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Les Confessions d’un révolutionnaire/XV

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XV.


BANQUE DU PEUPLE.


La société, me disait mon ami Villegardelle, un an avant la révolution de février, est malade d’une maladie qui tuera les médecins. Avis aux entrepreneurs de réformes !

Jamais on ne fut si bon prophète que mon ami Villegardelle. Ledru-Rollin, le père du suffrage universel, est en exil ; Louis Blanc, qui posa la question du travail garanti, en exil ; Considérant, le successeur de Fourier, en exil ; Cabet, le fondateur d’Icarie, jugé comme escroc, émigré, et moi, le théoricien du crédit gratuit, en prison. Je passe sous silence les quelque mille autres, qui sont morts, qui ont souffert, qui souffrent encore pour la République.

Quand je cite Ledru-Rollin, Louis Blanc, Considérant, Cabet, ou moi-même, c’est comme si je citais les noms de tous nos compagnons d’infortune : quelques-uns pour tous.

Souffrir, perdre, s’il faut, la vie, pour un médecin qui comprend les devoirs de son état, n’est rien lorsque le malade guérit. Mais guérira-t-il ? voilà la question. Il ne veut pas seulement prendre le remède. Dans l’incertitude du succès, j’aimerais autant courir la campagne, avec mon ami Villegardelle.

Je ne veux point entamer ici une discussion sur le crédit gratuit et sur les combinaisons économiques par lesquelles les fondateurs de la Banque du Peuple pensaient donner l’essor à leur entreprise. J’ai publié sur cette matière assez d’articles et de brochures pour que je puisse, en ce moment, faire grâce à mes lecteurs d’une dissertation sur le papier-monnaie. D’ailleurs, je me propose, en temps et lieu, d’y revenir. Nous n’avons pas, que mes lecteurs se le tiennent pour dit, renoncé à nos projets. Ceux qui ont prétendu que nous avions été charmés de trouver dans un arrêt de la Cour d’assises un prétexte de liquider la Banque du peuple, ont parlé de nos intentions, qu’ils ne connaissent pas plus que nos moyens, dans l’indignité de leur conscience. C’est partie remise, messieurs, fiez-vous-en à notre parole ; et croyez qu’avec nous comme avec les bonnes femmes ce qui est différé n’est pas perdu.

Je veux seulement rendre compte de l’idée mère, qui, en dehors de toute spéculation financière, avait présidé à la création de la Banque du peuple, destinée, dans l’opinion des fondateurs, à réformer le système des institutions de crédit, et, par suite, l’économie entière de la société.

La Banque du peuple a été fondée dans un triple but :

1o Appliquer les principes de constitution sociale exposés ci-devant, et préluder à la réforme politique par un exemple de centralisation spontanée, indépendante et spéciale ;

2o Attaquer le gouvernementalisme, qui n’est autre chose que l’exagération du communisme, en donnant l’essor à l’initiative populaire, et procurant de plus en plus la liberté individuelle par la mutualité ;

3o Assurer le travail et le bien-être à tous les producteurs, en les organisant les uns à l’égard des autres comme principe et fin de la production, en autres termes, comme capitalistes et comme consommateurs.

Par le principe de sa formation, la Banque du peuple n’était donc point destinée à devenir une banque d’État. L’État, sans compter qu’il ne peut donner crédit, attendu qu’il n’a ni valeurs ni hypothèques, n’a pas qualité pour se faire banquier, pas plus que pour se faire industriel ou commerçant.

Ce n’était pas davantage une banque fonctionnant au profit d’une société d’actionnaires, offrant au peuple des conditions plus ou moins avantageuses de crédit, mais opérant dans son intérêt propre, comme la société des cuisiniers ou celle des tailleurs. Une société de la Banque du peuple, conçue d’après ce principe, n’eût été, comme toutes les associations ouvrières actuellement existantes, qu’une institution de monopole. C’était rentrer dans le privilége, et le privilége, si populaire qu’il se fasse, est toujours la négation de l’équilibre, une chose antisociale.

La Banque du peuple devait être la propriété de tous les citoyens qui en accepteraient les services ; qui, dans ce but, la commanditeraient de leurs capitaux, s’ils jugeaient qu’une base métallique lui fût pour quelque temps encore indispensable ; qui, dans tous les cas, lui promettaient la préférence de leurs escomptes et recevaient en payement ses reconnaissances. D’après cela, la Banque du peuple fonctionnant au profit de ceux-là mêmes qui formaient sa clientèle, n’avait ni intérêts à percevoir pour ses avances, ni commission à prendre pour ses escomptes ; elle n’avait à prélever qu’une rétribution minime pour salaires et frais. Le crédit était donc gratuit !... Le principe réalisé, les conséquences se déroulaient à l’infini.

Comment nos économistes, nos financiers, nos capitalistes, nos grands propriétaires, nos gros industriels, tous ces hommes d’ordre, de philanthropie, ces amis du travail, du commerce, du bon marché et du progrès, n’avaient-ils jamais eu cette idée ? Pourquoi, lorsqu’un socialiste, dans l’intérêt de la production, de la circulation, de la consommation, dans l’intérêt des ouvriers, des commerçants, des agriculteurs, de tout le monde, l’eut mise en avant, la repoussèrent-ils tous ? Pourquoi veulent-ils que le paysan, qui pourrait, par ce système, emprunter à 1/2 p. 0/0 d’intérêt et à long terme, continue à payer 12 et 15 p. 0/0, grâce à la nécessité où il est de renouveler son emprunt tous les trois ou quatre ans ? Pourquoi, lorsque la société en nom collectif de la Banque du peuple, privée de son chef, fut forcée de se liquider, s’en réjouirent-ils ? Est-ce que la Banque du peuple leur faisait tort ? Demandait-elle quelque chose au capital et à la rente ? Attaquait-elle la propriété et le gouvernement ?... Je ne pousserai pas plus loin mes questions : je demande seulement à ces messieurs, que je ne suppose pas tout à fait liés par un pacte d’usure, pourquoi cette étonnante réprobation de leur part, pourquoi ?...

