Les Contemporains/Sixième série/Guy de Maupassant

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Boivin & Cie, éditeurs (Sixième sériep. 351-359).

GUY DE MAUPASSANT

La mort vient d’affranchir Guy de Maupassant. Il est étrange de songer que ce cerveau, en qui la réalité avait reflété des images si nettes, qui avait su interpréter, ramasser, coordonner ces images avec une vigueur et dans des directions si décidées, et nous les renvoyer, plus riches de sens, à l’aide de signes si fortement ourdis, n’ait plus, à partir d’un certain moment, reçu du monde extérieur que des impressions confuses, incohérentes, éparses, aussi rudimentaires et aussi peu liées que celles des animaux, et pleines, en outre, d’épouvante et de douleur, à cause des vagues ressouvenirs d’une vie plus complète ; et que l’auteur de Boule-de-Suif, de Pierre et Jean, de Notre Coeur, soit entré, vivant, dans l’éternelle nuit. Et cela, parce qu’un jour les microscopiques cellules dont se composait la pulpe tassée sous son front se sont mises, on ne sait pourquoi, à se désagglutiner…

Et je vois à quel point je me suis trompé il y a cinq ans, et j’ai presque un remords. C’était à propos du volume intitulé : Sur l’eau, où des méditations moroses, des soliloques désespérés alternaient avec d’admirables descriptions de paysages marins. J’écrivis alors, étourdiment :

«… Tels sont les lieux communs développés par M. de Maupassant. Je ne vous les donne pas pour très neufs, — ni lui non plus, je pense… C’est beaucoup de tristesse et de férocité à la fois. Il est extraordinaire qu’on ne soit pas plus gai sur un yacht qui porte le joyeux nom de Bel-Ami ; et M. de Maupassant, schopenhauérisant sur son bateau, « nous en monte un, » dirait quelque mauvais plaisant. J’ai l’esprit si mal fait que le pessimisme trop étalé m’offense presque autant que l’optimisme béat. Il me semble que, lorsqu’on est en somme parmi les privilégiés de ce monde, lorsqu’on ne souffre ni continuellement, ni trop violemment dans son corps, et qu’on est préservé des extrêmes douleurs morales par la littérature et l’analyse (lesquelles, soyez-en sûrs, nous sauvent de plus de maux qu’elles ne nous interdisent de joies), une sorte de pudeur devrait vous empêcher de répéter trop longuement des plaintes déjà développées par d’autres. Un écrivain célèbre qui souffre de la grande misère humaine en souffre surtout par procuration, songez-y. Dès lors, je crains un peu de rhétorique. »

Je vois maintenant qu’il n’y en avait pas. J’aurais dû reconnaître, dans le cas de Maupassant, autre chose qu’un plaisir d’orgueil et d’ironie à constater que le monde est inintelligible et mauvais ; autre chose qu’un plaisir de langueur à s’abandonner aux mélancolies que versent certains crépuscules ou que distillent certains brouillards ; bref, autre chose que de la littérature. J’aurais dû m’apercevoir que la tristesse secrète de notre ami n’avait rien de concerté et n’avait rien de délicieux ; j’aurais dû deviner chez lui le rongement d’une idée fixe, le ravage continu d’une épouvante. Pour lui, très réellement, tout était vanité, et presque tout apportait une souffrance je le vois bien à l’heure qu’il est. Les contes où « il a peur », — comme le Horla et une demi-douzaine d’autres dont les titres m’échappent, — n’étaient point des fantaisies ; non plus que, dans Bel Ami, la description du détraquement lent d’un cerveau par l’idée ininterrompue de la mort. Pierre, dans Pierre et Jean et le héros de Fort comme la mort, et celui de Notre Coeur, durant ses promenades dans la forêt de Fontainebleau, nous montrent à quel point le travail d’une idée fixe, altérant sans cesse, pour celui qui en est possédé, les rapports habituels des choses, le peut rapprocher de la folie. Je me rappelle les longues fuites de Maupassant hors de la société des hommes, ses solitudes de plusieurs mois, en mer ou dans les champs, ses tentatives de retour à une vie simplifiée, toute physique et tout animale, où il pût oublier l’ennemi sourd, l’ennemi patient qu’il portait en lui ; puis, quand il rentrait parmi nous, cette fièvre d’amusement, et de plaisanteries, et de jeux presque enfantins, qui était encore comme une fuite, une évasion hors de soi… Vains efforts ! Il semblait se plaire, on l’a dit, aux compagnies « joyeuses » ; il aimait la naïveté des « Boule-de-Suif » ou des « grosses Rachel » ; parfois, avec une grande affectation de sérieux et une grande dépense d’activité, et comme si ces choses eussent été infiniment plus importantes que les livres qu’il écrivait (rarement il consentait à parler littérature), il organisait des « fêtes » compliquées, volontiers un peu brutales ; mais, sauf les minutes où il s’appliquait, jamais on ne vit pareille impassibilité en pleine fête, ni visage plus absent. Il était loin… très loin… À quoi pensait-il, le pauvre garçon ?

