100%.png

Les Contes de Canterbury/Conte du marchand

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par M. Lavault.
Texte établi par Émile LegouisFélix Alcan (p. 373-405).




Le Conte du Marchand


Le Prologue du Marchand.



« Pleurs, gémissements, soucis et chagrins de toute sorte
je sais bien ce que c’est, le soir comme le matin
(dit le Marchand) ; et c’est le cas de bien d’autres
qui sont mariés, je suis porté à le croire,
car je sais bien qu’il en est ainsi pour moi.
J’ai une femme, la pire qui soit au monde ;
si le diable était marié avec elle,
1220c’est elle qui aurait le dessus, je le jure.
À quoi bon vous dire en détail
toute sa méchanceté ? C’est une mégère de tout point.
Il y a en long et en large belle différence
entre la grande patience de Griselidis
et l’extrême cruauté de ma femme.
Si j’en étais délivré, aussi vrai que Dieu bénisse mon bien !
jamais plus je ne retomberais dans le piège.
Nous autres, hommes mariés, nous vivons en peine et souci.
En essaie qui voudra, et il verra
1230que je dis vrai, par saint Thomas de l’Inde,
du moins pour la plupart, je ne dis pas tous ;
à Dieu ne plaise qu’il en soit ainsi !
Ah ! messire l’hôte, je suis marié
depuis deux mois, sans plus, pardi,
et pourtant, je crois que celui qui toute sa vie
est resté garçon, quand même on le percerait
jusqu’au cœur, ne pourrait en aucune manière
parler de peines pareilles à celles que dès maintenant
je pourrais dire, à cause de la maudite méchanceté de ma femme. »
1240« Or donc (dit notre hôte), Marchand, Dieu vous bénisse,
puisque vous connaissez tant de choses là-dessus,
instamment je vous prie de nous en faire part. »
« Très volontiers (dit-il), mais de mon propre chagrin,
tant mon cœur a de peine, je ne peux parler davantage. »



Ici commence le Conte du Marchand.[1]


Jadis résidait en Lombardie
un digne chevalier qui était natif de Pavie
où il vivait en grande prospérité,
et soixante ans il vécut non marié,
et tout ce temps chercha le plaisir de son corps
1250auprès des femmes, selon que le portait son appétit,
comme font ces fous qui vivent dans le siècle.
Et quand il eut passé soixante ans,
fut-ce dévotion ou radotage,
je ne puis dire, mais un tel désir
prit ce chevalier d’être marié
que jour et nuit il fit tout ce qu’il put
pour apercevoir où il pourrait se marier,
priant notre Seigneur de lui faire cette grâce, qu’il
pût un jour connaître la benoîte vie
1260qui est celle d’un mari avec son épouse,
et vivre dans ce lien sacré
par lequel, au commencement, Dieu unit l’homme et la femme.
« Nulle autre vie (disait-il) ne vaut un pois chiche,
car l’état de mariage est si plaisant et pur
qu’en ce monde il est un paradis. »
Ainsi parlait ce vieux chevalier qui était si sage.
Et certainement, vrai comme Dieu est roi,
prendre femme est chose glorieuse,
et surtout quand un homme est vieux et chenu,
1270alors une femme est le fruit de son trésor[2] ;
c’est alors qu’il lui faut prendre femme jeune et belle
de qui il puisse engendrer un héritier
et vivre en joie et en soûlas,

tandis que les vieux garçons chantent « Hélas ! »
quand ils rencontrent quelque adversité
dans leurs amours, qui ne sont que vanité puérile,
et vraiment il convient bien qu’il en soit ainsi,
que les célibataires aient souvent peine et souci ;
sur un sol instable ils bâtissent, et c’est instabilité
1280qu’ils trouvent, alors qu’ils croient trouver sécurité.
Ils vivent comme oiseaux ou comme bêtes,
en liberté, sans nulle contrainte,
tandis qu’un époux dans l’état de mariage
mène vie heureuse et ordonnée,
lié sous le joug du mariage ;
son cœur peut à bon droit déborder de joie et d’allégresse.
Car qui peut être aussi soumis qu’une épouse,
qui est aussi fidèle et si diligent en même temps
à veiller sur lui, malade ou bien portant, que l’est sa femme ?
1290Dans l’heur ou le malheur, elle ne l’abandonne pas.
Elle ne se lasse pas de l’aimer et servir,
fût-il alité, impotent, jusqu’à ce qu’il meure.
Pourtant certains clercs disent qu’il n’en est pas ainsi ;
et de ceux-là Théophraste[3] en est un.
Qu’importe s’il plaît à Théophraste de mentir ?
« Ne prends pas femme (dit-il), pour tenir ta maison ;
pour ce qui est d’épargner dans ton ménage la dépense,
un serviteur fidèle met plus de diligence
à conserver ton bien que ne le fait ta propre femme :
1300car elle réclamera moitié pour elle toute sa vie,
et si tu tombes malade, sur mon salut je te le dis,
tes vrais amis ou un valet fidèle
te soigneront mieux que celle qui guette sans cesse
ton bien, et l’attend depuis de longs jours,
et si tu prends une femme en ta garde,
bien aisément tu peux être cocu. »
Cette sentence, et cent autres choses pires,
cet homme les écrit, Dieu pour cela maudisse ses os !
Mais ne prends pas garde à de telles sottises ;
1310défie Théophraste et crois-moi.
Une femme est un don de Dieu, en vérité ;

tous les autres dons ou presque,
tels que terres, rentes, pâtures, droits seigneuriaux [4],
ou biens meubles, tous sont dons de la fortune,
qui passent comme une ombre sor un mur.
Mais assurément, si je peux parler franc,
une femme demeure, et dans ta maison restera,
et plus longtemps que tu ne voudrais, par aventure.
Le mariage est un très grand sacrement.
1320Celui qui n’a pas de femme, je le tiens pour misérable,
il vit sans aide et tout désolé ;
je parle des gens de l’état séculier.
Et écoutez pourquoi (je ne dis pas cela sans raison)
la femme est pour l’aide de l’homme créée.
Le Très Haut, quand il eut fait Adam,
et le vit tout seul, le ventre nu,
Dieu dans sa grande bonté dit alors :
« Faisons à cet homme un aide
semblable à lui », et alors il créa pour lui Eve.
1330Par là vous pouvez voir, et par là vous pouvez prouver
que la femme est l’aide de l’homme et sa consolation,
son paradis terrestre et sa joie,
tant elle est obéissante et vertueuse
qu’ils ne peuvent que vivre en parfaite union.
Ils sont même chair, et une même chair, je présume,
n’a qu’un seul cœur, dans l’heur ou la détresse.
    Une femme ! ah ! Sainte Marie, benedicite !
comment éprouverait-il aucune adversité, l’homme
qui a une femme ? Certes, je ne puis le dire.
1340Le bonheur qui existe entre eux deux,
nulle langue ne peut le dire, nul cœur l’imaginer.
S’il est pauvre, elle l’aide à travailler ;
elle ménage son bien, et ne gaspille rien,
tout ce que son mari désire, elle le veut aussi.
Elle ne dit pas une fois : « Non », quand il dit : « Oui ».
« Fais ceci », dit-il. « Tout de suite, seigneur», dit-elle.
O bienheureux et précieux état de mariage,
tu es si plaisant, et si vertueux aussi,
et si recommandé, si approuvé avec cela,