La Banque du peuple, donnant l’exemple de l’initiative populaire, aussi bien pour le gouvernement que pour l’économie publique, désormais identifiés en une même synthèse, devenait donc à la fois, pour le prolétariat, principe et instrument d’émancipation : elle créait la liberté politique et industrielle. Et comme toute philosophie, toute religion est l’expression métaphysique ou symbolique de l’économie sociale, la Banque du peuple, changeant la base matérielle de la société, préludait à la révolution philosophique et religieuse : c’est ainsi du moins que l’avaient conçue les fondateurs.

Au reste, pour faire ressortir la pensée révolutionnaire qui avait présidé à la fondation de la Banque du peuple, je ne saurais mieux faire, après en avoir rappelé le principe, que de le comparer avec la formule du Luxembourg, rapportée par Louis Blanc.


I.


Le point de départ de la Banque du peuple, le but qu’elle poursuivait, était donc la liberté. C’est par un plus grand développement de la liberté individuelle qu’elle aspirait à fonder la liberté collective, la société à la fois divergente et convergente, la vraie solidarité des intelligences. C’est par la liberté qu’elle aspirait à réaliser la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.

Qu’est-ce d’abord que la liberté ?

La liberté est de deux sortes : simple, c’est celle du barbare, du civilisé même, tant qu’il ne reconnaît d’autre loi que celle du Chacun chez soi, chacun pour soi ; — composée, lorsqu’elle suppose, pour son existence, le concours de deux ou plusieurs libertés.

Au point de vue barbare, liberté est synonyme d’isolement : celui-là est le plus libre dont l’action est la moins limitée par celle des autres ; l’existence d’un seul individu sur toute la face du globe donnerait ainsi l’idée de la plus haute liberté possible. — Au point de vue social, liberté et solidarité sont termes identiques : la liberté de chacun rencontrant dans la liberté d’autrui, non plus une limite, comme le dit la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793, mais un auxiliaire, l’homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables.

Ces deux manières de concevoir la liberté s’excluant l’une l’autre, il en résulte que la liberté du sauvage ne peut pas être rationnellement et justement revendiquée par l’homme vivant en société : il faut choisir.

Deux nations sont séparées par un bras de mer, ou une chaîne de montagnes. Elles sont respectivement libres, tant qu’elles ne communiquent point entre elles, mais elles sont pauvres ; c’est de la liberté simple : elles seront plus libres et plus riches si elles échangent leurs produits ; c’est ce que j’appelle liberté composée. L’activité particulière de chacune de ces deux nations prenant d’autant plus d’extension qu’elles se fournissent mutuellement plus d’objets de consommation et de travail, leur liberté devient aussi plus grande : car la liberté, c’est l’action. Donc l’échange crée entre nations des rapports qui, tout en rendant leurs libertés solidaires, en augmentent l’étendue : la liberté croît, comme la force, par l’union, Vis unita major. Ce fait élémentaire nous révèle tout un système de développements nouveaux pour la liberté, système dans lequel l’échange des produits n’est que le premier pas.

En effet : l’échange ne tarderait pas à devenir une cause d’assujettissement, de subalternisation, de gêne extrême pour les peuples, s’il devait s’effectuer toujours selon le mode primitif, en nature. Il faut un moyen qui, sans rien ôter à la solidarité créée par l’échange, par conséquent sans diminuer l’importance des échanges, l’augmente au contraire, et rende l’échange aussi facile, aussi libre que la production elle-même.

Ce moyen , c’est la monnaie. Par l’invention de la monnaie, l’échange est devenu commerce, c’est-à-dire propriété et communauté, individualité et solidarité combinées ensemble, en un mot, liberté élevée à sa troisième puissance.

Ainsi donc, l’homme qui travaille, c’est-à-dire qui se met en rapport d’échange avec la nature, est plus libre que celui qui la ravage, qui la vole, comme le barbare. — Deux travailleurs qui échangent leurs produits, sans autrement s’associer, sont plus libres que s’ils ne les échangeaient pas ; — ils le deviendront davantage encore, si, au lieu de l’échange en nature, ils adoptent, d’accord avec un grand nombre d’autres producteurs, un signe commun de circulation, tel que la monnaie. Leur liberté croît à mesure, je ne dis pas qu’ils s’associent, mais qu’ils font une permutation de leurs services : c’est encore une fois ce que j’appelle tour à tour liberté simple et liberté composée.

Or, de même que l’échange, sans la monnaie, serait devenu une cause et un moyen de servitude ; de même la monnaie, après avoir créé entre les individus et plus de liberté et plus d’action, les ramènerait bientôt à une féodalité financière et corporative, à une servitude organisée, cent fois plus insupportable que la misère antérieure, si, par un nouveau moyen, analogue à la monnaie métallique, on ne parvenait à remédier à cette tendance de subalternisation, et par conséquent à élever à un degré supérieur encore la liberté.

Tel est le problème que s’est proposé de résoudre la Banque du peuple.

C’est une vérité d’expérience que le numéraire, c’est-à-dire la valeur la plus idéalisée, la plus échangeable, la plus exacte ; celle qui sert à toutes les transactions, qui fut un instrument de liberté économique à l’époque où le commerce se faisait par échange, redevient un instrument d’exploitation et de parasitisme, lorsqu’à la faveur de la division du travail, l’industrie et le commerce ont acquis un haut degré de développement, et qu’ensuite, par une sorte de séparation des pouvoirs économiques, analogue à la séparation des pouvoirs politiques, les producteurs viennent à se classer en deux partis antagonistes, les entrepreneurs-capitalistes-propriétaires, et les ouvriers ou salariés.

Il s’agit donc de rendre à la liberté ceux que l’argent tient sous sa dépendance ; d’affranchir, en un mot, les serfs du capital, comme l’argent lui-même avait affranchi les serfs de la glèbe.

Là est, quant à présent, l’œuvre capitale du socialisme.

Or, on ne saurait méconnaître qu’une telle innovation touche aux fondements de l’économie sociale ; que c’est là une question essentiellement organique, laquelle nécessite, par conséquent, l’intervention d’une autorité supérieure à celle de tous les gouvernements établis, l’intervention de la Raison collective, qui n’est autre que la Liberté même.

