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Les Conquêtes du commandant Belormeau/04

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Éditions de la « Mode Nationale » (p. 55-68).
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IV


Il faisait un temps glacial : un vent cinglant, un brouillard épais et il tombait, par intervalles, des averses d’une neige impalpable qui vous piquait au visage, comme des milliers d’aiguilles.

Joseph Quellec entassait les bûches dans la che­minée de son commandant ; puis il interrogeait, d’un œil inquiet, la nuit qui se faisait plus opaque et prêtait l’oreille pour saisir, au milieu des gémisse­ments de la bise, le bruit bien connu des pas de son officier.

Le Breton avait, pour son commandant, un véri­table culte, un dévouement de chien fidèle et une sollicitude de nourrice ; il demeurait en extase devant sa beauté virile, son aménité coutumière et son grade élevé.

Son commandant avait toujours raison, agissait toujours bien et disait mieux encore ; à celui qui eût prétendu le contraire, le paisible, le magnanime Quellec eût été tout prêt à faire rentrer ses paroles dans la gorge.

Le brave garçon s’inquiétait donc quand son commandant se mettait en retard, et il faut avouer que cela lui arrivait souvent, étant très fêté partout où il passait.

Or ce soir-là, Joseph pensait que son supérieur, n’ayant pas eu le loisir de faire de connaissances, devait, par ce temps déplaisant, éprouver le besoin de venir se chauffer.

L’honnête Breton poussa donc un soupir de soula­gement quand il entendit grincer la clef dans la ser­rure, et les feuilles mortes du jardin crépiter sous les bottes du commandant.

Il s’empressa de lui ouvrir, avec un sourire de bienvenue.

— Brou ! Quel temps ! fit celui-ci, en lui passant son manteau mouillé. Je suis transpercé jusqu’aux moelles.

« À la bonne heure, voici un feu réjouissant ! »

Le commandant Belormeau se laissa choir dans le vaste fauteuil de velours, jeta son colback, poudré de neige, sur la table et passa sa main dans les ondes lustrées de sa chevelure.

Joseph se tenait discrètement sur le seuil de la porte.

— Mon commandant n’a pas besoin de moi ?

— J’ai besoin de causer un peu avec toi ; viens t’asseoir, mon brave Joseph.

Cela se passait, ainsi, tous les soirs.

Malgré les invitations répétées de son supérieur, l’ordonnance ne s’était jamais permis de s’asseoir, en face de lui, sans y être autorisé ; mais il ne se le faisait pas redire. Il faut convenir que le comman­dant Belormeau n’avait point de morgue et que c’était un homme d’une bien agréable humeur.

La nature qui l’avait comblé de tous les dons physiques, s’était montrée un peu plus parcimonieuse, au moral ; le commandant avait l’esprit court et le cœur léger ; mais, comme sa conversation était empreinte de bienveillance, qu’il avait vu beau­coup de choses et de gens, qu’il était bon pour ses hommes, correct dans son service, bien peu s’apercevaient de ce qui pouvait lui manquer sous le rap­port de l’intelligence. Il n’y avait personne pour s’étonner de son avancement rapide, car le comman­dant ne comptait que quarante ans et il paraissait plus jeune encore.

Peut-être, en temps de guerre, se fût-il montré insuffisant ; mais la France jouissait, alors, d’un peu de paix et c’était un officier extrêmement décoratif.

Quant à son cœur, on ne pouvait dire qu’il fût vaste, ni profond ; il était plutôt d’un accès très facile ; seulement la porte de sortie y voisinait de bien près avec celle d’entrée.

Le commandant, bienveillant aux hommes, était tendre, à l’excès, avec les femmes. Il ne pouvait demeurer, en tête à tête, avec l’une d’elles, sans se sentir épris, mais épris, avec une sincérité qui éclatait sur son visage et qui, selon les cas, pouvait durer de cinq minutes à cinq semaines.

Les images se succédaient dans son cœur, toutes aimables, toutes charmantes, toutes chères.

