Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/Aschenputtel

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Aschenputtel ou Aschenbrœdel
Contes des Enfants et du Foyer, des frères Grimm, n°21.


Il y avait une fois un homme fort riche dont la femme tomba malade. Se sentant près de sa fin, elle fit venir à son chevet sa fille unique, qui était encore toute petite.

— Ma chère enfant, lui dit-elle, sois toujours bonne et pieuse, et le bon Dieu t’aidera. Quant à moi, je regarderai de là-haut et toujours je serai auprès de toi.

Après quoi, ayant clos ses paupières, elle mourut.

Chaque jour la jeune fille allait pleurer sur la tombe de sa mère, et ainsi elle resta bonne et pieuse. Le cimetière était caché sous la neige comme sous un suaire et, quand il en fut dégagé par le soleil, le père prit une autre femme.

Celle-ci amena dans la maison deux filles blanches et belles de figure, mais noires et laides de cœur. Dès lors, pour la pauvre enfant commença une vie bien dure.

— Qu’est-ce que cette créature fait dans notre chambre ? disaient-elles. Qui veut manger doit gagner son pain ; la place de la servante est à la cuisine.

Elles lui enlevèrent ses beaux habits, la vêtirent d’un vieux casaquin de toile grise et, après l’avoir bien raillée, la menèrent à la cuisine où elle fut forcée de faire les plus gros ouvrages, de se lever avant l’aube, de puiser de l’eau, d’allumer le feu, d’apprêter les repas et la lessive.

Ses sœurs, par-dessus le marché, lui faisaient toutes les niches possibles ; elles se moquaient d’elle et lui répandaient ses pois dans les cendres, pour qu’elle les ramassât.

Le soir, lorsqu’elle était lasse de travailler, elle n’avait pas de lit pour dormir et elle devait se coucher dans les cendres du foyer. Elle paraissait donc toujours sale et poudreuse, et c’est pourquoi on la surnomma Cendrillon.

Il arriva qu’un jour son père, allant à la foire, demanda à ses deux belles-filles ce qu’elles voulaient qu’il leur rapportât.

— De belles robes, dit l’aînée.

— Des perles et des diamants, dit la cadette.

— Et toi, Cendrillon, que veux-tu ?

— Que vous me coupiez la première branche qui, à votre retour, touchera votre chapeau.

Il fit donc emplette pour les deux sœurs de superbes robes, de perles et de pierres précieuses, puis, en revenant, comme il traversait un bois, son chapeau fut heurté par une branche de coudrier qui le jeta à terre : il cassa la branche et l’emporta.

De retour au logis, il donna à ses belles-filles les objets qu’elles avaient désirés, et à Cendrillon la branche de coudrier. Après l’avoir remercié, celle-ci s’en fut à la tombe de sa mère, planta la branche et l’arrosa de ses larmes. La branche crût bientôt et devint un arbre superbe.

Trois fois par jour Cendrillon allait prier et pleurer sous son ombre, et chaque fois voletait un petit oiseau qui lui jetait tout ce qu’elle demandait.

Or, il advint que le roi fit préparer une grande fête qui devait durer trois jours. Il y convia toutes les jolies filles du pays, afin que son fils pût faire choix d’une épouse. En apprenant qu’elles étaient de ce nombre, les deux sœurs ne se sentirent pas de joie ; elles appelèrent Cendrillon et lui dirent :

— Arrange bien nos cheveux, cire nos souliers et attache nos boucles : nous allons à la fête que le roi donne au château.

Cendrillon obéit, mais en pleurant ; elle aurait bien voulu aller au bal, et elle supplia sa belle-mère de lui en donner la permission.

— Comment, toi, si sale et si poudreuse, toi, Cendrillon, dit la marâtre, tu veux aller au bal et tu n’as pas même une robe ! Tu veux danser et tu n’as seulement pas de souliers !

Comme la jeune fille ne cessait de la prier, elle lui dit :

— J’ai laissé choir un plat de lentilles dans les cendres : si dans deux heures tu les as ramassées, tu pourras sortir.

Cendrillon s’en alla au jardin et dit :

— Gentils pigeons, tourterelles, et vous tous, oiselets qui volez par les airs, accourez et m’aidez à chercher.

Les bonnes au pot,
Les autres au bec !

Deux blancs pigeons entrèrent dans la cuisine par la fenêtre ; puis arrivèrent les tourterelles et tous les autres menus oiseaux, et ils quêtèrent dans les cendres.

Les pigeons balancèrent leurs petites têtes en faisant pic, pic, pic ; les autres aussi firent pic, pic, pic, et mirent dans le plat toutes les bonnes graines. En moins d’une heure, ils eurent fini et s’envolèrent.

Cendrillon, toute joyeuse, apporta alors le plat à sa belle-mère. Elle se figurait qu’elle pourrait se rendre au bal, mais la méchante femme lui dit :

— Non, tu ne viendras pas avec nous ; tu n’as pas de robe, et d’ailleurs tu ne sais pas danser.