C’est donc avec le sang de son âme qu’il écrivait, lui, ses lamentables variations sur des lieux communs tristes. Au fait, quand ils sont tristes, les lieux communs nous sont toujours neufs. En voici un : « Quelle vanité que la gloire ! » C’est assurément un des biens dont on jouit le moins. Viagère, elle reste douteuse, puisqu’elle n’est vraiment la gloire que lorsque le temps l’a consacrée ; et d’ailleurs nous voyons que la « notoriété » de très grands artistes est surpassée, de leur vivant, par celle de simples histrions. Posthume, elle ne sera plus rien pour ceux qui en seront favorisés. Ce serait une étrange folie que d’envier les hommes illustres après qu’ils sont morts. Que tel assemblage de drames porte le nom de Shakspeare et que tel entassement de vers lyriques porte celui de Victor Hugo, qu’importe ? Que leurs oeuvres restent étiquetées, par le hasard, de ces syllabes-là plutôt que de celles qui forment les noms de Dupont ou de Durand, qu’est-ce que cela peut faire à ceux qui furent Hugo ou Shakspeare ? Songez qu’Homère n’est peut-être pas le nom de l’auteur de l’Iliade, et dès lors qu’est-ce que la gloire du chantre d’Achille ? J’ai l’air de développer gravement un truisme. C’est que je le trouve consolant pour les humbles. Du moment que « tout est vanité », il est excellent que tout soit vanité pour tous les hommes. Ce sont les exceptions à cette loi-là qui seraient affreuses.

Or, pour en revenir à l’auteur de Bel Ami, sans doute la gloire de son oeuvre sera de longue durée ; mais nous voyons que pour lui, la jouissance n’en aura même pas été viagère. Qu’a été, pendant dix-huit mois, pour Maupassant dément, la gloire de Maupassant ?

… Vous vous rappelez l’effet que produisirent, il y a dix ans, Boule-de-Suif, la Maison Tellier, Mademoiselle Fifi, et les autres petits récits dont ces chefs-d’œuvre étaient accompagnés. Cela parut nouveau ; et c’était nouveau, en effet. Mais en quoi ? C’était, au fond, excessivement brutal : des histoires de filles, de paysans rapaces, de lâches et grotesques bourgeois ; les « faits-divers » d’une humanité élémentaire et toute en instincts. La philosophie qu’on en pouvait dégager à la rigueur était furieusement négative. Et, parmi son nihilisme, l’auteur n’en jouissait pas moins du monde physique avec une intensité extraordinaire et avec une franchise d’ « avant le péché ». Or, chose remarquable, ce conteur si peu « moral » désarma, presque tout de suite, même les austères. Nous nous mîmes tous à parler de sa belle « santé ». Cette santé devint sa marque dans l’opinion commune. Personne ne fut plus souvent proclamé « sain » que ce jeune homme qui devait mourir fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite déclaré classique que cet écrivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les couvents de La Fontaine rebaptisés de leur vrai nom.

