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Les Comédiens et la société polie/01

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Les Comédiens et la société polie
Revue des Deux Mondes5e période, tome 57 (p. 830-861).
Les comédiens et la société polie


I

La vie théâtrale des comédiens français sous l’ancien régime, les incapacités civiles et religieuses qui pèsent sur eux, les rivalités des grands théâtres, leurs procès contre les troupes foraines, les querelles des acteurs les uns avec les autres, leurs rapports avec les auteurs, le publie et les gentilshommes de la Chambre, ont fait l’objet de mainte étude : ils remplissent les chroniques du XVIIIe siècle, alimentent les conversations autant au moins que la politique étrangère, que les ouvrages de Voltaire, de Montesquieu, de Diderot ou de Jean-Jacques. Le théâtre alors, est, avec l’amour, le souper et la conversation, le plaisir suprême des gens de loisir, à ce point que, vers 1770, on ne comptait pas moins de cent soixante théâtres d’amateurs pour Paris seulement. Pensionnés par le Roi pour se donner au diable, excommuniés s’ils jouent, emprisonnés s’ils refusent de jouer, les comédiens ne rencontrent de tous côtés qu’arbitraire, caprice et préventions injustes. En même temps, par une piquante contradiction de la loi et des mœurs, celles-ci faisant contrepoids à celle-là, ils ont pour eux les philosophes et la faveur de ce public qui leur crie de ses mille voix : « Amuse-moi ou crève ! » Ils gagnent de l’argent, ont parfois du crédit, sont prônés par les gazettes, se constituent en syndicats, ou peu s’en faut, se mettent en grève, rivalisent d’insolence et d’indiscipline, abreuvent de dégoûts leurs directeurs et l’Intendant des Menus. Et comme tout est illogique, anormal en ce chapitre de notre histoire sociale, les chanteurs et danseurs de l’Opéra, les comédiens italiens échappent aux anathèmes de l’Eglise.

Peut-être n’a-t-on pas assez insisté sur les causes de ce prestige, du moins sur l’une des plus importantes : les rapports des gens de théâtre avec le monde sans épithète, rapports de plus en plus fréquens à mesure que nous montons vers la grande lumière des temps modernes, comédiennes, cantatrices, ballerines recherchées dans les salons, dirigeant elles-mêmes des salons au XVIIIe et au XIXe siècle, l’amour, ce niveleur par excellence, prêtant son concours au talent, à l’esprit et se chargeant de combler les distances, de démolir les préjugés fossiles. Napoléon Ier n’avait pas osé donner la croix de la Légion d’honneur à Talma qui, cependant, professait au Conservatoire. Sous Louis-Philippe, le danseur Simon fut décoré, mais non comme danseur ; la seule réserve formulée à ce sujet par Mme de Girardin, qui se piquait d’aristocratie, c’est que Simon ne pouvait rester danseur et chevalier de la Légion d’honneur, « les grimaces et les gambades du sauvage, voire même les ronds de jambe et les pirouettes de l’homme civilisé, nuisant à la dignité de l’homme décoré ;… il est certains honneurs incompatibles avec certains états : il faut choisir. »

Cette conquête des salons mondains, ou plutôt cette pénétration par les enfans de Thespis, a commencé avec le règne de Louis XV et n’a cessé de s’accentuer : je voudrais en noter quelques épisodes. Il importe de le répéter, ces histrions que les gens du bel air affectent de mépriser ont dans le monde, à la Cour, des amis, et des amies ; ces comédiennes qu’on s’imagine régenter sans peine, gouvernent leurs maîtres. Deux femmes de qualité se battent en duel pour l’amour de Chassé ; Louis XV lui ayant fait dire par Richelieu de garder quelque réserve : « Répondez à Sa Majesté, répond-il, que ce n’est pas ma faute, mais celle de la Providence, qui m’a créé l’homme le plus aimable du royaume. » « Le ministre veut que je danse s’écriait la Guimard ; qu’il prenne garde ; moi, je pourrais bien le faire sauter ! » ? Et, sans trop de fatuité, elle pouvait se croire une manière de puissance ; elle a deux théâtres mondains, un à la ville, l’autre à la campagne, dirigés par Carmontelle, le grand faiseur de proverbes, peintre moraliste en détrempe ; décorations d’un goût parfait, tentures de taffetas rose relevées d’un galon d’argent, magnifique jardin d’hiver : présidens de parlement, cordons bleus, ministres, princes du sang, occupent les meilleures places. Le Roi, après une représentation à la Cour, accorda une pension de quinze cents livres à la Guimard : « Je l’accepte, dit-elle à ses amis, à cause de la main dont elle vient, car c’est une goutte d’eau dans la mer : c’est à peine de quoi payer le moucheur de chandelles de mon théâtre. » La Reine l’appelle à ses conseils de toilette, et les Mémoires du temps affirment, qu’ayant été envoyée au For-l’Evêque pour une escapade assez sérieuse, elle n’eut qu’à écrire à Marie-Antoinette qu’elle venait d’imaginer une nouvelle manière d’échafauder les cheveux, pour être mise en liberté le soir même. Si beaucoup de ces dames estiment qu’on ne doit point penser au mariage par respect pour l’amour, d’autres, plus sensibles aux réalités positives, demandent au sacrement le décor de la considération. Le comte de Clermont, arrière-petit-fils du grand Condé, après avoir passé, sans le moindre mystère, de la duchesse de Bouillon à la Quoniam, de la Quoniam à la Camargo, cette admirable gigoteuse, grande croqueuse d’entrechats, finit par s’embarquer dans un faux ménage avec la Leduc qu’il fait marquise, et finit par l’épouser… secrètement, car il était abbé de Saint-Germain-des-Prés, en même temps que général, académicien et grand maître de la franc-maçonnerie. Et l’Altesse Leduc passe les trois quarts de l’année à Berny, fait les honneurs de la table, dirige le théâtre du prince, tient une petite cour.

Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de Marie-Thérèse, épouse Mlle Levasseur ; Lolotte Gaucher, devenue comtesse d’Hérouville, eut un salon distingué ; la Saint-Huberty, mariée au comte d’Entraigues, reçut du Comte de Provence le cordon de Saint-Michel, ordre qu’une seule femme avant elle, Marie-Anne Quinault, avait porté.

Comédienne assez ordinaire sur les planches, artiste admirable sur la scène du monde, Marie-Anne Quinault, après avoir plu à Samuel Bernard, au marquis de Nesle, au Duc d’Orléans, fut aimée du duc de Nevers qui l’épousa en secret ; elle eut le tact de refuser la publication du mariage, et les enfans du duc lui en surent un gré infini. Elle fait avec un art exquis les honneurs du salon, reçoit les plus grands personnages, la comtesse de Toulouse, le duc de Penthièvre, et, chose inouïe, il devint de bon ton de lui présenter les nouvelles mariées au contrat desquelles le Roi avait signé, privilège réservé à l’archevêque, au gouverneur de Paris et à l’abbesse de Saint-Antoine. Sa sœur, Françoise Quinault, n’eut guère moins d’influence, avec son fameux biner du Bout du Banc, où s’empressaient les hommes les plus spirituels et les plus titrés. Le salon de Mlle Dangeville était aussi fort achalandé.

La Duclos, qui succède à la Champmeslé dans la faveur du public, a son peintre, son poète, ses graveurs, une légion d’amans, entre autres le duc de Coislin qui la mit dans son testament, et quelle gouvernait haut la main ; mais, à cinquante-cinq ans, elle commit la folie de s’amouracher d’un jouvenceau de dix-sept ans, et de l’épouser. Avec cela glorieuse, fort décidée, la tête près du bonnet, au point de souffleter sur la scène son camarade d’Ancourt qui, chargé de tourner pour elle une annonce d’excuses, avait fait un geste peu décent ; au point d’apostropher les spectateurs qui s’avisaient de rire au milieu d’une scène pathétique : « Ris donc, sot parterre, à l’endroit le meilleur de cette tragédie ! »

Homme à bonnes fortunes autant et plus même qu’il ne voulait, vivant dans la meilleure compagnie, idole du public, Jélyotte protège ses compatriotes de Toulouse, obtient pour eux toutes sortes de grâces. De même pour Lekain, Molé, Préville, Fleury, Elleviou. Succès de théâtres, bonnes fortunes grisent Mole, l’entraînent dans un véritable délire de fatuité ; il traite les auteurs du haut de sa grandeur, rendant à celui-ci son manuscrit, qu’il n’a pas ouvert, après avoir déduit copieusement les raisons de son refus (or, ce manuscrit n’est qu’un rouleau de papier blanc), faisant attendre Colin d’Harleville pendant des mois avant d’écouter la lecture de l’Inconstant Le public, la société, semblent prendre plaisir à favoriser ses travers.

En 1795, lorsqu’une loi fonda l’Institut, réunit en corps les diverses classes, on créa pour celle des Beaux-Arts une section de musique et de déclamation, dont Molé fut nommé membre avec Méhul, Grétry, Gossec, Préville et Monvel. Mais, en 1803, le Premier Consul révisa l’œuvre de Lakanal, de Daunou et de Carnot, trop libérale à son gré : la classe des Beaux-Arts ne dut comprendre désormais que des créateurs, et les comédiens furent éliminés. Peut-être aussi Bonaparte se souvenait-il de certaine lettre, où le citoyen Molé, membre de l’Institut, traitait de collègue le citoyen Premier Consul.

