Les Contemporains/Deuxième série/Alphonse Daudet

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Société française d’imprimerie et de librairie (Deuxième sériep. 273-296).

ALPHONSE DAUDET[1]


« Ah ! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses ! Je suis sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais[2]. » Le petit Chose a écrit dans les journaux, il a même fait des livres. Et le public a été de l’avis de la mère Jacques. Ô locataire du moulin de Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la petite Désirée, compatriote infidèle de Tartarin, de Numa et de Bompard, historiographe du Nabab et de la reine Frédérique, ô magicien qui savez unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vérité, la fantaisie et la tendresse, ah ! quelle jolie façon vous avez de dire les choses !

La fortune littéraire de M. Alphonse Daudet est des plus éclatantes qu’on ait vues. C’est une séduction universelle. Ceux qui veulent des larmes et ceux qui veulent de l’esprit, les amoureux d’extraordinaire et les quêteurs de modernité, les simples, les raffinés, les femmes, les poètes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet traîne tous les cœurs après lui ; car il a le charme, aussi indéfinissable dans une œuvre d’art que dans un visage féminin, et qui pourtant n’est pas un vain mot puisque de très grands écrivains ne l’ont pas. Le charme, c’est peut-être une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel même dans le rare et le recherché ; c’est, en tout cas, quelque chose d’incompatible avec des qualités trop laborieuses et trop voulues : ainsi le charme ne se rencontre guère chez les chefs d’école. On peut remarquer aussi que le charme ne va pas sans un cœur aisément ému et qui ne craint pas de le paraître (Homo sum, etc.). Il ne faut donc pas le demander à ceux qui font profession de ne peindre que des réalités plates ou brutales, ou qui affectent de n’être curieux que du monde extérieur et de la plastique des choses.

Ce charme, quel qu’il soit, est une des puissances de M. Alphonse Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d’une composition assez riche pour que des esprits très divers y puissent trouver leur compte. Son originalité, c’est d’unir étroitement l’observation et la fantaisie, de dégager du vrai tout ce qu’il contient d’invraisemblable et de surprenant, de contenter du même coup les lecteurs de M. Cherbuliez et les lecteurs de M. Zola, d’écrire des romans qui sont en même temps réalistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce qu’ils sont très sincèrement et très profondément réalistes.


I

Apparemment il n’est pas inutile, pour voir dans la réalité ce qui vaut la peine d’y être vu, d’avoir commencé par ne pas la regarder de trop près, par être un poète, un rêveur sans plus, un être à sensations délicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de jouir démesurément des choses sans avoir souci de les photographier. Je me méfie un peu de ces adolescents comme il s’en rencontre aujourd’hui, qui, à l’âge où de plus forts qu’eux chantaient naïvement les roses, vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des descriptions d’éviers ou de paniers aux ordures, et de froides insistances sur les malpropretés de la vie physique. S’ils commencent par là, par où finiront-ils ? Le moins qu’ils risquent, c’est de refaire toujours le même livre, car le champ de leurs observations, si tant y a qu’ils aient besoin d’observer, est vite parcouru ; le nombre de leurs effets est extrêmement limité ; et rien ne ressemble plus à une… oaristys vue par le côté qu’ils aiment, qu’une autre oaristys vue par le même côté. Au contraire, d’avoir édifié dans sa prime saison de jolies fantaisies en l’air, cela doit vous conduire, quand enfin l’on s’est tourné vers l’étude du monde réel, à négliger ce qu’il a de banal et d’insignifiant, ce qui ne mérite pas d’être noté, pour s’attacher à ce qu’il contient de particulier et d’inattendu ; car, si l’on s’adresse à lui, c’est que l’on compte qu’il vous fournira des documents plus intéressants encore que vos imaginations d’autrefois.

Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rêve. À Nîmes, dans le jardin de « monsieur Eyssette », c’est un bambin imaginatif qui joue éperdument Robinson dans son île et qui s’attache aux objets avec une sensibilité violente. Quel déchirement quand il faut quitter Nîmes, la fabrique et le jardin !

Je disais aux platanes : « Adieu, mes chers amis, » et aux bassins : « C’est fini, nous ne nous verrons plus. » Il y avait dans le jardin un grenadier dont les belles fleurs rouges s’épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant : « Donne-moi une de tes fleurs. » Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui[3].

