Les Cinquante (Ivoi)/p02/ch11

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 294-301).


XI

Le 14 juin 1815


En arrière de la forêt de Beaumont, dont les futaies sont à cheval sur la frontière franco-belge, le petit village qui a donné son nom aux taillis, semble une sentinelle avancée, tapie à l’abri des feuillages, pour surveiller l’ennemi sans être vue.

Or, le soir du 14 juin 1815, cette apparence prenait un cachet saisissant de réalité.

Des troupes occupaient Beaumont, et dans la maison d’école, à la porte gardée par un grenadier de la garde, l’Empereur s’était enfermé.

Deux personnes seulement étaient auprès de lui, au milieu de la salle de classe, dont les bancs, les pupitres avaient été amoncelés le long des murs.

C’étaient le commandant Marc Vidal et Espérat Milhuitcent.

On eût cru qu’au moment d’engager la suprême partie, Napoléon avait voulu méditer entre les deux hommes qui synthétisaient le dévouement à son génie.

Devant une table de bois blanc, éclairée par des chandelles, l’officier et son jeune compagnon étaient assis.

L’écritoire, les papiers couverts de phrases brèves, la plume frémissant entre leurs doigts, décelaient leur occupation.

Ils écrivaient sous la dictée de l’Empereur.

En cet instant, tous deux avaient les yeux fixés sur leur idole. Lui, ne les voyait pas. Le front penché, les bras croisés derrière le dos, il marchait lentement, parlant à mi-voix, comme s’il avait été seul :

— Je ne pouvais agir autrement. L’Europe est coalisée. Huit cent mille hommes marchent contre moi.

Il s’arrêta, eut un mouvement volontaire des épaules :

— Si j’avais quatre mois de répit, je disposerais de quatre cent mille soldats. La partie serait égale. Mais je n’ai pas le temps dans mon jeu. Six cent mille ennemis s’avancent par l’Est. Ils n’entreront pas en action avant un mois. À cette heure, je n’ai pour adversaire que les troupes anglaises et prussiennes concentrées en Belgique, sous les ordres de Wellington et de Blücher : deux cent vingt mille baïonnettes. Si je les écrase, je sème l’indécision parmi les autres ; j’obtiens peut-être la paix si ardemment souhaitée. Pour vaincre deux cent vingt mille ennemis, je dispose de cent vingt-quatre mille fils de France.

L’Empereur frappa du pied. Avec une sourde colère il gronda :

— Oh ! ces royalistes de l’Ouest… ces fous, qui à la minute où se joue le sort du pays, recommencent la chouannerie, m’obligent à immobiliser là-bas vingt-cinq mille hommes dont j’aurais si grand besoin ici.

Un moment, il s’arrêta devant la fenêtre, regarda la rue sombre, les soldats couchés sur le sol en arrière des alignements d’armes en faisceaux, puis ses yeux se levèrent vers le ciel ponctué par la sarabande des étoiles.

— L’étoile, murmura-t-il, l’étoile.

Puis d’un ton volontaire.

— Cela est sûrement écrit… Ce sont les fautes de mes adversaires qui doivent me fournir mon unique chance de succès.

— Et un vague sourire se jouant sur ses lèvres :

— Ils sont plus nombreux, presque deux contre un, mais leur cohésion est moindre, Wellington avec ces cent mille Anglais, Hanovriens, Allemands, Belges et Hollandais, a pour principal objectif de me barrer la route d’Anvers et des Pays-Bas. Blücher, lui, veut surtout m’empêcher d’envahir les provinces allemandes du Rhin. Aussi les deux armées n’ont-elles pas fusionné… Voilà la faute. Wellington à Bruxelles, Blücher entre Charleroi, Fleurus et Liège ; ils ont un front trop étendu, et sont reliés par des détachements insuffisants échelonnés sur leur voie de communication, la grande route d’Allemagne à Bruxelles, par Namur, Sombreffe, les Quatre Bras, Genappe, Mont-Saint-Jean, Waterloo et la forêt de Soignes. Je dois donc tenter de me jeter sur ce point faible, entre les deux armées, de façon à les battre l’une après l’autre.

Il avait interrompu sa promenade.

La tête haute maintenant, le regard perçant fixé devant lui dans le vide :

— Il fallait réunir mon armée ici, autour de Beaumont sans éveiller les soupçons de mes adversaires. C’est fait. Les troupes assemblées entre Lille et Metz, ont pu, dissimulant leur marche, se masser en ce point désigné par moi. Demain nous foncerons sur Charleroi. Demain nous occuperons la chaussée de Namur-Bruxelles, et les Prussiens seront coupés des Anglais.

Il y eut un silence. Napoléon répéta encore :

— Je ne pouvais faire autrement !

Puis il revint à la table. Son regard rencontra le visage d’Espérat. Les paupières baissées, le visage sévère, le jeune homme semblait absorbé par une pensée douloureuse. Il lui frappa amicalement sur l’épaule :

— Tu rêves, comte de Rochegaule ?

Milhuitcent tressaillit. Une rougeur ardente monta à ses joues.