Adrienne Lecouvreur avait frayé la voie aux comédiennes ambitieuses de domination mondaine. Les soupers de Sophie Arnould furent aussi courus que ceux de Françoise Quinault, mais les duchesses n’y fréquentaient point, comme chez Adrienne Lecouvreur. Le lieutenant de police, curieux par état, voulut savoir les noms de ses convives, à un repas où l’on avait médit de Mme de Pompadour. Elle prétendit avoir oublié, il insistait : « Mais il me semble qu’une femme comme vous devrait se rappeler ces choses-là. — Oui, monseigneur, mais devant un homme comme vous, je ne suis pas une femme comme moi. »

Dans le théâtre de leur hôtel, deux filles d’Opéra, les demoiselles Verrières, ont sept, loges à baldaquin, puis des loges grillées où se glissent les femmes du monde qui veulent voir sans être vues. Colardeau et, après lui, La Harpe, s’y multiplient, à la fois auteurs, acteurs, amans de cœur ; peu ou point de farces, de parades grossières, mais des pièces empruntées à la comédie française ou italienne : c’est là que pour la première fois on représenta la Julie de Saurin, et l’Espièglerie de Billard du Monceau. D’ailleurs, la comédie de société contribue singulièrement au prestige des gens de théâtre ; on la joue en perfection au XVIIIe siècle, beaucoup de mondains prennent les leçons des professionnels, leur confient même le soin de la mise en scène, la direction des répétitions, les rôles les plus importans. Chaque grande maison a théâtre à la ville, théâtre à la campagne, avec des salles qui peuvent contenir plusieurs centaines de spectateurs, et, presque toujours, un ou plusieurs auteurs attitrés. dont les compositions alternent avec le répertoire, ministres des plaisirs littéraires, plus ou moins domestiqués, qui fabriquent à volonté prologues, épitres dédicatoires, comédies, opéras, tragédies, parades.

Voici venir la Révolution : elle émancipe les comédiens, leur accorde ce qu’on appelait la civilisation, la jouissance de tous les droits du citoyen, les déclare accessibles aux emplois civils et militaires ; ils se hâtent de les envahir avec l’enivrement de prisonniers délivrés qui marcheraient en tous sens pour se prouver à eux-mêmes leur liberté. Les voilà affranchis aussi du despotisme des gentilshommes de la Chambre, mais, provisoirement, la rançon coûtera cher. Ne tombent-ils pas sous le joug de la municipalité, plus dur assurément que l’autre ; sous la domination du parterre, plus capricieux, plus tumultueux que jamais, du parterre qui s’est fait peuple, et qui, affranchi de la tutelle monarchique, apporte au théâtre l’écho des passions de la rue, des clubs et des sections ? Plus de privilèges ! La noblesse a eu sa nuit du 4 août, la Comédie n’aura pas la sienne : au contraire, elle se défend jalousement, hargneusement ; elle invoque les conventions stipulées avec les anciens poètes du Théâtre Français. — « Vous avez acquis, ripostaient les auteurs, le droit de jouer les pièces ; mais, du droit de les jouer seuls, vos actes ne disent pas un mot. Le privilège n’étant plus, l’exclusif tombe en même temps, et tout le monde rentre dans ses droits. » La loi de 1791 décrète la liberté industrielle, abolit la censure (pas pour longtemps), reconnaît la propriété littéraire. Cette loi troublait les directeurs de théâtre de province dans leur usurpation séculaire ; ils protestèrent violemment, et Gudin de la Brenellerie les compare à cet Arabe qui se plaignit au cadi, parce que les pèlerins se réunissaient en caravane, ce qui empêchait les hordes du désert de les détrousser. La loi du 24 juillet 1793 consacra enfin les droits des auteurs.

J’ai parlé ici même de Talma et du salon politique de sa première femme ; je rappellerai seulement que ce salon libre penseur, républicain, ouvert aux députés girondins, aux écrivains, aux acteurs de talent, eut sa période brillante de 1791 jusqu’au milieu de 1793 ; que Julie Talma, ancienne danseuse double à l’Opéra, plus connue sous l’ancien régime comme hétaïre à la mode, formée par le vicomte de Ségur, avait, avant la Révolution, une maison agréable, où s’empressaient gens du monde et lettrés ; que, jusqu’à la fin, elle ne cessa de recevoir ses amis. Dans son enthousiasme, Benjamin Constant ose la comparer, pour la causerie et les lettres, à Mme de Sévigné. Après elle, ou en même temps, Louise Contat, Dazincourt, Montansier, Duchesnois, Mars, Firmin, continuent, non sans éclat, la tradition mondaine qui n’a pas cessé de compter des représentans, pour l’esprit importé ou exporté, pour les bonnes manières ; ils ont singulièrement rehaussé la gloire des comédiens. Ne pouvant les nommer tous, je choisirai quelques noms afin de grouper autour d’eux les traits, mots, anecdotes qui peignent une situation toujours grandissante, peut-être jusqu’à l’exagération, puisque, aujourd’hui, nombre de jeunes filles de bonne famille veulent entrer au théâtre, poussées par la chimère d’une irrésistible vocation, ignorant les difficultés et les dangers qui menacent les débutantes.

Louise Contat, Mars, sont deux enchanteresses, qui recherchent tous les genres de succès, succès d’amour, succès de salons, succès de théâtre, grandes dames de ton et de manières, impérieuses, jalouses, capricieuses, insinuantes, incapables d’abdiquer, fortes de volonté et de diplomatie, complexes et protéennes, aussi habiles à réparer une bévue qu’à composer un rôle, à ciseler une épigramme qu’à organiser un souper. Charles Brifaut, dans ses charmans Mémoires, raconte sa visite à Charles X, accompagné de Guiraud, après leur réception à l’Académie française. « On traita divers sujets, sérieux et badins. Enfin, il fut question du théâtre, lieu commun inévitable en présence de deux tragiques. Le Roi, qui avait eu du goût pour Mlle Contat, ne manqua pas cette occasion de faire l’éloge de l’admirable actrice ; et puis vint naturellement la critique des acteurs nouveaux. « Quel mauvais ton ! Quel défaut d’élégance ! Quelle ignorance de tous les usages ! Ah ! la politesse et la grâce sont perdues depuis la retraite de Mlle Contat. — Sire, sire, m’écriai-je, Votre Majesté oublie Mlle Mars. — Oui, oui, vous avez raison ; celle-là, encore, elle est la conservatrice des bonnes traditions ; mais, après elle, rien. — Aussi est-ce son désespoir, sire. Elle a surtout un interlocuteur obligé, M. Damas, qui l’embarrasse cruellement par la brutalité de son jeu. Elle m’en parlait l’autre jour, presque en pleurant ; et moi, je lui répondais : « Tâchez de vous passer de lui. Il y a là un jeune acteur, doué d’esprit et d’intelligence, formez-le, faites entrer votre âme dans cette enveloppe-là, et vous verrez. — Oh ! bon, réplique-t-elle ; croyez-vous qu’il m’écoute ? Hier, j’ai voulu lui donner un conseil. Savez-vous sa réplique ? « Mademoiselle, je n’ai pas besoin de leçons ; ici nous sommes tous égaux. » — Hélas ! ai-je dit à la pauvre actrice, il ne faut pas songer à ce drôle : s’il croit à l’égalité, il fera un mauvais marquis. — Et le Roi, que fit-il ? — Le Roi se prit à rire. »

Un auteur sans actrices, des acteurs sans auteurs, cela ne se comprend guère, bien que les comédiens aient souvent regretté de ne pouvoir se passer de leurs modestes collaborateurs. Et donc, la force des choses, l’occasion, l’herbe tendre, les réunissent ; on se querelle, on se déteste, on s’aime sans ou avec épithète, d’amour ou d’amitié ; on soupe, on répète, on triomphe, on est battu ensemble. L’amour-propre inextinguible de la gent comique fomente des discordes ; plus d’un auteur se montre grincheux envers elle, ou trop aimable pour ses premiers rôles féminins. Mlle Mars était parfaite de courage, de talent, de probité artistique, après la première représentation ; mais avant, que d’observations, de coups d’épingles au pauvre auteur, que de conseils plus ou moins hasardeux, de prétentions draconiennes ! Alexandre Dumas raconte le trait suivant ; je résume son récit, un peu arrangé peut-être. On répétait Hernani ; au milieu de la répétition, Mars avait taquiné Victor Hugo à propos du fameux vers

Vous êtes, mon lion, superbe et généreux…


parce qu’il lui semblait drôle d’appeler Firmin mon lion. Le lendemain, même jeu, et ainsi de suite, chaque fois qu’une tirade lui déplaisait. Un jour, la patience échappa au poète. « La répétition finie, il monta sur le théâtre, et, s’approchant de Mlle Mars : « Madame, dit-il, je voudrais bien avoir l’honneur de vous dire deux mots. — À moi ? répondit Mlle Mars, étonnée de la solennité du début. — À vous. — Et où cela ? — Où vous voudrez. — Venez alors. » Mars conduit Hugo dans ce qu’on appelait alors le petit foyer. Louise Despréaux, qui s’y trouvait, sortit discrètement, mais colla, sans doute, son oreille à la porte. « Eh bien ! interrogea doña Sol, que vouliez-vous me dire ? — Je voulais vous dire, madame, que je viens de prendre une résolution. — Quelle résolution, monsieur ? — Celle de vous redemander votre rôle. — Mon rôle ! lequel ? — Celui que vous m’aviez fait l’honneur de réclamer dans mon drame. » Stupéfaction, colère de Mars. « Ah ! par exemple, voilà la première fois qu’un auteur me redemande son rôle ! — Eh bien ! madame, je crois qu’il est bon que l’exemple soit donné et je le donne. — Mais enfin, pourquoi me le reprenez-vous ? — Parce que je crois m’apercevoir d’une chose, madame, c’est que, quand vous me faites l’honneur de m’adresser la parole, vous paraissez ignorer complètement à qui vous parlez. — Comment cela, monsieur ? — Oui, vous êtes une femme d’un grand talent, je sais cela… Mais il y a une chose dont, je le répète, vous semblez ne pas vous douter, et que, dans ce cas, je dois vous apprendre : c’est que, moi aussi, madame, je suis un homme d’un grand talent : tenez-vous-le donc pour dit, je vous prie, et traitez-moi en conséquence. — Vous croyez donc que je le jouerai mal, votre rôle ? — Je sais que vous le jouerez admirablement bien, madame ; mais je sais aussi que, depuis le commencement des répétitions, vous êtes fort impolie envers moi ; ce qui est indigne à la fois, et de Mlle Mars, et de M. Victor Hugo. — Oh ! murmura Mlle Mars en mordant ses lèvres pâles, vous mériteriez bien que je vous le rendisse, votre rôle ! » Hugo tendit la main : « Je suis prêt à le recevoir, madame. — Et si je ne le joue pas, qui le jouera ? — Oh ! mon Dieu, madame ! la première personne venue… Tenez, par exemple, Mlle Despréaux. Elle n’aura pas votre talent, sans doute ; mais elle est jeune et jolie ; sur trois conditions que le rôle exige, elle en réunit deux ; puis, en outre, elle aura pour moi ce que je vous reproche, à vous, de ne pas avoir, c’est-à-dire la considération que je mérite. » Et Hugo restait, le bras tendu et la main ouverte… « De sorte que vous me redemandez positivement, officiellement, votre rôle ? — Officiellement, positivement, je vous redemande mon rôle. — Eh bien ! moi, je le garde, votre rôle. Je le jouerai, et comme personne ne le jouerait à Paris, je vous en réponds ! — Soit, gardez le rôle ; mais n’oubliez pas ce que je vous ai dit à l’endroit des égards que se doivent entre eux des gens de notre mérite. » Et Hugo salua Mlle Mars, la laissant tout ébouriffée de cette haute dignité à laquelle ne l’avaient point habituée les auteurs de l’Empire, prosternés devant son talent, et surtout arrêtés par cette certitude que leurs pièces ne feraient pas un sou sans elle. A partir de ce jour, Mlle Mars fut froide, mais polie, envers Hugo, et, comme elle l’avait promis, le soir de la première représentation, elle joua admirablement le rôle.

