Les Contemporains/Cinquième série/Stéphane Mallarmé

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Les Contemporains : études et portraits littérairesSociété française d’imprimerie et de librairieCinquième série (p. 43-48).

STÉPHANE MALLARMÉ


M. Stéphane Mallarmé a mis en tête de sa traduction des poèmes d’Edgar Poe[1] ce sonnet préliminaire :

LE TOMBEAU D’EDGAR POE

  Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change
  Le Poète suscite avec un glaive nu
  Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
  Que la Mort triomphait dans cette voix étrange

  Eux comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
  Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
  Proclamèrent très haut le sortilège bu
  Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange

  Du sol et de la nue hostiles ô grief
  Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
  Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne

  Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
  Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
  Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur

— Qu’est-ce que cela veut dire ? me demanderez-vous.

Je répondrai :

— M. Stéphane Mallarmé est un homme original et doux. Il a de l’esprit. Sa conversation se distingue par un tour imprévu et charmant ; il y emploie du reste les mêmes mots que tout le monde, et dans le même sens, ou à peu près. Dès qu’il écrit, c’est autre chose… Pourtant il a commencé par faire des vers très beaux et, malgré quelques singularités, très intelligibles (sans quoi, je n’aurais pas osé dire « très beaux », car je ne me moque jamais des gens). Ces vers vous les trouverez dans le Parnasse contemporain, dans les Poètes maudits de Paul Verlaine (la Fenêtre, Placet, Automne, etc., surtout le Guignon, qui est, à fort peu de chose près, un chef-d’œuvre). Depuis, M. Stéphane Mallarmé est devenu décidément ce que M. Catulle Mendès appelle par une exquise litote un « auteur difficile ». Pourtant il a des amis, Mendès tout le premier, Henri Roujon, Wyzewa, qui continuent à l’expliquer couramment. Et alors, me souvenant d’avoir été charmé par ses premiers vers, ce m’est un vrai chagrin de ne pas entendre parfaitement les derniers, et j’ai envie de lui en demander pardon. Au moins voudrais-je savoir au juste pourquoi je ne les comprends pas. — C’est peut-être, direz-vous, que c’est inintelligible. — Mais non, puisqu’ils sont trois qui comprennent, et probablement quatre, en comptant l’auteur. Si donc vous êtes patient et capable d’attention, et si vous avez l’âme assez bien située pour vous soucier parfois de choses réputées inutiles, reprenons le sonnet que je citais tout à l’heure, et tâchons de le traduire comme nous ferions d’un texte de Lycophron.

Je vous ai donné ce sonnet tel qu’il est dans le livre, sans aucune espèce de ponctuation. Il ne serait peut-être pas mauvais de la rétablir d’abord. Il faut, je pense, une virgule après change, un point après étrange, une virgule après eux, une après tribu, un point après mélange, un point d’exclamation après grief, une virgule après s’orne, une après obscur, — et, j’imagine, un point final.

Et maintenant voici la traduction que je vous propose :

« Redevenu vraiment lui-même, tel qu’enfin l’éternité nous le montre, le poète, de l’éclair de son glaive nu, réveille et avertit son siècle, épouvanté de ne s’être pas aperçu que sa voix étrange était la grande voix de la Mort (ou que nul n’a dit mieux que lui les choses de la Mort).

« La foule, qui d’abord avait sursauté comme une hydre en entendant cet ange donner un sens nouveau et plus pur aux mots du langage vulgaire, proclama très haut que le sortilège qu’il nous jetait, il l’avait puisé dans l’ignoble ivresse des alcools ou des absinthes.