1350que tout homme qui estime qu’il vaut un poireau,
sur ses genoux nus, devrait toute sa vie
remercier son Dieu qui lui a envoyé une femme,
ou autrement prier Dieu de lui envoyer
une femme, qu’il conserve jusqu’à la fin de ses jours.
Car dès lors sa vie est mise en sécurité,
il ne peut plus être trompé, j’imagine,
pourvu qu’il agisse d’après l’avis de sa femme ;
alors il peut hardiment porter haut la tête ;
elles sont si fidèles et en même temps si avisées ;
1360c’est pourquoi, si tu veux agir en sage,
fais toujours comme les femmes te conseilleront.
Vois comment Jacob, ainsi que lisent les clercs,
d’après le sage conseil de sa mère Rébecca,
se mit la peau d’un chevreau autour du cou
et par là gagna la bénédiction de son père.
Vois Judith, comme l’histoire aussi peut le dire :
par sage conseil elle préserva le peuple de Dieu,
et tua Holopherne tandis qu’il dormait.
Vois Abigail [5], comment par bon conseil elle
1370sauva son mari Nabal, au moment où
il allait être tué, et vois Esther aussi :
par bon conseil, elle délivra du malheur
le peuple de Dieu, et fit que Mardochée
fut par Assuérus élevé très haut.
Il n’y a rien au degré superlatif,
comme dit Sénèque, au-dessus d’une humble femme.
Supporte la langue de ta femme, comme le conseille Caton ;
elle commandera, et tu le souffriras,
et pourtant elle obéira par courtoisie,
1380Une femme est la gardienne de ton ménage ;
un malade peut bien se lamenter et pleurer
là où il n’est pas de femme pour tenir la maison.
Je t’en avertis, si sagement tu veux agir,
aime bien ta femme, comme le Christ aime son église.
Si tu t’aimes toi-même, tu aimeras ta femme ;
nul homme ne hait sa propre chair, mais pendant sa vie
il la nourrit, et en conséquence, je t’en conjure,

chéris ta femme, ou jamais tu ne prospéreras.
Mari et femme, quoi qu’on dise pour gaber ou rire,
1390entre les gens de ce monde ont pris la voie sûre ;
ils sont si bien unis, que nul mal ne leur peut advenir,
et surtout du côté de la femme.
Et c’est pourquoi ce Janvier, dont j’ai parlé,
a considéré, sur ses vieux jours,
la vie délicieuse et la paix vertueuse
qu’il y a dans le mariage doux comme miel,
et il envoya un jour quérir ses amis
pour leur dire l’effet de sa réflexion.
D’un visage grave il leur fit son récit.
1400Il leur dit : « Amis, je suis vieux et chenu,
et presque, Dieu le sait, sur le bord de la tombe.
A mon âme il me faut un peu penser.
J’ai follement dépensé mon corps ;
béni soit Dieu ! cela sera réparé,
car, par ma foi, j’entends me marier,
et cela bientôt, en toute la hâte que je pourrai,
avec quelque pucelle belle et d’âge tendre.
Je vous en prie, arrangez mon mariage
tout de suite, car je ne veux pas attendre ;
1410et je vais chercher à découvrir, de mon côté,
à qui je puis me marier promptement.
Mais étant donné que vous êtes plus que moi,
vous devez trouver ce que je cherche plus tôt
que moi, et où il convient le mieux que je m’aille.
Mais d’une chose je vous préviens, mes chers amis,
je ne veux d’une vieille femme, en aucune façon ;
elle ne doit pas avoir passé vingt ans, certes ;
vieux poisson et jeune chair, voilà ce que je préfère.
Mieux vaut (dit-on) brochet que brocheton,
1420et meilleur que le vieux bœuf est le tendre veau.
Je ne veux pas d’une femme qui ait trente ans d’âge,
ce n’est que tige de fèves séchée, et grand fourrage.
Et puis, quant aux vieilles veuves, Dieu le sait,
celles-là apprennent tant de malices sur le bateau de Wade[6],

tant de méchants tours et retours, quand il leur plaît,
qu’avec elles je ne vivrais jamais tranquille.
Car plusieurs écoles rendent les clercs subtils ;
femme qui fut à mainte école est la moitié d’un clerc.
Mais, en vérité, une jeunesse on peut la former,
1430tout comme on peut façonner la cire chaude avec les mains.
C’est pourquoi, je vous le dis tout net, en un mot,
je ne veux pas d’une vieille femme pour cette raison.
Car s’il arrivait que j’aie la malchance
de ne pouvoir avec elle trouver nul plaisir,
alors je mènerais une vie d’adultère,
et j’irais droit au diable, quand je mourrai.
D’elle je n’engendrerais point d’enfants ;
pourtant j’aimerais mieux être mangé des chiens
que de laisser mon héritage tomber
1440en mains étrangères, et cela je vous le dis à tous.
Je ne radote pas, je sais pourquoi
les hommes doivent se marier, et de plus je sais
que maints hommes parlent du mariage
qui ne savent pas plus que mon page
pour quelles raisons un homme doit prendre femme.
S’il ne peut mener une vie chaste,
qu’il prenne femme avec grande dévotion
en vue de légitime procréation
d’enfants, pour l’honneur de Dieu là-haut,
1450et non pas seulement par désir et passion ;
mais pour ce que l'on doit éviter la luxure
et payer ses dettes quand elles sont échues ;
ou encore afin que chacun des deux époux aide l’autre
dans le malheur, comme une sœur aide son frère,
et vive en chasteté bien saintement.
Mais, messires, avec votre congé, ce dernier n’est pas mon cas,
car, Dieu merci, j’ose m’en vanter,
je sens mes membres forts et capables
de faire tout ce qui appartient à l’homme ;
1460je sais mieux que personne ce que je puis faire.

Bien que je sois tout blanc, je suis comme un arbre
qui fleurit avant de porter fruit.
Un arbre en fleurs n’est ni sec ni mort
Je ne me sens nulle part blanc que sur ma tête ;
mon cœur et tous mes membres sont aussi verts
que le laurier que l’on voit vert toute l’année
et puisque vous avez entendu tout mon dessein
je vous prie de consentir à ce que je veux. »
Divers amis diversement lui citèrent
1470sur le mariage maints exemples anciens.
D’aucuns blâmèrent le mariage, d’autres le louèrent, certes,
mais enfin, pour être bref,
comme toujours se produit une altercation
entre amis dans les disputoisons,
il advint une querelle entre ses deux frères
dont l’un se nommait Placebo [7]
et Justinus en vérité était le nom de l’autre.
Placebo dit, « O Janvier, mon frère,
vous n’aviez guère besoin, mon cher seigneur,
1480de demander le conseil d’aucun de ceux qui sont céans,
n’était que vous êtes si plein de sagesse
qu’il ne vous plaît, dans votre haute prudence,
de vous écarter de la parole de Salomon.
Cette parole dit à un chacun de nous :
« Ne fais rien sans conseil (ainsi dit-il),
et tu ne te repentiras pas de ce que tu auras fait[8] ».
Mais quoique Salomon ait dit cette parole,
mon bien cher frère et mon seigneur,
vrai comme je prie Dieu de conduire mon âme au repos,
1490je tiens que votre propre conseil est le meilleur.
Car, mon frère, écoutez mon opinion :
j’ai été homme de cour toute ma vie,
et, Dieu le sait, si indigne que je sois,
j’ai occupé un rang très élevé
près de seigneurs de très haute condition,
pourtant avec aucun d’eux je n’eus jamais de querelle ;
je ne les ai jamais contrariés, en vérité.
Je sais bien que mon seigneur en sait plus long que moi.

Ce qu’il dit, je le tiens pour ferme et assuré ;
1500je dis donc même chose, ou bien chose semblable.
Bien fol est le conseilleur
qui sert un seigneur haut et puissant
et ose présumer, ou même penser,
que son conseil surpasse l’esprit de son maître.
Non, les seigneurs ne sont pas des sots, sur ma foi !
Vous ayez vous-même montré ici aujourd’hui
un si haut jugement, si saintement et si bien,
que j’approuve et confirme en tout point.
toutes vos paroles, et votre opinion.
1510Par Dieu, il n’est homme en toute cette ville,
ni dans toute l’Italie, qui eût su mieux dire ;
le Christ se tient pour satisfait de votre décision.
Et vraiment, c’est marque d’un grand cœur,
chez un homme avancé en âge,
que de prendre une jeune femme ; par mes ancêtres,
vous avez le cœur monté à un joyeux cran.
Faites donc en cette affaire juste comme il vous plaît,
car finalement je tiens que cela est le mieux. »
Justinus, qui, tout ce temps, siégeait et écoutait en silence,
1520en cette manière répondit à Placebo :
« Maintenant, mon frère, soyez patient, je vous prie,
puisque vous avez parlé, et écoutez ce que je vais dire.
Sénèque, entre autres paroles sages,
dit qu’un homme doit bien aviser
à qui il donne sa terre ou son chatel [9].
Or, puisque je dois bien aviser
à qui je donne mon bien,
bien plus encore dois-je aviser
à qui je donne mon corps ; car en tout temps,
1530je vous en avertis, ce n’est pas jeu d’enfants
que prendre une femme sans avisement.
On doit s’enquérir, tel est mon sentiment,
si elle est sage, ou sobre, ou biberonne,
ou orgueilleuse, ou encore si elle ne serait point une mégère,
femme grondeuse, ou dépensière de ton bien ;
si elle est riche ou pauvre, ou encore furieuse virago.