Mme Victor Hugo ajoute un épilogue. Le jour de la première, avant le cinquième acte, Victor Hugo va trouver dans sa loge Mlle Mars, qui, d’abord, fait semblant de ne pas le voir, continue de quereller son habilleuse, s’étonne aigrement qu’on ne l’ait pas applaudie à son entrée. Elle joue le cinquième acte : pluie de bouquets, acclamations. Hugo retourne auprès de la grande actrice, sa loge était encombrée, elle était radieuse, proclamait son rôle superbe. « Eh bien ! dit-elle à l’auteur, vous n’embrassez pas votre dona Sol ! » Et elle lui tendit sa joue. Les choses se passèrent moins tendrement aux représentations suivantes, où les classiques avaient monté une violente cabale.

Elle s’était fait une voix pour le théâtre, ainsi que le conseillait Clairon à Hérault de Séchelles, une voix montée comme un instrument, voix tendre, argentine, musicale, fraîche comme une matinée printanière ; chez elle, sa voix semblait rude, le regard presque dur, les mouvemens brusques et heurtés. C’est du moins Alexandre Dumas qui l’affirme, mais on sait que les jugemens et les souvenirs du romancier ont grand besoin d’être contrôlés. Une dame qui n’avait jamais vu Mars dans un salon, l’entendant parler chez Mme de Bawr, que ses yeux malades forçaient à tenir ses volets fermés, s’écria spontanément : « Ah ! c’est Mlle Mars ! Que je suis charmée de me rencontrer avec elle ! »

Elle souriait à ravir, elle ne savait pas rire, encore moins chanter : c’est pourquoi elle ne jouait jamais à Paris certaines pièces, la Fausse Agnès, les Trois Sultanes, qu’elle gardait pour ses représentations en province.

Quant à son esprit, elle montre assez rarement cette faculté de saillie qui voit vite, brille et frappe, ne cherche pas à s’emparer de la conversation, mais émet avec un naturel parfait des idées fines, originales ; elle a plutôt le mot de situation que le mot brillant, aime tous les arts avec passion, parle du sien à merveille. « Comme nous jouerions mieux la comédie, disait-elle, si nous tenions moins à être applaudis ! » De même que Talma excelle dans les parades, elle possède, pour contrefaire les gens, un talent qui aurait fait rire un mourant. Ajoutez-y une force de caractère peu commune ; et ce n’est pas pour cette qualité qu’on l’avait surnommée : le diamant de la Comédie-Française. « N’ai-je pas un bon caractère ? demande-t-elle au critique Hoffmann. — Mademoiselle, répond-il, vous êtes la plus aimable créature que j’aie vue, entre la toile et la rampe. » Mais un caractère ferme n’est pas toujours un bon caractère. Elle eut beaucoup d’amitié pour l’amour, et joua toujours franc jeu dans les affaires de sentiment, jusqu’à enchaîner sa liberté avec son cœur.

Comme Louise Contat, elle tournait joliment un billet, et voici deux lignes inédites qu’elle adressait à Mme Mira Singer : « Je suis traquée partout à Vichy, même dans ma baignoire, ni plus ni moins que si j’étais Rachel ou Napoléon. » Mme Mira offrit la lettre à Rachel qui fut ravie du rapprochement. Comme tant d’autres femmes. Mars ne put se résigner à vieillir : elle eût inventé la beauté sociale, si elle n’avait existé avant elle. Se cramponnant à une jeunesse factice, elle voulut rester jusqu’au bout sur la brèche amoureuse, mondaine et théâtrale ; et puis, elle pensait sans doute que l’amour entretient, crée même la beauté. N’était-elle pas devenue jolie vers trente ans seulement ? Ne l’avait-on pas comparée, dans sa prime jeunesse, à un pruneau sans chair ? Scribe écrit tout exprès pour elle la Grand’Mère, destinant à l’actrice sexagénaire un rôle exquis de bonne-maman à peine automnale, et toujours infiniment séduisante ; plein de confiance, il vient la trouver et lit sa pièce : « C’est très bien, dit-elle, le rôle de Lucile me convient parfaitement ; mais qui jouera celui de la grand’mère ? « Scribe s’enfuit, et courut porter son manuscrit à Léontine Fay qui, malgré ses vingt-neuf ans, l’accepta avec joie et eut un grand succès. Pour s’excuser de revendiquer, même à soixante ans, les rôles d’ingénues et de Célimènes, Mars disait : « Je ne joue bien que lorsque je joue jeune. »

Beaucoup d’auteurs, d’artistes, avec ou sans leurs femmes, des cantatrices, des étrangères curieuses, quelques comédiens comme Talma, Armand, Firmin, Laferrière, Mme Doze, Mme Despréaux, un certain nombre de mondains, formaient le salon de Mars. Ceux qui ont fréquenté chez elle, Coulmann entre autres, affirment que pas une duchesse du faubourg Saint-Germain ne lui en aurait remontré pour le bon goût et la distinction. « Je vois encore Mme Mars, dit-il, dans cet hôtel qu’elle s’était fait bâtir, rue de la Tour-des-Dames, vêtue avec une délicieuse simplicité, portant un bouquet à la main, saluant ses hôtes avec les nuances de la plus exquise politesse, de cette voix sonore à travers laquelle se dessinaient ses moindres intentions, comme les perles dans une eau limpide. » Pendant une tournée à Strasbourg, elle accepta de déjeuner chez Coulmann, à Brumath ; il avait convoqué quelques amis, Morin, le comte Théodore de Walsh ; elle les charma en leur disant, spontanément, la Pauvre fille de Soumet. Elle promit de revenir le dimanche suivant, et l’amphitryon avait, cette fois, convié le monde officiel, avec la haute société de Strasbourg : un message leur apprit qu’une indisposition empêchait Mars de venir. On juge de la déception. Un des invités dit à Coulmann que Mlle Mars avait reçu une visite imprévue de Paris, un galant chevalier qui avait fait tout exprès le voyage de Strasbourg. Coulmann s’étant hasardé à insinuer cette médisance, Mars répondit du ton le plus dégagé : « La bonne histoire ! Si M. de… était venu, je vous l’aurais amené. » Quelque temps après, Coulmann rencontra au Théâtre-Français M. de… qui lui dit gaiement : « J’ai bien failli vous aller voir dernièrement à Brumath. »

Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, les habitués des soupers de Mars étaient : Arnault, Véron, Romieu, Vatout, Deuniée, Coupigny, Etienne Béquet, Mornay ; très peu de femmes, sauf Mmes de Bawr, Amigo, Mira, Julienne, l’actrice Fusil qui a laissé des Mémoires assez curieux. Les soupers avaient lieu les soirs où elle jouait ; les initiés se rencontraient d’abord dans sa loge, après le spectacle, et de là se rendaient à son hôtel. Trente mille francs de traitement, sa part de sociétaire, les tournées en province, plusieurs héritages, des présens anonymes, certaines pratiques d’économie, permettaient à Mars de recevoir avec élégance. Elle aimait le jeu, mais il ne lui plaisait nullement de perdre ; elle proposait elle-même, après le souper, une bouillotte à un sou la fiche, et l’enjeu ne devait pas dépasser trente sous : tranchons le mot, plusieurs contemporains lui reprochent une avarice relative.

Un bal travesti, organisé par elle, sur la demande de quelques intimes, mit en rumeur tout Paris ; le principal numéro devait être la parodie de l’Olympe. On peut croire que couplets, surprises, esprit, costumes de haut goût, ne manquèrent point à l’appel. Plantade et Isabey, tous deux en Gilles, soulevèrent des rires inextinguibles dans une parade de leur invention. Vatry, agent de change, était en Minerve ; Cournau en costume d’écaillère ; La Valette en Mercure ; Carmouche en Alsacienne ; Armand Bertin en Ecossais ; Becquet en abbé coquet ; Firmin en berger-trumeau ; Etienne en domino composé d’affiches de spectacle ; Bidault en Hercule ; Vatout en diable ; Montessuy en Vénus ; Amable de Girardin en Mars. Carle et Horace Vernet, le baron de Rothschild, Jouy, Casimir Delavigne, le baron Gérard, Lepeintre, le duc de Maillé, le duc de Mouchy, etc., faisaient assaut de verve et de plaisanteries. Romieu, en Hébé, la tête ceinte de raisins de Corinthe, avec une fontaine de marchand de coco sur le dos, conquit cette nuit-là un sobriquet ; les danseurs lui demandaient à boire : Coco, Romieu ! On ne l’appela plus que Coco Romieu, et j’imagine que, devenu préfet, et très bon préfet, il fut moins flatté du surnom, joint à la réputation si méritée de joyeux mystificateur. Un grand sot de marquis pailleté se présentait à la maîtresse de maison en contant que Merle, souffrant, l’avait envoyé à sa place pour rendre compte de la fête : « Je me suis donc décidé à venir ici m’ennuyer par procuration dans un bal. — Comment ! vous ennuyer ! — Oh ! m’ennuyer, parce que j’ai mal à la tête… le mal des gens d’esprit. — Vous êtes donc malade aussi par procuration ? » reprit Mars en lui tournant le dos.

