’azur, indiquaient une âme vaillante et sincère.

Elle s’avançait, paraissant chercher.

Enfin elle aperçut les trois hommes, et accélérant sa marche, se trouva bientôt auprès d’eux.

— Messieurs, dit-elle, n’est-ce point vous que M. le comte Walewski a envoyés vers moi.

Douce et grave résonna sa voix aux oreilles des Français.

Sur les traits d’Espérat s’opéra comme une détente, mais les sourcils du jeune homme se froncèrent de nouveau.

Au col de la comtesse brillait un gorgerin d’or, dont le motif principal représentait l’aigle à deux têtes d’Autriche.

— Me suis-je trompée ? reprit-elle, et n’êtes-vous point ceux que je cherche ?

— Si, Madame.

— Le comte vous a remis un message… ?

— Nous ne venons pas de la part de M. le comte.

Elle eut un geste de surprise, causé autant par la réponse que par le ton âpre d’Espérat.

Son regard devint sévère :

— Alors que signifie le prétexte dont vous vous êtes servis pour pénétrer dans ce palais ?

— Je venais au nom d’un autre.

— Quel autre ?

— Et cette aigle autrichienne dont vous êtes parée, Madame, arrête le nom de cet autre sur mes lèvres, glace ma dernière espérance.

Une dame quelconque de la Cour se fût irritée. La comtesse devina un drame poignant.

Ses yeux reprirent leur expression tendre.

— C’est un présent que j’ai reçu à l’instant, une courtoisie n’en appelle-t-elle pas une autre, à votre avis ? Et la Polonaise venue à Vienne pour défendre la Pologne menacée ne doit-elle pas porter le bijou offert par un empereur dont la volonté peut décider de l’avenir d’une race ?

Cela fut dit si simplement, si loyalement, par cette grande dame qui consentait à s’expliquer afin d’encourager son interlocuteur, que les préventions d’Espérat se fondirent comme neige au soleil.

— Madame, fit-il en baissant la voix, je vous dirai ce nom que je croyais devoir cacher.

— Je l’écoute.

— Ce nom, c’est…

Il hésita une seconde encore, puis acheva :

— C’est… Napoléon.

L’effet de ces syllabes fut foudroyant.

La comtesse appuya ses mains sur sa poitrine, une rougeur ardente couvrit ses joues, ses paupières s’abaissèrent, frissonnant de palpitations nerveuses.

Napoléon !

Combien de fois ce nom grandiose avait-il été prononcé devant elle, comme une ironie, comme une injure envieuse.

Car le monde, vil et bas, jette la bave empoisonnée de la calomnie sur les plus hautes vertus.

Mme de Walewska était cette femme dont l’empereur avait dit :

— Ce fut ma seule amie sincère. Ce fut la seule femme qui comprit ma mission !

Il l’avait connue, alors que, réputé invincible, il entraînait la victoire de la Seine à la Vistule.

Durant trois mois, il l’avait vue presque chaque jour, ravi de sa chaste adoration, bercé par cet esprit lumineux qui lisait dans le sien ainsi qu’en un livre ouvert.

Auprès d’elle, sa gloire lui paraissait plus étincelante, sa mission de conquête plus divine.

Ce fut l’oasis dans l’existence de ce génie colossal, incessamment tourmenté par le lourd héritage de la Révolution.

Trois mois, trois fois trente jours, seul repos du Victorieux, seul souvenir de bonheur complet.

Quand il quitta la Pologne, il était rajeuni, retrempé. Mais vainement il supplia la comtesse, l’Égérie de sa gloire, de le suivre aux Tuileries.

Elle refusa obstinément.

— J’ai bercé le repos de Votre Majesté, dit-elle ; le souffle de mon amitié, immense comme votre rêve, a rafraîchi le front bouillonnant du plus grand souverain du monde. Laissez-moi retourner à mes obscurs devoirs. J’ai vécu quelques jours de votre existence, il faut que je consacre ma vie à en remercier Dieu.

Titres, dotations, elle repoussa tout.

— J’ai donné mon âme, pourquoi aurais-je l’air de la vendre ?

Elle accepta seulement un souvenir.

Une miniature de l’Empereur, cernée d’un mince filet d’or.

Eh bien, de cette mère adoptive, de cette sœur de charité du Génie, le monde frivole et pervers qui entoure les trônes avait fait le thème de dénigrements odieux.

Sous le souffle empoisonné de la calomnie, on s’était accoutumé à considérer la noble femme comme une ambitieuse, presque une aventurière.

C’est pour cela que le rouge de la honte avait envahi son visage, que son cœur s’était tordu de douleur dans sa poitrine.

Cette fois, Espérat ne se méprit pas au sens de cette émotion.

— Madame, dit-il du ton implorant d’un croyant prosterné devant l’autel, nous, Français, sommes sur une terre ennemie. Des yeux curieux nous épient peut-être. Sans cela, c’est les genoux, le front dans la poussière, que je vous parlerais.

Elle le regarda, son teint reprit sa pâleur, ses mains retombèrent lentement.

— Il a besoin de moi, murmura-t-elle ?

Incapable de prononcer une syllabe, Espérat affirma de la tête.

— Alors disposez de moi. Je vous ramènerai à Vienne dans ma voiture. Chemin faisant vous m’apprendrez ce que vous souhaitez.

D’un même geste, les trois Français joignirent les mains, sentant que cette attitude était la seule convenable devant la noble créature.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dix minutes plus tard, le carrosse de Mme de Walewska les emportait rapidement sur la route de Vienne.

Espérat parlait.

La comtesse écoutait avec toute son âme.

Quand le jeune homme eut achevé, elle pensa à haute voix :

— Oui, seule je puis le décider à sortir de l’inaction, à n’être pas la victime résignée que des sacrificateurs se préparent à mener au supplice.

Puis résolument :

— Nous partirons demain pour l’île d’Elbe.

— Oh ! Madame, balbutia Milhuitcent, vous êtes une sainte.

— Non, répondit-elle avec un doux sourire, je suis une amie.

Et reprenant sa phrase interrompue :

— Nous ne pouvons quitter Vienne ensemble, sans attirer l’attention.

— Certes, non.

— Vous allez retourner à votre hôtellerie. Vous attendrez mes instructions. Je vous indiquerai où vous devrez me retrouver.

— Nous obéirons.

— Moi, je vais m’occuper de donner à mon départ une couleur plausible.

Les Français s’inclinèrent.

— Pour cela, je me concerterai avec mon mari.

Elle conclut doucement :

— Et lui, que j’aime autant qu’il m’aime, m’aidera de sa raison, de son savoir, de ses conseils, en cette circonstance comme en toute autre.

Elle n’avait pas achevé qu’Espérat se laissait glisser à genoux au fond de la voiture.

Il saisit la main de la comtesse, la porta dévotieusement à ses lèvres et bégaya :

— Oh ! Madame, Madame, pardonnez-moi d’avoir douté une seconde ! Pardonnez ! Vous êtes le bon ange du Génie !