Et de même que l’or et l’argent, malgré leur prix, n’ont pas eu à l’origine cours forcé, et que l’usage s’en est établi et généralisé dans le commerce progressivement et du plein vouloir de toutes parties ; de même le nouveau système de circulation, si tant est que l’on en découvre un autre, devra s’établir spontanément, par le libre concours des citoyens, en dehors de toute instigation et coercition du pouvoir.

Ce qui revient presque à dire : Pour que la liberté existe, il faut que la liberté soit libre. Inventez, spéculez, combinez tant qu’il vous plaira, pourvu que vous n’imposiez pas au peuple vos combinaisons. La liberté, toujours la liberté, rien que la liberté, et pas de gouvernementalisme : c’est tout le catéchisme révolutionnaire.

Ce qui distingue donc, à priori, le socialisme, tel qu’on le professait à la Banque du peuple, de celui des autres écoles ; ce qui le classe à part, indépendamment de sa valeur spéculative et synthétique, c’est qu’il n’admet pour condition et moyen de réalisation que la liberté. Enté sur la tradition, d’accord avec la Constitution et les lois, pouvant s’accommoder de tous les usages, n’étant lui-même, à son point de départ, que l’application en grand d’un cas particulier de la circulation industrielle, il ne demande rien à l’État, il ne froisse aucun intérêt légitime, il ne menace aucune liberté.

Ce n’est pas ainsi, il faut bien le dire, que le socialisme s’entend ailleurs.

Louis Blanc attendait, pour agir, qu’il fût gouvernement, ou tout au moins ministre du progrès : il avait besoin, comme il l’écrit lui-même, d’une autorité dictatoriale pour faire le bien.

Considérant et ses amis sollicitent depuis vingt ans un crédit de quatre millions et une lieue carrée de terrain pour organiser la commune-modèle : ils se refusent à opérer sur le monde actuel, ils n’en peuvent rien tirer, ils font de lui table rase. En sorte que, si la commune-modèle réussissait, il faudrait que le genre humain tout entier fît son déménagement : ce qui serait, il faut l’avouer, une révolution sans exemple dans les fastes de l’humanité, à qui cependant n’ont pas manqué les innovations et les métamorphoses. Que dis-je ? quatre millions et une lieue carrée de terrain ne suffisent point encore pour la fondation du phalanstère : il faut choisir, trier, dans la jeune génération, une colonie de quatre à cinq cents enfants, qui n’aient reçu de la société civilisée aucune empreinte funeste. Le fouriérisme a besoin, pour s’expérimenter, d’âmes vierges qu’il lui soit loisible de pétrir à sa guise ; quant aux vieux adeptes, dépravés par la civilisation, ils n’ont pas assez de foi en eux-mêmes, ils n’oseraient se prendre pour composer leur personnel d’essai.

Enfin le communisme a tout à fait désespéré du pays. Comme si le socialisme, né en France, ne devait pas avant tout s’appliquer à la France, l’auteur d’Icarie a fait scission avec l’ancien-monde ; il est allé planter sa tente auprès des Peaux-Rouges, sur les bords du Mississipi.

Cette ignorance du but et cette contradiction des moyens, qui se retrouvent chez la plupart des utopistes, est le signe non équivoque de l’impraticabilité des théories comme de l’impuissance des réformateurs. Quoi ! vous voulez rendre les hommes plus libres, plus sages, plus beaux et plus forts, et vous leur demandez, pour condition préalable du bonheur que vous leur promettez, de vous abandonner leur corps, leur âme, leur intelligence, leurs traditions, leurs biens, de faire entre vos mains abjuration complète de leur être ! Qui êtes-vous donc pour substituer votre sagesse d’un quart d’heure à la raison éternelle, universelle ? Tout ce qui s’est produit d’utile dans l’économie des nations, de vrai dans leurs croyances, de juste dans leurs institutions, de beau et de grand dans leurs monuments, est venu par la liberté et par la déduction logique des faits antérieurs. Quant au pouvoir lui-même, il n’existe que pour protéger le droit acquis et maintenir la paix : lui attribuer une plus grande part d’action, c’est le faire de protecteur oppresseur, de juge de paix sergent de pionniers. En toute autre chose que la police, les règlements de l’État sont des entraves ; son travail est concussion ; ses encouragements, priviléges ; son influence, corruption. Cette thèse exigerait des volumes : l’histoire des malversations des gouvernements en politique, religion, industrie, travaux publics, finances, impôts, etc., etc., etc., serait en ce moment l’ouvrage le plus utile à la démocratie.

Avez-vous donc conçu une idée heureuse ? Possédez-vous quelque importante découverte ? Hâtez-vous d’en faire part à vos concitoyens ; puis mettez vous-même la main à l’œuvre, entreprenez, agissez, et ne sollicitez ni n’attaquez le Gouvernement. C’est folie et injustice de battre les murailles de l’Autorité de votre bélier démocratique et social ; tournez-le plutôt contre l’inertie des masses, contre le préjugé gouvernemental qui arrête tout élan populaire, et laissez tomber, par son inutilité même, le despotisme. Suscitez cette action collective, sans laquelle la condition du peuple sera éternellement malheureuse, et ses efforts impuissants. Au lieu de pourchasser le pouvoir, priez-le seulement de ne se plus mêler de rien ; et apprenez au peuple à faire lui-même, sans le secours du pouvoir, de la richesse et de l’ordre.

Voilà, en mon âme et conscience, comment j’ai toujours entendu le socialisme. Voilà ce qui m’a surtout éloigné des autres écoles, ce que je voulais avant février, ce que mes amis et moi nous avons essayé de réaliser après. Hormis ma proposition du 31 juillet, dont l’unique but était d’inviter l’État à donner la notoriété nécessaire aux nouveaux principes de l’économie sociale, par l’établissement d’une taxe mutuelle, je n’ai jamais proposé à l’État de faire quoi que ce fût ; je n’ai porté à la tribune aucune espèce de projet. Tant que j’ai eu l’honneur de représenter le peuple, j’ai laissé dormir mon initiative parlementaire : mon silence a été l’acte le plus utile et le plus intelligent de ma carrière politique. Mes votes ont été presque toujours négatifs. Il s’agissait, la plupart du temps, d’empêcher les utopies ou le mauvais vouloir de la majorité de se produire : j’aurais voté avec la même résolution contre les utopies de la minorité.