— Pardon, Sire, commença-t-il…

Mais l’Empereur l’arrêta.

— Pourquoi t’excuser. Ne sais-je pas ce qui torture ton esprit. Lorsque tu es revenu à moi, après avoir vainement cherché ta sœur bien-aimée, ne m’as-tu pas dit : Le frère est désespéré, Sire, mais la bataille est proche, la France a besoin de tous ses enfants, me voici.

Et comme l’adolescent ne répondait pas.

— Va, va, la France ne fait pas oublier Lucile à l’Empereur. Que mon étoile soit fidèle ces jours-ci, et je te le promets, Napoléon s’emploiera pour toi ainsi que tu t’emploies aujourd’hui pour lui.

La bonté native du grand capitaine adoucissait sa voix.

À cette heure troublée, au moment de jouer la partie la plus dangereuse, la plus décisive de sa carrière, il trouvait encore le temps de s’apitoyer sur le sort d’un fidèle.

Une reconnaissance éperdue emplit le cœur d’Espérat.

Il saisit la main de l’Empereur, la porta dévotieusement à ses lèvres.

Napoléon se dégagea doucement et reprenant son ton bref, auquel rien ne résistait :

— Soyons vainqueurs d’abord, tout est là.

Après un silence.

— Tous les ordres de marche sont prêts ?

— Oui, Sire, répondirent Marc Vidal et Milhuitcent d’une même voix.

— Bien, cachetez et envoyez.

Durant quelques minutes, les secrétaires improvisés du maître se hâtèrent à mettre sous enveloppe les ordres réglant la marche de l’armée entière.

Puis des plantons parurent et furent chargés de leur distribution.

Le sort en était jeté. Au petit jour, la dernière armée française allait s’ébranler, allait tâcher de remporter la suprême victoire dont les conséquences seraient incalculables.

À l’aile gauche, le général Reille et le comte d’Erlon, avec les 1er et 2e corps, devaient s’emparer du pont de Marchiennes sur la Sambre. Au centre, Vandamme, Rogniat, Pajol, Lobau, avec l’Empereur lui-même, emporteraient Charleroi. Enfin, à la droite, Gérard attaquerait le Châtelet à 8 kilomètres au-dessous de Charleroi.

Si bien que toute l’armée, concentrée sur un espace de deux lieues à peine, agirait comme un coin de fer, et couperait certainement en deux l’armée alliée de Belgique.

Les ordres partis, l’Empereur parut plus calme. De même que chez tout homme d’action, l’indécision, les objections, tout ce qui précède enfin le moment d’agir, tout cela avait disparu dès l’entrée dans la première phase de la réalisation du plan dressé.

— Espérat, fit-il doucement.

— Sire.

— Tu es libre. Va retrouver les Cinquante. Tu sais qu’à leur demande, je les ai incorporés dans ma garde. Va.

— Votre Majesté n’aura plus besoin de moi.

— Non, va. Nous allons avoir de dures journées. Nous en sortirons à notre honneur, mais beaucoup tomberont. Passe quelques heures auprès de ceux qui ont fait de toi un homme de cœur, un être de loyauté.

Il y avait dans ces paroles une émotion communicative. L’Empereur gémissait sur ceux qui allaient mourir.

Sans un mot, les yeux pleins de larmes, Milhuitcent se dirigea vers la porte.

— Je garde Marc Vidal, lui cria Napoléon.

De la tête il fit signe qu’il avait compris et il sortit.

Le factionnaire salua le jeune homme d’un amical clignement d’yeux. C’était un grognard à la peau tannée, à la moustache striée de fils gris.

Comme tous les anciens, il connaissait le « petit ami » du général, et il l’aimait parce que le général l’aimait.

Milhuitcent marchait à présent dans la rue.

Partout des faisceaux, partout des soldats étendus à terre, la tête appuyée sur le sac. Les factionnaires gardant les armes, les sentinelles immobiles aux portes des officiers supérieurs le regardaient passer.

Parfois un dormeur se soulevait, suivait un instant des yeux le promeneur, puis se recouchait avec un soupir.

Espérat allait toujours. Mais il était dit qu’il ne dormirait pas cette nuit.

Au cantonnement où il espérait retrouver M. Tercelin, l’abbé Vaneur, tous ses amis enfin, rassemblés sous les ordres du brave Cambronne, il apprit que le régiment avait été expédié à l’aile droite afin de maintenir les communications avec le corps de Gérard.

— Bon, grommela-t-il, encore un bout de chemin à faire… et je suis fatigué.

Bientôt les bivacs s’espacèrent. On sentait l’espace libre qui existe toujours entre deux fractions importantes d’une armée.

Sur la route vaguement éclairée par le rayonnement stellaire, Espérat s’avançait. À sa droite s’étendaient des champs parsemés d’arbres fruitiers. À sa gauche, l’horizon était barré par les massifs sombres de la forêt de Beaumont, derrière laquelle les Prussiens de Blücher, inconscients du plan génial jailli du cerveau de Napoléon, campaient sans défiance.

— Oui, oui, ils seront battus, fit le jeune homme entre ses dents.

