Les Contenances de la table

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Les Contenances de la table
Texte en moyen français
XVe siècle

Les Contenances de la table1.jpg


S’ensuivent les contenances de la table.


Enfant qui veult estre courtoys
Et a toutes gens agreable
Et principalement a table,
Garde ces rigles en francoys.

Enfant, soit de copper soingneux
Ses ongles et oster l’ordure,
Car se l’ordure il y endure,
Quant ilz se grate y est roingneux.

Enfant, d’honneur, lave tes mains
A ton lever, a ton disner,
Et puis au soupper sans finer,
Ce sont trois foys a tout le moins.

Enfant, dy benedicite
Et faiz le signe de la croix,
Ains que tu prens riens, se m’en crois,
Qui te soit de necessité.

Enfant, quant tu seras aux places
Ou aucun prelat d’esglise est,
Laisse luy dire, s’il luy plaist,
Tant benedicite que graces.

Enfant, se prelat ou seigneur
Te dit de son auctorité
Que dyes benedicite
Fais le hardiement, c’est honneur.

Enfant, se tu es en maison
D’autrui, et le maistre te dit
Que tu sees, sans contredit
Faire le peulz selon raison.

Enfant, prens de regarder peine
Sur le siege ou te sierras,
Se aucune chose y verras
Qui soit deshonneste ou vilaine

Enfant, quant tu seras assis
Pour ton corps refectionner,
Soit au soupper ou au disner,
Monstre toy prudent et rassiz.

Enfant, prens du vin et du pain
Ce qu’il souffist a ta nature,
Sans trop ne peu selon mesure,
Qui trop en prent est dit villain.

Enfant, tu ne te doibs charger
Tant de ta premiere vïande,
Se plusieurs en as en commande,
Que d’autres ne puisses menger.

Enfant, se tu es bien sçavant,
Ne més pas ta main le premier
Au plat, mais laisse y toucher
Le maistre de l’hostel avant.

Enfant, garde que le morseau
Que tu auras mis en ta bouche
Par une fois, jamais n’atouche,
Ne soit remis en ton vaisseau.

Enfant, ayes en toy remors
De t’en garder, se y a failly,
Et ne presentes a nulluy
Le morseau que tu auras mors.

Enfant, garde toy de maschier
En ta bouche pain ou vïande,
Oultre que ton cuer ne demande
Et puis après le recrascher.

Enfant, tu doibs prendre du sel
Dessus ton taillour, et saloir
Ta vïande pour mieulx valoir,
Ou dedans ung autre vaissel.

Enfant, garde qu’en la saliere
Tu ne mettes point tes morseaulx
Pour les saler, ou tu deffaux,
Car c’est deshonneste maniere.

Enfant, se tu bois de fort vin,
Metts y eaue attrempeement
Et n’en boy que souffisamment
Ou il te troublera l’engin.

Enfant, se tu es ung yvrongne
Par trop boire, il est deshonneste,
Et en auras mal a la teste,
Et puis après honte et vergongne.

Enfant, garde que sur ton boire
Tu n’abondes trop en parolle,
Car la maniere en est moult folle,
Enfant de bien ne le doit faire.

Enfant, a table je t’ordonne
Sur tout que point tu ne sommeilles,
Et aussi que tu ne conseilles
En l’oreille d’autre personne

Enfant, jamais la bouche pleine,
Tu ne dois a autruy parler,
Ne boire aussy pour avaler,
Car c’est chose par trop vileine.

Enfant, garde, se tu es saige,
En quelque bancquet que tu voyses
Soit de seigneurs ou de bourgeoyses,
De trop habonder en langaige.

Enfant, soyes tousjours paisible,
Doulx, courtois, bening, amiable
Entre ceulx qui sierront a table
Et te gardes d’estre noysible.

Enfant, ce te est chose honteuse,
Se tu as servïette ou drap,
De boire dedens ton hanap,
Ayant la bouche orde et baveuse.

Enfant, se tu faiz en ton verre
Souppes de vin aucunement,
Boy tout le vin entierement,
Ou autrement le gecte a terre.

Enfant, garde de presenter
A ton hoste pain ne vïande
Prendre en peut sans qu’on luy commande
Autre ne l’en peut exempter.

Enfant, soies plain et joyeux,
En tout ce que tu fais ou dis,
Ne te habandonne a nulz vains dis,
Tu n’en pourras valoir que mieulx.

Enfant, se aucun serviteur oste
Aucun plat qui soit devant toy,
N’en fais semblant, tais t’en tout quoy,
Il souffist puis qu’il plaist a l’hoste.

Enfant, garde toy de remplir
Ton ventre si habundamment,
Que tu ne puisses saigement
Tes bonnes œuvres acomplir.

Enfant, se tu veulx en ta pence
Trop excessivement bouter,
Tu seras constraint a rupter
Et perdre toute contenance.

Enfant, se tu es saige, escoute
De la table les assistans,
Sans parler fors qu’a l’heure et temps,
Et ne te tiens pas sur le coubte.

Enfant, se ton nez est morveux,
Ne le touche de la main nue,
De quoy ta vïande est tenue;
Le fait est vilain et honteux.

Enfant, en quelque compaignye
Que soyes, ne veulles nifler
Ton nez, ne faire hault siffler;
C’est deshonneur et mocquerie.

Enfant, metz ces dis en entente
Et les retiens en ton couraige.
Le residu de ton potaige
Jamais a autruy ne presente.

Enfant, garde toy de frotter
Enssamble tes mains, ne tes bras
Ne a la nappe, ne aux draps;
A table on ne se doit grater.

Enfant, après que tu as prins
Des biens de ton hoste ou hostesse,
Remercie lez de leur largesse;
Tu n’en pourras estre reprins.

BALLADE

Enfant, oultre quoy que tu faces
Après ton mengier et ton boire,
Souviengne toy de dire graces,
Tu es obleigé de ce faire.
Et remercie Dieu le pere
Qui des biens t’a donné assez,
Et pour toutes œuvres parfaire,
Prie Dieu pour les trespassez.

L’enfant saige tenu sera,
En toute bonne compaignye,
Qui bien ses reigles gardera,
Sans avoir honte ou villonnye.
Qui les tiendra, je vous affye,
Dedens son cuer bien enchassez,
Honneur aura, mais qu’il n’oublie
Prier Dieu pour les trespassez.

Enfant, tu te doibs recoler,
Après qu’auras beu et mengié
Et ains que t’en vuelles aler,
Pour ceulx qui ont les biens gaingné,
Et te souvenir en pitié
Que de ce monde sont passez,
Ainsi que tu es obleigez
Prier Dieu pour les trespassez.

Prince enfant, tu es tenu
Des biens qui te sont amassez,
Dont ton estat est soustenu,
Prier Dieu pour les trespassez.

Cy finissent les contenances de la table.