Les Contemporains/Deuxième série/Le Père Monsabré

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Société française d’imprimerie et de librairie (Deuxième sériep. 115-141).

LE PÈRE MONSABRÉ

On fait de temps en temps la découverte de Notre-Dame. Il y a, j’en suis sûr, quantité de Parisiens qui ne passent pas une fois l’an devant la merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, énorme et mystérieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son îlot, loin du Paris agité et grouillant. Le clergé même a presque abandonné la vieille église trop grande, où tiendraient trois ou quatre églises modernes. À peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin perdu. La forêt de piliers et d’arcades où nichèrent Quasimodo, ce hibou, et la Esmeralda, cette mésange, la grande maison de Dieu et du peuple où priaient les foules ingénues et violentes, où se déroulaient la fête des Rois et la fête des Fous, appartient au silence, à la solitude, au passé. Ce n’est plus qu’un monument historique, un témoin des siècles. Celui qui, étant entré là le matin, s’en va le soir à l’Éden-Théâtre après avoir flâné sur les boulevards a pu, s’il sait voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.


I

Des hommes crient à l’entrée de l’église : « Demandez la dernière conférence du Père Monsabré in extenso !  » Ils prononcent : in extanso. Près de la porte, des photographies du prédicateur sont exposées, comme aux vitrines du Gil Blas les portraits des actrices, « des mouquettes » et de M. le comte Irison d’Hérisson.

On entre et tout de suite on se sent enveloppé de mystère, de paix, de demi-ténèbres très douces éclairées par les pierres précieuses des vitraux, d’où semble rayonner une lumière qui leur est propre. Les colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la vieille comparaison est inévitable), et par les arcades de la grande nef on voit les doubles rangs de piliers des nefs latérales pêle-mêle, avec des percées et des allées tournantes comme dans une forêt. Le maître-autel semble loin, très loin, et les verreries du fond sont comme une aurore fantastique entrevue au bout d’une haute futaie.

    Notre-Dame !
    Que c’est beau[1] !

Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les détails y soient d’un caprice abondant, cela ne paraît pas, après tout, si hardi, si touffu, si fou que la cathédrale de Rouen, par exemple, ou celle de Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques ; les ogives sont presque des pleins cintres. Il y a là de la mesure, du goût : cette énormité a quand même quelque chose de parisien, un je ne sais quoi, mais sensible.

On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs intransigeants de l’Évangile, qui d’ailleurs ne l’ont jamais lu et qui ne hantent pas les églises, auraient une belle occasion de s’écrier ici : « Ô sainte égalité des hommes devant Dieu ! Il faut payer, il faut être riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres ! Il y a des places réservées aux capitalistes dans les temples du Dieu de Bethléem ! On vend ton verbe, ô Christ ! et tes prêtres trafiquent de toi » — Hélas ! outre que ces trois sous vont assurément à des œuvres avouables, les conférences de Notre-Dame ne sont point faites pour les pauvres gens. Ils n’y viennent pas, ou, s’ils y viennent d’aventure, comme ce sont évidemment des simples et des résignés, ils ne s’irritent point d’être exclus des chaises réservées ; ils acceptent avec la douceur de l’habitude les plus mauvaises places à l’église comme dans la vie : cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadencées n’arrivent à leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent juste autant que s’ils entendaient.

La nef centrale, où sont admis seulement les hommes est déjà à moitié pleine au moment où j’arrive. Les femmes sont rejetées dans les bas côtés ou perchées dans les galeries à jour qui longent la grande nef. Elles sont en assez petit nombre et j’en vois peu d’élégantes. Cette vieille cathédrale démesurée n’attire point les femmes. Elles ont des églises plus petites, chauffées, confortables, qui sont d’aujourd’hui et qui sont à elles : Notre-Dame est d’autrefois et est à tout le monde. Ce vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les chuchotements, les petites mines s’y sentiraient mal à l’aise. Tout ce minuscule y serait ridicule, presque sacrilège. Une Parisienne, habillée comme elles le sont à présent, y ferait l’effet d’un contresens, d’une petite tache fort jolie, mais absurde.

