Les Contemporains/Première série/Mme Alphonse Daudet

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Société française d’imprimerie et de librairie (Première sériep. 165-180).

MADAME ALPHONSE DAUDET[1]

La bonne reine de Navarre a des grâces subtiles et lentes dans son Heptaméron ; Mme de Sévigné est restée « divine », comme on l’appelait déjà de son temps, et Mme de La Fayette a écrit un exquis roman racinien. Je ne suis pas sûr que la moindre femmelette du XVIIe siècle écrivît mieux, selon le mot de Courier, que nos grands hommes d’aujourd’hui ; mais elles écrivaient bien, sans y tâcher, et les femmes du XVIIIe siècle n’écrivaient pas mal non plus, en y tâchant. Mme de Staël et George Sand ont été des écrivains au sens le plus complet du mot, et qui, je crois bien, avaient du génie, l’une à force d’ouverture d’esprit et de gravité enthousiaste, l’autre par la largeur de sa sympathie et l’ardeur de sa passion, par l’abondante invention des fables et le flot du verbe d’un livre harmonieux. Et aujourd’hui encore, que de jolis brins de plume entre les doigts effilés de nos contemporaines !

Mais avez-vous remarqué ? Elles ont tout : l’esprit, la finesse, la délicatesse, la grâce, naturellement, sans compter le je ne sais quoi ; elles ont même la vigueur, l’ampleur, l’éclat. Une seule chose leur manque à presque toutes : le don du pittoresque, ce que M. de Goncourt appelle « l’écriture artiste ». Mme de Sévigné l’a eu quelquefois sans trop y prendre garde ; les autres, non. Ce don, il est vrai, n’est déjà pas très fréquent chez les hommes (encore y a-t-il une bonne douzaine d’écrivains qui l’ont possédé de notre temps) ; mais il est si rare chez les femmes que celle qui par hasard en est pourvue peut être citée comme une surprenante exception.

D’où vient cela ? On en doit découvrir la raison dans quelque essentielle différence de tempérament entre les deux sexes ; mais laquelle ? On s’accorde bien à dire que les femmes sentent plus vivement que nous, que celles qui sont le plus femmes sont tout sentiment ; mais il ne semble pas, à première vue, qu’il y ait dans cette prédominance du sentiment rien d’incompatible avec le don du pittoresque dans le style ; au contraire. Regardons-y de plus près et tâchons d’abord de savoir en quoi consiste précisément cette faculté de peindre.

Ce que je vais dire paraîtra peut-être trop tranché, trop absolu, et on m’alléguera des exemples contraires. Il me suffit que mon semblant de théorie soit vrai d’une façon générale, c’est-à-dire se trouve être plus souvent vrai que faux.

Nous passons près d’un arbre où chante un oiseau. La plupart de nos classiques et toutes les femmes (sauf une ou deux) écriront, je suppose : « L’oiseau fait entendre sous le feuillage son chant joyeux. » Cette phrase n’est pas pittoresque : pourquoi ? C’est qu’on exprime par elle, non pas le premier moment de la perception, mais le dernier. D’abord on décompose la perception ; on sépare, on distingue celle de la vue et celle de l’ouïe ; on met d’un côté le feuillage, de l’autre le chant de l’oiseau, bien que dans la réalité on ait perçu en même temps le feuillage et la chanson. Mais on ne s’en tient pas là. Après avoir analysé la perception originelle, on cherche à exprimer surtout le sentiment de plaisir qu’elle produit, et l’on écrit « chant joyeux ». Et voilà pourquoi la phrase n’est pas vivante. Elle n’est pas une peinture, mais une analyse, et elle ne traduit pas directement les objets, mais les sentiments qu’ils éveillent en nous.

Eh bien, de tout temps les femmes ont écrit et elles écrivent encore aujourd’hui comme cela, ou plutôt dans ce goût (car je ne tiens pas du tout à mon exemple ; je ne l’ai pris que pour la commodité). Et si elles écrivent ainsi, c’est justement parce qu’elles sentent très rapidement, parce que pour elles une perception (ou un groupe de perceptions) se transforme tout de suite en sentiment, et que le sentiment est ce qui les intéresse le plus, qu’elles en sont possédées, qu’elles ne vivent que par lui et pour lui.