Comme Cendrillon pleurait, elle ajouta :

— Retire-moi des cendres dans une heure deux plats de lentilles, et tu viendras avec nous. Persuadée que la pauvre fille n’en sortirait point, elle jeta dans les cendres les deux plats de lentilles. Mais Cendrillon retourna au jardin et dit :

— Gentils pigeons, tourterelles, et vous tous, oiselets qui volez par les airs, accourez et m’aidez à chercher.


Les bonnes au pot,
Les autres au bec !

Et, comme la première fois, deux blancs pigeons entrèrent dans la cuisine par la fenêtre ; puis arrivèrent les tourterelles et tous les autres menus oiseaux qui volent par les airs, et ils quêtèrent dans les cendres.

Les pigeons balancèrent leurs petites têtes en faisant pic, pic, pic ; les autres aussi firent pic, pic, pic, et mirent dans les plats toutes les bonnes graines. Une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’ils avaient fini et s’envolaient.

Cendrillon, toute joyeuse, apporta alors les plats à sa belle-mère. Elle se figurait qu’elle pourrait se rendre au bal, mais la marâtre lui dit :

— C’est inutile, tu ne viendras pas avec nous ; tu n’as pas de robe, tu ne sais pas danser et nous rougirions de toi.

Sur quoi elle tourna le dos et partit avec ses deux insolentes filles. Une fois seule à la maison, Cendrillon s’en fut à la tombe de sa mère, sous le coudrier, et dit :

— Petit arbre, balance-toi et secoue-toi,
Jette de l’or et de l’argent sur moi !

L’oiselet alors lui donna une robe d’or et d’argent avec des pantoufles brodées d’or et de soie.

Elle mit la belle robe et alla à la fête ; ni ses sœurs ni sa belle-mère ne la reconnurent : elles crurent voir une princesse étrangère, tant elle était éblouissante dans sa robe magnifique. Elles ne pensaient guère à Cendrillon, qu’elles avaient laissée au logis dans les cendres.

Le fils du roi alla au-devant de la dame inconnue, lui offrit la main et dansa avec elle. Il ne voulut même pas en faire danser d’autre ce jour-là ; il garda toujours la main de la jeune fille, et, quand on la venait inviter, il répondait :

— Celle-ci danse avec moi.

Après avoir dansé jusqu’au soir, elle songea à se retirer.

— Je vais vous reconduire, lui dit le prince.

Il brûlait de savoir qui était cette charmante jeune fille ; mais elle s’échappa et sauta dans le pigeonnier. Le prince attendit l’arrivée du père et lui montra l’endroit où s’était cachée l’étrangère.

« Si c’était Cendrillon ! » se dit le père. Il se fit apporter une hache, brisa le pigeonnier et n’y trouva personne. Quand tous les deux entrèrent en la maison, Cendrillon était accroupie dans les cendres, avec son vieux casaquin gris et une petite lampe achevant de brûler sur le foyer.

Cendrillon était descendue rapidement de l’autre côté et avait couru au coudrier. Aussitôt, ôtant sa belle robe, elle l’avait déposée sur la tombe où l’oiseau la reprit ; ensuite elle s’était replacée dans les cendres avec son vieux casaquin.

La fête continua le lendemain, et, lorsque son père, sa mère et ses belles-sœurs furent partis, la jeune fille s’en alla sous le coudrier :

— Petit arbre, balance-toi et secoue-toi,
Jette de l’or et de l’argent sur moi !

L’oiselet alors lui fit don d’une robe plus étincelante encore que la précédente et, quand elle apparut dans le bal parée de cette robe, chacun fut émerveillé de sa beauté.

Le prince, qui l’attendait, la prit aussitôt par la main et ne dansa qu’avec elle. Lorsqu’on s’approchait pour l’inviter, il disait :

— Celle-ci danse avec moi.

Le soir venu, elle parla de s’en retourner, et le fils du roi lui offrit de l’accompagner, afin de voir où elle irait ; mais elle lui échappa dans le jardin, derrière la maison.

Il s’y trouvait un superbe poirier tout couvert de belles poires. Cendrillon y grimpa leste comme un écureuil, si bien que le prince ne sut pas où elle s’était cachée. Il attendit pourtant le retour du père et lui dit :

— L’étrangère m’a encore échappé, et je crois bien qu’elle a grimpé sur le poirier.

« Si c’était Cendrillon ! » se dit de nouveau le père. Il envoya quérir une hache et coupa l’arbre ; mais on n’y trouva personne. Et, quand ils entrèrent dans la cuisine, Cendrillon, comme d’habitude, était accroupie dans les cendres, car elle s’était dépêchée de rendre sa belle robe à l’oiselet du coudrier et avait repris son casaquin gris.

Le surlendemain, après avoir vu partir ses sœurs et ses parents, Cendrillon s’en alla à la tombe de sa mère et dit :

— Petit arbre, balance-toi et secoue-toi,
Jette de l’or et de l’argent sur moi !

L’oiselet alors lui jeta une robe d’une richesse telle que la jeune fille n’en avait pas encore vu de semblable, ainsi que des pantoufles en or.

