Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre

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À défaut d’autres preuves, le caractère démocratique des contes de Perrault suffirait à démontrer leur origine populaire. On y voit presque toujours l’histoire d’un être faible, disgracié ou momentanément abaissé, qui lutte contre les puissants de ce monde et qui finit par en triompher.

Nulle part cette idée n’apparaît aussi clairement que dans Cendrillon, la pauvre souillon qui se recommande avant tout par « sa douceur et sa bonté sans exemple. »

Cette fable charmante nous vient-elle de l’Égypte ? Strabon et Élien racontent que la pantoufle de la jeune Rhodope étant tombée des serres d’un aigle sur les genoux de Psammétichus, le Pharaon, par cette raison

Que lorsqu’on voit le pied, la jambe se devine,

fit chercher la dame, la découvrit et l’épousa ; mais ce n’est là que le dénoûment de Cendrillon : il y manque la partie la plus intéressante, le petit drame qui seul constitue vraiment l’histoire.

D’un autre côté, M. de Gubernatis prétend que la légende de la pantoufle perdue repose tout entière sur l’épithète védique de l’aurore apâd (sans pied ou sans chaussure) ; mais cette opinion, peut-être un peu bien aventurée, ne nous en dit pas plus que l’anecdote de Strabon.

Voilà ce que nous avons recueilli de plus sérieux sur l’origine de Cendrillon.

Cette pantoufle fameuse rappelle la sandale qui, perdue par Jason, devait d’après l’oracle lui faire recouvrer sa couronne. Elle se retrouve chez nous sous la forme d’une mule de velours rouge, brodée de perles, dans la Finette Cendron de Mme d’Aulnoy, qui, jugeant trop maigres les deux sujets, aux aventures de Cendrillon ajoute celles du Petit Poucet ; — ainsi que dans la Gardeuse de dindons, de M. Bladé, où l’intervention d’un soulier rouge dénoue l’histoire de la Gardeuse d’oies près de la fontaine, des frères Grimm.

Le Poirier aux poires d’or, de M. Luzel, nous offre trois pantoufles : une d’or, une d’argent et une d’acier ; enfin le Roi Serpent et le prince de Tréguier contient aussi un épisode de Cendrillon.

Les similaires étrangers sont innombrables. À la suite des deux contes écossais dont nous avons parlé et qui confondent les faits et gestes de Cendrillon avec ceux de Peau-d’Ane, M. Loys Brueyre en cite beaucoup ; d’autre part, les listes dont Thorpe accompagne le Petit soulier d’or, et Busk la Cenorientola, ne sont pas moins considérables.

Nous allons passer en revue les principaux récits et nous en ajouterons quelques-uns qui ont été publiés depuis qu’ont paru les volumes de Brueyre, de Thorpe et de Busk.

La Cendrillon que nous trouvons dans le recueil catalan intitulé lo Rondallayre s’appelle aussi la Ventafochs, la souffle-feu. Elle ne s’éloigne pas trop de la Cendrillon française, et sa pantoufle de cristal donne raison à ceux qui, comme nous, n’ont pas trouvé trop inadmissible la pantoufle de verre (et non de vair), qu’elle tient de la fée.

Celle-ci lui octroie d’ailleurs, ce qui est plus merveilleux encore, une amande, une noisette et une noix qui contiennent une robe d’or, une robe d’argent et enfin une robe ornée de sonnettes, qui à cette époque était, paraît-il, le comble de L’élégance.

La Cendrillon catalane accomplit en outre les trois épreuves de Psyché qu’on retrouvera dans d’autres versions, même dans celle des frères Grimm, et qui sont ici représentées par un sac de poires, un sac de haricots et un sac de riz.

La Cenerentola de Domenico Comparent (Canti e racconti del populo italiano, vol, Ier) a aussi une robe aux sonnettes d’or. Tous les matins, sur l’ordre de sa mère, elle mène les canards à l’eau et file une livre de chanvre.

Une petite vieille lui donne un peigne avec lequel elle fait tomber, d’un côté de sa tête, des grains pour ses canards, et, de l’autre, des diamants et des rubis ; une boîte pour mettre ses brillants ; un petit oiseau qui doit la parer pour le bal du prince et une baguette qui peut faire apparaître un carrosse.

Par l’ordre de la vieille, à l’heure des rafraîchissements, Cendrillon se sauve et jette des pièces d’argent et sa pantoufle d’or au nez des gens qui la poursuivent. Renseigné par ses deux domestiques, le prince la lui rapporte et l’épouse.

Le recueil sicilien de M. G. Pitré nous offre deux Cendrillon. La première a pour titre la Picuredda, la Brebiette, parce qu’en effet la fée est une petite brebis. Cendrillon prévient la brebis que sa marâtre veut la tuer, et celle-ci, comme le Bélier aux cornes grises, de Campbell[1], lui recommande de recueillir ses os et de ne pas manger de sa chair.

Des os sortent douze garçons que la jeune fille cache sous le plancher. Ils lui fournissent de riches costumes et l’emmènent chez le roi, lequel tombe amoureux d’elle. Au dénoûment, comme la Cenerentola de Comparetti, elle jette sa pantoufle à la tête des domestiques qui la poursuivent.

L’autre version, la Grattula Beddatula, le Charmant dattier, semble emprunter ses éléments aux Méquennes de Marie au blé, des Contes du roi Cambrinus, à Sapia Liccarda, l’adroite princesse du Pentamerone, et à la Gatta Cennerentola du même recueil.

Le père va en voyage, et, pendant son absence, sa fille aînée laisse tomber son dé dans un puits. On y descend Ninetta, la cadette. Parvenue au fond, elle lève une planche et se trouve dans un magnifique jardin qui appartient au fils du roi. Du dattier que son père lui a rapporté sortent ensuite des fées qui l’habillent, et elle va à la fête pour achever de tourner la tête au prince.

La Cenorientola du recueil des contes romains de Busk ressemble à la Gatta napolitaine, sauf que le dattier y est remplacé par un petit oiseau. On croirait lire le conte du cavalier Basile dépouillé de son style.

La Vaccarella, la Petite vache, du même auteur, se distingue par une couleur bien italienne. Une petite vache aide la Cendrillon à filer, à tisser et à coudre une chemise ; après quoi elle est tuée par la marâtre comme la Picuredda de Pitré.

D’après ses instructions, Cendrillon trouve dans son cœur une balle d’or et dit : « Balle d’or, balle d’or, habille-moi en or et donne-moi un amant ! » Puis elle fait des neuvaines.

Le conte finit comme les Tre Fate du Pentamerone. Pendant que Cendrillon essaye la pantoufle, la marâtre, qui la croit dans un grand baril, y verse de l’eau bouillante sur sa propre fille ; après quoi, son mari furieux l’abandonne, emmenant sa troisième fille.

Busk donne ensuite en note un conte du Tyrol italien, intitulé Zendrarola. L’héroïne demande à son père de lui rapporter de son voyage une épée magique qui procure tout ce qu’on désire. Elle s’en va par le monde et tombe amoureuse du fils d’un comte, un mélancolique jeune homme.

Elle entre à son service comme fille de cuisine, obtient de son épée une robe couleur de ciel, va au bal, éblouit le jeune prince et lui dit le lendemain qu’elle répond bien que la dame mystérieuse n’est pas plus jolie qu’elle. Le prince, indigné, lui donne un coup de pelle à feu.

Au bal suivant, lorsqu’il demande à la dame d’où elle vient, elle répond : — Du coup de pelle à feu. Le lendemain, l’héroïne fait la même réflexion, reçoit un coup de pincettes, et au bal, à la même demande, elle répond : — