Les Contemporains/Sixième série/Anatole France

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Boivin & Cie, éditeurs (Sixième sériep. 361-375).

ANATOLE FRANCE

LE LYS ROUGE


«… Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais parler, écrire, quelle pitié !… Qu’est-ce qu’il en fait, le lecteur, de ma page d’écriture ? Une suite de faux-sens, de contresens et de non-sens. Lire, entendre, c’est traduire. Il y a de belles traductions peut-être. Il n’y en a pas de fidèles. Qu’est-ce que ça me fait qu’ils admirent mes livres, puisque c’est ce qu’ils ont mis dedans qu’ils admirent ? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres… »

Ainsi parle le littérateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du roman. Vous voilà avertis : je ne vous puis donner que ma traduction du Lys rouge.

Si, tout en goûtant la grâce infinie de cette forme, presque unique dans notre littérature, je regarde ingénument ce qu’elle recouvre, j’aperçois, au travers des guirlandes de causeries et d’épisodes dont il est délicieusement fleuri, un drame très simple, très violent, surprenant d’âpreté et de cruauté.

Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait, mais qu’elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un autre homme pour qui elle sent qu’elle est faite et qui lui donnera, elle en est sûre d’avance, des joies supérieures ; bref, « son homme. » Et l’homme sent en lui un avertissement pareil et un désir égal. Elle se donne à lui ; ils s’aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient la trouver ; il veut la reprendre ; il veut la tuer, il la meurtrit de coups de poing, puis s’affale en sanglotant, tandis qu’elle s’échappe le sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons : elle les étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu’il rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d’une image qui le torture et l’affole, il repousse celle qu’il aime (puisque cela s’appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et « l’enveloppe de baisers, de larmes, de cris, de morsures » ; il s’arrache d’elle en disant : « Je ne vous vois plus seule. Je vois l’autre avec vous, toujours. » Et elle s’en va, désespérée…

Il vous est aisé d’entrevoir par ce résumé fort incomplet, mais non inexact, que ce qui meut et broie ces trois créatures, c’est l’amour sensuel, et ce n’en est point un autre. Ce livre respire la plus âcre volupté. Les étreintes y sont fréquentes et variées dans leurs modes, et l’auteur les décrit avec une habileté rapide et qui reste décente, mais qui n’est point timide. Ses deux damnés ne redoutent ni les garnis modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes à fritures, ni l’humidité des futaies. Ce qui les tient, c’est bien le durus amor, celui qui, comme dit le poète Lucrèce :

 …in silvis jungebat corpora amantûm.

C’est, dis-je, l’amour sensuel, car les autres amours ne tuent pas. Ni Dante ni Pétrarque ne troublèrent jamais de leurs violences Béatrice et Laure ; et Elvire mourut sans avoir été bousculée par Lamartine. Le seul amour tragique est l’amour des sens. C’est celui de Didon, qui défaillit dans une grotte, pendant un orage, et se poignarda sur son bûcher. C’est celui de Phèdre qui meurt, d’Ériphile qui dénonce, d’Hermione qui fait tuer, et de Roxane qui tue. Il est impossible d’hésiter sur la nature de cet amour, malgré la pudicité du style. Roxane adore Bajazet sans lui avoir jamais parlé : on ne saurait donc dire que c’est l’âme de ce jeune prince dont elle est éprise.

Or cet amour-là, étant essentiellement la recherche de la sensation, — soit qu’on n’y apporte aucun choix, soit, au contraire, qu’on la demande à une créature en particulier, et à celle-là seulement, — s’accommode, dans le premier cas, avec la plus complète insouciance de la personne, et, dans le second cas, engendre aisément la haine, par la peur d’être frustré. Et ainsi (car telle est la duperie des mots) ni dans son plus faible degré, ni dans son degré le plus fort, cet amour-là n’implique « l’amour ». Il est égoïste par définition ; il est amour au même titre que la soif ou la faim.