À Lyon, où il fait souvent l’école buissonnière et passe des journées dans les bois ou le long de l’eau ; au collège de Sarlande, où il invente des histoires pour les « petits », à Paris même, où, fraîchement débarqué, de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s’essaye à regarder ce monde nouveau qu’il peindra si bien, le petit Chose, délicat et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait, continue de rêver effrontément, fait des vers sur des cerises, des bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l’oiseau bleu, soupire le Miserere de l’amour, et adresse à Clairette et à Célimène des stances cavalières qui semblent d’un Musset mignard et où l’ironie, comme il convient, se mouille d’une petite larme. Je ne connais pas de volume de débutant plus vraiment jeune que le petit livre des Amoureuses.

Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un écrivain déjà connu et qui fait des chroniques et des « variétés » au Figaro. Mais, au fond, c’est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet incorrigible poète de petit Chose serait capable d’écrire des histoires aussi chimériques, aussi peu arrivées que les Aventures d’un Papillon et d’une Bête à bon Dieu, le Roman du Chaperon rouge, les Rossignols du cimetière et les Âmes du Paradis, mystère en deux tableaux ?

Une femme est morte en se confessant au prêtre et en reniant un amour criminel. L’amant s’est tué de désespoir. Il est en enfer et sa maîtresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fête-Dieu, le plafond de l’enfer s’entr’ouvre, et les damnés voient passer au-dessus de leurs têtes la procession des élus. Mais, comme l’explique un damné, « l’air du paradis est fatal à la mémoire : chacun de nous a là-haut un parent, un ami, un frère, une sœur, une mère, une femme ; de ces êtres chéris nous ne pûmes jamais obtenir un regard ». Le nouveau venu n’est pas plus heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, évoquer les jours d’autrefois : sa maîtresse ne se souvient de rien, ne le reconnaît pas ; et cela est si douloureux que saint Pierre lui-même ne peut s’empêcher d’être ému.

Voilà un « mystère » qui sent un peu l’hérésie ; car l’Église enseigne que, non seulement les élus oublieront les damnés, mais que les damnés détesteront les élus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y a, dans cette fantaisie hétérodoxe et compromettante pour saint Pierre, un mélange tout à fait savoureux d’ingénuité, de grâce et de passion. Au petit drame touchant se mêlent les jolis détails d’un paradis d’enfant de chœur, de petit clerc de la manécanterie de Saint-Nizier : « Mes yeux et mon cœur l’ont aussi reconnu, ce petit chérubin vêtu de mousseline, à ceinture d’azur, qui agite dans l’air, de toutes les forces de ses petits bras dodus et rosés, une bannière à fleurs d’or aussi grande que lui ; c’est ma sœur, ma petite sœur Anna, que j’ai tant pleurée. »

Surtout il y a dans ce rêve bien humain une tendresse profonde, un don de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don précieux que M. Alphonse Daudet conservera même quand il ne fera plus que regarder et qu’il ne rêvera plus guère. Et c’est pour cela que je me suis un peu arrêté sur cette œuvre d’adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour peindre le monde comme il est, que d’avoir beaucoup d’imagination et de sensibilité. L’âme de ce cher petit Chose, qui n’a pas eu une enfance heureuse et qui a songé des songes si jolis et si tendres, continue de flotter, légère, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s’y insinue encore çà et là, mêle de l’émotion à l’exactitude des peintures et impose à l’observation un choix de détails si rare et si délicat que, sans autre artifice, elle fait jaillir à chaque instant la fantaisie de la réalité même.