On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phénomène d’une sorte de classique primitif survenu à une époque de littérature vieillissante, décrépite et tourmentée. D’abord, nulle trace, en lui, d’éducation chrétienne. Son grand ami Flaubert l’avait « déniaisé » de bonne heure. L’esprit de Maupassant fut donc comme une table rase offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste, — à laquelle il est bien possible que les raffinés des derniers âges reviennent par le plus long, — était celle d’un jeune « Huron » de génie. Ce primitif avait reçu de la nature le don de l’expression, qu’il perfectionna, auprès de son vieux maître, par une discipline de dix années. Mais, s’il apprit à « voir » et à rendre ce qu’il voyait, il n’apprit rien de plus, — heureusement. S’il garda, avec plus de largeur et d’aisance, quelque chose de l’ironie de l’Éducation sentimentale, il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il ignora également les « transpositions d’art » des Goncourt, ces rapins malades, et la trépidation nerveuse d’Alphonse Daudet. À l’une des époques où notre littérature fut le plus complexe et nous distilla les boissons les plus travaillées, le génie conteur de Maupassant jaillit comme une source de belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il restait en quelque manière innocent. Rien de commun entre cette sensualité et celle de M. Émile Zola, si triste, si troublée, si morose, qui est celle d’un moine tenté, qui semble impliquer le sentiment de quelque chose de défendu et la croyance au péché. Maupassant, lui, n’y croyait pas. Cela se sentait, et c’est pourquoi les chastes eux-mêmes lui furent si indulgents.

Tel il fut dans les commencements de son œuvre. Il rappelait, — avec un style plus plastique (car on ne naît pas impunément dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle) — les conteurs d’autrefois et, si vous voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et Bel-Ami semblait une « remise au point », après un siècle et demi, du Paysan parvenu

Puis, l’angoisse vint… La volupté finit toujours, comme on sait, par être grande maîtresse de métaphysique. Le désir est, de sa nature, inassouvissable. Et c’est pourquoi, dans les derniers livres de Maupassant, lentement, le surgit amari aliquid fait son œuvre.

Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies : la douleur et la mort. Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit être, qu’il n’y a rien à expliquer. Pour que la philosophie du Cas de Mme Luneau ou même de Marroca fût le vrai, il faudrait que la douleur fût absente du monde, et qu’on pût ne jamais songer à la mort. Mais on souffre ; et, par la porte de la souffrance, entrent la réflexion, la curiosité, l’inquiétude et l’appréhension de l’inconnu et, sous une forme ou sous une autre, l’idéalisme, et le rêve, et des besoins d’expliquer ce qui échappe aux sens…

À partir d’un certain moment, cela est visible, Maupassant s’attendrit. Son observation s’attriste, — et s’affine aussi, à mesure qu’elle s’étend. Et, à mesure que son cœur s’amollit et que s’y ouvre la divine fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur.

D’un livre à l’autre, les âmes qu’il nous peint se compliquent et, en même temps, s’élèvent en dignité. De plus en plus il paraît compatir aux objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire à nous décrire des passions et des sentiments de telle espèce, que, de les comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu’il a dépassé, — sans trop savoir d’ailleurs où il va, — ce naturalisme rudimentaire par où il avait débuté si tranquillement. Fort comme la mort dit un amour « fort comme la mort » en effet, et raconte à la fois le plus noble des drames intérieurs et l’immense tristesse de vieillir. — Notre Coeur flétrit la femme qui ne sait pas aimer ; et si l’amoureux demande des consolations à l’amour simpliste, tel qu’il était conçu dans les Soeurs Rondoli, il est clair qu’il n’y trouvera plus jamais le repos. Bref, c’est l’humanité supérieure qui fait sa rentrée dans l’œuvre de Maupassant ; et l’humanité supérieure est faite, en somme, de tout l’idéalisme du passé et de ses plus nobles rêves ; et les décrire ainsi et de ce ton, ce n’est peut-être pas y croire, mais ce n’est plus les répudier.

Ce n’est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne à noter les signes extérieurs, — actes, gestes ou discours, — des sentiments de ses personnages, et use peu de l’analyse directe, qui a ses périls, qui quelquefois invente sa matière, et l’embrouille pour avoir le mérite et le plaisir de la débrouiller… Mais enfin vous entrevoyez peut-être combien est curieuse l’évolution d’un écrivain qui, ayant commencé par la Maison Tellier, finit par Notre Coeur. Très sommairement, son histoire est celle d’un primitif venu tard et modifié, peu à peu, par l’atmosphère morale de son temps, ressaisi par les inquiétudes spirituelles que nous ont léguées les siècles écoulés. Et sans doute aussi la peur de la mort, la peur de l’inconnu, la préoccupation atroce de la folie menaçante ont été pour quelque chose dans cette transformation…