La Banque du peuple fut, de la part des citoyens qui se ralliaient alors aux idées émises par le Peuple, l’effet de cet esprit d’entreprise, si naturel à notre pays, mais que notre manie de gouvernement tend à rendre toujours plus rare. Après le vote de la Constitution et l’élection de Louis Bonaparte, la nécessité d’agir nous parut impérieuse. Le gouvernement modéré du général Cavaignac, celui plus réactionnaire de Louis Bonaparte, ne laissaient guère d’espoir aux écoles ; quant à la Montagne, ses différents programmes sont là pour prouver qu’en dehors de l’action populaire, elle eût été comme le parti conservateur, complètement stérile. Il y avait charlatanisme et lâcheté, selon nous, à parler éternellement socialisme, sans rien entreprendre de socialiste.

Autant la nécessité était pressante, autant l’occasion se présentait d’ailleurs favorable. Bien que la ferveur ne fût plus la même qu’à l’époque des manifestations du Luxembourg, les esprits devenus plus raisonneurs, étaient plus éclairés. Le socialisme tout entier avait dû accepter le principe du Crédit gratuit : l’idée avait si bien pris, qu’on en publiait déjà des contrefaçons. Les uns, affectant de confondre la Banque du peuple avec la Banque Mazel, allaient jusqu’à me reprocher d’avoir volé l’idée de cet économiste ; d’autres, remuant leur fonds de magasin, y avaient découvert une prétendue théorie du crédit gratuit, d’après laquelle on me prouvait que je n’entendais rien à l’affaire, et que le véritable crédit gratuit n’était pas gratuit du tout. Misère des partis et des sectes ! Le jour où, par l’application d’un fait vulgaire, on crut la société de la Banque du peuple à la veille de devenir une puissance, le directeur fut accusé, traité de voleur et de plagiaire, par ceux-là mêmes qui, depuis huit ans, combattaient la formule négative du crédit gratuit, dans la définition si connue de la propriété.

Tout nous pressait donc d’agir, la dignité du parti, l’occasion favorable, l’impatience des ouvriers. Le peuple commençait à comprendre que la circulation des valeurs, qu’il ne faut pas confondre avec le transport des marchandises, comme l’a fait Mazel, pouvait et devait s’opérer sans rétribution ; que cette opération se faisant sans frais, toutes les affaires de commerce se réglaient, ipso facto, au comptant ; qu’ainsi l’escompte, la commandite, le prêt à intérêt, l’amortissement, les baux à ferme et à loyer, les placements à rente viagère ou perpétuelle, etc., devenaient des formules de crédit dorénavant sans objet, des institutions hors de service.

Et maintenant cette entreprise, dont je viens de faire connaître le principe antigouvernemental, la portée économique, l’esprit de haute initiative et de profond libéralisme, était-elle donc, sous le rapport de l’exécution, si difficile ? J’affirme, après ce que trois mois, je ne puis pas dire de mise en train, mais de préparatifs, nous ont révélé, que rien n’est plus simple.

La circulation des valeurs étant prise pour point de départ de la réforme économique, au rebours de la Banque Mazel, dont le principe est la circulation des produits, c’est-à-dire l’échange, toute la question était de créer un centre circulatoire où les valeurs ordinaires du commerce, à titre particulier, échéance déterminée, souscription individuelle, vinssent s’échanger, sous les conditions de sûreté et de garantie ordinaire, contre des titres généraux revêtus du caractère social, lesquels, passant de main à main, comme des effets endossés, produiraient, sans écritures, l’effet d’un virement de parties entre tous les clients, si nombreux qu’ils fussent, de la Banque.

Théoriquement, les opérations pouvaient commencer dès qu’il y aurait deux adhérents à la Banque ; plus, ensuite, le nombre des adhérents s’élèverait, plus prompts, plus décisifs devaient être les effets de l’institution.

L’un des principaux était, à mesure que les adhérents arriveraient à la Banque, de retirer peu à peu de la circulation, le numéraire, devenu inutile ; par conséquent de restituer aux producteurs un capital actuellement employé en pure perte. Du même coup, le problème si important de la balance du commerce était résolu : avec le parasitisme de l’argent, tombait le parasitisme de la douane.

Telle est, en peu de mots, l’idée économique, — plus simple que celle de la monnaie, — qui devait faire la base des opérations de la Banque du peuple, et qui a eu l’avantage de se voir méconnue et dédaignée par les socialistes, sifflée par les économistes, déclarée inintelligible par les démocrates, factieuse par les doctrinaires, et sacrilége par les jésuites. Qu’un homme s’en vienne dire : Je possède un moteur qui fonctionne sans air, sans eau, sans vapeur, sans combustible ; dont la construction, frais de matière première compris, ne coûte pas cent sous par force de cheval, et dont la dépense d’entretien est zéro ; un moteur qui rend inutiles toutes vos machines, vos chantiers de construction, vos bêtes de trait et de labour ; qui supprime d’emblée les trois quarts de la main-d’œuvre, et économise six milliards sur les frais de la production ; — un pareil homme sera traité comme ennemi public, et poursuivi comme un monstre par tout le monde. Les pauvres se plaindront qu’il leur ôte le travail ; les riches qu’il leur ravit le revenu ; les aigrefins politiques demanderont comment, en supprimant six milliards de main-d’œuvre, il est possible d’augmenter la fortune publique de six milliards ; les prêtres et les dévots accuseront cet homme de matérialisme ; les radicaux et les doctrinaires lui reprocheront de négliger les intérêts politiques, les socialistes de reconstruire sournoisement le régime propriétaire. On verra les brochures tomber comme grêle, les journaux fulminer, et l’Académie des sciences morales, dans un ordre du jour motivé, crier anathème au malencontreux inventeur.