Quant aux hommes qui sont là, quels sont-ils ? Il ne me paraît pas que l’auditoire soit aussi brillant, à beaucoup près, qu’au temps de Lacordaire ou même du Père Hyacinthe, alors qu’un grand nombre de ceux qui comptent dans la littérature ou dans la politique se pressaient, comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d’abord que la plupart des auditeurs sont des croyants : ils prient, ils suivent la messe qu’on dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes gens à tête de séminariste. J’ai à côté de moi un mince adolescent, de mise soignée, pâle, l’œil bleu et profond, la bouche enfantine, évidemment très pieux, très candide et très pur (peut-être votre Hubert Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget !). Il remue les lèvres, dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps. — Un peu plus loin, un petit frère de la Doctrine chrétienne, figure naïve, de bonnes grosses joues, crâne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque : on voit de ces silhouettes dans les Contes drolatiques illustrés par Gustave Doré. — Plus loin encore, un homme sans âge, barbe à tous crins, front haut, serré aux tempes, des yeux brillants, l’air farouche, un de ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les réunions anarchistes : avec d’autres pensées, le cerveau est certainement le même. — Mais le peuple, où est-il ? Je n’ai pas aperçu un homme en blouse ou en bourgeron dans cette église où jadis le peuple était chez lui, où il venait oublier sa dure vie, s’enchanter d’une vision de paradis, de belles processions étincelantes de chasubles et de bannières et enveloppées d’encens comme une aurore de pourpre dans une brume d’or.

Tout à coup un chant s’élève du fond de la basilique, d’une chapelle qu’on ne voit pas, un chant d’enfant de chœur, à la fois grêle et velouté et comme ouaté par la distance. On dirait la plainte d’un oiseau chantant tout seul à l’extrémité d’une forêt magique. Cette voix psalmodie la belle prière : « Attende, Domine, et miserere, quia peccavimus tibi. Écoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché contre vous. » Des voix d’hommes reprennent le verset en chœur. L’adolescent extatique à la figure de jeune archange se met à chanter, et je constate avec une surprise désagréable que ce Chérubin de cercle catholique, qui serait un si friand régal pour quelque perverse marraine de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.

Malgré tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumière tamisée venant on ne sait d’où, cette ombre douce et solennelle, cela berce et caresse l’âme à la faire pleurer. C’est bien là qu’on oublie. Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde où il fait froid et où l’on n’a pas toujours du pain, le loyer qui n’est pas payé, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal portants, toute la douleur de vivre ? Et vous, filles et femmes tentées par la misère ou par la folie obscure de votre corps, et vous, mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoquée par Jean Richepin dans la Ballade des Gueux, — venez, venez ici ! Une fois les lourds battants feutrés retombés derrière vous, tout est fini, rien de tout cela n’existe plus : vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu de mystère où vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rêve allégé par des trêves bienfaisantes qui font pressentir le réveil ailleurs ; et vous sortirez avec une douceur dans l’âme et une résignation un peu moins inutile que la révolte. « Venez, vous qui peinez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. »

Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les places d’abonnés, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont des « hommes du monde », cela se voit à leur mise et à leur façon de se saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurément des membres de la Société de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont d’anciens magistrats : cela se sent. Puis, devant ces apôtres bien élevés des cercles catholiques, une trentaine de prêtres viennent s’asseoir sur des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entouré de hauts dignitaires ecclésiastiques et d’un évêque ou deux, prend place sur un siège élevé. Il est très vieux, très pâle, très blanc, avec de grands traits austères : un archevêque de vitrail.


II

L’orateur paraît : larges mâchoires, menton carré, grande bouche, une tête de paysan robuste et qui a sa beauté. Le Figaro, dernièrement, faisait de lui un marquis. Je n’ai pas d’idées préconçues sur le physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Père Monsabré en fût un. Mais, informations prises, il est né à Blois, de simples honnêtes gens, ce qui est déjà bien beau. Son père était boulanger, comme celui du général Drouot et de M. Coquelin. Avant d’entrer chez les dominicains, l’abbé Monsabré fut vicaire à Mer (Loir-et-Cher), où son frère était curé, On m’assure que le conférencier de Notre-Dame est le plus brave homme du monde et qu’il est très gai, d’une gaieté facile, joviale, bruyante, presque gamine.

