Les Comitadjis ou le terrorisme dans les Balkans/19

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XIX

L’affaire Alexéieff


— Tenez, voilà le héros de l’histoire…

Un homme sortait du cercle militaire de Sofia, un officier en civil, le lieutenant Alexeïeff.

Et il disparut dans la rue Rakoski.

Vers le milieu de l’année 1930, des policiers bulgares arrêtaient à Dragoman, douane bulgaro-serbe, un individu à qui de faux papiers donnaient une bien triste mine. Un de ces professionnels de la mort dans l’âme, probablement de ceux qui, à l’approche d’une frontière, se voient déjà ficelés au poteau. Frétillante de l’aubaine, la police le prend et le conduit d’abord par un petit chemin mal raboté. Les cahots du sentier ont-ils eu un tel effet ? Voilà que l’homme, dès qu’il est enfermé, perd l’usage de la parole. Les Balkans, ainsi que déjà j’eus l’avantage de vous l’apprendre, sont un véritable pays de cure pour les malheureux frappés de mutisme. Une décoction bien dosée de coins de bois, de fer rougi, de pointes de baïonnette et d’autres herbes ravigorantes, spécialité vraiment locale, manque rarement son but. Si paralysée que soit la langue du patient, on la voit bientôt bouger sous l’effet du médicament. Et le vagabond de chemin de fer, dont peu importe l’identité, réagit exactement comme tous les autres malades traités : à la fin, il parla, lâchant le nom d’un officier de l’armée régulière bulgare.

Ce nom était celui du lieutenant que nous venons d’apercevoir. Il s’agissait, c’est clair, d’une obscure affaire d’espionnage. En tout autre pays, on sait bien comment aurait procédé l’État mis sur la voie d’un pareil crime ; mais rien n’est plus pittoresque que le paysage politique bulgare. On en pourrait difficilement soupçonner les surprenantes découpures.

Le Comité révolutionnaire macédonien décida de régler lui-même l’affaire. Est-il le gouvernement ? l’État ? le roi ? Certainement non ! Il est bien plus que le gouvernement, bien plus que l’État, bien plus que le roi. Et comme je tiens à votre confiance, je vais, sur-le-champ, vous en administrer la preuve.

Le 20 août 1930, le lieutenant Kroum Alexeïeff se trouvait dans le bureau de sa caserne ; il était 4 h. 30 exactement. Un camarade ouvrit la porte et lui dit :

— Le colonel te demande au téléphone.

— Allô ! Lieutenant Alexeïeff ?

— À vos ordres, mon colonel.

— Rendez-vous sans retard à l’état-major où une mission vous attend.

Et, ainsi qu’il convient, on voit le lieutenant courir à travers Sofia, où l’appelle le père du régiment.

Là, deux heures d’antichambre. Le colonel enfin le reçoit :

— Allez m’attendre à l’angle de la rue Vitoche et de la rue du Patriarche-Eftib.

Les desseins d’un supérieur étant d’essence impénétrable, Kroum Alexeïeff, n’obéissant qu’à ses jambes, arpente de nouveau la capitale.

Le coin de Vitoche et du Patriarche n’est pas spécialement désert. L’intérêt national est-il devenu exigeant au point d’amener un lieutenant à faire le pied de grue dans un faubourg ?

— Tiens ! voilà le capitaine Rafoloff !

— Que fais-tu là ?

— J’attends le colonel.

— Moi aussi.

Le colonel, qui s’appelle Georghieff, apparait en compagnie d’un autre colonel qui s’appelle Zakoff. Ordre au capitaine Rafoloff de s’éloigner.

Le colonel de Kroum Alexeïeff tire une enveloppe de sa poche et, s’adressant au lieutenant :

— Vous rendre sans délai à Kustendil et remettre ce pli secret au commandant auxiliaire du secteur.

Le lieutenant salue.

Une auto, la voiture 336 de l’armée bulgare, surgit devant le groupe.

— Le colonel Zakoff vous accompagnera, vous rentrerez demain par le premier train.