Coulmann la vit pendant sa dernière maladie : « Elle était couchée dans son lit, comme une statue grecque sur une tombe. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine ; son pâle visage avait une expression noble et douce ; un bonnet simple, mais élégant, couvrait sa tête, et elle vous souhaitait la bienvenue d’un éclair de ses beaux yeux. Son médecin venait de la quitter. Quand il lui eut tâté le pouls, elle ne put qu’avec effort lui faire entendre sa voix d’un timbre si ravissant. Alors elle lui toucha du bout des doigts le creux de sa main pour lui exprimer sa reconnaissance et lui faire ses adieux. On peut dire qu’elle embellissait la mort, et elle avait soixante-neuf ans. » Mars laissa en mourant ses 40 000 livres de rente à Mornay qui n’avait aucune fortune. Il décrocha un portrait de son amie et l’emporta en disant : « Voilà la seule chose à laquelle j’aie droit ici. »

Soit qu’ils se proposent d’ajouter un nouveau fleuron à leur couronne, et d’achever la déroute d’antiques et vivaces préjugés, soit qu’ils n’aient d’autre souci que celui de leur honneur et de leur dignité personnelle, les comédiens, de tout temps, ont montré un assez vif empressement à se mesurer avec les gens du monde. On parla beaucoup des duels de Gavaudan et de Clauzel, en 1815, avec deux officiers des mousquetaires rouges ; un autre mousquetaire refusa de se battre avec Talma : il y avait eu du bruit, une manifestation aux obsèques de Raucourt, le clergé refusant ses prières. Elleviou avait la tête près du bonnet et se montrait aussi friand de la lame que les raffinés du temps de Louis XIII. Un haut fonctionnaire de l’Empire, M. Bizet, donnait assez souvent des bals en l’honneur de ses amis artistes, mais il n’invitait qu’avec l’autorisation de ceux-ci des personnes étrangères. Un soir, cependant, pour célébrer une grande victoire, M. Bizet avait invité quelques officiers et fonctionnaires à un bal travesti. Après le souper, ceux-ci s’émancipèrent à tel point, que Mmes Gavaudan et Saint-Aubin quittèrent le quadrille, suivies aussitôt par d’autres actrices. Un officier ayant lâché le mot : bégueules, Elleviou riposta du tac au tac : « Une femme a toujours le droit d’être bégueule quand elle a affaire à des goujats. » La rencontre eut lieu séance tenante sous des réverbères, chaque adversaire fut touché trois fois, et Elleviou dut la vie à un écu de cinq francs qui se trouvait dans le gousset de son pantalon. La même chance advint à Damoreau dans une affaire avec Manuel ; chacun fut blessé cinq fois, et Damoreau eût été tué sans une pièce de cinq francs qu’il avait dans son gousset de montre.

Un autre homme du monde, M. Grangier de la Marinière, qui recevait les comédiens du Vaudeville, donna un bal travesti. Malgré la décision prise de n’inviter que des artistes, une douzaine d’étrangers, déguisés en Turcs, réussirent à se faufiler, et, après le souper, se signalèrent par l’excentricité de leurs danses. Mécontentes et choquées, Mmes Taigny, Thénard, Anaïs, Fargueil, Suzanne Brohan, Louise Mayer, Doche, etc., se retirèrent des quadrilles ; Lafont et ses amis se chargèrent de congédier les Turcs avinés, et rendez-vous fut pris dans l’atelier de Cicéri fils. Le lendemain, Emile Taigny, Rudelle, Varlet et Lafont se présentaient à l’heure convenue, mais la nuit avait porté conseil, et les coupables firent des excuses.

Elleviou, qui présente maint trait de ressemblance avec Jélyotte, n’en était pas à sa première affaire quand il se battit sous la Restauration ; il avait plus d’une sorte de courage. Arrivant à Lille où de grandes fêtes avaient lieu en l’honneur du mariage de Napoléon et Marie-Louise, Elleviou voit sur l’affiche : Richard Cœur de Lion suivi d’Adolphe et Clara ; il écrit à l’administration qu’il jouera les deux pièces, en commençant par Adolphe et Clara, ne pouvant plus chanter après son rôle si fatigant dans Richard. Mécontentement du chambellan de service » M. de Brigode, qui lui dit sèchement que c’est par ordre, et qu’il doit s’exécuter. Elleviou répond froidement : « Monsieur le chambellan, ma voix ne reçoit pas d’ordres, » et il s’en va. Voilà le chambellan sur les épines. Cependant le spectacle commence. Elleviou est acclamé dans Richard ; en rentrant dans sa loge, il fait appeler M. de Brigode, et lui dit avec beaucoup de dignité : « Monsieur le chambellan, je consens à jouer Adolphe et Clara. » Quand Napoléon apprit l’incident, il rit beaucoup et remarqua : « Ce pauvre Brigode a dû passer une bien mauvaise soirée. » Une autre fois, c’est M. de Rémusat qui veut forcer Elleviou à chanter, malgré un gros rhume, puisque c’est le bon plaisir de l’Empereur. « Sa Majesté sans doute ignore que je suis malade, explique le chanteur, car je ne sache pas de bon plaisir qui puisse me donner de la voix quand je n’en ai pas, et je préfère le moindre lait de poule. — Il faut jouer quand même. — Votre Excellence oublie que j’ai dit qu’il m’était impossible de jouer. » Elleviou ne joua pas, Rémusat conta l’historiette à l’Empereur qui dit avec condescendance : « C’est un homme de talent. » En effet Elleviou était à sa manière une sorte de surhomme musical. On prêta ce mot à la maréchale Lefebvre qui l’avait trouvé superbe dans Joseph de Méhul : « Si Joseph était aussi beau que cela, Mme Putiphar a été une grue bien maladroite. »

La vanité d’Elleviou dépassait encore son talent. Le vicomte de Ségur, choqué de ses grands airs, lui dit en 1790 : « Monsieur, vous oubliez que, depuis la Révolution, nous sommes tous égaux ! » Martin et Elleviou régentaient l’Opéra-Comique, narguant public et directeurs. 84 000 francs de traitement ne lui suffisant pas, Elleviou en réclama 120 000 ; l’administration aurait cédé, si Napoléon n’avait mis son veto. Il se retira, épousa la fille du receveur général de Lyon, se consacra à l’agriculture, fut décoré comme maire de sa commune et propriétaire. L’opinion publique n’aurait pas admis la décoration d’un chanteur comme chanteur. Longtemps après, un officier, Varin, décoré, tenta avec succès l’emploi des basses-tailles à Metz : il ne portait jamais sa croix, pour ne choquer personne et ne pas se faire d’ennemis.

Si j’en crois les contemporains de Mlle Montansier (1730-1820), elle eut beaucoup de passades ; mais à ses yeux, l’amour fut plutôt le moyen que le but, le plaisir que le bonheur. Femme d’affaires, femme pratique, la belle Béarnaise ne perd jamais de vue les solides réalités, et, tout en menant avant 89 la vie de fêtes et de haute galanterie, elle conduit assez adroitement sa barque pour obtenir à certain moment le privilège des théâtres de Caen, Rouen, Orléans, Nantes, le Havre, Versailles. Elle sut amuser la Reine à laquelle elle contait drôlement les pétoffes comiques et mondains. Marie-Antoinette alla parfois, incognito, avec la princesse de Lamballe, entendre une opérette ou une comédie légère, au théâtre de la ville de Versailles. Un soir, la soupe aux choux, que mangeaient les acteurs en scène dans les Moissonneurs, embaumait si agréablement la baignoire d’avant-scène, que la Reine fit demander une assiette de ce potage. Montansier, en bon diplomate, comprit quel parti on pouvait tirer de ce caprice, et ce fut bientôt une tradition consacrée, à chaque représentation de la pièce, de réserver la part de la Reine. Montansier obtint d’elle son entrée familière à ses petits levers ; elle eut ensuite la direction des théâtres de Saint-Cloud, Marly, Fontainebleau, Compiègne, tint école de bonne comédie, eut pour ainsi dire l’entreprise générale des plaisirs de la Cour, avec le titre de directrice des spectacles à la suite de la Cour. Mais la Révolution arrêta cette fortune. Montansier abandonna Versailles, suivit la Cour à Paris, nagea entre deux eaux, courut plus d’un danger, et réussit en somme à sauver sa vie, grâce à Barras, qui l’appelait toujours son amante adorée.