II

Le poète des Amoureuses, jeté en arrivant à Paris dans un milieu de bohèmes pittoresques, bientôt aiguisé par la vie parisienne, s’aperçoit un jour que ce qu’on voit (quand on sait regarder) est presque toujours plus intéressant, plus inattendu, même plus amusant et plus fou que ce qu’on imagine. Dès lors, c’est fini de rêver. Il nous contera encore par-ci par-là de jolis contes comme le Curé de Cucugnan, la Mule du pape, l’Élixir du père Gaucher, ou la merveilleuse histoire de Woodstown, la ville américaine conquise sur la forêt vierge et submergée par elle. Mais, d’une façon générale, on peut dire de lui, et plus justement que de n’importe quel autre romancier, même de la nouvelle école, qu’il ne raconte et ne décrit plus que ce qu’il a vu. C’est au point qu’on pourrait diviser tous ses récits ou tableaux, depuis ses Lettres de mon moulin jusqu’à son premier grand roman, en cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux qu’il a le mieux connus et où il a fait ses plus longs séjours : Nîmes et la Provence, l’Algérie et la Corse, Paris enfin, Paris bohème, Paris populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le siège. Et sous ces différents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses grands romans sont faits, si on prenait là peine de les décomposer. La Provence remplit presque toutes les Lettres de mon moulin ; Paris sous ses différents aspects est le sujet de presque tous les Contes du lundi et de la plupart des Études qui suivent Robert Helmont. Dans ces deux livres la Corse et l’Algérie se glissent çà et là. L’Algérie et la Provence se partagent Tartarin. À mesure que M. Alphonse Daudet avance dans son œuvre, Paris, c’est-à-dire la modernité, l’attire davantage : d’abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du siège ; puis le Paris de tous les jours et tous les étages de Paris, du haut en bas (Voyez Mœurs parisiennes et les Femmes d’artistes). Cela le mène tout doucement à ses grands romans parisiens. Déjà il nous raconte le Nabab en cinq ou six pages et, tout à côté, la mort du duc de Morny. Déjà le futur bourreau du petit Jack montre, dans le Credo de l’Amour, sa grosse moustache, son œil bleu et dur et sa face de mousquetaire malade.

Il serait fort difficile d’analyser ces petites pièces. Mais peut-être n’est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s’en tenir là. Comment donc faire ? Il faudrait prendre le mot « charmant », le nettoyer de sa banalité et comme le frapper à neuf ; puis, ainsi rajeuni, le mettre pour tout commentaire au bout de ces Contes. Essayons pourtant quelques remarques.


III

Nombre de ces petites histoires sont extrêmement simples, mais aucune n’est banale et beaucoup sont singulières et rares. Il n’en est pas une, je crois, dont on puisse dire : « C’est joli, mais ça ressemble à tout, » ou « Tiens ! j’ai déjà lu ça quelque part. » Jamais M. Alphonse Daudet ne tombe dans cette banalité, soit de la fable, soit de la description ou du sentiment, à laquelle n’échappent pas toujours les écrivains qui inventent, et même les plus grands. C’est, encore une fois, que tout ce qu’il conte ou décrit, il l’a vu et noté, ou induit directement de ce qu’il avait vu. Il est vrai que sa façon de regarder est une création et que son œil sait découvrir au point qu’il paraît inventer. « Plus on a d’esprit, dit La Bruyère, plus on trouve d’originaux. » Ajoutons : Et plus l’on découvre autour de soi de situations originales. Or, comme M. Alphonse Daudet a beaucoup d’esprit et qu’il est toujours à l’affût, il s’arrête et s’intéresse à des détails qui nous échapperaient ou que nous remarquerions à peine ; il nous fait trouver curieuses par la façon dont il nous les présente des choses tout ordinaires et qui nous auraient sans doute faiblement frappés ; il a, si j’ose dire, un merveilleux flair des petits drames obscurs dont fourmille la réalité.

Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement vrais. Vous rappelez-vous les Deux auberges[4], l’une neuve, bruyante et bien achalandée, l’autre déserte et misérable ; et la maîtresse de cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la tête, quand par hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit dans l’auberge d’en face chez la belle Arlésienne.

Entendez-vous ? me dit-elle tout bas, c’est mon mari… N’est-ce pas qu’il chante bien ?… Qu’est-ce que vous voulez, monsieur ? Les hommes sont comme ça, ils n’aiment pas à voir pleurer ; et moi, je pleure toujours depuis la mort des petites…

Une histoire bien simple que le Père Achille[5] ! Le vieil ouvrier a eu un fils d’une maîtresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand garçon, vient voir son père, « seulement pour le voir, pour le connaître. C’est vrai, ça m’a toujours un peu taquiné de ne pas connaître mon père. — Sans doute, sans doute ; vous avez bien fait, mon garçon, » dit le père Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.

— Qu’est-ce que vous faites ? demande le père ; moi, je suis dans la charpente.

Le fils répond : — Moi, dans la menuiserie.

— Est-ce que ça va bien, chez vous, les affaires ?

— Non, pas fort.