Le Lys rouge enseigne précisément ce qu’un amour de cette sorte, étant inséparable de la jalousie, — et d’une jalousie dont l’objet est concret, délimité, visible et tangible, — contient nécessairement de haine. C’est ce qu’exprime avec force le poète Choulette, donnant en peu de mots la morale de cette histoire. « Les fautes de l’amour seront pardonnées, dit-il. Ou plutôt, on ne fait rien de mal quand on aime seulement. Mais l’amour sensuel est fait de haine, d’égoïsme et de colère autant que d’amour. Pour vous avoir trouvée belle, un soir, sur ce canapé, j’ai été assailli d’une nuée de pensées violentes. Je revenais de l’albergo… J’étais inondé d’une joie céleste que votre vue m’a fait perdre. Il faut qu’une vérité profonde soit renfermée dans la malédiction d’Ève. Car, près de vous, je suis devenu triste et mauvais. J’avais sur les lèvres de douces paroles. Elles mentaient. Je me sentais au dedans de moi-même votre adversaire et votre ennemi, je vous haïssais. En vous voyant sourire, j’ai eu envie de vous tuer. »

Mais je ne vous ai point dit encore quels sont les personnages de ce roman. Si vous ne l’aviez point lu, si vous ne le connaissiez que par le raccourci de drame anonyme où je l’ai résumé en commençant, peut-être hésiteriez-vous sur leur condition sociale. La chose se pourrait passer aisément entre habitués des fortifications ou des boulevards extérieurs : car les « faits-divers » nous avertissent que c’est surtout dans ce monde-là que se rencontrent encore les sombres amours et les violences effrénées des tragédies raciniennes. La femme pourrait fort bien être une fille ; le premier amant, quelque rôdeur de barrière, et le second, quelque garçon boucher. Vous vous étonneriez que celui-ci ne joue point du couteau, mais je vous prierais de considérer que l’autre tape sur sa bonne amie, et que les sentiments du trio sont admirables de simplicité et de brutalité farouche. Assurément, ce sont de purs « instinctifs ». Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme s’appelle Titine, et l’un des homme Bibi, et l’autre la Terreur des Ternes.

Or, elle se nomme la comtesse Martin-Bellème ; elle est la fille d’un financier puissant, la bru d’un ministre du second empire, la femme d’un ministre de la troisième République. C’est une femme très élégante et très distinguée. Le premier amant se nomme Robert Le Ménil. C’est un sportsman accompli, et c’est « l’homme du monde » en soi. Le second amant, Jacques Dechartre, est un sculpteur riche qui modèle, de loin en loin, des cires et des médaillons d’un goût tourmenté et subtil. Ils sont, tous trois, non seulement « du meilleur monde », mais du plus raffiné.

Nous avons déjà vu quelque chose d’analogue dans le roman finement féroce de M. Paul Hervieu : Peints par eux-mêmes. Les amours de Mme de Trémeur et de Le Hinglé, ces deux parfaits mondains, ressemblaient à une histoire de cour d’assises : l’avortement, le vol, le chantage, le suicide enfermaient la trame. Les amants du Lys rouge, n’ayant point d’embarras d’argent, ne paraissent capables que de « crimes passionnels ». Mais enfin, vous voyez que les romans mondains redeviennent singulièrement brutaux, c’est-à-dire véridiques. Les héroïnes de Feuillet, même perverses, gardaient dans leurs erreurs des façons qui passaient pour « aristocratiques ». Elles avaient des suicides élégants : suicide équestre, comme celui de Julia de Trécoeur, suicide neigeux, comme celui de Charlotte d’Erra. Elles avaient des sens, nous n’en saurions douter ; plusieurs étaient même détraquées avec grâce. Mais quand elles « concluaient », nous n’en étions qu’à peine avertis. Ce par quoi elles étaient, au fond, des bêtes de joie, — et de tristesse, — nous était discrètement dérobé. Nulle part vous n’y reconnaissiez l’application sincère de ces axiomes inspirés à Bourget par le théâtre de Dumas : «… L’amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux conventions humaines. Il est sauvage et libre, malgré les codes et les modes. La femme qui se déshabille pour se donner à un homme dépouille avec ses vêtements toute sa personne sociale ; elle redevient pour celui qu’elle aime ce qu’il redevient, lui aussi, pour elle : la créature naturelle et solitaire dont aucune protection ne garantit le bonheur, dont aucun édit ne saurait écarter le malheur. » Or, ni M. France, ni M. Hervieu ne nous dissimulent que l’amour sensuel est, en effet, le grand niveleur des conditions, et que, par lui, la femme du monde ou la grande dame a, comme les autres, ses heures simplement brutales et peut avoir même ses minutes « canailles ». Par-dessus George Sand et Octave Feuillet, ils renouent, — oh ! très librement et en y ajoutant combien ! — avec l’audacieux roman du dix-huitième siècle, celui de Crébillon fils, de Diderot et de Laclos.

