Les Confessions (Tolstoï)/13

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 98-103).
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XIII

Je renonçai à la vie mondaine, ayant reconnu que ce n’était pas la vie, mais un semblant, et que les conditions d’abondance dans lesquelles nous vivons nous empêchent de comprendre la vie. En effet, pour comprendre la vie, je ne dois pas tenir compte des exceptions, de nous, les parasites de la vie, mais de la vie du simple peuple, des travailleurs, de ceux qui produisent la vie et lui donnent un sens. Le simple peuple, les travailleurs qui m’entouraient, c’était le peuple russe et je m’adressai à lui, au sens qu’il attribue à la vie. Ce sens, s’il peut être exprimé, était le suivant : chaque homme vient au monde par la volonté de Dieu. Dieu crée l’homme de telle sorte que chacun peut sauver son âme ou la perdre. Le but de l’homme dans la vie est de faire son salut.

Pour sauver son âme, il lui faut vivre selon Dieu ; et pour vivre selon Dieu il faut renoncer à tous les plaisirs de la vie, travailler, s’humilier, souffrir, être bon. Ce sens-là, le peuple le puise dans la foi, qui lui a été transmise par les prêtres et par les traditions que garde le peuple. Ce sens m’était clair et était cher à mon cœur. Mais à ce sens de la foi, chez notre peuple non schismatique, au milieu duquel je vivais, se trouvaient liées indissolublement bien des choses qui me choquaient et me paraissaient inexplicables : les sacrements, les cérémonies religieuses, les carêmes, l’adoration des reliques et des icônes.

Le peuple ne peut séparer l’une de l’autre toutes ces choses, et moi, je ne le pouvais non plus. Quelque étrange que fût pour moi une bonne partie de ce qui constituait la religion du peuple, j’acceptai tout : je suivis les offices, je fis ma prière le matin et le soir, je jeûnai, je fis mes dévotions, et, au commencement, mon intelligence ne s’y opposa pas. Ce qui, auparavant, me semblait impossible, n’excitait plus en moi aucune résistance. Ma façon d’envisager la foi était maintenant bien différente de ce qu’elle était autrefois. Avant, la vie elle-même me paraissait pleine de sens, et la foi, une affirmation arbitraire de quelques arguments complètement inutiles, déraisonnables et indépendants de la vie. Je m’étais demandé alors quel était le sens de ces arguments, puis, ayant acquis la conviction qu’ils n’en avaient pas, je les avais rejetés. Maintenant, au contraire, je savais indubitablement que ma vie n’avait et ne pouvait avoir aucun sens, et les arguments de la foi non seulement ne me paraissaient plus inutiles, mais, par une expérience irréfutable j’étais amené à la conviction qu’eux seuls donnaient le sens de la vie. Auparavant je les regardais comme un charabia absolument inutile, maintenant, au contraire, si je ne les comprenais pas, je me disais qu’ils avaient un sens et qu’il fallait apprendre à les comprendre. Je faisais le raisonnement suivant.

Je me disais : la connaissance de la foi prend sa source, ainsi que toute l’intelligence humaine, dans une origine mystérieuse. Cette origine, c’est Dieu, le commencement du corps humain aussi bien que de son intelligence. De même que mon corps me vient de Dieu, de même me viennent de lui mon intelligence et ma compréhension de la vie. Par conséquent tous les degrés de développement de cette compréhension de la vie ne peuvent être faux. Tout ce en quoi les hommes croient vraiment doit être la vérité. Elle peut être diversement exprimée, mais elle ne peut être un mensonge. Si elle me paraît être un mensonge, cela veut dire seulement que je ne la comprends pas.