Et la conversation continue sur ce ton… Pas la moindre émotion de se voir, rien à se dire, rien… Le litre fini, le fils se lève.

— Allons, mon père, je ne veux pas vous retarder davantage ; je vous ai vu, je m’en vais content. À revoir !

— Bonne chance, mon garçon.

Ils se serrent la main froidement ; l’enfant part de son côté, le père remonte chez lui ; ils ne se sont plus jamais revus.

Savez-vous rien de plus vrai et qui soit d’un effet plus singulier ? Et ne vous sentez-vous pas à cent lieues de la convention du mélodrame ou même du roman proprement dit ?

Voulez-vous encore des choses vues ?

Nous sommes dans le couloir d’un juge d’instruction. Une fillette sortant de Saint-Lazare aperçoit son amant assis, menottes au poing, à l’autre bout du couloir, et fait avec lui un bout de conversation par l’intermédiaire d’un brave homme de garde de Paris : « Dites-y bien que j’ai jamais aimé que lui, que j’en aimerai jamais un autre dans ma vie. » Et quand le garde a fait sa commission : « Qu’est-ce qu’il a dit ? — Il a dit qu’il était bien malheureux. — T’ennuie pas, m’ami… ; les beaux jours reviendront. — Va donc ! les beaux jours… J’en ai pour mes cinq ans[6]. »

Voyez encore, dans les Femmes d’artistes, le ménage de ce pauvre poète marié à une Italienne du peuple, jadis belle, maintenant empâtée et vulgaire, qui mène son mari comme un petit garçon et qui tout à coup, au milieu d’une discussion intéressante, lui crie d’une voix bête et brutale comme un coup d’escopette : « Hé ! l’artiste !… La lampo qui filo !  » — Et un Ménage de chanteurs, le mari devenant jaloux de sa femme (qu’il a épousée par amour) et finissant par la faire siffler ! Et la Bohème en famille, ce bizarre intérieur du sculpteur Simaise, la mère dans un hamac, quatre grandes filles remplissant l’atelier de leur tapage, de leurs chiffons, une fête perpétuelle… « Plus ils vont, plus ils sont joyeux. L’hiver dernier, ils ont déménagé trois fois, on les a vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travertis. »


IV

Voilà donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il en est de plus complexes et où la part de l’invention semble plus grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la découverte et dans le choix des « documents », mais encore dans leur combinaison. De la Provence, de la Corse, de l’Algérie et des mondes divers dont se compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de très spirituels mélanges. Il ménage aux civilisations différentes des rencontres impayables. C’est l’histoire du petit Turco Kadour fourvoyé dans la Commune au sortir de l’hôpital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tué par les Versaillais sans y rien comprendre[7]. C’est ce pauvre aga Si-Sliman, décoré par erreur le 15 août, venu à Paris pour réclamer sa décoration, renvoyé de bureau en bureau et salissant son burnous sur les coffres à bois des antichambres, à l’affût d’une audience qui n’arrive jamais[8]. C’est, dans Tartarin de Tarascon, la jolie esquisse — et combien vraie pour ceux qui ont vu les choses ! — de l’Algérie française, de ce cocasse et fantastique mélange de l’Orient et de l’Occident…, « quelque chose comme une page de l’Ancien Testament racontée par le sergent La Ramée ou le brigadier Pitou ». — Au reste, le conteur n’a pas besoin de mêler deux continents pour obtenir d’amusantes ou tristes antithèses. Il ne lui faut qu’installer dans les bureaux de la Morgue un petit employé placide, écrivant de sa plus belle main sur un grand registre, pendant que ses pommes mijotent sur le poêle : « Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans[9]. » — Ou bien ce sont les derniers communards buvant et chantant avec des filles dans les chapelles funéraires du Père-Lachaise[10]. C’est M. Bonnicar, le jour de l’entrée des Versaillais, emmené prisonnier par la ligne et retrouvant à Versailles son marmiton et ses petits pâtés du dimanche[11]. C’est le mariage de Charles d’Athis, homme de lettres, avec Irma Sallé, mettant en face l’un de l’autre, autour d’un berceau, le père Sallé et la douairière d’Athis.

La bonne-maman d’Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous les soirs au coucher de leur petit-fils ; le vieux braconnier, son bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l’ancienne lectrice au château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et l’admiraient autant tous deux[12].