Or le style pittoresque (à son plus haut degré et dans la plupart des cas) me paraît consister essentiellement à saisir et à fixer la perception au moment où elle éclôt, avant qu’elle ne se décompose et qu’elle ne devienne sentiment. Il s’agit de trouver des combinaisons de mots qui évoquent chez le lecteur l’objet lui-même tel que l’artiste l’a perçu avec ses sens à lui, avec son tempérament particulier. Il faut remonter, pour ainsi dire, jusqu’au point de départ de son impression, et c’est le seul moyen de la communiquer exactement aux autres. Mais ce travail, les femmes en sont généralement incapables, pour la raison que j’ai dite.

Pourtant Mme de Sévigné l’a fait cette fois (et d’autres fois encore) par une grâce spéciale, par une faveur miraculeuse. Elle a su fixer le premier moment de la perception, celui où l’on perçoit à la fois le feuillage et le chant. « C’est joli, écrit-elle, une feuille qui chante ! »

Mais là encore ne vous semble-t-il pas que la femme se trahisse, quand même, dans le tour de la phrase ? On dirait qu’elle se sait bon gré d’avoir trouvé cela ; elle a l’air de penser : « C’est joli aussi mon alliance de mots ; qu’en dites-vous ? »

Tous les hommes qui ont cherché l’expression pittoresque, de La Fontaine à M. Edmond de Goncourt, écriront tout uniment : « La feuille chante. »

I

Et Mme Alphonse Daudet écrirait ainsi. Sa marque, c’est d’avoir su, tout en gardant des grâces et des qualités féminines, exprimer avec intensité les objets extérieurs et en communiquer l’impression directe et première, d’être enfin la plume la plus « sensationniste » du sexe sentimental. Ce don, qu’elle possédait sans doute naturellement, a pu se développer sans effort dans un milieu favorable, dans la continuelle compagnie d’artistes nerveux, toujours en quête de sensations fines et de mots vivants, toujours en gésine de locutions inouïes et non encore essayées… Tranquillement elle leur a pris leur art difficile, comme en se jouant, sans rien perdre de l’aisance de ses mouvements de femme.

Les cinquante pages de l’Enfance d’une Parisienne sont tout à fait exquises. Nul sujet, à vrai dire, n’appelait mieux le genre de style que j’ai essayé de définir ; car les souvenirs de l’enfance, ce ne sont point des sentiments, mais plutôt des groupes de sensations, des visions où il y a du bizarre et de l’inattendu. « Les toutes jeunes mémoires, dans leurs limbes confus, ont de grands éclairs entourés de nuit, des apparitions de souvenirs bien plus que des souvenirs réels. » Le travail d’élimination et de synthèse que la volonté de l’artiste accomplit sur des sensations présentes, la mémoire le fait d’elle-même pour les impressions passées, pour les souvenirs d’enfance. Rien ne demeure que certains reflets de réalité agrandie et transformée par un cerveau tout jeune à qui le monde est nouveau. Les enfants, avec leur vision spontanée, singulière, incomplète et par là personnelle, sont de grands impressionnistes sans le savoir.

Mme Alphonse Daudet n’avait donc qu’à noter ses souvenirs d’enfance pour faire de « l’écriture artiste », mais à condition de les noter tels quels, de n’en point altérer le relief et la couleur originale par l’addition de sentiments éprouvés après coup, de sentiments de « grande personne ». Il ne s’agissait pas ici d’enfance à raconter, mais de sensations enfantines à ressaisir et à fixer par la magie des mots.

Donc, pas de récits suivis ; mais çà et là, sans lien entre elles, des apparitions surgissant comme d’un fond mystérieux de choses oubliées : les repas de fête le dimanche, les poupées, la rougeole, une fuite en voiture un jour d’émeute, les promenades (le jardin des Tuileries, le Palais-Royal et le Luxembourg ayant laissé chacun son impression et son image distincte), le premier bal d’enfants, la maison de campagne avec ses immenses greniers, etc.

La plupart des détails sont d’une extrême précision, et pourtant l’ensemble a du lointain, du flottant, un air de rêve. Des sensations nettes et vives se noient tout à coup dans un demi-effacement. Ce sont surtout les impressions de songe où tout commence à se brouiller que Mme Daudet a su merveilleusement exprimer — avec une légèreté de main féminine. Faut-il des exemples ? Voici la fin du repas, le dimanche :

… Pourtant, l’heure du coucher sonnée depuis longtemps à la vieille pendule, nos rires devenaient moins bruyants. Il y avait comme un nuage épandu sur la table où le dessert dressait ses colombes en sucre et les couleurs vives des confiseries. Les petits yeux frottés du poing, écarquillés pour mieux voir, se rouvraient tout à coup, saisis par le bruit du repas.