La Banque du peuple était, comme la proposition d’une retenue sur tous les revenus et salaires, une application particulière du principe de mutualité, base de l’économie sociale. J’ai déjà fait remarquer qu’en vertu de ce principe, les phénomènes de l’économie sociale sont inverses de ceux de l’économie domestique, si mal à propos appelée économie politique. Ajoutons que l’erreur commune des partis, des communistes aussi bien que des conservateurs, vient de ce que les uns et les autres s’obstinent à traiter les affaires de la société et de l’État d’après la routine de l’intérêt individuel et les formes de transaction de citoyen à citoyen. C’est ainsi que le système de Louis Blanc, qui a soulevé en même temps un si grand enthousiasme et une réprobation si énergique, n’est pas autre chose que le gouvernement de M. Thiers, étendu à la production agricole et industrielle, que l’État avait, jusqu’à ce jour, respectée. Les idées économiques de ces deux écrivains sont absolument les mêmes, sauf la généralité d’application : c’est toujours l’économie domestique servant de règle à l’État, la gestion du père de famille prise pour type de gouvernement. Chez l’un comme chez l’autre, l’État vend, achète, prête, emprunte, paye des intérêts et perçoit des revenus, fait des bénéfices, salarie des commis, des directeurs, des employés, éparge, thésaurise, amortit, commandite, etc., exactement comme un propriétaire ou une société anonyme. En un mot, les us et coutumes de la famille, de la propriété individuelle, de l’industrie privée, du commerce privé, appliqués à l’État : voilà la cause de tous les embarras, de tous les enrayements de la société ; voilà pourquoi les socialistes n’ont été jusqu’à présent que des malthusiens déguisés, comme les jacobins, avec leur politique, ne sont qu’une contrefaçon de l’absolutisme.

C’est, au surplus, ce qui va sortir, avec la dernière évidence, de l’examen de la Formule du Luxembourg, que Louis Blanc devait proposer à l’adoption du Gouvernement provisoire. On verra que l’auteur de l’Organisation du Travail ne méritait, pour sa théorie, ni tant d’amour ni tant de haine : c’était un écrivain disert qui, à l’imitation de tous ceux qui se sont occupés de ces matières, appliquant à la société ce qui ne peut être vrai que du particulier, arrivait d’autant plus sûrement à l’absurde qu’il déduisait plus logiquement les conséquences de son hypothèse.


II.


Projet de Décret.
(Extrait du nouveau-monde, 15 septembre 1849.)


Art. 1er. — Il serait créé un ministère du progrès, dont la mission serait d’accomplir la révolution sociale, et d’amener graduellement, pacifiquement, sans secousse, l’abolition du prolétariat.

Observations. — Le gouvernement est sans compétence pour accomplir une révolution sociale. L’espoir d’amener pacifiquement, par cette voie, l’abolition du prolétariat est une utopie, et le ministère du progrès une sinécure.

Art. 2. — Pour cela, le ministère du progrès serait chargé : 1o de racheter, au moyen de rentes sur l’État, les chemins de fer et les mines :

La société n’achète rien, ne stipule ni ne paye de rentes. La création d’une dette publique est une erreur d’économie sociale, suggérée par les habitudes de l’économie domestique, et qui a pour corollaire invariable la banqueroute.

2o De transformer la Banque de France en Banque d’État ;

L’État ne fait pas la Banque. La théorie de Law est encore une erreur d’économie sociale, renouvelée de l’économie domestique.

3o De centraliser, au grand avantage de tous et au profit de l’État, les assurances ;

L’État n’est point assureur. L’assurance, au point de vue de la société, est une opération essentiellement mutuelliste, qui exclut toute idée de bénéfice. Supposons que, par une loi d’utilité publique, l’impôt ramené à une forme unique soit converti en une prime d’assurance établie par l’État sur le capital net de chaque contribuable, l’assurance, dans ce cas, ne serait plus une opération de commerce bénéficiaire, mais un acte de mutualité, dont l’effet serait précisément d’annuler l’intérêt des capitaux, les profits usuraires du commerce, et par conséquent, qui ne laisserait à l’État aucune espèce de bénéfice.

4o D’établir, sous la direction de fonctionnaires responsables, de vastes entrepôts, où producteurs et manufacturiers seraient admis à déposer leur marchandises et leurs denrées, lesquelles seraient représentées par des récépissés ayant une valeur négociable, et pouvant faire office de papier-monnaie parfaitement garanti, puisqu’il aurait pour gage une marchandise déterminée et expertisée.

L’État ne fait point le commerce d’entrepôt. Les marchandises doivent se rendre, en droiture, du lieu de production à celui de consommation, sans stationner en route dans des gares et des magasins. — Les récépissés de marchandises conduites à l’entrepôt sont un papier-monnaie très imparfaitement garanti, attendu qu’il ne suffit pas, pour constituer une valeur, que la marchandise soit expertisée, il faut qu’elle soit vendue et livrée.

Art. 3. — Des bénéfices que les chemins de fer, les mines, les assurances, la Banque, rapportent aujourd’hui à la spéculation privée, et qui dans le nouveau système retourneraient à l’État, joints à ceux qui résulteraient des droits d’entrepôt, le ministère du progrès composerait son budget spécial, le budget des travailleurs.

L’État ne fait pas de bénéfices. Le produit net, dans la société, ne se distingue pas du produit brut. — Dire que les bénéfices de la spéculation privée reviendraient, par la voie de l’État et du ministère du progrès, aux travailleurs, c’est dire qu’ils reviendraient à la spéculation privée, ce qui, dans l’hypothèse, est une contradiction.

Art. 4. — L’intérêt et l’amortissement des sommes dues par suite des opérations précédentes, seraient prélevés sur le budget des travailleurs ; le reste serait employé, 1o à commanditer les associations ouvrières ; 2o à fonder des colonies agricoles.

L’État ne contractant point de dettes, n’a point à solder d’intérêts et d’amortissement. Et comme il n’a pas non plus de revenu, il ne commandite point d’associations, ne fonde pas de colonies. — La solution du problème ne consiste pas à déposséder les exploitants actuels pour leur substituer d’autres exploitants, associés ou non, mais à faire que les producteurs obtiennent le crédit au taux le plus bas possible, qui est zéro ; que les consommateurs achètent les produits au plus bas prix possible, qui est le prix de revient ; que le travailleur reçoive un salaire égal à son service, ni moins ni plus ; que le commerce trouve dans le pays même un débouché toujours suffisant, ce qui veut dire toujours égal à la production, si haut qu’elle monte. À ces conditions, il n’y a plus ni exploiteurs ni exploités. L’organisation par l’État est un non-sens.