Bien que personne ne puisse trouver
en ce monde un être qui trotte bien de tout point,
homme ou bête, tel qu’on pourrait l’imaginer,
1540néanmoins, il devrait suffire,
chez une femme, qu’elle ait
plus de bonnes qualités que de vices ;
et tout cela demande loisir pour s’enquérir.
Car Dieu le sait, j’ai pleuré maintes larmes,
à part moi, depuis que j’ai une femme ;
vante qui voudra la vie d’un homme marié,
certes, je n’y trouve que dépenses et souci,
et observances, de tout plaisir dénuées,
et pourtant, Dieu le sait, mes voisins d’alentour,
1550et notamment maintes et maintes femmes,
disent que j’ai l’épouse la plus constante
et aussi la plus douce qui soit en vie.
Mais je sais mieux que personne où mon soulier me blesse.
Vous pouvez, pour ce qui est de moi, faire à votre guise ;
mais avisez bien, vous qui êtes homme d’âge,
comment vous contracterez mariage
et surtout avec femme jeune et belle.
Par Celui qui a fait l’eau, la terre, et l’air,
l’homme le plus jeune qui soit en toute cette assemblée
1560a bien assez à faire pour réussir
à garder sa femme pour lui seul, croyez-moi.
Vous ne lui plairez pas trois années pleines,
c’est-à-dire vous ne lui donnerez pas tout son plaisir.
Une femme réclame maintes observances.
Je vous prie de ne point prendre mal mes paroles. »
« Eh bien (dit Janvier) as-tu dit ?
Foin de ton Sénèque et de tes proverbes.
Je n’estime pas tant qu’un panier plein d’herbes
tous ces termes d’école ; de plus sages que toi,
1570comme tu l’as entendu, approuvaient tout à l’heure
mon dessein ; Placebo, que dites-vous ? »
« Je dis que c’est homme maudit (dit-il),
celui qui s’oppose au mariage, en vérité ! »
Et sur ce mot, ils se lèvent soudain,
et tous approuvent pleinement qu’il
se marie quand il lui plaira et où il voudra.

    Son imagination excitée et son ardeur extrême
de jour en jour font entrer plus avant, en l’âme
de Janvier, son désir de mariage.
1580Maintes belles femmes, et maints beaux visages
passent à travers son cœur, nuit après nuit ;
comme qui prendrait un miroir poli et brillant
et le mettrait sur la place du marché,
verrait alors maintes images passer
dans son miroir ; de la même manière
Janvier, en son esprit, se mit à songer
aux jeunes filles qui demeuraient dans le voisinage.
Il ne savait où se fixer,
car si l’une avait la beauté du visage,
1590une autre s’était si bien concilié les bonnes grâces de toutes gens
par son sérieux et sa bénignité
qu’elle avait pour elle, par-dessus toutes, la voix du monde.
Quelques-unes étaient riches et avaient mauvais renom.
Mais néanmoins, mi-sérieux, mi par jeu,
à la fin il arrêta sa pensée sur une,
et laissa toutes les autres sortir de son cœur,
et il la choisit de sa propre autorité ;
car l’amour toujours est aveugle, et ne peut voir.
Et quand on l’avait porté dans son lit,
1600il se mettait à portraire, en son cœur et sa pensée,
sa fraîche beauté, et son âge tendre ;
sa taille mince, ses bras longs et fins,
sa sage gouvernance, sa gentillesse,
son gracieux déport, et son sérieux.
Et quand il eut condescendu vers elle,
il pensa que son choix ne pouvait être amendé,
car quand il eut ainsi conclu lui-même,
il pensa que le jugement de tous lui donnerait même conseil,
et qu’il était impossible d’objecter rien
1610à son choix ; telle était son idée.
Il envoya chercher ses amis, avec requête instante,
et les pria de lui faire le plaisir
de venir en hâte le trouver ;
il voulait abréger leurs recherches à tous.
Plus ne leur est besoin pour lui de courir à pied ou à cheval,
il avait trouvé où se fixer.

Placebo vint, et bientôt aussi ses amis,
et d’abord il leur demanda à tous cette grâce
que nul d’entre eux n’argumentât
1620contre le propos qu’il avait formé.
« Ce propos était agréable à Dieu (dit-il),
et le fondement même de sa prospérité. »
Il dit qu’il y avait dans la ville une jouvencelle
qui de beauté avait grand renom,
encore qu’elle fût de modeste condition ;
pour lui, sa jeunesse et sa beauté suffisaient
Cette jouvencelle, disait-il, il la voulait pour femme,
pour mener dans l’aise et la sainteté sa vie.
Et Dieu soit loué ! il pourra l’avoir toute à lui,
1630et nul homme de son bonheur n’aura part.
Et il les pria de l’aider en cette affaire,
et de faire si bien qu’il ne manquât pas de réussir ;
car alors, (disait-il), son esprit serait à l'aise.
« Alors (dit-il) rien ne pourra me faire déplaisir,
sauf une seule chose qui tourmente ma conscience,
et cette chose je veux l’exposer en voire présente.
J’ai (dit-il) entendu dire, il y a bien longtemps,
que personne ne peut avoir deux bonheurs parfaits,
à savoir, sur terre et aussi dans le ciel.
Car, bien qu’il se garde des sept péchés,
1640et même de toute branche de cet arbre [10],
pourtant il y a si parfaite félicité,
et tant d’aise et plaisir dans le mariage,
que je reste épouvanté, dans le grand âge où je suis,
à l'idée que je vais mener une vie si heureuse,
si délicieuse, sans chagrin ni querelle,
et que je vais avoir mon paradis sur cette terre.
Car puisque le vrai ciel s’achète si cher
par tribulations et grande pénitence,
1650comment donc pourrais-je, moi qui vis en telle félicité,
comme le font tous les maris avec leurs femmes,
parvenir au bonheur là où Christ vit éternellement ?
C’est là ma crainte, et vous, mes deux frères,

résolvez-moi cette question, je vous prie. »
Justinus, qui détestait sa folie,
répondit aussitôt, plein de moquerie,
et comme il voulait abréger sa longue histoire,
il ne voulut alléguer aucune autorité
mais dit : « Messire, s’il n’est d’obstacle
1660que celui-là, Dieu, par grand miracle,
dans sa miséricorde, peut pour vous faire en sorte
que, même avant de tenir votre droit de la sainte Église,
vous ayez regret du mariage
dans lequel, dites-vous, il n’est ni chagrin ni querelle.
Et aussi bien, à Dieu ne plaise qu’il n’envoie
à un homme marié la grâce de se repentir
bien plus souvent qu’à un célibataire !
Et par conséquent, messire, voici le meilleur avis que je sache :
ne vous désespérez pas, mais ayez en mémoire
1670que par aventure elle peut être votre purgatoire.
Peut-être sera-t-elle l’instrument de Dieu, le fouet de Dieu
qui fera sauter votre âme jusqu’au ciel,
plus vite que la flèche ne quitte l’arc !
J’espère que, grâce à Dieu, plus tard vous saurez
qu’il n’est assez grande félicité
en mariage, et qu’il n’en sera jamais assez
pour faire obstacle à votre salut,
pourvu que vous usiez, comme c’est sagesse et raison,
des désirs de votre femme avec modération,
1680et que vous ne lui complaisiez pas trop amoureusement,
et que vous vous gardiez aussi d’autre péché.
J’ai dit mon dire, car mon esprit est pauvre.
N’ayez de crainte là-dessus, mon bon cher frère. »
— Mais laissons là ce sujet.
La femme de Bath, si vous avez bien compris,
à propos de mariage, sujet dont nous traitons,
nous a exposé de bien bonnes choses en peu de mots[11]. —
« Maintenant, portez-vous bien, Dieu vous ait en sa grâce. »

Et sur ce mot Justin et son frère [12]
1690ont pris congé, et chacun d’eux prit congé de l’autre.