Le lieutenant voudrait prévenir sa femme. Le colonel s’en chargera.

La 336, portant les deux officiers, va s’élancer. Un moment ! Le colonel d’Alexeïeff vient de rencontrer un civil de ses meilleurs amis. Quel carrefour que l’angle de ces rues ! Et ce civil, imaginez-vous, se rend justement à Kustendil. Le colonel lui serre la main, l’embrasse sur la bouche.

— Mon ami Markoff, dit-il aux deux voyageurs en uniforme.

Et il lui ouvre la 336.

— Vous le laisserez à sa porte. Merci !

Et à huit heures du soir, les trois hommes quittent la capitale de la Bulgarie.

Il faut sans doute attribuer à mon goût du mystère l’amour particulier que je nourris pour Sofia. On y vit et on y dort agréablement, certes, et cela on le doit à sa bonne altitude. Mais j’aime Sofia pour des raisons beaucoup moins saines. Nuit et jour, on y goûte une telle ivresse de l’insécurité que l’on est perpétuellement sous le coup délicieux d’un vertige. Je suis heureux, entre autres, de me promener dans la grande rue qui traverse le quartier tzigane et qui mène directement en Macédoine bulgare. On ressent comme une espèce de volupté à essuyer le vent fou des autos ou des motocyclettes filant à cent à l’heure vers la jungle terroriste. Qui enlève-t-on ? Quel message de mort transmet-on ? Et quelle satisfaction de s’approcher alors de l’un de ces charmants agents de police, de lui offrir une cigarette, de lui taper sur l’épaule et de lui dire, sans même penser qu’il ne comprend rien à votre langage : « Tu es un brave type, ce n’est pas toi qui empêches que l’on rigole dans ton pays ! »

À une heure du matin, quatre kilomètres avant Kustendil, le colonel, qui, en compagnie des deux autres, roule dans la 336, sent subitement la faim le travailler. Voilà justement un moulin sur le bord de la route, et ce moulin est la propriété de son beau-frère.

— Halte ! crie-t-il, allons manger et boire un coup !

La mission du lieutenant est impérative. Il doit, sans délai, remettre son pli au commandant de la place de Kustendil. Mais la faim d’un colonel passe avant le devoir d’un lieutenant. L’auto s’arrête. Le trio est au pays de la Liberté ou la Mort.

Voici le moulin. Les voyageurs y pénètrent. Ni meunier, ni meunière. Huit barbus armés. Le colonel arrache le pli des mains d’Alexeïeff :

— Par ordre de la place de Sofia, dit-il, vous êtes inculpé d’espionnage.

Et désignant le civil :

— Monsieur est chargé de l’instruction.

Markoff, le civil, était un comitadji.

L’armée venait de livrer un des siens au Comité révolutionnaire macédonien.

Kroum Alexeïeff dit qu’il n’est pas espion. On l’entend crier :

— Je suis officier. Quoi que l’on pense de moi, je ne puis être entendu que par mes supérieurs.

— Ta gueule ! renvoie Markoff. Dis-moi tes complices.

Kroum se révolte. Le poing de l’autre lui casse fe nez. Là-dessus, Markoff s’en va. Kroum, le lieutenant, reste seul toute la nuit, enfermé dans ce moulin à gifles.

Le lendemain matin, à huit heures, Markoff réapparaît, flanqué du capitaine de Kustendil. Le capitaine dit :

— Avouez !

Kroum répond :

— Il y a erreur !

Le capitaine, désignant Markoff, dit :

— Celui-là a pleins pouvoirs pour l’enquête.

Et il détale.

Kroum Alexeïeff, le lieutenant, reste face à face avec Markoff, le comitadji. L’irrégulier traîne le régulier dans l’ordure :

— Quel est le colonel qui te remettait les documents du ministère de la Guerre ?

L’autre répète :

— Il y a erreur.

— J’ai des moyens de tortures, renvoie Markoff, réfléchis, salaud !