Quelqu’un me dit : « Cette gaieté des moines échappés dans les jardins des couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de très particulier. Notre gaieté à nous grimace presque toujours et n’est presque jamais inoffensive. Mais cette allégresse monastique ressemble à la gaieté des enfants, exprime la légèreté d’âme et la sécurité complète. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci matériel et ont d’ailleurs toutes les certitudes : dès lors comment seraient-ils tristes ? Ils ont l’enfance du cœur qui permet de s’amuser à des riens. — Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaieté laisse entrevoir une arrière-pensée d’édification ; elle paraît commandée et voulue ; elle s’étale comme un argument en faveur de la foi, comme un défi à la tristesse ou aux rires mauvais des pécheurs. Il n’en est pas moins vrai qu’en ces temps moroses les derniers refuges de la gaieté innocente, ce sont les salles d’asile, les écoles primaires et les couvents. La belle humeur des religieux et, en général, des hommes d’Église n’est point une invention des conteurs du moyen âge. Dans les séminaires grands et petits, il est instamment recommandé aux élèves de jouer et d’être gais : cela détourne de mal faire, de penser à mal et même de penser. Cela est donc d’une sagesse, éminente. » Je ne garantis pas l’exactitude de cet aperçu : en tout cas, il ne serait vrai que des moines gais.

La tête de l’orateur se détache, à demi encadrée par le capuchon noir, pendant que les bras étendus déploient les manches de la robe, larges et blanches.

Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains : il est immaculé avec quelque chose d’un peu théâtral. L’ordre des Frères prêcheurs est, je crois, à l’heure qu’il est, le plus brillant des ordres religieux, le plus généreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hérité de la flamme de Lacordaire, de son libéralisme, de sa hardiesse ingénue. On ne trouve plus que chez eux l’esprit des Montalembert et des Cochin, l’heureux malentendu du catholicisme libéral, et cela en dépit des persécutions subies. Ils persistent à rêver la réconciliation de la science et de la foi, de la religion et de la société moderne. Illusions si l’on veut ; mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l’harmonie sociale, la paix des âmes, le bonheur relatif dont l’homme est capable, sinon sur des illusions ? Ils ont la charité et se piquent de tolérance. Ne leur dites pas que c’est saint Dominique qui a inventé l’Inquisition : ils ne vous croiront pas. Leur règle n’a rien d’oppressif ni d’absorbant, elle respecte leur personnalité, laisse à chacun une très large initiative. Aussi exercent-ils une grande séduction sur les âmes, en particulier sur les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable contraste avec celui de la Compagnie de Jésus. Là, les individus sont plus effacés, évitent de se mettre en évidence : ils agissent sur les âmes par la direction privée plus que par la prédication publique ; ils trouvent leur plaisir dans le sentiment de l’immense force collective dont ils participent, à laquelle ils contribuent par leur obéissance même, plutôt que dans le libre gouvernement de leurs facultés en vue de l’intérêt divin. Enfin, comme c’est par l’accroissement de leur propre puissance qu’ils cherchent le bien spirituel des âmes, il leur arrive, à leur insu, de s’attacher au moyen plus qu’à la fin et de ne pas paraître entièrement désintéressés. Au reste, ils sont doux, polis, aimables, fins, mesurés ; aussi étroits que possible dans leur doctrine, mais indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur influence est plus étendue, plus secrète et plus sûre. Mais les dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers de l’orthodoxie, ont plus de charme et d’éclat. Ils ont aussi quelque chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes d’imagination et d’expansive charité.

C’est pour cela que les Frères prêcheurs auront été, en effet, au XIXe siècle, les représentants les plus éminents de l’éloquence catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lèvres de Lacordaire que son œuvre oratoire (chose rare) n’est pas encore refroidie après quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni théologien, il avait de profonds cris d’amour et de belles visions. Les conférences sur les vertus chrétiennes, la charité, la chasteté, la sainteté, celles de 1846 sur Jésus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois jusqu’à l’émotion. (Et je profite de l’occasion pour rappeler aux profanes qu’il y a des chapitres pleins de grâce dans la Vie de saint Dominique et un grand charme de poésie, de tendresse, de piété un tant soit peu rêveuse et romanesque, dans la Vie de Marie Madeleine, dont les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M. Barbey d’Aurevilly a qualifiée de dangereuse et d’immorale.) Mais, il faut le reconnaître aussi, l’apologétique de Lacordaire n’était pas d’une extrême solidité. Cette démonstration de la vérité du catholicisme par son rôle dans l’histoire et dans la société humaine, c’est quelque chose d’un peu bien arbitraire ; car l’histoire se pétrit aisément selon la fantaisie de qui s’en empare, et je ne vois pas une religion qui ne puisse tenter une démonstration de ce genre. Ajoutez qu’à défaut de l’histoire, qu’il savait juste assez pour l’interroger avec éloquence, Lacordaire se contentait parfois de l’anecdote et qu’il lui arrivait de prouver la vérité de la religion chrétienne par un mot de Jean-Jacques ou de Napoléon à Sainte-Hélène.