Art. 5. — Pour être appelées à jouir de la commandite de l’État, les associations ouvrières devraient être instituées d’après le principe d’une fraternelle solidarité, de manière à pouvoir acquérir un capital collectif, inaliénable et toujours grossissant : seul moyen d’arriver à tuer l’usure, grande ou petite, de faire que le capital ne fût plus un instrument de tyrannie, la possession des instruments de travail un privilége, le crédit une marchandise, le bien-être une exception, l’oisiveté un droit.

La solidarité, si elle se base sur autre chose que la mutualité, est la négation de la liberté individuelle : c’est le communisme, le gouvernement de l’homme par l’homme. Si elle a pour fondement la mutualité, elle n’a que faire de la commandite de l’État ; elle n’a pas même besoin d’association. L’association, telle que vous l’entendez, telle que vous la définissez d’après le code civil et le code de commerce, est encore une idée renouvelée de l’économie patriarcale, et qui, loin de tendre à se multiplier, tend au contraire à disparaître : là où les conditions du travail obligent d’y avoir recours, ce n’est pas une force, c’est une charge. Quant à l’usure et au crédit, comment pouvez-vous vous flatter de tuer la première, alors que vous stipulez des intérêts et des bénéfices ? et comment pouvez-vous dire que le second cessera d’être une marchandise, quand vous établissez un droit d’entrepôt ?

Art. 6. — En conséquence, toute association ouvrière voulant jouir de la commandite de l’État, serait tenue d’accepter, comme bases constitutives de son existence, les dispositions qui suivent :

Il n’appartient point à l’État de régler les conditions d’association des travailleurs. C’est détruire la liberté corporative, en même temps que la liberté individuelle ; c’est reproduire à la fois, sous une autre forme, et les entraves féodales à la liberté du commerce et de l’industrie, et les lois monarchiques contre les réunions et associations de citoyens. Au reste, voyons vos statuts :

Après le prélèvement du prix des salaires, de l’intérêt du capital, des frais d’entretien et de matériel, le bénéfice sera ainsi réparti :

Un quart pour l’amortissement du capital appartenant au propriétaire avec lequel l’État aurait traité ;

Un quart pour l’établissement d’un fonds de secours destiné aux vieillards, aux malades, aux blessés, etc. ;

Un quart à partager entre les travailleurs à titre de bénéfice , comme il sera dit plus tard ;

Un quart enfin pour la formation d’un fonds de réserve dont la destination sera indiquée plus bas.

Ainsi sera constituée l’association dans un atelier.

Vous parlez sans cesse de salaires, d’intérêts, d’amortissement, de bénéfices, toutes choses qui, avec le prix de la matière première, constituent le prix de vente. Mais quelle est la mesure du salaire ? qu’est-ce qu’une journée de travail ? Quel sera ensuite le prix du prêt ? Quelle part faut-il faire au bénéfice ? Le prix de la chose doit-il se mesurer sur les besoins du travailleur, ou les besoins du travailleur se régler sur le prix de la chose ? Qu’est-ce que la valeur, enfin ? Voilà ce qu’il faudrait savoir, avant de parler de rétribution et de partage ; voilà l’ours qu’il faut tuer, avant d’en vendre la peau. Sans cela, vous bâtissez en l’air ; et les bases constitutives de vos associations ne sont autre chose, d’après vous-même, que des hypothèses. Suivons.

Resterait à étendre l’association entre tous les ateliers d’une même industrie, afin de les rendre solidaires l’une de l’autre.

Deux conditions y suffiraient.

D’abord, on déterminerait le prix de revient ; on fixerait, eu égard à la situation du monde industriel, le chiffre du bénéfice licite au-dessus du prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence entre les ateliers d’une même industrie.

Ensuite on établirait dans tous les ateliers d’une même industrie un salaire non pas égal, mais proportionnel, les conditions de la vie matérielle n’étant point identiques sur tous les points de la France.

Toujours la solidarité communiste, à la place de la solidarité mutuelliste ; toujours le gouvernement de l’homme par l’homme, toujours la servitude.

On déterminerait le prix de revient ! C’est à peu près comme si vous disiez : on trouvera le mouvement perpétuel, on fera la quadrature du cercle. Le prix de revient se compose, en dernière analyse, de salaires : or, qu’est-ce que le salaire ? qu’est-ce que la journée de travail ? le salaire se mesure-t-il sur les besoins du travailleur, ou sur le prix que le consommateur peut donner de la marchandise ? qu’est-ce que le prix ? qu’est-ce que la valeur ? Il faut toujours en revenir là.

On fixerait le chiffre du bénéfice licite. C’est comme si vous disiez encore : on fixera le chiffre du vol licite. Il en est du bénéfice comme de l’intérêt, comme du prix, comme de la valeur : il se détermine, soit par la concurrence des producteurs, soit par le besoin du consommateur ; il n’a pas de mesure légale. Il faut le rejeter tout entier ou l’admettre dans toute sa possibilité, avec toutes ses oscillations.

De manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence. Monopole, coalition, immobilisme. Le prix, comme la valeur, est chose essentiellement mobile, par conséquent essentiellement variable, et qui, dans ses variations, ne se règle que par la concurrence, c’est-à-dire par la faculté que le consommateur trouve en lui-même ou en autrui de se passer des services de celui qui les surfait. Otez la concurrence, les choses n’ont plus de prix ; la valeur n’est qu’un mot ; l’échange est arbitraire ; la circulation a perdu son balancier ; la société, privée de force motrice, s’arrête comme une pendule dont le ressort est détendu.

On établirait dans les ateliers de la même industrie un salaire proportionnel. La même question revient toujours. Qu’est-ce qui fait le prix ? qu’est-ce qui constitue la valeur ? quelle est, pour Paris et pour chaque commune, la limite ou proportion du salaire ?.... La solution de ces problèmes suppose toute une science, la plus difficile, la plus hérissée de contradictions : c’est se moquer de ses lecteurs que de leur dire, pour tout renseignement : on déterminera , on établira, on fixera.