Toutefois, — et c’est par où M. Hervieu semble rester plus près de la vérité commune, — Mme de Trémeur et Le Hinglé n’étaient point des êtres exceptionnellement intelligents. Mais, — et c’est ici que commence le paradoxe du Lys rouge, — la comtesse Martin et surtout Jacques Dechartre nous sont donnés comme des êtres de choix, singulièrement conscients, et d’un esprit tout à fait supérieur.

Thérèse exprime continuellement des pensées délicates, ingénieuses et profondes, puisque ce sont les pensées mêmes de M. Anatole France. Elle a l’esprit philosophique et libre. Elle n’a aucun des préjugés de son éducation et de sa caste, se plaît à errer dans les rues populacières et emmène avec elle, en voyage, un bohème ivrogne à cache-nez rouge. Elle est fort au-dessus des « convenances ». Mais peut-être direz-vous que, si elle est philosophe dans ses propos, c’est qu’elle reçoit Paul Vence à sa table et qu’elle a de la mémoire ; que c’est un instinct secret qui lui fait trouver plaisir aux rues mal soignées et fortement odorantes où grouille de l’humanité en tas, et qu’enfin son absence de préjugés lui vient de son tempérament et de son hérédité, car elle est la fille d’un rapace.

Le cas de Jacques Dechartre est plus net. Il est vraiment, lui, un philosophe, un critique, un observateur et un descripteur sagace de ses propres mouvements. Il est capable d’une conception générale du monde, qui, en lui montrant l’insignifiance et la vanité de sa pauvre petite aventure personnelle, devrait la lui rendre inoffensive. Et, en même temps il est si habile à voir clair en lui, même à prévoir ses sentiments, que, les prévoir ainsi, c’est presque les prévenir. D’un bout à l’autre du livre, il se regarde aimer, et être fou, et être malheureux, et être méchant. Il n’a pas un instant d’illusion, ni sur l’espèce de son amour, ni sur ses conséquences probables. Même la première « déclaration », qui est d’ordinaire naïve, confiante, optimiste, Dechartre la fait avec âpreté, en termes inattendus, menaçants pour tous les deux, et qui, vers la fin, semblent commenter Darwin. Il dit à Thérèse qu’il l’aime « non avec de molles et vagues tendresses, mais dans une ardeur sèche et cruelle ». Il ajoute : « Si vous ne pouvez pas m’aimer, laissez-moi partir ; j’irai je ne sais où, vous oublier, vous haïr. Car je me sens pour vous un fond de haine et de colère. Oh ! je vous aime ! » Et plus loin : «… Votre âme n’est pour moi que l’odeur de votre beauté. J’avais gardé les instincts d’un homme primitif, vous les avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage. » Plus tard, après que la première scène de jalousie qu’il lui a faite s’est terminée par une réconciliation furieuse, et qu’ils se sont repris, « les yeux assombris, les lèvres serrées, en proie à cette colère sacrée qui fait que l’amour ressemble à la haine », comme elle lui demande pourquoi il est triste, il a ce mot profond, affreux d’égoïsme et de clairvoyance : « Tu veux savoir ? Ne te fâche pas. Je souffre plus que jamais, parce que je sais maintenant ce que tu donnes. » Et il lui dit encore : « Thérèse, on n’est jamais bon quand on aime ».