Elle avait loué le théâtre Beaujolais, bientôt appelé le théâtre Montansier : on y jouait l’opéra-comique, le vaudeville, la tragédie ; on abordait le ballet ; ses acteurs y commettaient parfois des imprudences, et Barras eut quelque peine à tirer d’affaire Micaelef, qui s’avisa d’accentuer ces mots : « Oh ! c’est un coq imparfait (c’est un coquin parfait) » dans une bouffonnerie de Désaugiers : Le Fat éconduit, où Caumont, jouant le Fat, avait copié le costume préféré de Robespierre. Aussitôt arrivée à Paris, Montansier eut un salon où fréquentaient Fabre d’Eglantine, Beaumarchais, Barras, Tallien, Chénier, Rochefette-Dufresne, du Boullay, Talma, Vergniaud, force Girondins ; côté femmes : les deux Sainval, Contat, Dugazon, Julienne, Vanhove, Mars, alors âgée de treize ans à peine. La maîtresse de maison mettait la prudence à l’ordre du jour, et n’était pas toujours obéie. Quand Camille Desmoulins se présentait, elle déclarait : « Voilà Camille ; le premier qui lui donnera une réplique politique, sera à l’amende d’une discrétion pour les dames. » Les dames goûtaient fort la discrétion, qui ne tardait pas à apparaître sous la forme de glaces. C’est dans ce salon que Bonaparte se lia avec Talma ; y être admis valait un brevet d’esprit ou de talent. Montansier disait : « Je reçois Seveste, quoique danseur ; il a beaucoup d’esprit. — Et Mlle Rose, la danseuse, pourquoi la recevez-vous, demanda malicieusement Julienne ? — Ah ! ma chère amie, elle est si jolie ! C’est une fleur de prince que Barbaroux cherche à démocratiser. Cela m’amuse. » En effet le Comte d’Artois avait eu un caprice assez vif pour Rose.

Maint acteur quitte alors Montansier pour se lancer dans la mêlée politique ; tels : Grammont qui commanda la troupe, le jour de la mort de Marie-Antoinette ; Robert, chef de ballet, qui devint général de brigade ; Dufraisse, qui parvint aussi au grade de général de brigade ; étant encore au théâtre, il arborait à sa boutonnière une petite guillotine en argent. Micaelef, indigné, allait le jeter par une trappe dans le troisième dessous, quand Montansier l’arrêta en s’écriant : « Ah ! Micaelef, tu veux donc me perdre, moi qui ai toujours été si bonne pour toi ! »

La République une fois proclamée, le théâtre prend le nom de Théâtre de la Montagne, le salon est remplacé par le foyer, Girondins et Montagnards y affluent, et les rivalités politiques se compliquent de rivalités amoureuses. Saint-Just dispute vainement à Vergniaud la danseuse Rivière, Louvet et Robespierre luttent pour conquérir Sainval la cadette, et les princesses de la rampe durent plus d’une fois hésiter entre les inspirations du cœur et les conseils de la prévoyance. Victor Couailhac affirme que Robespierre adressa cet avertissement à Montansier : « Citoyenne, on prétend que l’esprit français s’est réfugié dans ton théâtre ; crois-moi, ne le fais pas servir à me railler. Et puis, si je respecte tes plaisirs, respecte les miens, car j’en ai bien peu au milieu de mes graves préoccupations. » Elle se le tint pour dit. Si l’anecdote est vraie, il s’agit sans doute ici de Robespierre jeune.

Il fallait faire du zèle ; la patrie en danger avait besoin du dévouement de tous ses enfans. Notre héroïne ferme son théâtre, organise à ses frais une compagnie pour marcher à la frontière menacée ; son amant Neuville la commande ; acteurs, figurans, machinistes, en composent le fonds, accru par des artistes d’autres théâtres, Elleviou, Clauzel, Lartigues, Gavaudan, Gallet, Seveste ; quelques actrices s’improvisent cantinières, toutes pimpantes et troublantes avec leurs costumes aux trois couleurs. La compagnie Montansier assista le 16 novembre 1792 à la bataille de Jemmapes, fut mise à l’ordre du jour de l’armée, et donna une représentation sur le champ de bataille. Dumouriez marchait sur les traces du maréchal de Saxe. Tel est en résumé, le récit de V. Couailhac ; mais, dans l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, M. Boghaert-Vaché traite de légende cette représentation, et fournit des preuves à l’appui de son dire.

Montansier offrit aussi, et le ministère accepta sa proposition de conduire à Bruxelles une troupe dite de la Propagande. La voilà protégée par le gouvernement, acclamée par la foule ; elle rouvre son théâtre avec succès, et trouvant sa salle du Palais-Royal trop petite, fait construire à grands frais, rue de Richelieu, un autre théâtre qui prend le nom de National. Mais les autres directeurs la jalousent ; les monomanes de la persécution, Chaumette, Hébert, la dénoncent ; arrêtée, incarcérée à la Petite Force, du fond de sa prison elle persévérerait continuer les représentations, et, délivrée après le 9 Thermidor, réclame 7 millions d’indemnité pour avoir été dépossédée du Théâtre National, affecté à l’Opéra par un arrêté du Comité de Salut Public de 1794. Mal inspirée cette fois, elle refusa 1 600 000 francs, et il fallut bien se contenter de 1 300 000 francs, qui lui furent alloués en 1812 par un décret daté de Moscou. Inlassable, indomptable, elle forme une nouvelle troupe en 1807, et elle avait plus de soixante-dix ans. Toutefois, le décret de 1812 lui permit de satisfaire ses goûts de luxe, d’avoir aux Ternes une maison agréable, largement ouverte aux artistes de talent : elle y mourut le 13 juillet 1820. Montansier avait connu (qui n’avait-elle pas connu ? ) Dazincourt, un grand observateur des traditions, lequel avait conservé celle des petits soupers. « Tous les soirs il rassemblait quelques amis, auteurs et acteurs, qu’il emmenait pour les faire asseoir à sa table très bien servie. Là on causait sur la représentation qui venait d’avoir lieu, et sur l’art théâtral en général. Ces convives étaient des feuilletons vivans, ou plutôt des juges prononçant leur arrêt à huis clos. Les soupers prirent une certaine extension à l’époque où Dazincourt gagna un terne à la loterie : il put dès lors vivre grandement. La loterie lui improvisa une fortune, comme de nos jours la Bourse crée la richesse à des spéculateurs heureux. »

Dans un inventaire, même bien incomplet, du chariot de Thespis faisant partie du mobilier mondain, on ne saurait oublier Virginie Déjazet (1798-1875), celle que M. Jules Claretie appelle joliment : une statuette de Saxe animée par l’esprit de Voltaire, la dernière comédienne du XVIIIe siècle, Déjazet, si protéenne, si universelle, reine du travesti, chanteuse, diseuse, entrant tout de suite en amitié avec le public, unique dans l’art de détacher le mot, d’estomper une scène scabreuse, ayant le tact, la gaieté, la fantaisie, la larme, avec cette grâce osée « qui va jusqu’à un : je m’en f… sublime. » Elle prend tous les masques, tour à tour grisette et grande dame, Frétillon et douairière de Brionne, vicomte de Létorières ou Garat, Lauzun ou Richelieu, Cadet-Buteux et Gentil-Bernard, jouant jusqu’à soixante-quinze ans, presque jusqu’au dernier soupir, afin de faire vivre des enfans qui rappellent surtout la seconde partie de cette maxime d’A. Dumas : les enfans, ça console de tout, excepté d’en avoir ; aimant, elle aussi, les pauvres au point de se rendre semblable à eux ; imprévoyante comme la cigale, amoureuse trop longtemps, un peu moins souvent que ses aïeules du XVIIIe siècle, ayant du moins l’excuse de la sincérité et du dévouement dans la passion, et puis écrivant de jolies lettres à ses amis trop intimes. Oui, cette Ninon de l’art dramatique, cette Saqui des planches, comme dit Barbey d’Aurevilly, eut le génie du grivois élégant, de la gaudriole raffinée — qui est à certains refrains obscènes de nos cafés-concerts ce qu’est, au chambertin de derrière les fagots, un vin de Suresnes additionné de vitriol.

Elle restera toujours un peu bohème, et n’appartient au monde que par ses rôles et ses amours. Et toutefois, comme elle a deviné la société élégante ; comme, de l’autre côté de la tombe, Richelieu, Lauzun, ont dû la remercier de les avoir si finement évoqués ! Mais elle appartient à mon sujet surtout par l’esprit ! Elle en avait beaucoup, de plusieurs sortes ; et l’esprit est un grand comédien qui joue dans toutes les pièces, dans le monde et dans le peuple, dans la politique et dans l’art, dans les cafés et dans la rue : qu’il vienne, ou qu’il aille, c’est un aristocrate. Cueillons ensemble quelques fleurs dans le riche jardin de Déjazet :

« La Comédie-Française est une mère qui a beaucoup d’enfans gâtés. — La femme à la mode est celle qui vit de faux besoins. » On parlait devant elle d’une dame dévote qui n’allait jamais à l’église : « C’est qu’elle s’adore chez elle. » — « Vous paraissez toujours gaie. — Parce que j’ai le bon esprit d’être triste chez moi. » — « A votre place, lui dit une camarade, j’aurais déjà fait ma fortune. — C’est que du plaisir vous auriez fait un vice. » — « Elle embellit tout ce qu’elle porte, et pourtant elle n’est pas jolie, remarque un voisin. — Oh ! monsieur, riposte Déjazet qui avait entendu, que n’ai-je la force de vous porter ! » — En recevant un pâté gâté : « Voyez ce que c’est qu’une bonne action lorsqu’elle se fait attendre ! » — « Avec de l’argent, on peut tout faire. — Alors vous feriez tout pour de l’argent ? » — « Qu’il est fâcheux d’appartenir au public, lui disait une dame ! — Je me trouve moins à plaindre quand je vois tant de femmes qui ne s’appartiennent pas. » — « Comment me trouves-tu dans ce rôle, lui demande un acteur pendant un souper ? — Comme ce Champagne, excellent ! — Ah ! tu me flattes ! — Excellent, mais pas naturel. » — « Entre vous et le public, il y a sympathie. — Oui, mais c’est moi qui fais les avances. » — « Presque tous les enfans sont bavards. — Presque tous sont élevés par des femmes. » Sa mère lui reprochant de donner toujours aux pauvres : « Tu me disais que je ne sais pas placer mon argent. » — Elle était dans la coulisse d’un théâtre réputé pour le laisser aller de ses figurantes ; quelqu’un lui prend la taille : « Vous vous trompez, monsieur, je ne suis pas de la maison. » On discutait sur le point d’honneur ; quelqu’un l’interrogea : « Si vous étiez un homme, que diriez-vous ? — Et vous, monsieur, si vous étiez un homme, que feriez-vous ? » — Un parasite qu’elle recevait obtint une place assez lucrative : « Enfin, je vais donc pouvoir le mettre à la porte ! »

L’esprit de Déjazet se parfumait de bonté : ayant rendu beaucoup de services, elle avait rencontré beaucoup d’ingrats, et lu rancœur douloureuse de ces méfaits, jointe à sa verve naturelle, et aux déceptions du métier, lui inspiraient des mots amers qu’elle ne retint pas toujours entre ses lèvres. Ainsi la grosse Léontine, croyant lui être agréable, contait que les titis lavaient surnommée la Déjazet du boulevard du Temple. — « Cela ne m’étonne pas, dit-elle, le Duc d’Orléans avait aussi dans ses écuries une jument qui portait mon nom. » Parlant* de son élève Céline Chaumont, elle l’appelait : mon singe.