« Ô crime de la terre et du ciel ! Si, avec les images qu’il nous a suggérées, nous ne pouvons sculpter un bas-relief dont se pare sa tombe éblouissante,

« Que du moins ce granit, calme bloc pareil à l’aérolithe qu’a jeté sur terre quelque désastre mystérieux, marque la borne où les blasphèmes futurs des ennemis du poète viendront briser leur vol noir. »

C’est fort mal traduit, et pourtant j’ai fait de mon mieux. Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris le 4e vers, ni le 5e et le 6e, ni le 9e, ni le 12e, ni le 14e. Le rapport de ces images avec les faits ou les pensées qu’elles expriment étant (je l’espère du moins) absolument clair pour M. Stéphane Mallarmé, il s’imagine qu’il en est de même pour nous, que nous rétablissons sans peine ce lien, et que nous remontons sans hésitation des signes aux choses signifiées.

Apparemment il croit à une sorte d’universelle harmonie préétablie en vertu de laquelle les mêmes idées abstraites doivent susciter, dans les cerveaux bien faits, les mêmes symboles. C’est un Leibnizien plein d’assurance. Ou, si vous voulez, il croit que les justes correspondances entre le monde de la pensée et l’univers physique ont été fixées de toute éternité, que l’intelligence divine porte en elle le tableau synoptique de tous ces parallélismes immuables et que, lorsque le poète les découvre, ils éclatent à son esprit avec tant d’évidence qu’il n’a point à nous les démontrer. M. Stéphane Mallarmé est un platonicien éperdu. Il croit à des séries de rapports nécessaires et uniques entre le visible et l’invisible. Il oublie que nous ne sommes pas, nous, dans le secret des dieux ; voilà tout.

La preuve que son sonnet est limpide, c’est que deux Américaines l’ont traduit : Mrs Sarah Helen Whitman et Mrs Louise Chandler Moulton. Au fait, peut-être les étrangers sont-ils plus aptes que nous à entendre cette poésie. Les bizarreries qui nous déconcertent leur échappent. Ils ne sont pas gênés comme nous par une tradition, par le souvenir d’une langue plus exacte et plus précise. Ils n’ont rien à oublier avant de lire.

Sur les poèmes de Poe (la traduction est d’une belle et audacieuse littéralité), je me récuse. Je ne suis capable de goûter pleinement que le Corbeau, où le symbole est si clair, si triste, si saisissant, où le never more revient si douloureusement, comme un tintement de glas. Quant au reste, ce sont de vagues, harmonieuses et mystiques rêveries sur l’amour et la mort. C’est de la poésie lunaire et nocturne :

« Les cieux étaient de cendre… C’était nuit en le solitaire octobre de ma plus immémoriale année… À travers une allée titanique de cyprès, j’errais avec mon âme ; — une allée de cyprès avec Psyché, mon âme… »

Ou bien :

« À minuit, au mois de juin, je suis sous la lune mystique : une vapeur opiacée, obscure, humide, s’exhale hors de son contour d’or et, doucement se distillant goutte à goutte sur le tranquille sommet de la montagne, glisse avec assoupissement et musique, parmi l’universelle vallée. Le romarin salue la tombe, le lis flotte sur la vague… »

La poésie de Poe est pareille à ce paysage. C’est de la vapeur opiacée.

J’ai aimé certains passages qui me rappelaient des vers — plus arrêtés et plus nets — de nos poètes à nous, de Baudelaire très souvent, quelquefois de Sully Prudhomme.

«… Et toi, fantôme, parmi le sépulcre des arbres, tu glissas au loin. Tes yeux seulement demeurèrent, ils ne voulurent pas partir ; — ils ne sont jamais partis encore. »

Ainsi le poète de la Vie intérieure :

  Ô morte mal ensevelie,
  Ils ne t’ont pas fermé les yeux.

De même encore le poème intitulé Pour Annie exprime à peu près le même état d’âme crépusculaire et délicieux que l’adorable pièce du Rendez-vous dans les Vaines tendresses. Et alors j’ai relu le Rendez-vous, et je l’ai préféré. Je suis beaucoup trop de mon pays ; mais qu’y faire ?


  1. Les Poèmes d’Edgar Poe, traduction de Stéphane Mallarmé. — Denan, à Bruxelles.