La fête, cette belle fête, attendue, désirée si longtemps, s’effaçait déjà avant de finir et se terminait dans une sorte de rêve ; on s’en allait, passé de main en main, avec de tendres baisers sur les joues. Du départ on ne se rendait compte que par une suite de sensations connues : la chaleur des vêtements soigneusement enroulés, la secousse de l’escalier descendu, la fraîcheur vive de la nuit et de la rue pour aller jusqu’à la voiture ; enfin le bercement d’une longue course qu’on aurait voulu voir durer toujours, et le bien-être profond de ce grand sommeil sans rêves qui prend les enfants en pleine vie sans leur donner le temps d’achever leur sourire… </poem>

Et cette entrée dans le bal d’enfants :

… Déjà, dès en entrant, on entendait un peu de musique, des petits pieds ébranlant le parquet et des bouffées de voix confuses. Je prends la main d’une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant voici l’éblouissement des glaces, des clartés. Le piano étouffé, assourdi par les voix de tout ce petit monde assemblé, cette confusion de la grande lumière qui faisait sous le lustre toutes les couleurs flottantes à force d’intensité, les rubans, les fleurs, les bruyères blanches des jardinières, les visages animés et souriants, tout m’est resté longtemps ainsi qu’un joli rêve avec le vague des choses reflétées, comme si, en entrant, j’avais vu le bal dans une glace, les yeux un peu troublés par l’heure du sommeil.

Joignez-y l’entrée au grenier :

Aussitôt que les clefs grinçaient dans les serrures, on entendait un petit trot de souris et l’on entrait à temps pour voir deux yeux fixes comme des perles noires, un petit regard aigu, curieux et paresseux, disparaître dans une fissure du plancher ou de la muraille. Le grenier au foin était une immense rotonde, large comme un cirque, pleine jusqu’au faîte de gerbes amoncelées…

Remarquez la justesse, la vérité saisissante de ces impressions d’ensemble. C’est que les impressions lointaines s’arrangent d’elles-mêmes en faisceau ; la distance les agrège et les compose, et c’est d’ailleurs parce qu’elles sont ainsi groupées qu’elles restent dans la mémoire. Pour reprendre l’exemple de tout à l’heure, ce qu’on se rappelle, ce n’est pas un feuillage d’un côté, un chant de l’autre, c’est « une feuille qui chante ».

Mais ces images que la mémoire combine, achève, offre toutes préparées, c’est peu de chose qu’elles s’éveillent au miroir de notre pensée, si nous n’avons pas le pouvoir de les rendre sensibles aux autres par des mots entrelacés. Mme Alphonse Daudet sait inventer ces mots merveilleux. Sa phrase légère et souple a continuellement des trouvailles qui ne semblent point lui coûter et qui sont pourtant les plus précieuses du monde. Voyez, par exemple, les mignonnes poupées « qui souriaient fragilement dans les luisants de la porcelaine », et « le retour bruyant de toute une après-midi d’étude, plein de petits doigts tachés d’encre et de nattes ébouriffées », et ces « tapisseries au petit point usées et passées qui faisaient rêver de petites vieilles à mitaines utilisant la vie et la chaleur de leurs mains tremblantes jusqu’à leurs derniers jours, comptés aux fils du canevas », et ce « cadavre de papillon aux ailes pâles et dépoudrées », et la flamme du foyer qui « empourpre les rideaux cramoisis et, comme dans des yeux aimés, se rapetisse aux saillies des vieux cuivres ».

Est-ce elle, l’auteur de l’Enfance d’une Parisienne, ou est-ce lui, l’auteur du Nabab, qui a écrit ces phrases et tant d’autres ? Ou bien lui aurait-il appris comment on trouve ces choses-là, et ne serait-elle qu’une surprenante écolière ? Hélas ! ce serait grande naïveté de croire que cela s’apprend. Il y faut le don inné, inaliénable et incommunicable, ce don de Charles Demailly si simplement et profondément défini par MM. de Goncourt : « Savez-vous qui je suis ? Je suis un homme pour qui le monde visible existe. » Ce don, un génie l’avait apporté à Mme Alphonse Daudet dans la vieille maison noire « aux fenêtres hautes et aux balcons de fer ouvragé ». J’ai relevé dans le chapitre des Promenades un passage singulièrement significatif. C’est à propos du Musée du Luxembourg.