Parmi les personnages et gens célèbres qui apprécièrent Déjazet, figurent la duchesse de Berry, Dumas, Béranger, Victorien Sardou dont elle devina le talent, et qu’elle mit en pleine lumière. Elle avait créé le rôle de Léon dans la Petite Sœur, jouée pour la première fois, le 6 juin 1821, devant la Duchesse de Berry, qui complimenta l’actrice, et la trouva charmante, peut-être parce qu’elle lui ressemblait beaucoup. Un soir, le directeur conduisit Madame au foyer du Gymnase où il avait, en bon courtisan, fait placer le buste de l’Altesse. Elle le remercia d’une façon qui le confondit : « Mon cher Poirson, vous avez décoré votre foyer du portrait de Mlle Déjazet ; c’est très galant. »

Alexandre Dumas fils, qui avait écrit pour Virginie le rôle de Marguerite Gautier dans la Dame aux Camélias, fut étonné par elle, mais d’une autre manière. Elle refusa de jouer le rôle ; il essaya de la convaincre, alléguant : « Vous avez bien joué Frétillon. — Eh bien ! oui, répondit-elle ; mais Frétillon se donne, et votre Marguerite Gautier se vend. » Elle tint bon, et se priva d’un succès qui aurait eu pour elle de lointains retentissemens.

En 1844, Déjazet ne connaissait point Béranger, elle qui avait incarné Frétillon, le Tailleur et la Fée, Lisette, mise en musique par Frédéric Bérat. Un jour elle lui écrivit : « Monsieur, je suis heureuse que M. Bérat m’ait choisie pour me faire l’interprète d’une admiration que sa douce mélodie ferait revivre, si jamais elle pouvait s’éteindre. Son cœur d’artiste m’accorde plus d’éloges que je n’en mérite. Le succès est-il douteux quand on chante Béranger ? Plus d’une fois, j’ai dû le mien à ce grand nom. Aussi est-ce après l’hommage que le monde entier lui rend par ma bouche, que j’ose, moi, pauvre rien, lui offrir celui de ma sincère reconnaissance. » Le poète répondit : « Non, mademoiselle, vous ne me devez rien ; c’est, au contraire, moi qui vous suis obligé. Avec des auteurs distingués à qui je dois des actions de grâce, vous avez travaillé à ressusciter quelques-unes de mes filles chéries, et votre rare talent, adoré du public, a réveillé bien des fois le souvenir du nom de leur père, dans un pays où les noms sont bien vite oubliés… Les commentaires sont bien souvent au-dessus du texte ; le mien s’est enrichi de tout l’esprit qu’on vous connaît, et bien des écrivains ont pu me porter envie. Si je n’avais eu le tort si ridicule de venir au monde trente ans avant vous, mademoiselle, il me semble que vous eussiez été ma première fée… » Lisette voulut voir Béranger, l’entendre, lui parler ; il avait dans sa chambre Génin, Antier, et exprima tout de suite à Déjazet son regret d’être empêché par son âge d’aller l’applaudir. « Vraiment, s’écria-t-elle, vous auriez du plaisir à m’entendre ? — Pouvez-vous en douter ? — Eh bien, voulez-vous que je vous chante ici votre Lisette, sans autre accompagnement que les battemens de mon cœur, qui n’a jamais battu si fort qu’à cette heure bénie ?… » Et, jetant au loin son chapeau, s’inclinant aux genoux de Béranger, les mains dans sa main, avec toute son âme elle chanta la chanson :

Enfans, c’est moi qui suis Lisette,
La Lisette du chansonnier…

Les deux amis pleuraient, des larmes brillaient dans les yeux du poète, il sourit pour donner le change à son émotion : « Vous le voyez, ma fille, je suis aussi bête que ces Messieurs. » Il l’embrassa…, et ils ne se revirent plus.

La presse, le monde théâtral et le monde sans épithète, donnèrent un bel exemple de solidarité sympathique en concourant au bénéfice de Déjazet qui, ayant joué soixante-dix ans, se voyait appauvrie par ses bienfaits plutôt que par son luxe personnel : la représentation de 1874 produisit près de 80 000 francs qui payèrent les dettes et devait assurer L’avenir. Hélas ! Lisette mourut l’année suivante.


Il faut nommer ici Marie Dorval, la grande actrice du drame romantique, un Frédérick-Lemaître féminin, enfant de la balle, née sur les planches, qui joue dès l’âge de quatre ans, prodigue, insouciante, excentrique, fougueuse, inquiète, mère et grand’mère passionnée, amante éperdue et peu fidèle, emportée par ses sens et son imagination, manquant de balancier moral, malchanceuse, pétrie d’esprit naturel, de grâce et d’attirance : « Je ne suis pas jolie, disait-elle, je suis pire ; » — d’une fantaisie irrésistible, pleurant de vraies larmes comme fera plus tard Sarah Bernhardt, merveilleuse de pathétique et parfois de trivialité hardie, tantôt sublime et tantôt médiocre, inventant son art, allant au péril de son corps et de son cœur à la recherche de la vérité dramatique, si bien qu’elle courait un jour le risque de s’asphyxier pour apprendre comment on meurt progressivement en scène d’une asphyxie. Chacun de nous est un monde, et chaque tombe recouvre une petite histoire universelle ; aucun être, mieux que le comédien, ne témoigne de cette vérité, puisqu’il donne des sensations multiples, représente des avatars aussi nombreux que ceux du dieu Brahma, atteste l’éternel compromis entre la réalité et l’idéal, et se dédouble sans cesse, gardant sa personnalité, ses défauts, ses vertus et ses manies propres, au milieu d’une fantasmagorie perpétuelle. Beaucoup s’y trompent, attribuent à l’homme la nature de l’artiste, ne distinguent pas entre le masque et le visage, entre le cri du cerveau et le cri des entrailles, refusent d’accorder aux comédiens les sentimens de l’humanité moyenne : erreur assez naturelle après tout, puisque les gens de théâtre n’établissent pas toujours eux-mêmes une cloison étanche. On surprend les spectateurs, même clairvoyans, en leur racontant qu’aux scènes les plus pathétiques, les gens de théâtre sont capables de mêler mille lazzis et mystifications qui ne passent point la rampe ; on éprouve quelque étonnement d’apprendre que ces héros, ces rois, ces bandits de haut vol, si fièrement drapés dans leur dignité, et perchés sur leurs grandes phrases, sont doux, aimables, gais dans l’intimité, oublient leurs triomphes ou leurs catastrophes imaginaires, aussitôt qu’ils ont ôté leur fard.

Marie Dorval, par exemple, était charmante quand elle causait ou écrivait : Th. Gautier nous le dit, et d’autres témoignages attestent la vérité du portrait qu’il nous fait d’elle. « Le propre de l’esprit de Mme Dorval, dit-il, c’est une gaieté franche et de bon aloi, naïve et jeune comme la chanson de l’oiseau qui court les épis, obligeante, et vous mettant tout de suite à l’aise, qui que vous soyez, ce qui est le propre des véritables riches en fait d’esprit, nobles cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de Mme Dorval ne s’alimente jamais de ces lieux communs si tristes que Voisenon appelle de bons amis qui ne manquent jamais au besoin ; elle se pend au contraire, le plus follement du monde, aux branches de la folie ou du paradoxe, secouant l’arbre à le briser, animant tout, raillant tout, imprudente à se dépenser de mille façons, et ne concevant pas que l’on puisse faire des économies. Nullement ambitieuse de l’effet, n’affichant aucune prétention au mot, Mme Dorval l’atteint sûrement ; toutes ses témérités d’esprit sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte au nez comme le bouquet du meilleur vin… On trouve dans son salon (1838) tout le confortable et toute l’élégance du jour, des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la tapisserie et des porcelaines. Nous n’y avons pas vu de voile noir, de poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé, on s’y étend sur de bons sophas, on y cause avec des gens d’esprit, on se permet d’y rire de certaines actrices, et l’on y voit assez rarement des acteurs. »

Gustave Planche, qui s’était pris d’un grand amour pour Dorval, -crut le lui prouver en cassant deux dents à un quidam qui se permettait de médire du talent et des charmes de l’idole ; là-dessus il envoie à celle-ci les deux incisives. Hélas ! elle se contenta de le remercier par ce billet : « J’ai reçu les deux dents de cet impertinent ; merci ! Mais il doit en avoir d’autres, envoyez-m’en encore. J’ai des motifs pour désirer un râtelier complet. » Elle le consolait en lui donnant des cachets de bains, nécessaires paraît-il, car Planche professait un culte très vague pour l’hydrothérapie ; on m’a conté qu’après son premier bain, il se présenta chez l’actrice, espérant sans doute la fléchir par cet acte de soumission, mais elle lui fit remarquer qu’il continuait d’avoir les mains peu propres, et les ongles en deuil. « Ah ! fit-il naïvement, c’est que j’ai lu tout le temps dans mon bain. »