Donc, ayant vu qu’il fallait qu’il en fût ainsi,
ils firent en sorte, par subtile et sage entremise,
que cette jouvencelle, qui s’appelait Mai,
aussi promptement que faire se pouvait,
fût mariée à Janvier.
Je pense que ce serait trop vous retarder
si je vous parlais de tous les écrits et contrats
par lesquels elle reçut en douaire la terre de Janvier,
ou si je vous décrivais tout son riche trousseau.
1700Mais enfin est venu le jour
où à l’église tous deux se sont rendus
pour recevoir le saint Sacrement du mariage.
Voici venir le prêtre, l’étole autour du cou,
et il lui recommande d’être comme Sara et Rebecca
en sagesse et fidélité conjugale,
et dit ses oraisons, comme d’usage,
et signa les époux, et pria Dieu de les bénir,
et fit tout le nécessaire avec la religion.
Ainsi les voilà mariés avec solennité,
1710et au festin ils prennent place, elle et lui,
avec autres convives d’importance, à la table haute.
Tout plein de joie et d’allégresse est le palais,
et plein d’instruments, et des victuailles
les plus recherchées de toute l’Italie.
En face d’eux étaient tels instruments de musique
que ni Orphée, ni Amphion de Thèbes
ne firent jamais pareille mélodie ;
à chaque service résonnaient accords de ménestrels,
tels que n’en fit jamais la trompette de Joab [13] ;
1720et Theodomas[14] ne fit jamais musique moitié si claire
à Thèbes quand la ville était en péril ;
Bacchus leur verse du vin à la ronde
et Vénus rit à chacun ;
car Janvier est devenu son chevalier,

et a voulu essayer tour à tour son courage
dans la liberté, et aussi dans le mariage ;
son brandon à la main
elle danse devant l’épousée et toute l’assemblée.
Et certainement, j’ose le dire,
1730Hymeneus, qui est le dieu du mariage,
n’a de sa vie vu si joyeux marié.
Fais silence, ô toi, poète Marcien[15],
qui nous décris les noces joyeuses
de Philologie et de Mercure,
et les chansons que les Muses chantèrent.
Trop petites sont et ta plume et ta langue,
pour décrire ce mariage.
Quand la tendre jeunesse épouse la vieillesse courbée,
il y a tant de gaîté qu’on ne peut le décrire.
1740Essayez-en vous-mêmes, alors vous pourrez voir
si je mens ou non en cette matière.

Mai se tenait assise avec un si doux visage
que la contempler semblait chose féerique ;
La reine Esther ne regarda jamais avec de tels yeux
Assuérus — tant son regard était timide !
Je ne puis vous décrire toute sa beauté,
mais pourtant de sa beauté je puis vous dire
qu’elle était comme le brillant matin de mai
rempli de toute beauté et toutes délices.
1750Janvier est ravi en extase,
chaque fois qu’il regarde son visage ;
mais en son cœur il commence à la menacer
de la presser cette nuit-là dans ses bras
plus fort que jamais Pâris ne fit Hélène.
Mais, néanmoins, il avait grande pitié
que cette nuit-là il lui fallût l’offenser ;
il se disait : « Hélas ! ô tendre créature,
veuille Dieu que vous puissiez endurer
toute mon ardeur, tant elle est aiguë et vive.
1760J’ai peur que vous ne la puissiez soutenir,

mais Dieu garde que je lasse tout ce que je pourrais !
Maintenant plût à Dieu qu’il fût nuit
et que cette nuit durât toujours !
Je voudrais que tous ces gens fussent partis. »
Et, finalement, il fait tous ses efforts
autant qu’il se pouvait, l’honneur sauf,
pour leur faire quitter la table de subtile manière.
L’heure vint où ce fut raison de se lever,
et, après cela, on dansa et but ferme,
1770et l’on jeta par toute la maison des épices,
et chacun était plein de joie et d’allégresse,
sauf un écuyer, nommé Damien,
qui découpait devant le chevalier depuis maint et maint jour.
Il était si ravi de sa dame Mai
que de peine il était presque fou.
Il défaillait et se pâmait presque à son poste,
tant douloureusement Vénus l’avait blessé du brandon
qu’elle tenait à la main en dansant.
Et il alla se mettre au lit promptement.
1780De lui, pour le moment, je ne parierai plus,
mais le laisse là pleurer tout son saoul et lamenter
tant que la fraîche Mai ait pitié de sa peine.

L’Auteur. — Ô feu dangereux qui prend dans la paillasse !
Ô ennemi familier qui vous offre ses services !
Ô félon serviteur, faux valet du logis[16],
semblable à la couleuvre traîtresse, réchauffée dans le sein,
Dieu nous garde tous de tous connaître !
Ô Janvier, ivre de la joie
du mariage, vois comme ton Damien,
1790ton propre écuyer et ton vassal-né,
se propose de te faire vilenie ;
Dieu t’accorde de découvrir ton ennemi domestique !
Car en ce monde il n’est pire pestilence
qu’un ennemi domestique, qu’on a tous les jours en sa présence.

Le soleil a parcouru son arc diurne ;
son globe ne peut davantage séjourner

à l’horizon, en cette latitude.
La nuit de son manteau sombre et rude
commençait à recouvrir notre hémisphère ;
1800aussi cette joyeuse assemblée prend congé
de Janvier, avec des remerciements de part et d’autre.
Vers leurs demeures, ils chevauchent gaiement,
et là font toutes choses qu’il leur plaît,
et quand ils voient qu’il est l’heure, vont se reposer.
Bientôt après, l’impatient Janvier
voulut aller se coucher, il ne voulut plus attendre.
Il boit de l’hypocras, du clairet[17], du vernage[18]
épicé et chaud, pour se donner du cœur,
et but quantité d’électuaires très forts,
1810tels que ce maudit moine dom Constantin [19]
les mentionne dans son livre De Coïtu.
A les prendre tous il ne fut point rétif.
Et à ses amis intimes il parla ainsi :
« Pour l’amour de Dieu, aussitôt que possible,
faites sortir tout le monde de façon courtoise. »
Et ils firent ainsi qu’il le recommandait.
Les hommes vident leur verre, et vite on tire les rideaux ;
la mariée fut menée au lit aussi immobile qu’une pierre
et, quand le lit eut par le prêtre été béni,
1820hors de la chambre chacun s’est retiré.
Et Janvier a saisi et serré dans ses bras
sa fraîche Mai, son paradis, sa femme ;
il la cajole et lui donne maints baisers
avec les poils épais de sa barbe rude,
pareille à la peau d’un chien de mer, piquante comme la ronce,
car il était rasé de frais à sa manière.
Il se frotte contre son tendre visage
et parle ainsi : « Hélas ! il me faut faire déplaisir
à vous, mon épouse, et grandement vous offenser,
1830avant que l’heure vienne où je descendrai de cette chambre ;
mais néanmoins considérez ceci (dit-il) :
il n’est pas d’ouvrier, quel qu’il soit,
qui puisse ouvrer à la fois vite et bien ;

cela veut être fait à loisir et parfait..
Peu importe combien de temps nous nous ébattrons ;
en légitime mariage nous sommes unis tous deux,
et béni soit le joug sous lequel nous sommes,
car dans nos actes nous ne pouvons faire de péché.
Un homme ne peut pas faire de péché avec sa femme,
1840ni se blesser avec son propre couteau ;
car nous avons congé de nous esjouir de par la loi. »
Ainsi besogne-t-il jusqu’à ce que le jour commence à poindre ;
alors il prend une soupe de fort clairet
et il se met sur son séant dans le lit,
et après cela il chante haut et clair,
et embrasse sa femme et fait mille folies.
Il était tout comme un poulain plein de folâtrerie
et bavard comme une pie tachetée.
La peau flasque de son cou tremble
1850pendant sa chanson, tant il chante et chevrote.
Mais Dieu sait ce que Mai pensait en son cœur,
quand elle le vit sur son séant, en chemise,
en bonnet de nuit, et le cou maigre ;
elle n’estime pas son jeu tant qu’un pois chiche.
Alors il dit ainsi : « Je vais prendre mon repos,
maintenant que le jour est venu ; je ne peux veiller davantage. »
Et il posa sa tête sur l’oreiller et dormit jusqu’à prime.
Et ensuite, quand il vit l’heure venue,
Janvier se lève, mais la fraîche Mai
1860garda la chambre jusqu’au quatrième jour,
selon la coutume des épousées, et c’est pour le mieux.
Car tout travail doit parfois avoir un répit
ou bien l’ouvrier ne peut longtemps résister,
je veux dire nulle créature vivante,
qu’elle soit poisson, oiseau, bête ou homme.


