Les Comitadjis ou le terrorisme dans les Balkans/18

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XVIII

Mara Bounéva et Ivan Montchiloff


Le cou pris dans la banderole : « La Liberté ou la Mort », deux têtes, aujourd’hui, nous regardent.

L’une est beaucoup mieux que l’autre, du moins à mon avis ; c’est la tête d’une jeune femme. De beaux yeux, fichtre !… À vous réchauffer l’âme au plus fort de son hiver. Nez un peu lourd, peut-être ? Qu’importe ! La bouche est chaude comme les yeux. Cette jolie tête daigne encore vous sourire. J’en suis confus, madame ; tous mes hommages à vos pieds, vraiment ! C’est Mara Bounéva.

L’autre, son pendant, est un homme. Je ne décrirai jamais la tête d’un homme. Aux femmes écrivains de s’en charger. Le nom de l’homme est Ivan Montchiloff.

Ivan et Mara sont deux fleurs de la corbeille révolutionnaire.

Mara Bounéva n’est pas une cavalière, quoique l’un de ses portraits la représente à cheval. On ne la voit pas, au cours de son histoire, caracolant, sabre haut, à la tête d’une tchéta. On peut même assurer que si le coursier où l’a juchée un admirateur se mettait à galoper, on ne tarderait guère à ramasser Mara. Donc, rien d’une amazone ; c’est une institutrice et même elle est mariée.

En ce temps-là, voilà trois ans, un événement survint, à Skoplié, l’ancienne Uskub des Turcs, aujourd’hui capitale de la Macédoine serbe. Un événement ? Pas même. Le fait s’appelait : « Le procès des étudiants macédoniens. » Il s’agissait de jeunes gens qui, élevés à la serbe, conspiraient en faveur de la cause bulgare.

L’instruction du complot se déroula selon les mœurs des prisons balkaniques. Si, d’aventure, j’étais arrêté par ici, mon premier soin, en arrivant à la geôle, serait de sonner le gardien-chef.

— Voyons, lui dirais-je, voulez-vous que nous fixions ensemble le programme de mes noces avec la justice ? Que pensez-vous du lundi pour jouer de la baïonnette contre ma poitrine, du mercredi pour me faire creuser mon lit dans la terre, de la nuit de vendredi à samedi pour me conduire jusqu’au pont de la ville et là, sur le garde-fou, me donner une bonne lecon d’équitation ?

On en est là dans ces parages !

Le conseiller judiciaire chargé du procès se nommait Prélitch.

Mara Bounéva, aux chaudes prunelles, décida d’offrir le sang de Prélitch aux étudiants, ses frères.

Elle habitait Sofia. Voici sa maison. Mara devait vivre agréablement là dedans. Sans l’affaire de Skoplié, peut-être serait-elle à sa fenêtre et, levant les yeux : « Bigre ! dirais-je, une jolie femme ! » Mais ce procès des néophytes remua sa vieille passion macédonienne. À son idée, le Comité révolutionnaire n’avait pas répondu comme il convenait à cette parade serbe. Soudain, Mara entendit des voix d’en-haut : « Va ! et nous venge ! » disaient-elles en makedonski. Elle mit un petit béret sur sa chevelure, planta là son époux, planta là ses élèves, et, quittant Sofia, s’en alla à la recherche de Vantché, dans le pays de la Liberté ou la Mort.

La rencontre eut lieu à Sveti-Vratch, un soir.

— Liberté ou Mort, s’exclama Mara, pour dévoiler ses plus profondes pensées.

— Tu l’as dit, sœur, répondit l’autre.

Et, sans plus attendre, elle réclama l’honneur de tuer Prélitch.

Ici, l’on peut, une fois de plus, juger de la beauté d’une véritable organisation. La séduisante Macédonienne avait cru, dans sa candeur, qu’il lui suffirait de claquer la porte de son foyer, de partir sur ses petits pieds, de recevoir, à genoux, le saint revolver, de prendre le train, de franchir la frontière, de se faire annoncer à Prélitch pour, incontinent, l’assassiner.

L’innocente !

— Que faites-vous, Mara Bounéva ? demanda le seigneur Vantché.

— Je suis institutrice.

— Ne savez-vous faire autre chose ?

— Je fais des chapeaux.

— Bien !

Une femme vient réclamer un revolver, elle dit qu’elle fait des chapeaux, aussitôt le Comité révolutionnaire l’embauche.

L’Orim installera Mara Bounéva modiste à Skoplié. Ces professionnels de l’assassinat montent une maison de modes ! Ces mains rouges vont tripoter des rubans et Vantché va vendre des bibis ! Ô vie ! éternelle rigolade.

Mara Bounéva a passé la frontière. De Macédonienne bulgare, elle est devenue Macédonienne serbe. Son nom est écrit maintenant sur la vitre d’une devanture de Skoplié. La belle inspirée ne s’est pas vantée. Quel tour de main ! Elle vous torche le feutre comme à Paris. Ce n’est qu’un cri dans le pays, le dernier cri ! Ces dames de la société ne veulent plus que des Mara Bounéva. Elle connaît tout le beau monde. Dans la coiffe du chapeau de sa femme, Prélitch lit le nom de celle qui le tuera et dit : « Quelle fée ! »

On regrette seulement, dans le pays, qu’elle ne fasse aussi le deuil !