Elle eut deux maris, croyait trouver en eux des protecteurs et c’est elle qui les protégea, souvent même les fit vivre. Le second mari, Merle, homme de beaucoup d’esprit, écrivit des pièces de théâtre, fut critique dramatique à la Quotidienne, puis à l’Union ; époux intermittent, son dévouement conjugal se bornait en général à soigner les succès de sa femme, tout en carillonnant un peu trop ceux de Rachel. Il était d’ailleurs doux, aimable, épicurien renforcé, délicieusement égoïste et, comme l’abbé Delille, se laissait aller au fil de la vie. Aussi bien sa beauté et son intelligence cultivée lui ménagèrent-elles de grands succès. Le jour de son mariage avec Dorval, il dit, après le diner, à Dumas qui avait été un des témoins : « Mon cher ami, reconduisez ma femme, moi je vais finir ma soirée au Théâtre-Français. » Dans une réunion des chefs du parti légitimiste, il lui arriva d’émettre un avis qui déplut au duc de *** : « Eh ! monsieur, dit avec hauteur celui-ci, vous parlez comme un homme de lettres. — Monsieur le duc, repartit Merle avec fierté, savez-vous bien ce que c’est qu’un homme de lettres ? C’est un homme qui, avec ceci (et il montra une plume), peut faire tomber votre tête ! » En sa qualité de légitimiste, il n’épargnait pas les épigrammes au gouvernement de Louis-Philippe, et à propos des caricatures qui donnaient à la figure du Roi l’air d’une poire, il disait ; « On a tort d’accuser les Parisiens d’être légers et versatiles ; ils savent se garder une poire pour la soif’. » Le ménage Merle-Dorval était, comme on pense, un ménage ultra-fantaisiste. Ils commencèrent un voyage en Italie, partirent dans une superbe berline, avec courrier en avant, laquais devant et derrière : un mois après, leurs amis reçurent des appels désespérés ; laquais, voiture, tout était mangé, les malles engagées, eux-mêmes retenus en gage dans une modeste auberge. Moyennant un subside, ils purent se libérer, et regagner Paris en patache.

Dorval reçut beaucoup d’hommages poétiques ; Dumas, Vigny, Michaud, Marceline Desbordes-Valmore, Méry, Beauvoir, Emile Deschamps, Péhant, d’autres encore rimèrent pour elle. Les vers de Vigny méritent qu’on les cite, bien qu’ils n’aient pas été recueillis dans ses œuvres :

A Madame Dorval

A vous les chants d’amour, les récits d’aventures,
Les tableaux aux vives couleurs,
Les livres enchantés, les parfums, les parures,
Les bijoux d’enfant et les fleurs.
A vous tout ce qui rit aux yeux, qui plaît à l’âme
Et fait aimer l’instant présent ;
Vous qui donnez à tous une vie, une flamme,
Un nom tout jeune et séduisant ;
Vous que l’illusion consume, inspire, enivre
De bonheur ou de désespoir,
Reine des passions qui deux fois savez vivre,
Pour vous le jour, pour tous le soir.
Pensive, solitaire ou tragique merveille,
Cœur simple, esprit capricieux,
Riant chaque malin des larmes que la veille
Vous files tomber de nos yeux ;
Des chants inspirateurs respectez l’ambroisie !
Loin du vulgaire âpre et fatal,
Vivez dans l’art divin et dans la poésie,
Comme un phénix dans du cristal.

Dorval eut des amans, des caprices, ce qu’on appelait jadis des passades, des greluchons ; parmi ceux-ci, on peut ranger Alexandre Dumas, parmi ceux-là, Jules Sandeau, Alfred de Vigny, et ce dernier amour est un des plus rares du siècle dernier, un amour type aussi intéressant que celui de Lamartine et d’Elvire, de Musset et de Sand, de Sainte-Beuve et de Mme Victor Hugo, de Balzac et de Mme de Berny. Il commence en 1829, finit en 1835 : en l’honneur de Dorval, Vigny aborde le théâtre, et après elle y renonce ; il écrit Chatterton, Quitte pour la peur, dont le sujet lui fut donné par Mme de Béthune, et il impose Dorval à la Comédie-Française, contre vent et marée, malgré les cabales, malgré le ministre et le Roi lui-même. On sait que Kitty-Bell fut la plus glorieuse création de Dorval ; ce qu’on sait moins, c’est le siège que subit le poète. « Le ministre des Beaux-Arts, rencontrant Vigny au foyer de l’Opéra, l’aborda et lui dit : « Il paraît, monsieur le comte, que vous êtes à la veille d’un grand succès. Je vous félicite de cet heureux événement, et surtout d’avoir Mlle Mars pour principale interprète. — Que Votre Excellence me permette de lui dire qu’elle est mal informée… : ce n’est pas Mlle Mars, c’est Mme Dorval qui créera le rôle de Kitty-Bell, et je puis vous assurer qu’elle y sera magnifique. — Cependant, monsieur le comte, Mlle Mars a des titres et une royauté… — Que Mme Dorval n’a peut-être pas encore conquis, mais qu’elle aura demain, je vous le jure. » Après le ministre, le Roi. Pendant un bal aux Tuileries, Louis-Philippe se fit présenter Vigny, et lui dit : « Permettez-moi de vous adresser mes félicitations pour le grand succès qui se prépare en votre honneur, et aussi pour l’heureux choix que vous avez fait de Mlle Mars comme interprète. C’est une admirable actrice, et nous irons, la Reine et moi, l’applaudir dans cette nouvelle création. — Que Votre Majesté daigne me pardonner, mais ce n’est point à Mlle Mars que j’ai confié le rôle de Kitty-Bell ; j’ai cru devoir en disposer en faveur de Mme Dorval, une grande actrice elle aussi, et qui possède précisément la grâce, la poésie et la passion que j’ai prêtées à mon héroïne… » La volonté de Vigny avait son phare de diamant, son amour pour Dorval, amour idéaliste au début, infiniment trop idéaliste au gré de l’impétueuse actrice. Sans ressembler à cette duchesse italienne qui, lisant un roman français où les amoureux s’avançaient très lentement vers le but, soupira : « Voilà bien des histoires pour une affaire qui chez nous se conclut dans l’espace d’une matinée, » Dorval se plaignait de se sentir trop respectée par cet adorateur si suave, qui ne lui offrit pas une seule fois à dîner en six ans. Brusquant la situation, prenant un air gavroche et attendri, elle dit un soir à brûle-pourpoint : « Quand les parens de monsieur le comte viendront-ils me demander ma main ? » Vigny comprit, et aima naturellement. Et l’on n’est pas fâché d’apprendre qu’il en fut ainsi, que le poète n’habitait pas toujours sa tour d’ivoire. Avec Dorval, il entra dans la vie passionnée, et pour elle il daignait avoir de l’esprit. Qu’on en juge d’après cette esquisse qu’il trace dans son Journal :

« Une actrice vraiment inspirée est charmante à voir à sa toilette avant d’entrer en scène. Elle parle avec une exagération ravissante de tout, elle se monte la tête sur de petites choses, crie, gémit, rit, soupire, se fâche, caresse, en une minute. Elle se dit malade, souffrante, guérie, bien portante, faible, forte, gaie, mélancolique, en colère, et elle n’est rien de tout cela : elle est impatiente comme un petit cheval de course qui attend qu’on lève la barrière, elle piaffe à sa manière, elle se regarde dans la glace, met son rouge, l’ôte ensuite. Elle essaie sa physionomie et l’aiguise, elle essaie sa voix en parlant haut, elle essaie son âme en passant par tous les tons et tous les sentimens. Elle s’étourdit de l’art et de la scène par avance, elle s’enivre… »

Dorval trompa bientôt Vigny, elle le trompa au lendemain de son triomphe dans Chatterton, non par lâcheté, mais par faiblesse, par la fatalité de ce « tempérament ardent qui est l’imagination des corps. » Il pardonna plusieurs fois, enfin il partit, ne revint plus, et sa seule vengeance fut d’écrire, deux ans après, la Colère de Samson, ce noble cri de mélancolie qui semble si impersonnel, cachant au fond la plaie de son âme et l’amertume de sa pensée.

Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre en présence de Dieu,
Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme,
Car la femme est un être impur de corps et d’âme.
L’homme a toujours besoin de caresse et d’amour ;
Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au jour…
Car la bonté de l’homme est forte, et sa douceur
Excuse, en l’absolvant, l’être faible et menteur…

Tout de même, Dorval a inspiré Quitte pour la peur, Chatterton, la Colère de Samson, et cela suffirait pour illustrer sa mémoire.

Au sujet d’Antony, où elle obtint un éclatant succès, Alexandre Dumas raconte une anecdote qui montre une des facettes de cet esprit original. On donnait la pièce au Palais-Royal, pour un bénéfice ; le régisseur, mal préparé, fait tomber la toile sur le coup de poignard d’Antony-Bocage. Voilà le public privé de son dévouement aimé ; cris, tapage, on relève le rideau, Dorval reprend sa position de femme tuée ; mais Antony, rentré dans sa loge, et mécontent, refuse de reparaître, le régisseur le conjure de redescendre, il s’entête tandis que le public fait rage. Dorval, qui veut sauver la situation, se redresse, se love, s’avance jusqu’à la rampe, et dit : « Messieurs, je lui résistais, il m’a assassinée ! » Là-dessus, rires, tonnerre d’applaudissemens et tout le monde s’en va ravi. Le cœur de l’actrice avait, aussi, de l’esprit. Parlant pour une tournée en province, elle avait été priée, par un ami, de visiter la tombe de son père. Mais tout vestige avait disparu, on ne put même pas indiquer la place ; Dorval va chercher une brassée de fleurs, les jette aux quatre coins du cimetière, avec ces mots : « Pour le père de Chaudes-Aigues, de la part de son fils ! »

Et sa réponse à la Malibran ! « Ceux qui ont pu connaître Mme Malibran, savent seuls quelle transfiguration peut produire le souffle divin de Fart sur une nature grêle, desservie par des traits irréguliers. » Malibran entre un soir dans la loge de Dorval, et, après s’être présentée comme une femme du monde, exprime son admiration pour Dorval, son indignation contre la froideur du public de ce soir-là. Mais Dorval a reconnu la Malibran, et, montrant sa photographie à la meilleure place de sa loge, elle dit aux autres visiteurs : « Vous le voyez ! De quel suffrage s’exposerait-on à se priver, en négligeant son jeu sous le prétexte que la pièce est malheureuse, ou que le public est clairsemé ! » C’est encore elle qui remarquait, imitant involontairement Chamfort : « On est si bête quand on est beaucoup ! » Et, après 1830, agacée de tout le tapage qu’on menait autour de La Fayette : « Mon Dieu, qu’on lui donne une perruque tricolore, et qu’on ne m’en parle plus ! »