Mort, ce candide Lacordaire — qui dans une brochure sur le pape professait le plus pur ultramontanisme et s’en allait en 1848 siéger à la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la jactance d’un d’Artagnan monastique et se livrait en même temps, dans la crypte de son couvent, aux sanglantes macérations des premiers ascètes — a continué d’exercer sur ses fils une très puissante influence qui me paraît avoir été de deux sortes : heureuse par la transmission de son généreux esprit, déplaisante quelquefois par la tradition de son éloquence aventureuse et si personnelle, qu’ils ont imitée avec quelque maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologétique sans le grand souffle qui la soutenait (en l’air), ses bizarreries de style sans sa prestigieuse imagination, toute sa manière enfin sans s’apercevoir qu’ils n’avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.

Mais il semble que depuis quelques années les Frères prêcheurs soient revenus à un genre de prédication plus modeste, plus pratique, mieux accommodé à un auditoire chrétien, qu’ils se soient ressouvenus du bon vieux « sermon », du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils viennent de découvrir saint Thomas d’Aquin. Je crois que le Père Monsabré a été pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire catholique.

III

Quelques-uns d’entre vous (dit le Père Monsabré dans sa première conférence), plus amis des spéculations qui font voyager l’âme au dehors que des vérités qui la ramènent sur elle-même, trouveront peut-être que je me suis attardé à des matières de prône et de catéchisme : j’en suis fâché pour eux. S’imaginaient-ils que j’allais réfuter et gourmander ceux pour qui il n’y a pas de Dieu à offenser, pas de grâce à perdre, pas d’âme à déshonorer ? À quoi bon ? Ces bêtes à face humaine font profession de n’obéir qu’aux fatalités de la matière. Il faudrait les rendre accessibles à la honte et au remords avant de leur parler de pénitence. C’est a des hommes raisonnables et à des chrétiens que je me suis adressé.

Le Père est dans le vrai, sauf une phrase qui dépasse certainement sa pensée, car on n’est pas nécessairement une « bête à face humaine » pour être en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prêcher que pour les croyants, puisqu’il n’a plus, comme j’ai dit, que des croyants autour de sa chaire et qu’il perdrait sa peine à haranguer des absents. Maintenant, est-ce son genre de prédication qui a éloigné les indifférents et les curieux ? ou est-ce au contraire leur abstention qui lui a fait adopter des façons plus dogmatiques ? Je ne sais. Je crois pourtant qu’il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait tout pour cela, à réunir un auditoire analogue à celui de Lacordaire. En ce temps-là, il me semble qu’il y avait, autour des catholiques pratiquants, un grand nombre d’hommes qui avaient au moins l’imagination chrétienne et un fonds de religiosité, des esprits souffrant de leur doute, enclins aux vastes spéculations, tourmentés par ce qu’on est convenu d’appeler les grands problèmes. Aujourd’hui on ne se pose plus de questions du tout. L’abîme s’est élargi, j’en ai peur, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas installés dans la négation absolue, ils se jouent dans un scepticisme curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine, Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait guère les pareils. On ne saurait donc trop louer le Père Monsabré d’avoir transformé les conférences en majestueuses homélies.

Et c’est peut-être encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant, l’âme des incrédules, si d’aventure il s’en mêlait quelques-uns au troupeau des fidèles. Faut-il le dire ? La vérité de la religion catholique ne se démontre pas. Car, s’il s’agit des dogmes et des mystères, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels : cela implique contradiction. Et s’il s’agit de la révélation considérée comme un fait historique, j’ai rencontré des ecclésiastiques qui reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prévenu par la grâce, il peut y avoir, à la rigueur, autant de raisons de rejeter ce fait que de l’admettre. Dès lors le prédicateur n’a rien de mieux à faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d’incliner les autres à croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point, mais par l’émotion et l’onction de sa parole et en leur rendant sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus chrétiennes. Il pourra bien sans doute démontrer par les preuves traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidèles seulement, avec cette pensée que ces arguments ne peuvent convaincre que ceux qui sont persuadés d’avance, sans prétendre foudroyer les incrédules par des raisonnements irréfragables et sans supposer non plus que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu’ils se donnent tous pour des esprits forts : car il y en a qui se donnent de la meilleure grâce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvernés par des forces obscures, incapables d’atteindre l’absolue vérité.