Et alors, je me pose une question : — Est-il possible ou est-il vraisemblable qu’un homme qui a cette puissance et cette lucidité d’esprit se laisse à la fois emporter à l’excès de démence et de cruauté dont ce statuaire méditatif nous donne le spectacle détestable (voir surtout le dernier chapitre) ? Sachant à chaque minute ce qu’il fait, comment peut-il le faire ? Ou, si une force involontaire agit en lui, comment la fatalité n’en est-elle pas du moins tempérée par cela seul qu’il la prévoit ? N’y a-t-il pas une sorte d’incompatibilité entre la vie intellectuelle de Dechartre et sa vie passionnelle ? Je ne conçois ni Didon, ni Paolo, ni Hermione, ni Oreste philosophes à ce degré, ou dilettantes (car Dechartre est dilettante aussi, sur tout ce qui n’est point son amour). Et j’admets Montaigne ou la Rochefoucauld amoureux, et par suite un peu bêtes et souffrants et pleurants, mais non point mués, — tout en restant la Rochefoucauld ou Montaigne ! — en brutes mauvaises, torturées et torturantes. N’alléguez point que les personnages de Racine, par exemple, expriment en discours harmonieux et fins des passions sauvages d’êtres primitifs. Ils parlent sans doute avec élégance : mais, en somme, ils ont peu d’idées ; ce ne sont point des critiques ; leur culture philosophique est médiocre, et nulle part il n’apparaît qu’ils aient lu Darwin, Stendhal, Hartmann et Anatole France… Bref, la dualité de Jacques Dechartre me déconcerte. Mais c’est peut-être que je manque d’expérience.

Ce qui me met en garde, c’est qu’il me semble que Thérèse et Jacques vivent moins que les personnages épisodiques du roman, ils sont, en quelque manière, moins vivants que leurs actes. Je ne parviens pas à discerner nettement leurs figures. Cela vient peut-être de ce que l’auteur parle presque toujours pour eux. Écoutez Dechartre : « Une femme, dit-il à Thérèse, ne peut pas être jalouse de la même manière qu’un homme, ni sentir ce qui nous fait le plus souffrir… Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas dans le sang, dans la chair d’une femme, cette fureur absurde et généreuse de possession, cet antique instinct dont l’homme s’est fait un droit. L’homme est le dieu qui veut sa créature tout entière. Depuis des siècles immémoriaux la femme est faite au partage. C’est le passé, l’obscur passé qui détermine nos passions. Nous étions déjà si vieux quand nous sommes nés ! » etc… Ou bien : « Ah ! ce qui vit n’est que trop mystérieux… — Ne crains pas de te donner. Je te désirerai toujours, et je t’ignorerai toujours. Est-ce qu’on possède jamais ce qu’on aime ? », etc. Pensez-vous qu’un amant, même très lettré, ait jamais parlé ainsi à sa maîtresse ? — Et Thérèse à Le Ménil : « Méprisez-moi, si vous voulez, et si l’on peut mépriser une malheureuse créature qui est le jouet de la vie… Mais gardez-moi un peu d’amitié dans votre colère, un souvenir aigre et doux, comme ces temps d’automne où il y a du soleil et de la bise… Ne soyez pas dur à la visiteuse agréable et frivole qui passa à travers votre vie… », etc. Est-ce qu’une femme, même une spécialiste de dîners littéraires (et Thérèse n’est point cela), a jamais rencontré des paroles de cette moelle et de ce ton ? Les discours de Thérèse et de Jacques sont comme transposés. L’auteur nous les donne tels qu’ils se répercutent dans sa pensée, où ils s’éclaircissent et s’enrichissent à la fois. Il en écrit, avec force et avec grâce, la traduction philosophique. L’aventure du Lys rouge est dramatique à la façon, non d’une pièce de Dumas ou d’un roman de Maupassant, mais d’un chapitre de Schopenhauer…

Est-ce que je m’en plains ? Est-ce que je fais des objections ? Mon Dieu, non ; je cause.

De même que ces mondains ont des fureurs de satyresse et de faune ; de même que ce faune et cette satyresse ont des esprits ingénieusement et constamment critiques, ainsi ces païens enragés ont des sensibilités et des mélancolies toutes pieuses. Leurs charnelles amours ont pour théâtre la ville par excellence des quattrocentistes et la bourgade d’élection du très pur saint François. C’est devant une fresque de Fra Angelico, où de pâles figures, de peu de matière, expriment l’amour divin, que Jacques et Thérèse se donnent leur premier et brûlant et pesant baiser…

L’image des choses mortes excite leur lugubre ardeur de vivre. Ou peut-être imaginent-ils une parenté sacrilège entre les désirs inapaisés des âmes saintes d’autrefois et l’inassouvissement de leurs propres corps. Ils se disent que, comme les compagnons de François, ils poursuivent eux aussi, mais sur terre et douloureusement, un infini de joie. Ils s’aiment plus voracement sur la cendre des morts, plus harmonieusement parmi les images fanées de la beauté parfaite, plus solennellement parmi les témoignages de l’éternelle et divine inquiétude des coeurs. Le passé et la religion leur sont assaisonnements de volupté.