Une situation singulière, une façon originale d’assister au siège de Paris, c’est assurément celle du peintre Robert Helmont, resté tout seul avec sa jambe mal guérie dans une bicoque de la forêt de Sénart. Cela fait un peu songer à ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo, dans la Chartreuse de Parme.

Comme tout à l’heure, je m’arrête bien avant d’avoir épuisé l’énumération. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de combien d’excellentes et d’invraisemblables plaisanteries la vie est pleine. M. Renan, qui n’aime pas les romans, dit un peu partout, et particulièrement dans sa Seconde lettre à M. Strauss, que cet univers est un spectacle qu’un Dieu se donne à lui-même et dont il se délecte infiniment. Sans doute le « grand chorège » est le seul qui voie pleinement, dans l’ensemble et dans le détail, tout ce que ce spectacle a d’amusant et de paradoxal. Mais l’homme peut au moins, dans son humble mesure, participer à ce plaisir divin ; et M. Alphonse Daudet est un des observateurs qui nous font goûter le plus souvent quelque chose de ce plaisir. Mieux que personne il saisit et dégage ces ironies, ces curiosités et comme ces lazzis de la grande comédie des hommes et des choses. Et l’on retrouvera presque à chaque page de ses grands romans cet art d’extraire de la réalité des antithèses bouffonnes ou navrantes, d’où jaillissent la surprise, le rire et souvent la pitié.


V

Pitié, tendresse, émotion qui va jusqu’aux larmes, ces historiettes en débordent, et l’on ne s’en plaint pas. Je sais bien qu’en ce temps de critique, de morosité croissante et à la fois de dilettantisme égoïste, la littérature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont plus en honneur auprès de certains esprits très raffinés. Car les larmes et l’attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions et toujours un peu d’espérance. Puis les larmes sont surannées ; on en a tant abusé ! Fi « du mélodrame où Margot a pleuré ! » Et, de fait, nombre des romans de la nouvelle école sont des œuvres violentes et froides et ne donnent que des émotions pessimistes, c’est-à-dire des émotions qui, par delà les souffrances des individus, vont à la grande misère universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent par la sensation des fatalités cruelles ; ils nous attendrissent rarement. Car il s’en faut que le « pathétique » d’une histoire soit toujours en proportion de la grandeur des misères ou des souffrances étalées. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du « pathétique » proprement dit par l’envahissement de la physiologie et par la défaveur où est tombé le libre arbitre. À la place, on a eu je ne sais quelle tristesse morne, sèche, accablante, l’impression singulière qui se dégage des livres de M. Zola. Car la pitié se change en un sentiment âpre et pénible quand tous les souffrants dont on nous développe la misère se trouvent être à la fois ignobles et irresponsables.

Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s’y rencontre n’implique point le dégoût théorique du monde comme il est, un parti pris féroce, une malédiction jetée sur notre race. Ce qui excite la pitié, Aristote l’écrivait il y a longtemps, c’est le malheur immérité d’un homme semblable à nous et en qui nous puissions nous reconnaître sans être dégoûtés de nous-mêmes : et la pitié est plus grande quand ce malheur est, en outre, exprimé par un homme semblable à nous, lui aussi, doué seulement d’une sensibilité plus délicate et du don prestigieux de peindre par les mots. — Que de tendresse et que « d’humanité » dans les petits récits de notre conteur ! Le cœur est remué, quoi qu’il fasse, comme dans les romans les plus « touchants » d’autrefois ; en même temps l’observation est aussi exacte et la forme aussi travaillée que dans tels romans d’aujourd’hui : c’est aussi bien « fait » que si ce n’était pas attendrissant ; on peut se laisser émouvoir sans vergogne. Du reste, ne craignez point d’être dupes : M. Alphonse Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie légère aussi près que possible des larmes, parfois même au beau milieu, et cela sans contraste violent ni secousse ; c’est, jusque dans l’émotion extrême, la clairvoyance qui donne à l’émotion tout son prix et fait qu’on en jouit davantage.