Auprès de Dorval, plaçons cet autre bohème de génie, Frédérick-Lemaître (1800-1876), le Mirabeau du romantisme au théâtre, le mâle dramatique de Kitty-Bell, le Talma du boulevard, le Talma des Noirs, disait-on après Toussaint-Louverture, outré, mais sublime, et, à tout prendre, un des plus grands comédiens du siècle dernier, malgré l’absence de goût, les défaillances des dernières années, et non pas seulement parce que les types créés par lui sont des flatteries adressées aux passions de la foule. A force de talent il a de l’esprit ; et puis il a connu les écrivains, grands ou moyens, et sa vie, sa parole, sont en quelque sorte parfumées par les camaraderies et les amitiés littéraires. Kean, Robert-Macaire, Richard Darlington, Ruy Blas, le Chiffonnier de Paris, Paillasse, Vautrin, Jacques Ferrand, le Père Gachette, le Vieux Caporal, Tragaldabas, etc., que d’enthousiasmes évoquent ces héros du drame moderne, quels succès, plus ou moins en marge de la morale, parfois du bon sens et de l’équité !

Ses procès, ses brouilles, ses réconciliations avec Harel et autres directeurs, fourniraient à eux seuls la matière d’un nouveau Roman Comique. Il était fort susceptible, prêt à rompre en visière aux princes et aux auteurs, si on ne lui rendait pas assez, ou si on lui rendait trop justice. Ainsi, Jouy, l’auteur de Sylla, qu’on reprenait à l’Odéon, le complimente pendant une répétition : « Vous êtes dans ce rôle plus beau que Talma. » Frederick appelle Harel : « Mon ami, M. de Jouy vient de prononcer une parole qui m’a profondément blessé. Levez la répétition, je ne joue plus Sylla ! » Il donne le Chiffonnier à Londres, et son succès est si grand, que la reine Victoria lui adresse des complimens chaleureux ; mais elle termine par ces mots : « Mon Dieu, dans votre Paris que de misérables ! — Majesté, répond l’acteur, ce sont nos Irlandais ! »

Le marquis de Custine qui montrait de l’esprit dans ses livres, et n’avait aucun talent dans ses pièces, s’avisa de faire jouer une Béatrix Cenci qui avait langui trop longtemps, à son gré, dans les cartons de la Comédie-Française. Cependant il avait bien fait les choses, payé de somptueux décors de Cicéri ; en fin de compte, la mise en scène terminée, les rôles appris, le ministère défendit la pièce. Custine la porta à la Porte-Saint-Martin, où le directeur Harel, toujours aux expédiens, la reçut avec transport ; Béatrix entra aussitôt en répétition, Dorval acceptait le principal rôle. Le marquis, joyeux d’un si aimable accueil, va remercier Harel qui lui joue une scène digne des Fourberies de Scapin. Elle a été contée de main de maître par Armand de Pontmartin. Harel parle d’abord des dettes criardes de Dorval, huit ou dix mille francs, une bagatelle ; Custine souscrit. Puis trois décors flambant neufs, Philastre et Cambon, les maîtres du genre ; ci, une douzaine de mille francs ; haut-le-corps de l’écrivain amateur ; mais il s’incline encore, lion, mais il faut aussi de beaux costumes, beaucoup de soie et de velours : environ quinze mille francs. — Je consens à les avancer, bégaie douloureusement la victime. — Avancer, c’est le mot ; reprend Harel, car vous rattraperez, et au-delà, ces diverses sommes, rien qu’avec vos droits d’auteur. » Et de faire scintiller l’espoir de cent représentations (Béatrix en eut trois), et de terminer en se lamentant sur la dureté des temps, la situation précaire du théâtre qui aura grand’peine à vivre, faute d’un subside de vingt mille francs. Le marquis, navré, fait un signe d’adhésion, invite Harel à passer le lendemain chez son notaire, et s’en va. Alors Frédérick-Lemaître, qui avait assisté sans mot dire à l’entretien, bondit vers Harel, et d’une voix mélodramatique : « Imbécile, tu le laisses partir, et il avait encore sa montre ! »

Afin de s’entendre avec Lamartine sur la mise en scène de Toussaint-Louverture, Frederick, escorté de Michel Lévy, de Mirés et de son fils, vient trouver le poète à Monceaux. Tout d’abord, il n’accepte pas d’y coucher, et, pour faire respecter sa dignité de grand artiste, refuse de jouer quelques scènes de Robert-Macaire ; mais, en guise de compensation, il conte ses souvenirs de théâtre, et l’acteur perce sans cesse, éclate sous le causeur. Au surplus, ses historiettes étaient fort décentes, car Lamartine ne put s’empêcher de dire à son féal Lacretelle : « Si j’avais su, j’aurais invité le clergé. » A table, ô stupeur, il ne boit que de l’eau ; sa réputation bachique n’est donc qu’une légende ! Le poète fait passer un vin du Liban et un vin de Chypre qu’on ne servait qu’aux grands jours : « Je n’en bois que dans Lucrèce Borgia, » répondit Frederick qui paraissait préoccupé vaguement. Mme de Lamartine insiste aimablement : « Vous avez peut-être l’habitude d’un vin particulier ? — Oui, confesse-t-il, du bordeaux. — Que ne le disiez-vous ? reprend Lamartine, j’en ai qui vient du marquis de Lagrange, la plus glorieuse cave du. Médoc. Jean, allez vite en chercher. — Vous êtes trop bon ; je ne voudrais rien déranger. J’en resterais plutôt à cette eau qui est parfaite. — Suspecteriez-vous mon Médoc ? demande gaiement Lamartine. — Je me sens sur un mauvais terrain, et la franchise est la plus belle des vertus. Depuis vingt ans, j’ai un bordeaux spécial. — Indiquez-le-moi, j’en ferai venir. — C’est que j’en ai dans ma voiture. » On réprima avec peine une forte envie de rire ; voilà donc pourquoi l’acteur ne voulait pas coucher à Monceaux ! Les bouteilles furent apportées. « J’ai aussi de l’eau de seltz, » souligna Frederick exhibant un siphon qui fut à peu près respecté ; en revanche, les flacons se vidèrent prestement, et Frederick recouvra bientôt son assiette.

« Le lendemain de la première de Toussaint-Louverture, conte Lacretelle, j’allai féliciter Frederick. Je le questionnai sur un incident que je n’avais pas compris : « Pourquoi, au cinquième acte, au moment où vous racontez que le tigre a dévoré le corps du blanc et celui du nègre, avez-vous pris un temps si long entre ces deux vers :

Et rongeant leurs deux corps de la tête aux orteils,
En leur ôtant la peau les avait faits pareils.

Frederick rougit. « Je vais vous le dire, répondit-il, et il est bon que les comédiens le sachent, pour ne pas prendre comme moi des habitudes compromettantes. Du quatrième au cinquième acte, j’avais bu une bouteille de bordeaux, afin de soutenir le poids d’une pièce qui s’en allait. Je me suis absolument endormi entre ces deux vers. J’ai même rêvé ! Je n’ai jamais eu si peur, qu’en me réveillant devant ce public. »

Est-il vrai, comme l’affirment Th. Gautier, Musset et tant d’autres écrivains, que toute la gloire de l’acteur descende au tombeau avec lui ? que ce sourire, ces yeux, ce langage si rythmé, cette intelligence qui semblait comprendre tout et ajoutait à tout, passent avec les applaudissemens du monde ; que les parfums évaporés, les sons évanouis, les images fugitives tombent dans le néant, ne laissant pas plus de traces que la barque sur l’eau, que le vol du papillon dans l’air ? A-t-il raison, le poète des Émaux et Camées, quand il compare les comédiens à ce personnage d’un conte d’Hoffmann, qui, assis devant une toile blanche, donnait avec un pinceau sans couleur toutes les touches nécessaires pour réaliser un tableau ? Non, leurs créations ne s’évanouissent pas aussi vite ; ils laissent une tradition, un souvenir, des regrets presque aussi profonds, que les poètes, les musiciens, les peintres et les sculpteurs. Et ce ne sont pas seulement les jeunes comédiens qui font revivre les gestes des aînés célèbres, mais amateurs et lettrés les citent, consacrent leur renommée dans des livres spirituels et des stances éloquentes, tandis que bustes, statues et portraits perpétuent leur image : ils ont leurs historiographes de la plume, du pinceau et du burin. Est-il beaucoup d’écrivains, de compositeurs qui aient inspiré plus d’articles, de volumes même, que Talma ou Mars ? Au surplus, n’en déplaise à ce sociétaire de la Comédie-Française, qui, dans une heure de dédain paradoxal, déclara que l’auteur n’est qu’un prétexte, la pièce demeure presque toujours le principal, et l’interprète l’accessoire, — le comédien n’est que le porte-voix, le héraut de l’auteur ; celui-ci a droit à plus d’éternité. Quelque grand que soit le talent de Lecouvreur, de Baron, de Frédérick-Lemaître, de Malibran, de Faure, il y a un abîme entre eux et Racine, Corneille, Victor Hugo, Musset, Beethoven, Meyerbeer, Rossini, Wagner ; et, de nos jours, les meilleurs artistes des théâtres lyriques ou comiques semblent encore de minces personnages à côté d’hommes tels que Saint-Saëns, Reyer, Paul Hervieu, Rostand, Donnay, Brieux, Richepin, Henri Lavedan. Leur art, moindre, rend moindre aussi leur réputation, et la postérité assigne aux uns et aux autres leur juste place.


VICTOR DU BLED.