Et je goûte, je l’avoue, la richesse de ces contrastes.

Les personnages secondaires sont peut-être, je l’ai indiqué, plus vivants que les protagonistes. Le poète Choulette est admirable. Vaniteux, ivrogne, plein de vices, naïf et pervers, il estime que sa vie de crapule contient déjà, au fond, les premiers linéaments de la vie évangélique selon le bon saint François. C’est Choulette qui est chargé d’exprimer les opinions particulièrement subversives de l’auteur, ses négations et ses révoltes les plus hardies.

Car M. Anatole France est maintenant quelque chose de plus que le tendre ironiste du Crime de Silvestre Bonnard. On a vu depuis quelques années croître magnifiquement ce que des théologiens appelleraient son esprit de malice et son impiété. Nous sommes un peu redevables de cette évolution au plus impérieux de nos critiques : c’est M. Brunetière qui, en morigénant M. France, l’a contraint à sortir, pour ainsi parler, tout le dix-huitième siècle qu’il avait dans le sang. Il est arrivé à M. France de défendre presque violemment, contre M. Brunetière, non l’infaillibilité de la science, mais le droit illimité de la recherche scientifique et de la libre spéculation. Les Opinions de Jérôme Cogniard sont assurément le plus radical bréviaire de scepticisme qui ait paru depuis Montaigne. Une saveur amère et forte est venue s’ajouter aux derniers livres de M. France.

Mais, en même temps que son scepticisme, — lequel, bien que confinant au nihilisme, n’excluait point une sensualité délicate et l’art de jouir de la surface brillante des choses, — croissaient, d’autre part, sa sollicitude et son goût pour les formes de vie et de sentiment qui dérivent des croyances religieuses. La piété de son imagination grandissait dans la même mesure que l’impiété de sa pensée. Thaïs est l’histoire d’une sainte ; la Rôtisserie est l’histoire d’un prêtre bohème, de conscience originale ; et l’amour de Thérèse et de Jacques est grand visiteur d’églises…

Rien de surprenant dans ces prédilections. Un bon nihiliste aime naturellement les saints ; car la foi religieuse implique une part de révolte contre la société terrestre, contre ses injustices et ses atroces ou ridicules conventions, et elle peut agréer par là aux plus audacieux esprits. D’ailleurs, par l’opinion qu’il a lui-même de ce monde, un bon nihiliste comprend aisément, — bien que, pour son compte, il s’en abstienne, — que l’homme place au delà de la terre sa raison de vivre et son « idéal ». Puis, c’est un phénomène connu, que les esprits très compliqués adorent souvent les âmes simples… Toutefois, cette préoccupation impie et affectueuse de la vie mystique commence à devenir singulière, chez M. France, par ses insistances et sa continuité. Car enfin Voltaire et les encyclopédistes ne l’ont jamais eue. M. France goûte pleinement le plaisir satanique de comprendre, de douter, de nier ; mais il semble qu’à chaque instant aussi il l’épuise, il en touche le néant… Je suis bien curieux de savoir où cela le mènera…

J’ai nommé Choulette. Voici encore Vivian Bell, Schmoll, Lagrange, Montessuy, le prince Albertinelli, le comte Martin, Garain, Loyer et la « bonne Madame Marmet », aux yeux fureteurs sous ses paisibles bandeaux blancs. Ils sont pittoresques, quelques-uns charmants, tous amusants. Ils vont uniquement à leur plaisir, et l’auteur les absout tous ensemble. La précieuse et grêle et agaçante gaieté d’oiseau de Miss Bell, et les petites images gracieuses qui dansotent perpétuellement dans sa tête frisotée, n’empêchent point cette esthète d’être « très habile à gagner de l’argent » et d’épouser pour son torse un bellâtre italien. M. France les enveloppe tous de son indulgence ironique. Indulgence si souple et si vaste qu’elle va du mépris à la charité, et qu’elle « remplit l’entre-deux ».

Et les paysages, parisiens ou florentins ! Et le style ! C’est un composé plus précieux que le métal de Corinthe. Il s’y trouve du Racine, du Voltaire, du Flaubert, du Renan, et c’est toujours de l’Anatole France. Cet homme a la perfection dans la grâce ; il est l’extrême fleur du génie latin.