Quel trésor de larmes dans la Dernière classe, le Siège de Berlin, le Porte-Drapeau, les Mères[13] ! Je crois que personne n’a mieux parlé de l’année terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme, l’un dans ses petits tableaux d’historien pittoresque, l’autre dans ses méditations de poète philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n’a pas besoin de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement. Ce n’est rien que le petit conte des Étoiles[14] ; or ce rien est délicieux, et si tendre ! De quoi donc le cœur est-il touché ? et pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils ? Il n’y a pourtant là ni passion, ni catastrophe, ni même souffrance. Mais, que voulez-vous ? Cette idylle si simple, si discrète, si chaste, qui même est, à peine une idylle, avec tous ses détails si gracieux et si vrais, dans la douceur sereine de cette belle nuit d’été, cela gonfle le cœur et l’emplit d’une langueur vague, d’un désir de larmes, comme dit le vieil Homère, ou d’une envie de s’amuser à pleurer, comme dit la petite Victorine de Sedaine.

Et, tout à côté, quel trésor de rire, quelle jolie gaieté et quelle alerte moquerie ! Peu d’esprit de « mots », mais un comique de verve, d’imagination, d’hyperboles, et plus souvent encore un comique de situations et de caractères. Relisez, s’il vous plaît, la Pendule de Bougival[15], la Défense de Tarascon[16], la Mule du Pape[17], le Credo de l’amour[18], la Veuve d’un grand homme[19] et, pour abréger l’énumération, les Aventures de Tartarin !



VI

Une bonne part du charme de tous ces récits est dans le choix merveilleux des détails, des traits, des mots typiques, de ceux qui résument un caractère, qui rendent visible une attitude, qui fixent une situation dans la mémoire. En veut-on quelques-uns pêle-mêle ? Ainsi le duo de Robert le Diable chanté par Tartarin avec Mme Bézuquet la mère, et le fameux : « Nan ! Nan ! Nan ! » les « doubles muscles » du même Tartarin, et presque tous ses mots : « Qu’ils y viennent ! — Ça, c’est une chasse ! — Des coups d’épée, messieurs, mais pas de coups d’épingle ! — C’est mon chameau ! Une noble bête ! Il m’a vu tuer tous mes lions ! » — Est-ce que cette phrase : « Tais-toi, boulanger, je t’en prie, » ne vous remet pas sous les yeux toute la scène de la Diligence de Beaucaire[20], le rémouleur immobile sous sa casquette pendant que ce farceur de boulanger conte les aventures de la jolie rémouleuse ? — Qui a pu lire le Phare des Sanguinaires[21] et oublier le gros Plutarque à tranches rouges, toute la bibliothèque du phare, et, parmi les grondements de la mer, dans le crépitement de la flamme et le bruit de l’huile qui s’égoutte et de la chaîne qui se dévide, la voix du gardien psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère ! — Vous souvenez-vous de ce qu’on trouve au fond du portefeuille de Bixiou[22], le vieux caricaturiste aveugle, le funèbre et féroce blagueur : « Cheveux de Céline coupés le 13 mai ? » — Revoyez-vous dans la Dernière classe[23] le vieux Hauser, avec son vieil abécédaire rongé aux bords et épelant à travers ses grosses lunettes ba, be, bi, bo, bu ? — Je m’arrête : tous les Contes y passeraient ; car il n’en est point qui ne renferme de ces traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des Vieux[24], ce fin chef-d’œuvre. Vous rappelez-vous ? « Une lettre, père Azan ? — Oui, monsieur… ; ça vient de Paris. Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan. » Puis c’est la place d’Eyguières à deux heures de l’après-midi, la maison des vieux, le corridor… « Alors saint Irénée s’écria : Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par la dent de ces animaux. » Cette phrase vous fait revoir, n’est-ce pas ? toute la scène : les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant à qui mieux mieux. Elle est étonnante, elle est merveilleuse, ânonnée dans ce moment et dans ce milieu, cette phrase de la Vie des Saints, cette farouche évocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette et ses canaris… Et cette phrase, je suis sûr que ce n’est pas le petit Chose qui l’a inventée ; M. Alphonse Daudet a dû la surprendre, celle-là ou une autre, sur des lèvres d’enfant apprenant à lire. N’avez-vous jamais entendu dans quelque école un bambin épeler le terrible évangile de saint Mathieu sur la fin du monde ? Puis les questions et le doux radotage des vieux : « De quelle couleur est le papier de sa chambre ? — Bleu, madame, avec des guirlandes. — Vraiment ! c’est un si brave enfant ! » et le « bon petit déjeuner », et les cerises à l’eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux à l’ami de Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l’a certes vu et entendu ; mais sur l’observation exquise court, ainsi qu’une flamme légère, la fantaisie du petit Chose. C’est lui qui se met à imaginer des causeries, la nuit, entre les deux petits lits — presque deux berceaux — de Mamette et de son homme ; c’est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fanés l’image lointaine et voilée de Maurice ; c’est lui enfin qui écrit étourdiment : « À peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se trouve servi. » Comment ! trois assiettes cassées ? Et Mamette ne dit rien ? et ce désastre passe inaperçu ? Décidément cela n’est pas arrivé, et M. Zola gronderait ici Daniel Eyssette.