Il aimait celle-ci, parce qu’elle était blonde, celle-là, parce qu’elle était brune ; telle autre, parce qu’elle n’était ni l’une ni l’autre et, le malheur, c’est qu’il les aimait toutes en même temps.

La tonne foi indiscutable du commandant Belormeau était ainsi extrêmement dangereuse pour les jeunes personnes inexpérimentées que le destin mettait sur sa route. Il avait, devant une femme, un tel air d’admiration naïve, qu’il était bien rare que celle-ci n’en fût pas touchée.

Venant d’un tel homme, l’hommage acquérait une spéciale valeur.

Le commandant Belormeau était donc un redoutable séducteur ; non qu’il fût pervers, non qu’il combinât des plans machiavéliques ou qu’il préméditât ses conquêtes.

Déjà, il avait fait couler bien des larmes, quand un brusque départ de son détachement ou la non moins brusque révélation du partage indéfini de sa tendresse venait atteindre, en plein cœur, celles qui se croyaient tant aimées. Le commandant parlait très volontiers de ses succès ; il feuilletait ses souvenirs comme un album d’images qu’il faisait défiler devant les yeux admiratifs de son ordonnance ; celui-ci trouvait tout naturel que son commandant fût adoré de toutes les femmes et non moins naturel qu’il les trahit les unes après les autres.

Donc, M. Belormeau, s’étant fait retirer ses bottes, tendait avec une évidente satisfaction, ses pantoufles à la flamme, tandis que le vent s’élevait en tempête et rugissait autour du pavillon.

— On n’est vraiment pas mal, ici, dit-il, en jetant un regard circulaire sur sa chambre ; le logis est confortable, mais il n’est pas assez gai ! C’est lugubre d’entendre dans les grands arbres, le vent hurler comme un loup… Ça ne te fait rien, toi, Joseph ?

— Non, mon commandant, chez nous, la mer mène un autre tapage.

— Ce bruit-là t’a bercé, vois-tu, moi je suis fait pour le monde et sa gaîté, la solitude m’oppresse.

— Mon commandant aura bientôt des connaissances.

— J’en ai fait, aujourd’hui ; j’ai rendu des visites et je compte, déjà, plusieurs invitations à dîner.

— Tant mieux, fit Joseph, épanoui, cela distraira mon commandant.

— J’ai été chez le maire, chez le notaire ; ce sont de bonnes gens, mais pas récréatifs ; puis j’ai vu les notables commerçants ; deux d’entre eux, deux frères, les MM. Stenneverck m’ont particulièrement plu ; ils ont une fille l’un et l’autre et ce sont bien les plus ravissantes créatures que j’aie jamais rencontrées !

Le commandant était de bonne foi, quoiqu’il eût déjà rencontré cent femmes aussi accomplies, en maints endroits divers.

— Ces demoiselles étaient ensemble et je crois qu’elles feraient bien d’y rester, tant elles se font valoir, l’une, l’autre, ajouta-t-il d’un ton pénétré.

Quellec, assis sur l’extrême bord de sa chaise, donnait tous les signes de la plus sympathique attention.

— Mlle Minna, reprit le commandant, un Greuze, mais cela ne te dit rien ; imagine-toi un minois espiègle, des cheveux d’or, une fraîcheur de rose du Bengale ; sa cousine, Mlle Valentine, une brune, à la chaude pâleur, des yeux d’Orientale, un air de langueur adorable ; une rose thé, celle-ci… Je te jure, Quellec, que s’il m’était donné de le faire, je ne saurais laquelle choisir.

Et d’une voix mâle et bien timbrée, le commandant entama une romance, alors, à la mode :

— « Entre les deux, mon cœur balance. »

— Demain et après-demain, reprit-il quand il eut terminé son couplet, je dînerai chez le maire et chez le notaire ; Mme la mairesse ne peut m’offrir qu’un intérêt culinaire, si j’ose dire… quant à Mme la notairesse, elle fut belle ; hélas ! il y a quarante ans !… Mais la semaine prochaine ; je serai dédommagé, car je prendrai place à la table du père de la délicieuse Minna.