La solidarité ainsi établie entre tous les ateliers d’une même industrie, il y aurait enfin à réaliser la souveraine condition de l’ordre, celle qui devra rendre à jamais les haines, les guerres, les révolutions impossibles : il y aurait à fonder la solidarité entre toutes les industries diverses, entre tous les membres de la société.

On retrouve ici l’homme du 17 mars. Louis Blanc, comme tous les hommes du gouvernement, est ennemi des révolutions. C’est pour empêcher les révolutions qu’il crée une solidarité de marbre et d’airain, d’abord entre tous les ouvriers d’un même atelier, puis entre tous les ateliers d’une même industrie, puis entre toutes les industries. Le monde ainsi solidifié, on peut le défier de faire un mouvement. La Banque du peuple, au contraire, veut régulariser la révolution, l’établir en permanence, en faire l’état légal, constitutionnel et juridique de la société. Nous sommes systématiquement révolutionnaires : Louis Blanc est systématiquement contre-révolutionnaire.

Deux conditions pour cela sont indispensables :

Faire la somme totale des bénéfices de chaque industrie, et, cette somme totale, la partager entre tous les travailleurs.

La somme totale des bénéfices de chaque industrie est une idée qui implique contradiction. Dans la société morcelée et en concurrence anarchique, le bénéfice de l’un se compose du déficit de l’autre ; le profit indique un rapport de rivalité et d’antagonisme propre à l’économie domestique. Mais là où tous les travailleurs dans une même industrie, où toutes les industries dans l’État, sont associés et solidaires, il n’y a plus lieu à bénéfice. Car si le bénéfice licite est égal pour tous, il est nul, il y a identité entre le prix de vente et le prix de revient, entre le produit net et le produit brut. Le partage des bénéfices entre tous les travailleurs de chaque industrie est aussi absurde que de donner à tout le monde 25,000 livres de rente.

Ensuite, des divers fonds de réserve dont nous parlions tout à l’heure, former un fonds de mutuelle assistance entre toutes les industries, de telle sorte que celle qui, une année, se trouverait en souffrance, fût secourue par celle qui aurait prospéré. Un grand capital serait ainsi formé, lequel n’appartiendrait à personne en particulier, mais appartiendrait à tous collectivement.

La répartition de ce capital de la société entière serait confiée à un conseil d’administration placé au sommet de tous les ateliers. Dans ses mains seraient réunies les rênes de toutes les industries, comme dans la main d’un ingénieur nommé par l’État serait remise la direction de chaque industrie particulière.

Contradictions sur contradictions ! Après nous avoir entretenu de bénéfices, Louis Blanc nous parle de fonds de réserve : encore une idée empruntée à l’économie domestique, mais qui s’évanouit dans l’économie sociale.

Le fonds de réserve est cette partie de l’avoir du producteur qui n’est ni produit, ni instrument de production, ni richesse mobilière, ou immobilière, mais capital libre ou réalisé, c’est-à-dire argent. Or l’argent n’est pas une richesse pour la société : c’est tout simplement un moyen de circulation, qui pourrait très avantageusement être remplacé par du papier, par une substance de valeur nulle. Il suit de là que, dans la société, l’argent ne peut devenir fonds de réserve ; que dis-je ? il n’y a pas de fonds de réserve pour une société. Tout est machine ou marchandise, instrument de production ou objet de consommation. Une réserve sociale ! bon Dieu ! c’est un reste dans une équation.

Quant au conseil d’administration, chargé de faire la répartition du fonds de réserve de la société, c’est la plus réjouissante plaisanterie qui soit jamais venue à la tête d’un utopiste. La réserve de la société se compose de tous les produits fabriqués d’avance par chaque industrie, et qui attendent en magasins le consommateur. La distribution de ce fonds de réserve n’est pas autre chose que la circulation, l’échange des produits contre les produits. — Il est des époques où l’espèce humaine, hébétée, ne peut être ramenée au sens commun que par les plus grosses platitudes. Nous sommes à l’une de ces époques-là.

L’État arriverait à la réalisation de ce plan par des mesures successives. Il ne s’agit de violenter personne. L’État donnerait son modèle : à côté vivraient les associations privées, le système économique actuel. Mais telle est la force d’élasticité que nous croyons au nôtre, qu’en peu de temps, c’est notre ferme croyance, il serait étendu sur toute la société, attirant dans son sein les systèmes rivaux par l’irrésistible attrait de sa puissance. Ce sera la pierre jetée dans l’eau, et traçant des cercles qui naissent l’un de l’autre en s’agrandissant toujours.

Art. 7. Les colonies agricoles seraient fondées dans le même but, d’après les mêmes principes, et sur les mêmes bases.

Après avoir ainsi exposé son plan, Louis Blanc engage les associations ouvrières à se concerter, à nouer entre elles ce précieux lien de solidarité qui les soutiendra, dit-il, contre le milieu environnant ; à créer, en un mot, par leur organisation spontanée, le Ministère du progrès. C’est finir par où il aurait fallu commencer : il est curieux de voir le théoricien de l’organisation par l’État faire appel à l’initiative populaire. Malheureusement, si le conseil est bon, les moyens indiqués sont détestables : je n’en veux d’autre preuve que ce Ministère du progrès qui revient encore au bout des exhortations de Louis Blanc. Hors de l’Église, point de salut ; hors du Gouvernement, point de liberté : le réformateur du Luxembourg ne sort pas de là !...