L’Auteur. — Or je vais parler du malheureux Damien
qui languit d’amour, comme vous allez l’entendre.
Donc je lui parle de cette manière ;
je dis : « 0 pauvre Damien, hélas !
1870réponds à ma demande ; en cette affaire,
comment feras-tu pour dire à ta dame, la fraîche Mai,

ton tourment ? Toujours elle dira non,
et, de plus, si tu parles, elle révélera ta peine.
Dieu t’assiste, je ne peux pas mieux dire. »

Ce dolent Damien du feu de Vénus
brûle tellement, qu’il se meurt de désir ;
c’est pourquoi il mit sa vie en aventure.
Plus longtemps, de la sorte, il ne pouvait souffrir,
mais, secrètement, il commença par emprunter une écritoire,
1880et dans une lettre il écrivit toute sa douleur,
en façon de complainte ou de lai
adressé à sa belle et fraîche dame Mai ;
et dans une bourse de soie suspendue à sa chemise
il la mit et la plaça sur son cœur.
La lune qui, à midi, le jour
où Janvier avait épousé la fraîche Mai,
était dans le second degré du Taureau, était maintenant entrée dans le Cancer,
tant Mai était restée longtemps dans sa chambre,
comme c’est la coutume de toutes ces nobles personnes.
1890Une jeune mariée ne mange pas dans la salle
avant que quatre jours ou trois au moins
soient passés ; alors on la laisse paraître au festin.
Les quatre jours révolus, comptés de midi à midi,
quand la grand messe eut été dite,
dans la salle prirent place Janvier et Mai,
elle aussi fraîche qu’un brillant jour d’été.
Et il arriva que le bon homme
se souvint de Damien
et dit : « Sainte Marie, comment peut-il se faire
1900que ce n’est pas Damien qui me serve ?
Est-il toujours malade, ou quelle en est la raison ? »
Ses écuyers, qui se tenaient près de lui,
excusèrent Damien sur sa maladie
qui l’empêchait de remplir ses devoirs ;
nulle autre cause n’aurait pu le retenir.
« Cela me fait grand pitié (dit Janvier),
c’est un gentil[20] écuyer, sur ma foi !
S’il mourait, ce serait dommage et deuil ;

il est sage, discret et secret
1910autant qu’homme que je connaisse dans sa condition,
et avec cela vaillant et de bon service aussi,
et très capable de faire un homme prospère.
Mais, après le repas, aussitôt que je pourrai,
j’irai le visiter moi-même, et Mai aussi,
pour le réconforter autant que je pourrai. »
Et pour cette parole chacun le bénit
de ce que, par bonté et noblesse d’âme,
il voulait ainsi réconforter dans sa maladie
son écuyer, car c’était là action courtoise.
1920« Dame (dit Janvier) ayez bien soin
après diner, vous et toutes vos femmes,
quand vous serez allées dans la chambre au sortir de la salle,
d’aller toutes voir ce Damien ;
divertissez-le, c’est un gentil homme,
et dites-lui que j’irai le visiter
quand je me serai quelque peu reposé,
et faites vite, car j’attendrai
que vous soyez bien endormie à mon côté. »
Et sur cette parole il se mit à appeler
1930un écuyer qui était maréchal de sa maison
et lui dit diverses choses qu’il avait à lui dire.

La fraîche Mai alla droit son chemin
avec toutes ses femmes jusqu’à Damien.
A côté de son lit elle s’assit alors,
le réconfortant du mieux qu’elle peut.
Damien, quand il vit le moment propice,
en secrète manière tira sa bourse et aussi le billet
où il avait écrit son désir,
et les lui mit dans la main, sans plus,
1940sauf qu’il pousse soupirs profonds et dolents à merveille,
et doucement il lui dit :
« Ayez merci ! et ne me dénoncez pas,
car je suis mort si cette chose est connue. »
Cette bourse, elle la cacha dans son sein,
et s’en alla, vous ne m’en ferez pas dire plus.
Mais elle est arrivée près de Janvier
qui sur le bord de son lit est assis très mollement.

Il la prend, il lui donne maints baisers,
et se couche pour dormir, et cela sur-le-champ.
1950Elle feignit d’être obligée d’aller
où vous savez que chacun doit par nécessité,
et quand de ce billet elle eut pris connaissance
elle le déchira en petits morceaux, à la fin,
et dans le privé doucement le jeta.
Qui est songeuse maintenant sinon cette belle et fraîche Mai ?
Elle est couchée près du vieux Janvier
qui dort jusqu’à ce que la toux l’ait éveillé ;
aussitôt il la prie de se mettre toute nue ;
il voulait d’elle, dit-il, prendre son plaisir,
1960et disait que ses vêtements lui faisaient encombre ;
et elle obéit, bon gré mal gré.
Mais de peur que gens précieux ne se fâchent contre moi,
comment il besogne, je n’ose vous le conter,
ni si elle trouva que ce fût le Paradis ou l’Enfer,
mais ici je les laisse besogner à leur guise,
tant que vêpres sonnèrent et qu’il leur fallut se lever.
Fut-ce destinée ou aventure,
fut-ce influence ou nature [21],
ou la constellation qui en telle position
1970se trouvait dans le ciel, que le moment était favorable
pour remettre un billet dicté par Vénus
(car toute chose a son temps, comme disent les clercs)
à une femme, en vue d’obtenir son amour,
je ne puis le dire ; que Dieu puissant là-haut,
qui sait que nul acte n’est sans cause,
en décide, pour moi j’aime mieux m’en taire ; —
mais le fait est que la fraîche Mai
à reçu ce jour-là une telle impression
de pitié pour ce dolent Damien
1980que de son cœur elle ne peut chasser
la pensée de lui donner réconfort.
« Certes (pensait-elle) s’en offense qui voudra,
il ne me chaut, car ici je lui promets
de l’aimer mieux qu’aucune créature,
ne possédât-il rien que sa chemise. »

Voyez, la pitié est prompte à couler dans un cœur gent.
Ici vous pouvez voir quelle excellente générosité
ont les femmes quand elles examinent de près les choses.
Un tyran comme il en est beaucoup,
1990dont le cœur est aussi dur qu’une pierre,
l’aurait laissé mourir sur place
plutôt que de lui accorder ses grâces,
et se serait applaudi de son orgueil cruel
sans se soucier d’être homicide.
La gentille Mai, remplie de pitié,
de sa propre main écrivit une lettre,
où elle lui accorde toutes ses grâces ;
il ne manque seulement que le jour et le lieu
où elle pourrait satisfaire son désir ;
2000il en sera comme il le décidera.
Et quand elle vit le moment, un jour,
à ce Damien Mai s’en va faire visite,
et, subtilement, elle poussa cette lettre
sous son oreiller, pour qu’il la lût s’il lui plaisait.
Elle prit sa main, et très fort la serra,
si secrètement que nul ne s’en aperçut,
lui souhaita bonne guérison, et s’en fut
retrouver Janvier, dès qu’il l’envoya quérir.
Damien se lève le lendemain matin ;
2010disparues étaient sa maladie et sa peine ;
il se peigne, s’attife et se pare,
il fait tout ce que sa dame aime et désire,
et, de même, de Janvier il s’approche aussi humble
que le fut jamais chien devant la baguette.
Il est si aimable envers chacun
(car ruse est tout, il ne faut que savoir s’y prendre),
que chacun ne peut s’empêcher de lui parler courtoisement,
et il était tout à fait dans les bonnes grâces de sa dame.
Là-dessus je laisse Damien à son désir
2020et je poursuis mon récit.

Quelques clercs considèrent que la félicité
réside dans les délices ; et de fait certain,
le noble Janvier, autant qu’il le pouvait,
en honorable manière, comme il convient à un chevalier,

s’arrangeait pour vivre très délicieusement.
Sa maison, sa parure étaient aussi riches
pour son rang que celles d’un roi.
Entre autres choses de luxe,
il avait fait faire un jardin, tout clos de murs de pierre ;
2030si beau jardin, je n’en connais nulle part,
car sans le moindre doute, je présume
que celui qui écrivit le Roman de la Rose [22]
n’aurait pu, comme il faut, en décrire la beauté ;
et Priape [23] non plus ne pourrait suffire,
quoiqu’il soit le dieu des jardins, à dire
la beauté de ce jardin et de la fontaine
qui sortait de dessous un laurier toujours vert.
Souventes fois, Pluton et sa reine
Proserpine, et son escorte de fées,
2040prenaient leurs ébats et menaient mélodie
près de cette fontaine et dansaient, à ce qu’on raconte.
Ce noble chevalier, ce vieil Janvier
trouvait telles délices à s’y promener et divertir
qu’il ne souffrait pas que personne en eût la clé
sauf lui-même ; car de la porte
il avait toujours sur lui une petite clé d’argent,
avec laquelle, quand il lui plaisait, il ouvrait cette porte.
Et quand il voulait payer sa dette à sa femme,
dans la saison d’été, il s’y rendait
2050avec Mai, sa femme, et nul autre avec eux,
et les choses qui n’étaient pas faites dans le lit,
dans le jardin il les parfaisait et réussissait.
En telle guise, maints jours joyeux
passèrent Janvier et la fraîche Mai,
mais les joies de ce monde ne peuvent toujours durer,
pas plus pour Janvier que toute autre créature.