Mais ce qui me charmait surtout, c’était le Musée ouvert sur les parterres, le On ferme ! des gardiens vous précipitant des galeries de peinture aux allées du jardin, à l’heure où le jour tombant rend aussi vagues les tableaux et les arbres. Quoique petite fille, on sortait de là avec je ne sais quelle attention aux choses d’art, une susceptibilité d’impressions qui vous faisait regarder les becs de gaz allumés dans la brume ou des paquets de violettes étalés sur un éventaire comme si on les voyait pour la première fois dans un Paris nouveau.

II

Dans les Fragments d’un livre inédit, Mme Alphonse Daudet n’exprime plus ses souvenirs lointains, mais ses impressions récentes, au jour le jour. Ciel de Paris, rues de Paris, femmes de Paris, fleurs, musique, voyages, le monde, les salons, la toilette, le foyer et les enfants, sa plume court au travers de tout cela, plus inquiète, plus aiguë, plus subtile, plus aventureuse que tout à l’heure. Cette fois, elle « goncourise » décidément, avec une petite fièvre, un désir un peu maladif de « rendre l’insaisissable », de « dire ce qui n’a pas été dit ». Et parfois, en effet, l’impression est ténue jusqu’à s’échapper et fuir entre les mots, comme une fumée entre des doigts qui ne peuvent la retenir, si souples et agiles qu’ils soient. Mais l’effort même en est charmant. « L’originalité en art me plaît, même erronée », dirons-nous avec Mme Daudet. Et c’est dans leurs livres aussi que les femmes peuvent être « aimables par leurs qualités, et par leurs défauts séduisantes ».

La petite fille qui, en sortant du Musée du Luxembourg, croyait découvrir un Paris nouveau, a gardé ses prunelles intelligentes et inventives. Ces notes, très variées, jetées au hasard des heures sur des feuilles volantes, ont presque toutes ceci de commun : qu’elles expriment des sentiments et des idées par des sensations et des images correspondantes — à la fois précises et imprévues — qui plaisent parce qu’elles sont vraies et qu’on ne les attendait pas. Ce sont des rapports, des harmonies secrètes, éloignées, entre les choses, ou entre nos pensées et les objets extérieurs ; parfois des comparaisons un peu cherchées, un peu fuyantes, et qui font rêver longtemps ; quelquefois tout simplement une fraîche métaphore piquée au bout d’une phrase flexible comme une fleur sur une tige pliante.

Je ne veux point donner d’exemples, car tout y passerait, tout : l’ouvrière malade qui « dans l’inaction du lit reprend des mains de femme, allongées, blanches, aux ongles repoussés…, sa seule manière à elle de devenir une dame… » ; les « heures blanches » où les jeunes filles « dorment dans de la neige » ; « les petits rires d’enfants qui craquent comme s’ils ouvraient chaque fois un peu plus une intelligence » ; et l’insomnie, « ce grelot que la berceuse promène et ramène, roule, fixe, éteint dans la cervelle sonore des petits enfants » ; et « l’envers du sourire…, la remise en place, inconsciente et rapide, de deux lèvres menteuses » ; et, dans la vieillesse, « les yeux qui reculent dans la pensée, la bouche qui rentre, retirée de bien des tendresses ».

Et voici le charme original de ce petit livre. Cette sensibilité fine et chercheuse qui ne va presque jamais sans quelque détraquement de l’esprit ou du cœur, nous la trouvons unie, chez Mme Alphonse Daudet, à la paix de l’âme et à la meilleure santé morale. Ce diabolique et sensuel chantournement du style, cette forme que si souvent, chez d’autres écrivains, recouvre un fond troublant et triste, qui semble surtout faite pour rendre des impressions malfaisantes et qui convient si bien à la peinture des putridités, Mme Alphonse Daudet la fait servir à l’expression des plus élégants et des plus purs sentiments d’une femme, d’une épouse, d’une jeune mère. « C’est, dit-elle, de l’écriture appliquée aux émotions du foyer. » Et ailleurs elle se dit « de la race peu voyageuse, mais voletante, de ces moineaux gris nourris d’une miette aux croisées et chantant pour l’écart lumineux de deux nuages ». Un art maladif et un cœur sain, un style quelque peu déséquilibré et une âme en équilibre, tel est le double attrait de ce journal, qui fait rêver d’une toute moderne Pénélope impressionniste.