François Stenneverck avait, en effet, adressé dès sa première visite, une cordiale invitation au commandant Belormeau. Son frère, Michel, se réservait d’en faire autant, mais Valentine avait pris mal à la gorge. À la moindre indisposition, on couvait la jeune fille. Elle ne sortirait point d’ici huit ou quinze jours et l’on attendrait son complet rétablissement pour fêter le commandant.

Mme François et Gertrude furent fort affairées par les préparatifs du dîner ; la grande salle éclairée, bien chauffée, décorée de houx et de sapin, avait, par la glaciale soirée d’hiver, un aspect des plus accueillants quand l’officier fit son entrée.

Les cinq garçons astiqués et lustrés gardaient une sagesse exemplaire ; Minna, en robe blanche, une rose de Noël au corsage, était délicieuse ; le brasseur et sa femme, aussi rubiconds l’un que l’autre et fort réjouis tous les deux, s’entendaient pour mettre leur convive à l’aise. Il n’y avait que Pierre Artevelle, également invité, qui se montrât d’une humeur revêche tout à fait inaccoutumée.

La cuisine de Gertrude était savoureuse ; les vins de la maison très capiteux. Les garçons n’avaient pas tardé à sortir de leur mutisme de commande. À la faveur de tout cela, le commandant Belormeau buvait, littéralement, Minna des yeux.

Celle-ci faisait, mon Dieu, ce qu’elle avait de plus sage à faire, feignait de ne pas s’en apercevoir ; mais Pierre pris d’un accès de jalousie féroce, eût voulu qu’elle fût hautaine, impertinente, voire même agressive. Minna devinait très bien ce qui se passait dans l’esprit de son fiancé, mais résolut, par taquinerie de ne le rassurer, ni d’un regard, ni d’un petit mot, glissé en aparté. Car, enfin, il ne lui eût pas été impossible de le rejoindre, quand prétextant l’éloignement de sa demeure, il se leva pour prendre congé. Elle n’en fit rien et Pierre partit dans le plus méchant état d’esprit qu’il eût jamais ressenti. Le commandant, au contraire, lorsqu’il se retira une heure plus tard, comblé d’amitiés, de prévenances, de cordiales et pressantes invitations pour la durée de son séjour, regagna son pavillon, en retenant, sous ses paupières l’image d’une jeune fille vêtue de blanc et auréolée d’or, et il s’endormit dans le plus profond enchantement.

Pierre Artevelle avait été décidément mordu par le serpent de la jalousie ; le baudrier, les épaulettes, le plumet et la flamme rouge du commandant Belormeau scintillèrent, toute la nuit, dans ses rêves. Dès le lendemain, ne tenant plus en place, il enfourcha son cheval et retourna chez François Stenneverck. Minna travaillait à sa place accoutumée et la salle ne gardait d’autres traces du dîner de la veille que les touffes de verdure résineuse demeurées dans les corbeilles.

Pierre était sombre, grincheux, hérissé et Minna se sentait justement d’humeur un peu moqueuse.

L’accès jaloux de Pierre ne lui déplaisait pas : elle eut envie de faire durer le plaisir.

Le jeune homme à peine assis, ouvrit le feu.

— Eh bien ! vous l’avez eu, votre commandant, dit-il, avec aigreur !

— Nous l’avons eu et nous l’aurons encore.

— Évidemment, s’il ne revenait point, ce ne serait pas faute d’en être prié. Votre père l’a littéralement comblé d’invitations.

— N’était-ce point tout naturel ?

— Moi, je ne comprends pas ces engouements subits, ces avances pressantes à un inconnu.

— En la circonstance, cela s’adresse moins à l’homme qu’au soldat.

— Pour mon compte, ce bellâtre m’a été absolument antipathique.

— Pas à moi.

— Il m’a toujours semblé que la beauté était ridicule, chez un homme.

— Pas à moi.

— Vous l’avez assez prouvé. 

— Que voulez-vous dire, Pierre ? lança Minna en mordant son fil, d’un petit air détaché.

— Que vous avez laissé, au commandant, tout le loisir de vous contempler.