Le Père Monsabré à dû se faire quelques-unes au moins de ces réflexions. Il s’est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misère des temps à la prédication chrétienne, et c’est à cause de cela que son Carême nous a paru intéressant.


IV

Il a simplement entretenu ses auditeurs (« simplement » ne veut pas dire ici « avec simplicité ») du sacrement de pénitence. Je résume sa seconde conférence, une de celles qui donnent l’idée la plus complète de ses qualités et de ses défauts. Elle a pour sujet la nécessité de la confession.

Mon plan est bien simple : 1º Dieu veut qu’on se confesse ; 2º nous n’avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.

§1er. — C’est de Jésus-Christ que les apôtres et leurs successeurs ont reçu le pouvoir de « remettre ou retenir les péchés ». La confession doit être auriculaire, singulière et précise : sinon, comment le prêtre saurait-il s’il doit remettre ou retenir ? Pour guérir les cœurs, il faut bien qu’il connaisse leur mal.

D’ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des apôtres. Une série ininterrompue de témoignages nous atteste l’existence de la confession depuis l’origine du christianisme.

Autre preuve, par l’absurde. Supposons que la confession n’ait pas été instituée par Jésus-Christ : ou bien elle aurait été inventée et imposée, à un moment donné, par un seul homme ; ou bien elle se serait répandue peu à peu dans le monde chrétien. Mais, dans les deux cas « une nouveauté si oppressive, si humiliante pour l’orgueil humain », aurait rencontré des résistances, et l’on pourrait, par suite, en fixer la date précise. Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours existé.

Tout le développement de cette première partie est remarquable par l’ordre et la clarté. J’y ai relevé des traces de scolastique, comme lorsque l’orateur nous dit que la confession est à la fois, pour le prêtre, un pouvoir, un honneur, un privilège et un droit, et qu’il nous explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c’est là une analyse sans intérêt et qui ne porte que sur des mots. Peut-être y a-t-il là une légère affectation, et qui, d’ailleurs, n’est pas toujours désagréable, d’érudition théologique et de science traditionnelle. De même, le Père abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa première conférence il éprouve le besoin de l’invoquer pour nous dire que la pénitence est à l’âme ce que la médecine est au corps. La pensée n’a pourtant rien d’extraordinaire : l’orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul, et on ne dérange pas un saint pour si peu !

La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais bien que l’optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige, comme l’optique du théâtre, une sorte de grossissement ; mais la mesure me paraît quelquefois dépassée. L’orateur a trop d’apostrophes à la façon de Bossuet :

« Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires, pressez-vous sur mes lèvres, » etc. — Il a trop, à mon goût, de solennelle phraséologie oratoire, de formules guindées : « Cette conclusion n’est pas le fruit de mon interprétation privée. J’estimerais peu les efforts que j’ai faits pour l’obtenir si je ne me sentais appuyé par l’interprétation unanime de dix-huit siècles, » etc. — Il a des façons violentes et hyperboliques d’exprimer des choses très simples : « Si j’allais vous dire, de mon autorité privée : Confessez-vous, est-ce que vous tomberiez à genoux ? » Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu’il ajoute : « Ne serais-je pas plutôt l’objet de votre juste colère ? Ne crieriez-vous pas au tyran de l’âme, au bourreau des consciences ? » passe encore ! Mais ce n’est pas assez pour lui : « Les dalles que vous foulez aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et m’étouffer dessous ? » Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le développement d’un argument accessoire. — Le style, souvent excellent, n’est pas toujours d’une entière pureté (c’est une critique que l’on peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par cœur et récite ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs). On a le déplaisir d’entendre des phrases de ce genre : « Ces quatre choses se donnent la main, » ou : « L’épanchement est la racine de l’amitié. »

Enfin j’ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu’il avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance tout ce qu’il leur dit, il n’est peut-être pas de bon goût de chercher à les éblouir. C’est pourtant ce que semble faire l’orateur quand, pour leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l’institution divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien que les fidèles n’iront pas voir : qu’il se contente donc d’une affirmation générale ou qu’il en appelle seulement aux quelques Pères dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c’est aux incroyants qu’il s’adresse, il n’ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen de contester. Cet étalage d’érudition, cette nomenclature bruyante ne prouve pas grand’chose pour les indociles, et les dociles n’en ont que faire : c’est proprement un effet de rhétorique.