L’Auteur. — O bonheur passager, fortune instable,
semblable au scorpion si trompeur,
qui flattes avec ta tête lorsque tu veux piquer ;
2060ta queue, c’est la mort, à cause de ton venin.
O joie fragile ! ô doux venin étrange !

Ô monstre qui si subtilement sais peindre
tes dons, leur donnant couleur de sécurité,
que tu trompes de même façon grands et petits,
pourquoi as-tu ainsi trompé Janvier,
après l’avoir traité comme ton grand ami ?
Et maintenant tu l’as privé de ses deux yeux,
et pour le chagrin qu’il en a il désire mourir.

Hélas ! le noble et généreux Janvier,
2070au milieu de son plaisir et de sa prospérité,
est devenu aveugle, et cela tout soudain.
Il pleure et se lamente piteusement,
et en même tempe le feu de la jalousie,
la crainte que sa femme ne tombe à quelque folle,
brûle tellement son cœur, qu’il voudrait
que quelqu’un l’ait tué et sa femme avec lui.
Car, ni quand il sera mort, ni pendant qu’il vit,
il ne voudrait qu’elle soit amante ou épouse,
mais qu’elle vive dans le veuvage, en vêtements noirs,
2080 seule comme la tourterelle qui s perdu sa compagne.
Mais à la fin, au bout d’un mois ou deux,
son chagrin commence à se calmer, à vrai dire,
car lorsqu’il vit qu’il n’en pouvait être autrement,
il prit en patience son malheur ;
sauf, en vérité, qu’il ne peut s’empêcher
d’être jaloux toujours autant ;
et cette jalousie était si violente
que ni dans son hôtel, ni dans une autre maison,
ni en nul autre lieu, jamais plus,
2090 il ne voulait souffrir qu’elle allât à pied ou à cheval,
à moins qu’il n’eût la main sur elle toujours ;
et pour cela, bien souvent, pleure la fraîche Mai,
qui aime Damien si tendrement
qu’il lui faut ou mourir soudain,
ou bien l’avoir comme elle le désire ;
elle s’attend à ce que son cœur se brise.
De son côté Damien
est devenu l’homme le plus affligé
qui fut jamais ; car ni la nuit, ni le jour,
2100il ne pouvait dire un seul mot à la fraîche Mai

de son dessein ou de telle matière,
sans être sûr d’être entendu de Janvier
qui avait une main sur elle, sans cesse.
Mais néanmoins, par billets échangés
et par signes secrets, il sut ce qu’elle désirait,
et elle aussi connaissait les fins de son intention.

L’Auteur. — Ô Janvier, à quoi te servirait-il
d’être capable de voir aussi loin que vaisseaux font voile ?
car autant vaut être aveugle et trompé
2110 que d’être trompé quand on peut y voir.
Vois, Argus qui avait cent yeux,
si bien qu’il pût voir et de près et de loin,
pourtant il fut trompé ; et, Dieu le sait, beaucoup d’autres le sont
qui se croient bien sûrs de ne pas l’être.
Ignorance est bonheur, je n’en dis pas plus.

Cette fraîche Mai, dont je parle depuis si longtemps,
avec de la cire tiède a pris l’empreinte de la clé
que portait Janvier, la clé de la petite porte
par laquelle dans son jardin souvent il se rendait ;
2120 et Damien qui savait bien où elle voulait en venir,
contrefit cette clé secrètement ;
il n’y a rien de plus à en dire, mais bientôt
quelque merveille se produira grâce à cette clé,
et vous l’apprendrez, si vous voulez attendre un peu.

L’Auteur. — Ô noble Ovide, comme tu dis vrai, Dieu le sait.
Quelle ruse est-il, si longue et périlleuse qu’elle soit,
qu’un amant n’imagine d’une façon ou d'une autre ?
Par Pyrame et Thisbé on peut l’apprendre ;
bien qu’ils fussent très longtemps étroitement gardés,
2130 ils se mirent d’accord, en chuchotant à travers un mur,
là où personne n’aurait pu découvrir une telle ruse.

Mais maintenant, au fait ; avant que huit jours
fussent passés du mois avant juillet, il advint
que Janvier prit une si grande envie,
sa femme l’y excitant, de s’ébattre
dans son jardin, et nul autre qu’eux deux,
qu’un matin à Mai il a dit :

« Lève-toi, ma femme, mon amour, ma gentille dame ;
on entend la voix de la tourterelle, ma douce colombe ;
2140 l’hiver est passé, avec toutes ses humides pluies.
viens maintenant, avec tes yeux de colombe !
Comme tes seins sont meilleurs que le vin !
Le jardin est tout enclos de murs ;
viens, ma blanche épouse ; en vérité
tu m’as blessé au cœur, ô ma femme !
et jamais de ma vie je n’ai trouvé de tache en toi[24].
Viens, et prenons notre déduit ;
je t’ai choisie pour ma femme et ma consolation. »
Telles étaient les vieilles folies qu’il lui disait.
2150 À Damien elle fit signe
de partir devant avec sa clé.
Ce Damien donc a ouvert la petite porte
et le voici entré, et de telle façon
que nul ne peut le voir ni l’entendre
et sans bouger il s’assit aussitôt sous un buisson.
Janvier aussi aveugle que l’est une pierre,
tenant Mai par la main, et sans personne d’autre,
dans son frais jardin est entré,
et a refermé vivement la porte.
2160 « Maintenant, ma femme (dit-il) il n’y a ici que toi et moi,
et tu es la créature que j’aime le mieux,
car, par le Seigneur qui siège là-haut dans le ciel,
j’aimerais mieux périr sous le couteau
que de t’offenser, fidèle et chère femme !
Pour l’amour de Dieu, pense comment je t’ai choisie,
non par convoitise, en vérité,
mais seulement pour l’amour que j’avais pour toi.
Et quoique je sois vieux et ne puisse voir
sois-moi fidèle, et je vais te dire pourquoi.
2170 Trois choses, certes, tu gagneras par là :
d’abord l’amour du Christ ; pour toi-même, l’honneur ;
et tout mon héritage, village et castel,
je te le donne ; fais les chartes comme tu voudras ;
cela sera fait demain avant que le soleil se couche,
vrai comme je prie Dieu de conduire mon âme à la félicité.

Je vous prie d’abord, en signe d’accord, baisez-moi,
et bien que je sois jaloux, ne m’en blâmez pas.
Vous êtes si profondément gravée dans ma pensée
que quand je considère votre beauté
2180 et en même temps ma déplaisante vieillesse,
je ne puis pas, par ma foi, en dussé-je mourir,
m’abstenir d’être en votre compagnie
tant je vous aime ; cela est hors de doute.
Maintenant baisez-moi, ma femme, et promenons-nous. »
La fraîche Mai, quand elle entendit ces mots,
d’un ton bénin répondit à Janvier,
mais d’abord, et avant tout, elle se mit à pleurer.
« J’ai (dit-elle) une âme à sauver
aussi bien que vous, et aussi mon honneur,
2190 et cette tendre fleur de ma pureté d’épouse
que j’ai remise dans vos mains
alors que le prêtre unit à vous mon corps ;
c’est pourquoi je veux répondre en cette manière,
avec votre permission, mon seigneur si cher :
je prie Dieu que jamais ne luise le jour
où je ne meure, aussi honteusement que femme peut mourir,
si jamais je fais aux miens cette honte,
ou si je salis assez mon nom
pour être déloyale ; et si je commets cette faute,
2200 dépouillez-moi de mes vêtements et mettez-moi dans un sac,
et dans la plus prochaine rivière noyez-moi.
Je suis gente femme et non pas une ribaude.
Pourquoi parlez-vous ainsi ? mais les hommes sont toujours infidèles
et les femmes ont de vous des reproches toujours nouveaux ;
vous n’avez autre contenance, je crois,
que de nous accuser d’infidélité et de honte. »
Et sur ce mot, elle vit où Damien
était assis dans le buisson, et se mit à tousser
et du doigt fit signe
2210 à Damien de grimper dans un arbre
qui était chargé de fruits, et l’y voilà monté ;
car en vérité il comprenait tout le dessein de la belle
et chaque signe qu’elle pouvait faire
bien mieux que Janvier qui était son mari,
car dans une lettre elle lui avait tout dit

à ce sujet, de ce qu’il devait faire.
Et ainsi je les laisse, lui assis dans le poirier,
et Janvier et Mai flânant joyeusement.