— Souhaitiez-vous que je lui jetasse le contenu de mon verre à la tête ?

— Une femme a d’autres moyens pour faire entendre, à un homme, que son attitude lui déplaît.

— Mais elle ne me déplaisait pas.

— S’il en est ainsi, proclama Pierre, en se levant brusquement, je ne sais pas ce que je fais ici.

Avant que Minna ait pu esquisser un geste, le jeune homme était parti, en claquant la porte.

Persuadée qu’il s’agissait d’une fausse sortie, Minna se mit à rire et continua sa couture.

Au bout d’un quart d’heure, ne le voyant pas reparaître, elle alla jusqu’à la cuisine.

Gertrude, ses lunettes relevées sur le front, écossait des haricots.

— Tu n’as pas vu Pierre, demanda la jeune fille ?

— Ma petite Minna, il vient de partir, d’un air tout encoléré ; je lui ai demandé pourquoi il n’attendait pas notre maître, je ne sais pas, ma foi, s’il a entendu.

Minna demeura tout interdite… Est-ce que ce fou de Pierre avait pris au sérieux son admiration pour le commandant Belormeau ?… Est-ce qu’il n’avait pas vu qu’elle plaisantait ?

— Bah ! fit-elle, avec un sourire confiant, je dissiperai le nuage à notre première entrevue.

Mais Pierre ne reparut pas de la semaine. Il avait, il est vrai, averti François Stenneverck, par un petit mot, qu’il devait s’absenter, et ce n’était peut-être pas un prétexte, après tout.

En revanche, le commandant Belormeau, chaleureusement accueilli par ses hôtes, venait déjà, en intime, dans la maison du brasseur.

Un jeudi, Mme François, ayant à acheter, pour ses fils, des gants et des sabots fourrés, profita du jour de congé pour les emmener faire ses emplettes.

Minna demeura à la surveillance du logis. Le commandant Belormeau se présenta et Gertrude ne crut pas devoir faire de façon pour l’introduire près de sa jeune maîtresse. Celle-ci accueillit aimablement son visiteur.

Elle ne se sentait nullement troublée par le tête-à-tête et avait quelques velléités de punir Pierre de son mauvais caractère.

— Asseyez-vous, commandant, dit-elle, en rejetant son ouvrage dans sa corbeille.

— Continuez à travailler, je vous en prie, mademoiselle Minna ; j’aime tant à voir voltiger vos jolis doigts.

Elle reprit volontiers son dé et son aiguille et le commandant commença à la considérer avec la plus sympathique attention.

— Comme vous semblez préoccupé, commandant remarqua Minna qui trouvait que cette muette contemplation avait assez duré.

— Préoccupé, n’est pas le mot, mais je songeais que je n’avais jamais vu plus délicieuse créature que vous.

Elle se mit à rire.

— J’aimerais bien savoir à combien de femmes vous avez fait, déjà, cette déclaration ?

— Franchement, mademoiselle Minna, dans ma carrière, au cours de mes déplacements, je ne saurais nier que j’ai rencontré bien des femmes charmantes.

— À qui vous l’avez dit ?

— Mais oui. Ce que j’affirme, c’est qu’elles ne l’étaient pas à votre façon.

— Je suis un genre spécial, fit-elle, très calme, en enfilant son aiguille ?

— Ne pensez-vous pas qu’il en est, des femmes, comme des fleurs, qui ont des charmes différents et qu’on aime de diverses manières ? Voyez, dans un jardin, l’œillet ne ressemble point à la rose ; la pensée n’a rien de commun avec la tulipe. N’aimez-vous pas l’une et l’autre fleur ; ne seriez-vous pas bien embarrassée de choisir ?

Pour être véridique, le commandant eût pu étendre sa comparaison ; car il ne dédaignait pas non plus les fleurs des champs, pas même les corolles un peu poudreuses qui pouvaient s’ouvrir dans une cour d’auberge… Avec Minna, il ne sortit point des plates-bandes.

— Alors, commandant, vous faites des gerbes ?