Je me disais en outre : l’essence de toute religion consiste en ce qu’elle attribue à la vie un sens qui n’est pas détruit par la mort. Pour que la foi puisse répondre à la question d’un roi mourant dans le luxe, d’un vieil esclave épuisé de travail, d’un enfant naïf, d’un sage vieillard, d’une vieille à demi folle, d’une jeune femme heureuse, d’un adolescent passionné, de tous les hommes dans les conditions les plus différentes de la vie et de l’éducation, cette réponse, s’il y a une réponse à cette unique et éternelle question de la vie : « Pourquoi est-ce que je vis ? Qu’est-ce qui résultera de ma vie ? » cette réponse, bien qu’unique par essence, doit être infiniment variée dans ses manifestations. Plus elle est unique, plus elle est vraie et profonde, plus elle doit paraître étrange et monstrueuse, cherchant à s’exprimer conformément à l’éducation et à la situation de chacun. Mais ces raisonnements qui justifiaient pour moi l’étrangeté des pratiques religieuses étaient quand même insuffisants pour me permettre d’accomplir, avec la foi, qui était l’unique affaire de ma vie, des actes dont je doutais. De toutes les forces de mon âme je désirais être en état de m’unir au peuple dans tous les rites de sa religion. Mais je ne pouvais le faire. Je sentais que je me mentirais à moi-même, que je me moquerais de ce qui m’était sacré, si je le faisais.

C’est alors que vinrent à mon aide les œuvres récentes des théologiens russes. Suivant ces théologiens, le dogme fondamental de la foi est l’infaillibilité de l’Église. De la reconnaissance de ce dogme découle comme conséquence nécessaire la vérité de tout ce que confesse l’Église. L’Église, comme réunion de croyants unis par l’amour, et possédant par cela même la vraie science, devint la base de ma foi.

Je me disais que la vérité divine ne pouvait être accessible à un seul homme ; elle ne s’ouvre qu’à la totalité des hommes unis par l’amour. Pour concevoir la vérité, il faut ne pas se désunir ; et pour ne pas se désunir, il faut aimer ceux-là même avec qui l’on est en désaccord, se réconcilier avec eux. La vérité s’ouvrira à l’amour. Si tu ne te soumets pas aux cérémonies de l’Église, tu violes l’amour ; et ce faisant, tu te prives de la possibilité de connaître la vérité. Je ne voyais pas alors le sophisme que renferme ce raisonnement. Je ne voyais pas alors que l’union dans l’amour peut donner l’amour le plus grand, non pas la vérité divine exprimée par des mots exacts dans le symbole de Nicée. Je ne voyais pas que l’amour ne peut aucunement rendre une certaine expression de la vérité obligatoire pour l’union dans l’amour.

Alors, je ne voyais pas le défaut de ce raisonnement, et, grâce à cela, il me fut possible d’accepter et d’exécuter tous les rites de l’Église orthodoxe, sans en comprendre la plus grande partie. Je tâchais alors de toutes mes forces d’éviter tout raisonnement contradictoire, et j’essayais d’expliquer, aussi raisonnablement que possible, ces principes de l’Église, devant lesquels je me trouvais.

En accomplissant les cérémonies de l’Église, je domptais ma raison, je me soumettais à la tradition que possédait toute l’humanité ; je m’unissais à mes ancêtres, à ceux que j’aimais, à mon père, à ma mère, à mes grands-pères et grand’mères. Eux et tous ceux qui avaient vécu auparavant croyaient et vivaient, et m’avaient engendré. Je m’unissais aussi à tous ces millions d’hommes du peuple que j’estimais. De plus, ces actions n’avaient rien de mauvais en elles-mêmes (je trouvais mauvais d’être esclave de ses passions). Me levant de bon matin pour aller aux offices, je savais que je faisais bien, par cela seul que, pour humilier l’orgueil de mon esprit, pour me rapprocher de mes aïeux et de mes contemporains, au nom de la recherche du sens de la vie, je sacrifiais mon bien-être physique.

De même, pendant les dévotions, pendant la lecture quotidienne des prières avec les génuflexions ; de même pendant l’observance de tous les carêmes. Ces sacrifices, quelque minimes qu’ils fussent, cependant étaient faits au nom du bien. Je faisais mes dévotions, je jeûnais, j’observais toutes les prières tant à la maison qu’à l’église. Pendant le service religieux, je m’attachais à chacun des mots et leur attribuais un sens, lorsque je le pouvais. À la messe, les paroles les plus importantes pour moi, étaient : « Aimons-nous les uns les autres, et soyons unis dans une même foi. » Tant qu’aux paroles : « Confessons le Père, le Fils et le Saint-Esprit », je les négligeais, car je ne pouvais les comprendre.