Brillant était le jour, et bleu le firmament.
2220 Phébus envoie ses rayons d’or
réjouir toutes les fleurs de sa chaleur.
Il était à cette heure in Geminis[25], je pense,
mais peu éloigné de sa déclinaison
dans le Cancer[26], qui est l’exaltation de Jupiter[27].
Et il advint, par ce brillant matin,
que dans ce jardin, à l’autre bout,
Pluton qui est le roi des fées,
et maintes dames en sa compagnie,
suivant sa femme, la reine Proserpine,
2230 l’une derrière l’autre, en ligne bien droite,
(tandis qu’elle cueillait des fleurs dans la prairie,
dans Claudien[28] vous pouvez lire l’histoire,
comment il la ravit dans son terrible char) ;
le roi des fées donc s’assit
sur un banc de gazon frais et vert
et tout aussitôt s’adressa ainsi à sa reine :
« Ma femme (dit-il) nul n’y peut contredire,
l’expérience prouve chaque jour
les félonies que les femmes font à l’homme.
2240 Dix fois cent mille histoires je puis raconter
qui montrent votre déloyauté et votre fragilité.
Ô, sage Salomon, le plus riche en richesse,
rempli de sapience et de la gloire du monde,
bien dignes de mémoire sont tes paroles
pour quiconque peut apprendre et raisonner.
Voici pourtant comment il loue la bonté de l’homme :
« Parmi mille hommes j’en ai encore trouvé un,
mais parmi toutes les femmes je n’en ai pas trouvé une seule. »
Ainsi parle le roi qui connaît votre malignité ;

2250 et Jésus, filius Syrak[29], j’imagine,
ne parle de vous qu’avec peu de révérence.
Puissent le feu sacré[30] et la pestilence purulente
tomber sur vos corps dès ce soir !
Ne voyez-vous pas cet honorable chevalier ?
Parce que, hélas ! il est aveugle et vieux,
son propre serviteur va le faire cocu.
Voyez-le assis, cet impudique, dans l’arbre.
Or je veux faire cette grâce, par ma majesté,
à ce digne chevalier vieux et aveugle,
2260 qu’il recouvrera l’usage de ses yeux
au moment où sa femme voudrait lui faire vilenie ;
alors il connaîtra tout son dévergondage,
à sa honte à elle, et à celle de bien d’autres. »
« Vous le ferez (dit Proserpine), si vous le voulez ;
mais alors, sur l’âme du père de ma mère[31], je jure
que je donnerai à cette femme une réponse suffisante,
et à toutes les femmes après elle, pour l’amour d’elle ;
si bien que, même prises en faute,
d’un front hardi elles se justifieront,
2270 et confondront ceux qui voulaient les accuser.
Faute d’une réponse prête, aucune d’elles ne mourra.
Quand même un homme aurait vu une chose de ses deux yeux,
pourtant, nous autres femmes, nous ferons hardiment face,
et avec des pleurs, des serments, des reproches subtils,
ferons si bien que vous, les hommes, serez bêtes comme des oies.
Que m’importe l’autorité que vous citez ?
Je sais bien que ce Juif, ce Salomon,
a trouvé parmi nous des folles en grand nombre,
mais quoiqu’il n’ait pas trouvé de bonne femme,
2280 cependant bien d’autres hommes ont trouvé
des femmes très fidèles, très bonnes et vertueuses.
Témoins celles qui demeurent dans la maison du Christ :
par le martyre elles ont prouvé leur constance.
Les Gestes des Romains[32] font mention
aussi de maintes femmes vraiment fidèles.
Mais, seigneur, ne vous mettez pas en colère, quoi qu’il en soit.

Bien qu’il ait dit qu’il n’a pas trouvé de bonne femme,
je vous prie de bien comprendre l’idée de cet homme :
il a voulu dire par là que bonté souveraine
2290 n’est qu’en Dieu seul, qui siège dans la Trinité.
Oui, de vrai Dieu il n’y en a qu’un.
Pourquoi faites-vous tant de cas de Salomon ?
Qu’importe qu’il ait bâti un temple, maison de Dieu ?
Qu’importe qu’il ait été riche et glorieux ?
Il construisit aussi un temple pour les faux dieux ;
comment a-t-il pu faire cette chose interdite entre toutes ?
Pardi, vous avez beau plâtrer son nom,
ce fut un débauché, un idolâtre,
et dans sa vieillesse il abandonna le vrai Dieu.
2300 Et si ce Dieu, comme dit le Livre, ne l’avait
épargné pour l’amour de son père,
il aurait perdu son royaume plus tôt qu’il n’eût voulu.
Je ne fais pas plus de cas de toutes les vilenies
que vous écrivez des femmes, que d’un papillon.
Je suis femme, il faut bien que je parle,
ou bien que j’enfle jusqu’à ce que mon cœur éclate.
Car puisqu’il dit que nous sommes des jacasses,
aussi vrai que j’espère conserver entières mes tresses,
je ne me priverai pas, par courtoisie,
2310 de parler mal de celui qui nous voulut vilenie. »
« Dame (dit Pluton), ne soyez plus en colère,
j’accorde tout ; mais puisque j’ai fait le serment
de lui rendre la vue,
certes, ma parole sera tenue, je vous en préviens.
Je suis roi, il ne me sied pas de mentir,
« Et moi (dit-elle), je suis la reine des fées.
Elle aura réponse prête, je m’en charge.
Ne nous querellons plus là-dessus,
car en vérité je ne veux vous contrarier plus longtemps. »

2320 Maintenant revenons à Janvier,
qui dans le jardin avec sa belle Mai
chante plus joyeux qu’un papegai.
« C’est vous que j’aime le mieux et aimerai, et nulle autre. »
Si longtemps par les allées il s’est promené
que le voici revenu à ce poirier

où Damien est assis fort joyeux,
en haut, parmi les fraîches feuilles vertes.
La fraîche Mai, qui est si brillante et belle,
se prit à soupirer et dit : « Hélas ! mon côté !
2330 Or ça, messire (dit-elle), quoiqu’il en puisse advenir,
il faut que j’aie de ces poires que je vois,
ou j’en mourrai, tant est grande mon envie
de manger de petites poires vertes.
Aidez-moi, pour l’amour de celle qui est reine du ciel.
Je vous le dis : femme dans mon état
peut avoir de fruit si grand appétit
qu’elle peut mourir, si elle n’en a point. »
« Hélas ! (dit-il) que n’ai-je ici un valet
qui puisse grimper ! hélas, hélas ! (dit-il), quelle misère
2340 d’être aveugle ! » — « Ah ! messire, cela ne fait rien (dit-elle) ;
mais si vous daigniez, pour l’amour de Dieu,
prendre le poirier entre vos bras
(car je sais bien que vous vous défiez de moi),
alors moi je grimperais sans grand’peine (dit-elle),
si je pouvais mettre le pied sur votre dos. »
« Certes (dit-il), je n’y faudrai point.
Je voudrais vous servir avec le sang de mon cœur ! »
Il se baisse, et sur son dos elle monta,
se saisit d’une branche, et la voilà qui grimpe.
2350 Mesdames, je vous prie de ne point vous fâcher ;
je ne sais pas gazer, je suis un homme rude.
Et tout soudain ce Damien
se mit à relever la chemise, et le voilà qui point.
Et quand Pluton vit cette grande vilenie,
à Janvier il rendit la vue,
et le fit voir aussi bien qu’il avait jamais vu.
Et quand il eut recouvré la vue,
oncques ne fut homme si content ;
mais sa pensée était toujours avec sa femme,
2360 en haut de l’arbre il jeta les deux yeux,
et vit que Damien avait accoutré sa femme
en telle manière que cela ne peut s’exprimer,
sauf si je voulais parler de façon discourtoise.
Et il poussa un rugissement et un cri,
comme fait la mère quand l’enfant va mourir.