— C’est cela ; des gerbes de souvenirs poétiques et tendres !… Ah ! si vous le permettiez, vous seriez une très jolie fleur à joindre à ma sentimentale cueillette.

— Je tiens à demeurer sur ma tige.

— Vous êtes une petite rose sauvage.

— Vous savez, alors, qu’elles sont bien pourvues d’épines.

— Vraiment, ne me donnerez-vous pas un léger souvenir des instants charmants qu’il m’est permis de passer près de vous ?… Une boucle de vos cheveux d’or ?

— Par exemple, commandant ! Je tiens essentiellement à tous mes cheveux.

— Ce ruban qui palpite à votre corsage ?

— Vous le voyez mal ; il est élimé.

— Ce dé d’argent qui scintille à votre doigt ?

— Mon dé ! Quelle demande outrecuidante ! Il me fait trop grand besoin et je ne me pardonnerais pas de le remettre entre vos mains oisives.

— Je vois bien, dit le commandant, d’un air de très sincère regret que, sous votre air riant, vous êtes une petite personne bardée de fer.

— Et je m’en flatte, commandant.

— Mais vous ignorez la vie… Ah ! si mon séjour ici se prolonge, je veux trouver le défaut de votre cuirasse… mademoiselle Minna, je veux, je le jure !

Toute une armée de pieds se fit entendre dans le vestibule ; c’était Mme François qui rentrait avec sa bande pourvue de sabots neufs ; son arrivée coupa en deux le serment du commandant et Minna ne sut pas quel moyen il comptait employer pour l’amener à résipiscence.

Les choses, quelquefois semblent prendre un malin plaisir à brouiller les affaires des hommes.

Ce jour-là, Pierre Artevelle s’était éveillé en dispositions repentantes.

Il se reprochait véhémentement d’avoir agi comme un jeune imbécile avec le commandant Belormeau ; comme une brute avec sa jolie Minna qui n’avait pas commis d’autre crime que de rire de son accès de jalousie subite et de se laisser admirer, avec un peu de complaisance — oui, vraiment, elle y avait mis un peu de complaisance — par le brillant officier.

Mais, enfin, elle comptait dix-huit ans ; on ne pouvait lui demander d’avoir l’expérience et l’austérité d’une matrone. Si, au lieu de se fâcher, il lui avait dit gentiment que l’admiration du commandant lui était désagréable, Minna n’eût pas persévéré dans son attitude peu conciliante.

Ayant, ainsi, médité sur ses torts, Pierre Artevelle avait enfourché son cheval et pris la route de Wattignies.

Il pénétra dans la cour de la brasserie, une demi-heure après le départ de Mme François et de sa bande. Il mettait pied à terre quand Gertrude parut sur le seuil de la cuisine.

— Bonjour, monsieur Pierre, s’écria la bonne femme ; il y avait longtemps qu’on ne vous avait vu.

— C’est vrai, Gertrude, j’ai eu à faire. Mme Stenneverck est-elle ici ?

— Non, monsieur Pierre, elle a profité du jour de congé pour emmener les garçons en emplettes ; croiriez-vous que les sabots qu’ils ont eus pour la rentrée des classes, sont déjà usés ? C’est ruineux une bande comme cela !

— Minna est-elle sortie avec eux ?

— Non, monsieur Pierre, répondit Gertrude qui n’y entendait pas malice ; elle est dans la salle à manger et M. le commandant lui tient compagnie.

Pierre devint pourpre et étouffa un juron.

— Est-il arrivé depuis longtemps, reprit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre indifférente.

— Pas loin d’une heure. Ah ! il ne s’ennuie pas chez nous ce beau monsieur.

Pierre sauta en selle et fit volter son cheval.

— Eh bien, monsieur Pierre ?… remarqua Gertrude abasourdie ; ça ne doit pas vous gêner pour entrer, au contraire.

— Je reviendrai plus tard, dit le jeune homme en poussant sa bête.

— Ah ! c’est bon, alors, reprit la vieille servante, rassurée.