Lorsqu’elle entra dans la salle du bal, tous restèrent muets d’admiration ; le prince ne dansa qu’avec elle seule, et, si quelqu’un l’invitait, il répétait :

— Celle-ci danse avec moi.

Quand vint le soir, elle voulut partir, et le fils du roi offrit de l’accompagner ; mais elle s’enfuit, si rapidement qu’il ne put suivre ses pas. Or, le prince s’était avisé d’un artifice : il avait ordonné qu’on mît de la poix sur l’escalier, et la pantoufle de Cendrillon y resta attachée. Le fils du roi s’en empara ; elle était tout en or, aussi charmante que mignonne.

Le jour suivant, il s’en alla chez le père de la fugitive et lui déclara qu’il prendrait pour femme celle qui pourrait chausser la pantoufle d’or. Les deux sœurs furent enchantées, car elles avaient le pied fort petit.

L’aînée s’en fut à sa chambre avec sa mère pour essayer la pantoufle ; mais comme la pantoufle était trop étroite, elle ne réussit pas à y faire entrer l’orteil. La mère alors lui tendit un couteau en disant :

— Coupe l’orteil : lorsque tu seras reine, tu n’iras plus à pied.

La jeune fille se coupa donc l’orteil et le pied put entrer ; ensuite, en cachant sa douleur, elle alla retrouver le prince. Celui-ci la prit en croupe comme sa fiancée et s’en fut avec elle. Mais quand le couple passa devant la tombe sous le coudrier, les deux pigeons, qui y étaient perchés, dirent ensemble :

— Rouck di gouck, rouck di gouck.
Le soulier est rouge de sang,
Le soulier n’est pas assez grand,
La vraie fiancée est encore à la maison !

Le prince aussitôt jeta les yeux sur le pied de sa compagne et vit le sang qui sortait de la pantoufle. Il tourna bride, reconduisit la fausse fiancée à son père et demanda que la seconde sœur essayât la pantoufle d’or.

Celle-ci monta donc à sa chambre, et les cinq doigts du pied entrèrent sans peine dans la pantoufle ; mais le talon était trop gros. Sa mère lui tendit le couteau et dit :

— Coupe le talon : lorsque tu seras reine, tu n’iras plus à pied.

La jeune fille se coupa un morceau du talon, fit entrer ainsi le pied dans la pantoufle et la montra au prince, qui prit sa fiancée en croupe et s’en fut. Mais quand on passa devant la tombe, les deux pigeons qui guettaient sur le coudrier répétèrent :

— Rouck di gouck, rouck di gouck,
Le soulier est rouge de sang,
Le soulier n’est pas assez grand,
La vraie fiancée est encore à la maison !

Et le prince baissa les yeux sur le pied de sa compagne, et vit le sang qui sortait de la pantoufle et qui tachait le bas blanc. Il tourna bride derechef et reconduisit chez elle la fausse fiancée.

— Ce n’est pas encore la fiancée que je veux, dit-il ; est-ce que vous n’avez pas une autre fille ?

— Non, dit le père. Il ne reste que Cendrillon, la fille de ma défunte femme et elle ne saurait être la fiancée.

Le prince voulut qu’on l’allât quérir, mais la belle-mère répondit :

— C’est impossible : elle est beaucoup trop malpropre pour se montrer.

Il exigea qu’on l’amenât et on alla prévenir Cendrillon. Elle se lava la figure et les mains, ensuite elle entra et fit la révérence au prince qui lui présenta la pantoufle d’or.

Elle ôta son gros soulier, posa le pied gauche sur la pantoufle, appuya légèrement et se trouva chaussée à merveille. Elle regarda alors le fils du roi en face, il la reconnut et dit : Voici la vraie fiancée !

La belle-mère et ses filles pâlirent à la fois de peur et de colère. Mais le fils du roi prit la main de Cendrillon et l’emmena sur son cheval. Et quand le jeune couple passa devant le coudrier, les deux pigeons blancs s’écrièrent :

— Rouck di gouck, rouck di gouck,
Dans le soulier pas de sang,
Le soulier est assez grand,
C’est la vraie fiancée qu’il mène à la maison !

Après quoi ils allèrent se percher sur les épaules de Cendrillon, l’un à droite, l’autre à gauche, et restèrent ainsi tout le long de la route.

Lorsque arriva le jour du mariage, les méchantes sœurs se présentèrent pour prendre part au bonheur de Cendrillon. Au moment ou le cortège entra dans l’église, comme l’aînée marchait à la droite et la cadette à la gauche de Cendrillon, les pigeons leur piquèrent un œil à chacune.

La cérémonie terminée, quand on sortit, l’aînée se trouva à gauche et la cadette à droite, et les pigeons leur piquèrent l’autre œil ; et c’est ainsi qu’en restant aveugles toute la vie elles expièrent leur perfidie et leur méchanceté.

List2 gray&blue.svgPour les autres utilisations de ce mot ou de ce titre, voir Cendrillon.