« À moi ! Au secours ! Hélas ! Haro ! {se mit-il à crier),
Ô femme impudente et sans vergogne, que fais-tu ? »
Et elle de répondre : « Messire, qu’avez-vous ?
Ayez patience et raisonnez en votre esprit
2370 que j’ai guéri vos deux yeux aveugles,
au péril de mon âme, sans mentir,
car il me fut enseigné, qu’afin de guérir vos yeux,
il n’y avait rien de meilleur, pour vous faire voir,
que de lutter avec un homme sur un arbre.
Dieu sait que je l’ai fait à bonne intention ! »
« Lutter ! (dit-il), oui-da ! en tout cas il a bouté dedans.
Dieu vous donne à tous deux mort honteuse !
Il te besognait, je l’ai vu de mes yeux,
ou autrement, que je sois pendu par le cou ! »
2380 « Alors (dit-elle), c’est que mon remède est faux :
car certainement, si vous y pouviez voir,
vous ne me diriez pas telles paroles ;
vous avez la berlue et non la vue parfaite. »
« Je vois (dit-il) aussi bien que j’ai jamais vu,
grâces à Dieu ! et de mes deux yeux ;
et, par ma foi, il m’a semblé qu’il t’arrangeait ainsi. »
« Vous rêvez, vous rêvez, mon bon seigneur (dit-elle).
Voilà mes remerciements pour vous avoir rendu la vue !
Hélas ! (dit-elle) pourquoi ai-je été si bonne ? »
2390 « Allons ! Madame (dit-il), oublions tout cela ;
descendez, mon amour, et si j’ai mal parlé,
Dieu m’est témoin que j’en suis bien fâché.
Mais, sur l’âme de mon père, j’avais cru voir
que ce Damien était couché près de toi
et que ta chemise était relevée contre sa poitrine. »
« Oui-dà, Messire (dit-elle), croyez ce que vous voulez.
Mais, messire, un homme qui s’éveille de son sommeil
ne peut pas subitement bien prendre garde
à quelque chose, ni le voir parfaitement,
2400 tant qu’il n’est pas complètement éveillé.
De même, un homme qui est aveugle depuis longtemps
ne peut pas subitement y voir aussi bien,
dès le premier moment où sa vue lui revient,
que celui qui voit depuis un jour ou deux.
Tant que votre vue ne sera pas bien rétablie,

bien des choses que vous verrez pourront vous tromper.
Prenez garde, je vous en prie, car, par le roi du ciel,
bien des hommes croient voir une chose,
et la vérité est toute autre que ce qu’il semble.
2410Celui qui conçoit mal juge mal. »
Et sur ce mot elle saute à bas de l’arbre.
Ce Janvier, qui est plus content que lui ?
Il la baise et l’accole mainte et mainte fois,
et lui caresse tout doucement le sein,
et chez lui dans son palais la ramène.
Maintenant, braves gens, je prie que vous soyez contents.
Ainsi finit ici mon conte de Janvier,
Dieu nous bénisse et sa mère Sainte Marie !


Ici finit le Conte de Janvier dit par le Marchand.



Epilogue du Conte du Marchand.


« Eh ! merci Dieu (dit alors notre hôte),
2420d’une telle femme je prie Dieu de me garder.
Voyez, quelles fourberies et quelles subtilités
il y a chez les femmes ! toujours aussi occupées qu’abeilles
à nous tromper, nous autres simples hommes ;
et de la vérité toujours elles se détournent ;
par ce conte du Marchand cela est bien prouvé.
Pour moi j’ai une femme aussi sûre que l’acier,
sans aucun doute, quoiqu’elle soit pauvre ;
mais pour la langue, c’est une mégère intarissable
2430et de plus elle a un tas d’autres vices ;
n’importe, passons sur toutes ces choses.
Mais, savez-vous quoi ? je le dis en secret,
il me repent amèrement d’être à elle lié,
car, si je disais tous les vices
qu’elle a, assurément je serais trop sot
et pour cause ; cela lui serait rapporté
et redit par quelqu’un de cette compagnie ;
par qui ? il n’est pas besoin de le dire,
puisque les femmes s’entendent à déballer ces denrées-là ;
aussi bien mon esprit ne suffit pas
2440à dire tout ; c’est pourquoi mon histoire est finie. »


  1. D’après l’étude de M. Skeat (Complete Works of Chaucer, 3rd vol., p. 458), ce conte fut composé l’un des derniers. La source exacte n’est pas connue ; en revanche on connaît beaucoup de versions, plus ou moins différentes et plus ou moins anciennes, du même conte. (Clouston, Originals and Analogues, Chaucer Society, p. 171-341.) L’une de ces versions a servi à Boccace pour le conte qui se trouve dans le Décameron, à la septième journée. — Pope a composé une version modernisée du conte de Chaucer ; ce n’est qu’une œuvre de jeunesse, mais qui peut cependant servir parfois à l’intelligence du texte. — Cf. en France la fable de Marie de France Dou vileins qui vit un autre Hom od sa femme et l’adaptation du conte de Boccace par La Fontaine.
  2. C’est parce qu’il est riche qu’il trouve une femme.
  3. Liber Aureolus Theophrasti de Nupliis, conservé en partie par saint Jérôme.
  4. Commune, dit Chaucer, ce qui signifie exactement droit de pâture, de pêche, de coupe dé bois, etc., sur la propriété d’un autre.
  5. Abigail. — Cf. 1, Les Rois, 25, 18-35. Par ses sages paroles elle apaisa David qu’avait offensé son mari Nabal.
  6. Wade. — Allusion obscure à une légende Scandinave perdue. Wade, fils de Weyland, possédait un bateau magique appelé Wingelock ou Guinguelot, qui, semble-t-il, le transportait en quelques instants aux lieux les plus éloignés. Les veuves sont supposées avoir appris maint tour de passe-passe sur ce navire sorcier. M. Skeat conjecture qu’il y a ici une allusion à leur adroite façon de se tirer d’affaire par un alibi et de prouver qu’elles étaient à bien des lieues de l’endroit où on les accuse d’avoir été prises en faute.
  7. Pour ce mot, voir la note du vers D. 2075.
  8. Ecclésiastique, ch. xxxii, 24.
  9. Chatel, en normand : biens meubles.
  10. Les traités populaires sur le péché figuraient le péché par un arbre. Les péchés véniels étaient représentés par des branches plus petites qui se détachaient des rameaux principaux.
  11. C’est le marchand qui parle dans cette parenthèse, selon M. Skeat. Mais on peut aussi bien admettre dans ce conte plaisant que Janvier et ses amis sont supposés avoir entendu la Bourgeoise. Il faudrait alors faire rentrer les vers 1684-7 dans le discours de Justinus.
  12. C’est-à-dire Placebo.
  13. Samuel, 2, 28.
  14. Stace, Thébaïde, VIII, 343.
  15. Martianus Minneus Félix Capella, né à Carthage au ve siècle, écrivit De Nuptiis Philologiae et Mercurii, en deux livres, suivis de sept livres sur les sept sciences.
  16. Autre leçon : « fausse couleur de sainteté ! »
  17. Infusion de plantes odorantes dans du vin miellé et sucré.
  18. Vin de Toscane. Voir la note du vers 1261, B (p. 164).
  19. Écrivain de la fin du XIe siècle.
  20. Probablement au sens de noble, comme dans gentilhomme.
  21. C’est-à-dire : « était-ce dû à l’influence des astres ou était-ce simple effet naturel ? ».
  22. Guillaume de Lorris.
  23. « Hortorum decus et tutela Priapus. » (Ovide, Fast., I, 415.)
  24. Ce discours reproduit à peu près textuellement des passages du Cantique des Cantiques.
  25. Dans les Gémeaux.
  26. C’est le 11 juin que Jupiter entre dans le Cancer.
  27. C’est dans le Cancer que la planète Jupiter a son exaltation, c’est-à-dire qu’elle est supposée exercer son maximum d’influence.
  28. De raptu Proserpinæ, écrit par Claudien au ive siècle ap. J.-C.
  29. C’est-à-dire l’auteur de l’Ecclésiaste.
  30. C’est-à-dire l’érésipèle.
  31. C’est-à-dire « par Saturne, dieu de sagesse ».
  32. L’histoire romaine, mais Chaucer pense aussi au fameux Gesta Romanorum.