Mais Pierre ne revint pas et quand Minna apprit sa malencontreuse visite, elle se sentit toute inquiète.

Est-ce que vraiment sa jalousie était sérieuse ? Est-ce qu’elle avait eu tort de le taquiner à ce sujet ?

Si elle avait tenu, pendant un quart d’heure, et même moins, son ami d’enfance, en tête-à-tête, elle n’eût pas été embarrassée pour dissiper le nuage, mais si Pierre, boudeur, s’obstinait à la fuir, qu’adviendrait-il de cette fâcherie ?

Pendant les jours suivants, la jeune fille guetta sans cesse, la venue de Pierre Artevelle, mais il ne se montra point.

Sa mère, absorbée par les mille soucis de son intérieur, n’en fit point la remarque, mais plusieurs fois, son père en se mettant à table demanda :

— Pierre n’est pas venu ? Cela me surprend.

Il est vrai qu’il était tombé de la neige en abondance et que la route était défoncée.

Dans cette disposition d’esprit, la jeune fille ne se sentait pas d’humeur à répondre aux propos galants du commandant. Sans affectation, elle esquiva plusieurs de ses visites. Il s’en montra fort déçu. Il sentait bien que cette jolie fille n’était pas très impressionnée par son prestige et qu’elle restait, en sa présence, remarquablement libre de son esprit et de son cœur.

Le commandant, n’étant pas habitué à l’indifférence, s’y résignait mal.

Par un beau jour d’hiver, comme il quittait la maison du brasseur, assez fâché de n’y avoir rencontré que Mme François, Belormeau trouva au bout de la rue, Minna qui rentrait.

— Oh ! s’écria-t-il, en donnant tous les signes du plus vif désappointement, je n’ai point de chance ! Mademoiselle Minna vous voici et je pars ! Si j’avais su j’aurais prolongé ma visite de quelques instants.

La jeune fille ne répondit que par un sourire et n’offrit point de revenir sur ses pas.

— Je ne vous vois plus, dit l’officier.

— Je suis souvent occupée ; maman a besoin d’être aidée.

— Je crois bien plutôt que vous me fuyez !…

Minna ouvrit de grands yeux étonnés.

— Et pourquoi vous fuirais-je ? commandant.

Il parut un peu embarrassé.

— Je veux dire que vous ne semblez pas partager mon désir de vous entretenir…

— Nous nous sommes entretenus bien souvent, déjà.

— Mais pas intimement, nous ne sommes jamais seuls.

— Je ne comprends pas très bien, commandant.

— Vous y mettez de la mauvaise volonté. Ne pourrions-nous nous rencontrer quelquefois ?

— Je suppose que si, puisque j’habite la maison de mes parents et que vous la fréquentez.

— Je veux dire : nous rencontrer ailleurs ?…

— Décidément, je ne comprends pas du tout. Je suis pressée, commandant, souffrez que nous en restions là…

Elle fit un petit salut très sec et s’éloigna d’un pas rapide.

Lui demeura, à la même place, très déconfit, n’ayant pas cru l’offenser à ce point.

Pourtant, Minna était très fâchée.

Pour, qui le commandant la prenait-il ? Lui avait-elle donné l’occasion de se tromper ? Si Pierre eût entendu ses paroles, ne l’eût-il pas cru ?

La jeune fille rougissait comme si quelques roseaux perfides allaient, dans le vent, les répéter à celui-ci. Elle eut envie de prier ses parents de fermer leur porte à l’officier.

Puis elle songea que cette mesure provoquerait beaucoup de commentaires, que ses parents eux-mêmes seraient tentés de s’exagérer l’incident qui l’avait motivée.

Pierre ferait de même…

Ah ! elle était bien bonne de tant se soucier de ce que penserait Pierre.

Où était-il à cette heure ? Que faisait-il ? Était-ce possible qu’il ne l’aimât plus !

Comment le saurait-elle, s’il s’obstinait à la fuir ?

Une grande détresse emplit le cœur honnête de Minna.

— Si demain, s’écria-t-elle, il ne paraît point, j’irai conter tout cela à grand-père.