Pour être bon, un assassinat révolutionnaire macédonien doit présenter deux avantages : assouvir une rancune et servir une politique. La modiste est bien dans la place ; Prélitch n’échappera pas. Rien ne presse. En attendant, l’argent des dames serbes enrichit la boutique de l’Orim !

L’occasion vint : un léger flirt entre Sofia et Belgrade. Aussitôt l’Orim prononce son maître mot : « Pas d’amour ! » et Vantché, par de la le Pirine, fait un signe à la modiste.

Il est midi. Mara Bounéva connaît les habitudes du Serbe. Elle ferme sa boutique et gagne le pont sur le Vardar. Coiffées de ses chapeaux, toutes les dames la saluent. Voilà Prélitch. Elle l’arrête de trois balles admirablement envoyées. Il tombe.

— J’aime ma patrie, crie-t-elle, je meurs pour elle !

D’une quatrième balle au cœur, elle règle son compte.

Et le nom de Mara Bounéva vole de la vitrine de Skoplié au livre d’or des comitadjis.

Ivan Montchiloff est un bateau ivre sur les eaux révolutionnaires. En 1923, voiles au vent, il commence de tanguer. Agrarien, l’assassinat de Stambouliski l’avait jeté sur la côte serbe. Le voici à Belgrade, exilé.

La nécessité du pain quotidien le fait chavirer. Belgrade l’embauche comme espion. Il va maintenant avec le masque infâme sur lequel il a rabattu ses propres traits.

C’est un traître de qualité. Ses maîtres n’ont que de bons renseignements à fournir sur la bassesse de son âme. Les secrets qu’il reçoit de son pays et qu’il vend à un autre sont de tout premier choix. Il s’est même essayé dans la provocation et, du coup, l’homme révéla des dons peu communs. Pendant cinq ans, il fournit tant de preuves de son savoir-faire que sa personnalité s’impose pour une grande action. À la fin, pourquoi ne pas se débarrasser d’Ivan Mikaïloff ?

Le directeur de la sécurité publique de l’État Yougoslave était en ce moment M. Jica Lazich. Je donne cela comme un simple renseignement, pas plus…

Montchiloff, l’homme au masque sous-cutané, reçoit en hommage cette mission d’honneur. Deux cent mille dinars de bakchich !

Sous ce choc, son âme bascule. Il comprend soudain jusqu’où il a gravi l’infamie. Vertige ? Remords ? Dégoût ? En tout cas, drame violent de sa conscience. Il voit maintenant, qui sèche sur son corps, toute la boue dans laquelle, cinq ans durant, il se vautra. Il l’arrache. Il veut redevenir propre. Il aspire à la rédemption. Montchiloff va nous préparer un de ces coups balkaniques dont les conteurs d’histoires se pourlécheront les lèvres. Et à ses employeurs il dit : « Entendu ! »

L’imbroglio macédonien est à tel point serré qu’il ne faut s’étonner jamais des choses qui en surgissent. Ainsi, à cette minute, apparaît devant nous le nommé Minchinoff. Exilé aussi, mais en affaire avec le comité terroriste, cet autre Frère de la Montagne va recevoir la confession du sycophante.

Intéressant tête-à-tête, pour peu que l’on prenne la peine de le reconstituer. Mais passons. Minchinoff conduira le pénitent sur le chemin du repentir. D’un dégoûtant il va faire un héros. Dans son antre Vantché est prévenu. Il sait que, pour le mieux servir, un homme a feint d’accepter de le tuer. Il attendra cet homme.

La police secrète serbe, voit son messager se mettre en route. De Belgrade il gagne Salonique, de Salonique, Andrinople ; d’Andrinople, Sofia. Bien joué ! Ladite police secrète approuve la ruse de l’agent. Il pourra montrer ses ailes à la Bulgarie, l’oiseau ne viendra plus de Serbie, mais de Turquie.

Bref, l’homme chargé de honte arrive à la porte de la caverne. Il frappe. Ivan Mikaïloff ouvre. Ici le rideau tombe.

Neuf jours après, Avala, l’agence officielle serbe, annonce l’assassinat d’Ivan Mikaïloff. À Belgrade, les journaux lancent la nouvelle. Des correspondants racontent le fameux attentat, les détails abondent. L’holocauste eut lieu près de la frontière, où le haïdouc s’écroula entre deux larrons, ses suiveurs.

Pendant ce temps, victorieux, Ivan Montchiloff revient en Serbie. Il y connaît subitement la considération qui, ailleurs, dut entourer saint Michel après qu’il eut terrassé le dragon.

Et l’homme du jour fait son entrée à Belgrade.

Ministre de toutes les polices, Jika Lazich, qui, depuis tant d’années, joutait contre Mikaïloff, ouvre sa porte au vainqueur de l’hydre.

Alors le traître à gage arrache sa vieille peau.

— Au nom du Comité révolutionnaire macédonien ! crie-t-il.

Il lâche trois balles dans la direction de Jika Lazich. Jika Lazich glisse de son fauteuil.

On entend encore la voix qui dit :

— Maintenant, voilà ma récompense.

Et Montchiloff se rachetant définitivement, s’envoie la mort dans le crâne.

« L’assassinat » d’Ivan Mikaïloff n’avait été qu’une mise en scène. Il s’agissait d’amener Montchiloff devant Jika Lazich. Mais Jika Lazich, également, avait su jouer son rôle : touché, il avait fait le mort.

Il est, à cette heure, gouverneur de la Macédoine serbe.

Les deux faux assassinés, de nouveau, sont face à face.

À quand la belle ?