VII

Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, il entre donc beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C’est pour cela que son talent me paraît plus difficile à bien caractériser que celui de MM. de Goncourt ou de M. Émile Zola. Ils ont, eux, une faculté maîtresse qu’on distingue sans trop de peine, et, dans l’exécution, des partis pris constants. On peut, de la nervosité de MM. de Goncourt et de leur passion de la modernité, déduire leur œuvre presque tout entière. Il ne serait pas non plus impossible de définir brièvement M. Zola : on le montrerait poète à sa façon ; poète pessimiste et fataliste ; on parlerait de sa morosité brutale et de sa lenteur puissante. Au besoin, on caractériserait MM. de Goncourt et M. Zola par leurs manies, par leurs excès, qui sont fort intéressants, mais qui ne sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes outranciers qui manquent décidément de goût par quelque côté et qui abondent follement dans leur sens ! Parlez-moi des monstres et des phénomènes ! Au moins on voit tout de suite ce qu’ils sont, et ils font la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la vraie caractéristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré qu’on prendrait presque pour un classique ? On trouve chez lui des nerfs, de la modernité, du « stylisme », de la vérité vraie, du pessimisme, de la férocité ; mais on y trouve aussi et au même degré la gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue son talent, ce n’est donc pas la prédominance démesurée d’une qualité, d’un sentiment, d’un point de vue, d’une habitude : c’est plutôt un accord de qualités diverses ou opposées, et, si je puis dire, un dosage secret dont il n’est pas trop commode de fixer la formule. « Si l’on examine les divers écrivains, dit Montesquieu[25], on verra peut-être que les meilleurs et ceux qui ont plu davantage sont ceux qui ont excité dans l’âme plus de sensations en même temps. » Cette remarque peut s’appliquer sûrement à M. Alphonse Daudet ; mais il faut ajouter qu’une autre marque et plus particulière de son talent, c’est sans doute cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d’une impression à l’autre et ébranle à la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. Et c’est, je pense, de cette absence d’effort, de cette rapidité à sentir, de cette légèreté ailée que résulte la grâce, ou le charme. Ainsi nous revenons, après un long détour et sans nulle préméditation, au mot qui nous était naturellement venu en commençant l’examen des Contes. Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inné, irrésistible, fatal, s’unit chez notre écrivain à la plus scrupuleuse reproduction du réel. C’est peut-être dans cette alliance que consiste, en dernière analyse, son originalité. Comment cette alliance s’opère-t-elle ? Espérons que l’étude de ses romans nous le révélera avec plus de clarté[26].


  1. Les Amoureuses. — Lettres de mon moulin. — Contes du lundi. — Tartarin de Tarascon. — Les Femmes d’artistes. — Robert Helmont. — Le Petit Chose.
  2. Le Petit Chose.
  3. Le Petit Chose.
  4. Lettres de mon moulin.
  5. Études et paysages (à la suite de Robert Helmont).
  6. Études et paysages.
  7. Contes du lundi.
  8. Ibid.
  9. Ibid.
  10. Contes du lundi.
  11. Ibid.
  12. Femmes d’artistes.
  13. Contes du lundi.
  14. Idem.
  15. Études et paysages.
  16. Id.
  17. Lettres de mon moulin.
  18. Femmes d’artistes.
  19. Id.
  20. Lettres de mon moulin.
  21. Idem.
  22. Lettres de mon moulin.
  23. Contes du lundi.
  24. Lettres de mon moulin.
  25. Essai sur le goût.
  26. Je ne parle ici que des Contes de M. Alphonse Daudet. Je reprendrai plus tard en la remaniant l’étude que j’ai eu l’occasion d’écrire sur ses romans : j’attendrai pour cela l’apparition du premier roman que M. Daudet publiera.