Je n’ai jamais douté, pour mon compte, de la bonne foi de Louis Blanc, de la ferme croyance qu’il a en son système, et de sa volonté arrêtée de le réaliser, si le Ministère du progrès lui en eût donné les moyens. C’est par cet esprit affirmatif, par ce génie hardi et entreprenant, beaucoup plus que par les qualités de son style et la profondeur de ses études, que Louis Blanc est à mes yeux un écrivain respectable, et qui mérite qu’on le réfute. Aujourd’hui que l’initiative par en haut est perdue pour sa théorie, il engage les travailleurs, de toute la force de son éloquence, à la réaliser par leur propre initiative, ce qui est déjà une contradiction à son système, ainsi que la pratique le lui démontrera. Ce n’est pas tout : après avoir reproduit et développé, au point de vue communiste, la théorie de Law du crédit par l’État, Louis Blanc, dans le premier numéro du Nouveau Monde, s’est rangé au principe du crédit gratuit, sans songer que le crédit gratuit est la négation même du crédit par l’État, comme du bénéfice, de l’intérêt, de l’amortissement, du produit net, du salaire uniforme, de la réserve sociale, de la solidarité sans concurrence, du communisme, du gouvernementalisme, de tout ce qui, en un mot, constitue l’organisation du travail et l’association, d’après Louis Blanc.

La Banque du peuple a été fondé en opposition des théories du Luxembourg, aussi bien que des théories absolutistes et malthusiennes : il est étrange qu’on veuille en faire aujourd’hui un moyen de féodalité communautaire et de gouvernementalisme mercantile. Créez le crédit gratuit, le crédit qui assure à fois, à chaque producteur, sans aucune condition d’association solidaire, l’instrument de travail et le débouché : et la communauté, le gouvernement de l’homme par l’homme, sous toute les formes et à tous les degrés, devient à jamais impossible.

La question économique était simplifiée par la Banque du peuple d’une manière frappante. Plus de communisme, de saint-simonisme, de fouriérisme, de néo-christianisme, de mysticisme. Il s’agissait uniquement de savoir, abstraction faite des conséquences, si la circulation des valeurs pouvait s’opérer gratuitement ou non ; si cette circulation était licite ou illicite ; si le capital avait le droit de réclamer contre la concurrence de la mutualité ; si les travailleurs, quelle que fût la divergence des théories d’organisation qu’on leur présentait, accepteraient une combinaison de crédit qui, du premier coup, les affranchissait d’un prélèvement de 6 milliards, ou s’ils la repousseraient. Ici, les déclamations réactionnaires sur la famille et la propriété n’avaient plus de prise ; les projets d’association, de phalanstère, de colonisation, ne paraissaient qu’en sous-œuvre ; toute la question était réduite au bon marché, à la gratuité des capitaux. Le paysan comprenait alors qu’autre chose est d’abolir l’usure, de réduire progressivement, par une concurrence établie entre le capital circulant et le capital immobile, le prix du fermage ; et autre chose de déposséder les entrepreneurs et propriétaires, sans utilité publique et sans indemnité. Le problème recevait ainsi une solution pacifique et légale : la Révolution passait sans blesser ni alarmer personne.

Les trois mois de janvier, février et mars 1849, pendant lesquels le principe du crédit gratuit a été sinon appliqué et développé, du moins formulé, concrété et jeté dans la conscience publique par la Banque du peuple, ont été le plus beau temps de ma vie : je les regarderai toujours, quoi que le ciel ordonne de moi, comme ma plus glorieuse campagne. Avec la Banque du peuple pour centre d’opérations, une armée industrielle s’organisait, innombrable, sur le terrain paisible des affaires, hors de la sphère des intrigues et des agitations politiques. C’était vraiment le nouveau monde, la société de promission, qui, se greffant sur l’ancienne, la transformait peu à peu, à l’aide du principe jusqu’alors obscur qu’elle lui empruntait. Malgré la sourde hostilité des écoles rivales [1], malgré l’indifférence du parti montagnard, dont l’attention était absorbée par la politique, le chiffre des adhésions à la Banque du peuple s’était élevé, en six semaines, à près de vingt mille, représentant une population d’au moins soixante mille personnes. Et les journaux de l’Économie politique anglaise, parce qu’ils jugent d’une opération de commerce par le nombre des commanditaires, non par l’étendue de la clientèle et du débouché, ont osé faire gorges chaudes d’un ajournement que la retraite forcée du directeur rendait nécessaire ! Se figure-t-on ce que pouvaient vingt mille producteurs, qui, sous toutes réserves pour chaque adhérent de sa liberté d’action et de sa responsabilité personnelle, centralisaient la circulation de toutes les valeurs produites par eux ou consommées ?

La Banque du peuple ne coûtait rien aux citoyens, rien à l’État. Elle pouvait un jour rendre à celui-ci un revenu de 200 millions, tandis qu’elle garantissait aux autres un débouché toujours ouvert, un travail sans fin. Il faudra bien, un peu plus tôt, un peu plus tard, appeler au secours de l’État obéré, du Pays désolé, cette féconde institution, à laquelle je défie les routiniers du commerce et de la finance de se soustraire, comme je défie les soi-disant socialistes d’y rien substituer. Mais auparavant nous aurons dépensé des centaines de millions en assistance, armement, frais de transportation, de colonisation, de répression, d’incarcération ; nous aurons essayé de toutes les chimères économiques les plus ridicules, les plus vexatoires, les plus ruineuses, bons hypothécaires, circulation fictive, emprunts à grosse usure, impôts de toute espèce, progressif, somptuaire, sur le revenu, l’hérédité, etc., pour finir par la banqueroute.

Ainsi va l’Humanité, quand elle est livrée à ses préjugés, et administrée par ses routiers et ses hâbleurs. Il faut que notre malheureux pays souffre, souffre encore, souffre toujours, pour la gloire d’une poignée de pédants ignares et la satisfaction des jésuites. Ceux qui l’épuisent ainsi et qui l’assassinent, on les appelle conservateurs ; et nous, qui, pour le préserver des plus horribles catastrophes, ne lui demandions qu’un peu de tolérance, nous sommes les ennemis de la famille et de la propriété ! Ironie !


  1. Cette hostilité s’est révélée au grand jour dans les récentes publications de Pierre Leroux et de Louis Blanc. Tout en reconnaissant le principe de la gratuité du crédit, trop populaire pour qu’ils y fassent opposition, ces deux socialistes décrient la Banque du peuple, qu’ils traitent, le premier d’absurde, parce que la triade ne s’y trouve point ; le second d’anti-sociale, parce qu’elle suppose le principe, À chacun selon ses œuvres !