Il ne doutait pas de la victoire.

Le ciel n’était-il pas manifestement avec l’Empereur. N’avait-il pas frappé l’ennemi d’aveuglement.

Comment, cent vingt-quatre mille hommes avaient pu être rassemblés de Paris, Lille, Metz, aux environs de Maubeuge, sans que les alliés en fussent avertis. Cela seul équivalait à une victoire.

Cette dernière appréciation était exacte, mais Milhuitcent se trompait en croyant les étrangers frappés d’aveuglement.

La vérité était que les marches, contre marches, en apparence contradictoires que le grand homme de guerre avait fait exécuter, avaient jeté la confusion dans l’esprit de généraux dont la valeur, quoique réelle, demeurait bien inférieure au génie de leur adversaire.

À peine, comme l’a si bien dit Thiers, entrevoyaient-ils vaguement dans un brouillard ce qu’il voyait, lui, avec la netteté la plus parfaite.

Tout à ses réflexions, Espérat arpentait la chaussée comme en un songe, ne sentant plus la fatigue. Soudain il fit halte. Un bruit venait de rappeler son attention un instant absente. Des chevaux trottaient sur la route.

Le premier mouvement de Milhuitcent fut de se jeter dans le fossé, mais une réflexion le fit demeurer en place. Qu’avait-il à craindre d’une rencontre au milieu des cantonnements de l’armée française ? Rien. Les cavaliers ne pouvaient être que des militaires, c’est-à-dire des amis. Aussi reprit-il sa marche délibérément.

Le bruit se rapprochait.

Bientôt Espérat discerna sur la blancheur de la chaussée, une masse noire qui approchait rapidement. Un instant encore et il compta cinq officiers à cheval.

Ceux-ci l’aperçurent également, car ils retinrent leurs montures. L’un même se détacha du groupe et demanda d’une voix forte :

— Qui va là ?

— Bon, plaisanta le jeune homme, je vous ferais la même question, si vos uniformes ne répondaient pour vous.

La boutade provoqua le rire ; l’officier qui déjà avait parlé, murmura entre haut et bas :

— Eh mais ! Je crois connaître ce piéton.

— Cela est possible, car il me semble bien reconnaître l’adjudant commandant Clouet, chef d’état-major.

L’interpellé se rapprocha, interrogeant :

— Espérat Milhuitcent, n’est-ce pas ; ou plutôt, ainsi que le désigne Sa Majesté l’Empereur, le comte de Rochegaule.

L’adolescent s’inclina :

— Vous avez deviné.

— Où diable allez-vous à pareille heure ?

— Je vais rejoindre le campement Cambronne.

— Vous venez de Beaumont.

— En effet.

— Vous avez vu Sa Majesté ?

— J’ai eu l’honneur d’être reçu par l’Empereur.

Clouet eut un léger sursaut que son interlocuteur ne remarqua point. Cependant ce fut d’un ton calme qu’il reprit :

— Vous devez avoir hâte d’arriver, et je vous tiens là, au milieu de la route. Bonsoir, mon camarade, nous continuons notre tournée d’inspection.

Ce disant il rendait la main à son cheval. Ses compagnons l’imitèrent et la petite troupe s’éloigna laissant Espérat libre de poursuivre son chemin. Les cinq cavaliers chevauchaient en silence.

À un kilomètre environ du point où ils avaient croisé Milhuitcent, ils se jetèrent dans une sente de traverse qui s’enfonçait sous la forêt de Beaumont.

Ils dépassèrent les grand’gardes, les dernières sentinelles.

Aux « halte-là, qui vive », de ces dernières, ils avaient répondu par le mot d’ordre et par cette explication :

— Service de reconnaissance.

Maintenant ils étaient sous le taillis, en avant de l’armée française, et continuaient à s’avancer dans la direction où les espions avaient signalé les troupes du maréchal Blücher.

Seulement ils n’allèrent pas loin.

Au bout de vingt minutes, le groupe déboucha dans un carrefour, formé par le croisement de plusieurs voies forestières.

À droite, se dressait une petite maison de garde. Les volets clos, le silence, l’absence de toute lumière, indiquaient qu’elle était inhabitée.

Pourtant, les cavaliers firent halte devant la porte close et mirent pied à terre.

Le chef d’état-major Clouet s’approcha de l’huis et frappa deux coups rapprochés. Il attendit une seconde, puis heurta le bois par trois fois.

Pendant ce temps, les compagnons de l’officier attachaient leurs chevaux dans le fourré.

La porte tourna lentement sur ses gonds. Un personnage invisible prononça :

— Qui vient à pareille heure ?

— Clouet, répliqua l’officier sans hésiter.

— Seul ?

— Non : Le chef d’escadrons Villoutreys, les capitaines Dandigne, de Trélon et Sourdat m’accompagnent.

— Parfait ! Entrez.

Sur un sifflement léger du chef d’état-major, les officiers dont il venait de prononcer les noms accoururent et tous disparurent dans la maison de garde.

Le carrefour redevint désert. De nouveau la cabane close sembla abandonnée.