§2. — La première partie du sermon est donc toute d’exposition dogmatique : je préfère la seconde où l’orateur a su mettre de l’émotion et parfois quelque finesse.

L’homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. « Quelles raisons ? J’en vois de deux sortes : celles qu’on dit, et celles qu’on ne dit pas. » La première raison que l’on dit, c’est qu’il est impossible que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses plus légitimes instincts. La conscience est inviolable : l’homme a le droit de n’être méprisable que devant soi. — Mais, au contraire, répond l’orateur, la conscience a besoin de s’épancher :

De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des peines qu’il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous en sommes accablés jusqu’au découragement, jusqu’à désespérer de nos propres forces. Il faut étouffer, si l’on veut vivre encore, l’honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et chercher l’oubli dans l’ivresse continue de l’iniquité. Encore la conscience a-t-elle des retours. Elle s’éveille à l’improviste, et l’heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir l’auteur des peines qu’on endure et entendre dire à ceux qui les voient du dehors : Quelle chose étrange de souffrir ainsi ! Ne pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d’ignorance et de mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous aiment et nous estiment encore : y a-t-il quelque part un plus grand supplice ? Non ! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne tourmente une âme honnête encore l’horrible attouchement du péché. C’est assez pour amasser dans un cœur une douleur sans nom, dont chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup d’épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs, donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un cœur qui reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le fardeau de ses fautes : tout à coup il se fait comme un mystérieux échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l’avons jeté dans un tombeau, d’où il ne sortira plus pour nous tourmenter. Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d’une parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu’un regret tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne nous empêche plus d’espérer un meilleur avenir. Oh ! ne dites pas que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément !

Le passage a de l’éclat (malgré la banalité de quelques métaphores), plus d’éclat peut-être que de pathétique. C’est du moins ce qu’il m’a semblé quand je l’ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste enceinte de Notre-Dame, l’orateur est absolument obligé de crier ses phrases. La diction est une lutte désespérée contre l’immensité des nefs ; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou voilées, les accents qui vont à l’âme. Je ne crois pas, du reste, que la voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c’est déjà bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.

C’est égal, j’aurais désiré je ne sais quoi qui n’est pas venu. Je me figurais qu’il y avait d’autres choses à dire sur la confession, des choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus tendres — mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut, dans une enceinte plus étroite. Lesquelles ? je ne sais ; mais, tandis que retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment presque pareil :

    Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,
    Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère ;
    Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
    Et parlait haut tout seul, quand je n’y veillais pas.

    Voulant du lourd secret dont je me sentais las
    Me soulager au sein d’un bon dépositaire,
    J’ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
    Et là j’ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.


    Heureux le meurtrier qu’absout la main d’un prêtre !
    Il ne voit plus le sang épongé reparaître
    À l’heure ténébreuse où le coup fut donné.

    J’ai dit un moindre crime à l’oreille divine ;
    Où je l’ai dit, la terre a fait croître une épine,
    Et je n’ai jamais su si j’étais pardonné.

La confession nous est si naturelle, continue le Père Monsabré, qu’avant de passer à l’état d’institution chrétienne « elle était partout connue, prêchée, pratiquée. » Et là-dessus il nous cite « un législateur chinois », Socrate, Sénèque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouvé la confession établie chez les sauvages. — Fort bien ; mais alors comment l’orateur a-t-il pu nous dire, dans la première partie de son discours, que la confession, si elle avait été inventée par d’autres que Jésus-Christ, eût paru « une nouveauté énorme, une obligation oppressive, la plus répugnante des humiliations ? » Elle est donc tour à tour contraire ou conforme à la nature, selon les besoins de la cause ! Cette radicale contradiction n’est sans doute qu’une inadvertance excusable ; mais voilà ce que c’est que de vouloir démontrer là où l’essentiel est de toucher et d’instruire.

La seconde raison qu’on allègue pour ne pas se confesser, c’est que l’homme s’avilit en s’agenouillant aux pieds d’un autre homme. Se confesser à Dieu, à la bonne heure ! — Mais, au contraire, ce qu’il nous faut, c’est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la voix de l’orateur :

Un homme, c’est ce qu’il nous faut. Comme nous, il est enfant de la femme ; comme nous, il est pétri d’un limon abject ; comme nous, il a senti l’aiguillon des convoitises ; comme nous, il a lutté contre des penchants maudits ; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie a des échos dans notre vie ; à la peinture de nos misères il reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère sans qu’aussitôt mille voix crient dans son cœur : « Pitié ! pitié ! » sans que le poids douloureux de sa nature l’incline vers la miséricorde.