Là-dessus, un godelureau est introduit :

— Je t’ai vu, dit-il au lieutenant, en train de livrer des secrets aux puissances étrangères ; tu étais en civil !

Le lieutenant saute sur l’accusation et, déjà s’écrie :

— Je n’ai pas porté d’habit civil depuis 1924 !

— Encore ta gueule ! coupe Markoff. Voilà du papier (il lui remet un bloc-notes), écris ta confession.

Et on le laisse avec un barbu armé.

— Écris, dit le barbu, que c’est le colonel Marmopolski qui te livrait les documents.

Le colonel Marinopolski est un adversaire des terroristes macédoniens.

Le lieutenant Alexeïeff fait une lettre à son général, une lettre à son colonel, une lettre à sa femme. Dans chacune, il crie au secours. À minuit, Markoff revient au moulin. Il prend les lettres, les lit, les déchire et, à bras raccourcis, il tombe sur Alexeïeff.

— Je vais te dégrader, lui dit-il. Un traître ne doit pas mourir dans le costume militaire !

L’autre dit :

— Je suis un officier, je veux mon général, je veux mon colonel, je veux mes pairs.

D’un coup de tête, le comitadji défonce la poitrine de l’officier.

Alexeïeff passera la nuit à se remettre.

Le lendemain matin, le délégué du Comité révolutionnaire macédonien opère une nouvelle entrée ; cette fois, quatre valets de ménagerie l’accompagnent. Ah ! le lieutenant ne veut pas écrire ce qu’on lui demande ? Les valets l’immobilisent, lui mettent de gros coins de bois derrière les genoux. Et, les chevilles solidement attachées aux épaules, ils donnent à ce corps humain, la forme du crapaud. Un mouchoir dans la bouche pour étouffer les cris. Par le moyen de petites baguettes, on commence à lui travailler la pointe des pieds.

— Écris que c’est le colonel Marinopolski qui te livrait les documents !

— C’est faux !

— Attention ! Ton sort va devenir terrible.

Il le devint.

— C’est moi qui ai tout fait ! lâche le torturé, mais le colonel et les autres sont innocents.

— Frappez ! Frappez ce chien ! crie l’inquisiteur.

Sous les coups, sous les cordes, sous les coins de bois, Alexeïeff s’évanouit. Les comitadjis le raniment et lui présentent le bloc-notes.

— Écris que c’est le colonel Marinopolski et les nommés Pinoff et Krouchovsky.

L’autre hurle qu’il ne connaît rien d’une pareille histoire. Markoff lance :

— Mettez les fers au feu !

Alors le lieutenant Kroum Alexeïeff est saisi d’horreur. Il prend le porte-plume que lui présente le marchand de fruits — Markoff, en temps de paix, vend des poires tapées à Sofia — et, sous la dictée, le malheureux dénonce des innocents.

La suite vaut aussi qu’on la raconte.

Alexéïeff est ramené à Sofia la corde au cou.

Le défère-t-on au tribunal militaire ? Pensez-vous ! Le comitadji le conduit dans la cave de la prison Dragoulieski.

Les bourreaux du moulin ont suivi.

En pleine capitale, sans ordre de justice, dans le souterrain d’une caserne de l’État, des bandits asticotent un officier du roi.

Le but du Comité révolutionnaire macédonien est atteint. Sur la dénonciation d’Alexeïeff, le colonel Marinopolski est arrêté.

Markoff en tête, le ministre de la Guerre en second, toute une bande d’officiers mène maintenant la farandole autour des deux emprisonnés.

Alexeïeff est conduit dans la cellule de Marinopolski.

— Insulte-le, ordonne Markoff.

Et le lieutenant crache sur le colonel.

Épilogue :

Marinopolski se pend dans sa cellule. Le scandale éclate. Les comitadjis relâchent Alexeïeff. Le ministre de la Guerre donne sa démission. Quant à Markoff, il regagne sa boutique. Pour l’instant, il vend des graines de tournesol !