{t4|III}}

En parcourant ces sortes de feuillets d’album je me suis mis à songer : Quel pourrait être, auprès d’un grand écrivain dont elle serait la compagne, le rôle d’une femme qui aurait ce cœur et cet esprit ?

Il arriverait, j’imagine, du fond de son Midi, tout jeune, impressionnable, vibrant à l’excès, avide de sensations qui, chez lui, s’exaspéreraient jusqu’à la souffrance. Il connaîtrait l’enivrement mortel, la vie affolante et jamais apaisée de ceux qui sont trop charmants et qui traînent tous les coeurs après soi. Faible, en proie au hasard et à l’aventure, victime de cette merveilleuse nervosité qui serait la meilleure part de son génie, il gaspillerait ses jours et tous les présents des fées comme un jeune roi capricieux qui s’amuserait à jeter ses trésors à la mer.

Elle le rencontrerait à ce moment. Elle aurait ce qu’il faut pour le comprendre : l’intelligence la plus fine du beau, le goût de la modernité, une imagination d’artiste, — et ce qu’il faut pour le guérir : la santé de l’âme, les vertus familiales héritées d’une race laborieuse bien installée dans son antique et prospère probité. Elle le prendrait, écarterait de lui les influences mauvaises, lui ferait un foyer, une dignité, un bonheur, et, plus jeune que lui, elle lui serait pourtant maternelle. Elle réaliserait pour lui le rêve du poète[2] songeant aux pauvres âmes d’artistes malades :

  Il leur faut une amie à s’attendrir facile,
  Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,
      Dont le cœur leur soit un asile
          Et les bras un berceau,

  Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,
  Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,
      Soins muets comme en ont les mères,
          Car ce sont des enfants.

  Il leur faut pour témoin, dans les heures d’étude,
  Une âme qu’autour d’eux ils sentent se poser ;
      Il leur faut une solitude
          Où voltige un baiser…


Sans elle, le « petit Chose » aurait peut-être continué toute sa vie d’écrire çà et là sur des coins de table d’exquises et brèves fantaisies : elle le forcerait à travailler sans qu’il s’en aperçût et lui ferait écrire de beaux livres.

Et elle serait, sans presque y songer, sa collaboratrice : « On ne peut vivre un certain temps ensemble sans se ressembler un peu ; tout contact est un échange. » Sa part dans le travail commun, je ne saurais certes la définir aussi bien qu’elle :

Notre collaboration, un éventail japonais ; d’un côté, sujet, personnages, atmosphère ; de l’autre, des brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d’une branchette, ce qui reste de couleur et de piqûre d’or au pinceau du peintre. Et c’est moi qui fais ce travail menu, avec la préoccupation du dessus et que mes cigognes envolées continuent bien le paysage d’hiver ou la pousse verte aux creux bruns des bambous, le printemps étalé sur la feuille principale.

Et elle pourrait apporter autre chose encore dans cette communauté littéraire. Par elle il échapperait au pessimisme pédant et à cette conception brutale de la vie qui est si tristement en faveur. À cause d’elle il resterait clément à la vie ; il réserverait toujours un coin dans ses histoires aux braves gens, aux jeunes filles, aux honnêtes femmes, aux âmes élégantes et aux bons coeurs. Elle l’aiderait à sauver du mercantilisme littéraire et des succès déshonorants la délicate fierté de son art. S’il tentait quelque sujet périlleux, s’il voulait peindre quelque misère particulièrement honteuse, une pudeur retiendrait sa plume et il resterait chaste à cause de celle qui le regarde écrire. Et il y aurait ainsi dans son œuvre deux fois plus de grâce qu’il n’en aurait mis tout seul et la décence dont les hommes anciens faisaient un attribut de la grâce (gratiæ decentes). Et partout on y sentirait, même dans les pages les plus évidemment marquées au coin du grand écrivain, même aux endroits où elle n’aurait collaboré que de son regard et de son muet encouragement, l’influence diffuse et légère d’une Béatrix invisible et présente.


  1. Impresssions de nature et d’art, chez Charpentier ; Fragments d’un livre inédit chez Charavay.
  2. Sully-Prudhomme.