L’incrédulité reprend : « Nous confesser à un homme ! Faire de notre vie la pâture de sa curiosité ! Livrer nos plus redoutables secrets à la merci de ses indiscrétions, c’est impossible ! » Écoutez la réponse du Père Monsabré : vous y sentirez, au commencement, de la bonne grâce et de la bonhomie, puis de la générosité et de la grandeur. Ç’a été le bel endroit du discours, le moment du « frisson ».

Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose qu’il est important de savoir : c’est que cette vie intime, ces redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prêtre qui en doit prendre connaissance, à leur centième, à leur millième et peut-être à leur dix millième édition, et qu’ainsi ils deviennent non plus la pâture de sa curiosité, mais d’une héroïque patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal : j’espère qu’au bout de ce temps il me demanderaient grâce et reconnaîtraient qu’il faut un sentiment moins trivial que la curiosité pour retenir le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience humaine.

Quoi ! ce serait pour contenter une puérile passion qu’il écouterait si solennellement vos aveux ? Laissez-moi vous le dire, messieurs, vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant, je vous aime, vous qui n’êtes pas mon sang, vous que je ne connais, pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut de cette chaire ? N’est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot de votre vie qui vient se mêler à ma vie ? N’est-ce pas que je crois reconnaître dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre cœur vient chercher mon cœur ? Et vous voudriez qu’au moment suprême où votre cœur se donne sans mystère et sans réserve, le prêtre n’accueillît cette tradition de tout vous-même que pour examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre âme comme le dissecteur sur un cadavre ? Qu’a donc fait le prêtre, qui puisse lui mériter cette injure ?

Je regrette qu’après cela, pour nous montrer jusqu’à quel point le ministère sacré de la confession transfigure le représentant de Dieu, le Père Monsabré nous ait raconté l’histoire mélodramatique d’un prêtre confessant un mendiant et découvrant en lui l’assassin de son père et de sa mère. On se rappelle une scène semblable dans un mélo d’il y a trois ou quatre ans.

À côté des raisons que l’on dit, il y a les autres.

Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauche du cœur et des sens, dépérissement de la foi, oubli coupable du devoir, affaissement de la moralité, lâcheté du respect humain : voilà, messieurs, les raisons qu’on ne dit pas, les seules déterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.

Puis, une brève et énergique péroraison :

La loi de Dieu est toujours là… Bon gré, mal gré, il faudra s’y soumettre… Un jour, nous entendrons Dieu nous dire ; Allez, maudits !… Et aujourd’hui, si nous voulons, cette consolante parole peut retentir a nos oreilles : Mon fils, allez en paix… Il faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.

Je n’ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il a, en général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement et de force (avec un peu d’enflure quelquefois), que d’onction, de pénétration, de délicatesse et de pathétique. J’ai cru voir à certains signes qu’il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de bonhomie et de franchise ; qu’il se guindait pour son auditoire de Notre-Dame ; que la sublimité, la couleur et les divers ornements oratoires de son style étaient quelque chose d’appris et de plaqué, et que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père Lejeune ou un Bridaine relevé d’un peu de Bourdaloue. Mais ce n’est là qu’une impression que je donne pour ce qu’elle vaut.

V

J’ai entendu d’autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent de chacun, soit sur l’état actuel de l’éloquence sacrée. On y pourrait, à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à l’exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d’après la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès de Léon XIII. D’autres, à l’exemple de Lacordaire, agitent les questions de l’heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils s’attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres monstres avec une éloquence qui m’a semblé, chez quelques-uns, sincère et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires. — Le Père Lange, l’abbé Frémont, surtout l’abbé Perraud et plus encore l’abbé Huvelin valent certes la peine d’être entendus.

J’ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une innovation fâcheuse, celle des « conférences dialoguées ». Un prêtre dans la chaire expose le dogme ; quand il a fini, un petit vicaire, assis en face, au banc d’œuvre, se lève : il représente l’Erreur. « Je rends hommage, dit le prestolet, à l’éloquence de l’éminent prédicateur ; mais, nous autres protestants, nous sommes entêtés. » Et il fait alors des objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les dévotes. C’est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût du clergé parisien. Aussi n’est-ce qu’une exception.


  1. Victor Hugo, le Pas d’armes du roi Jean.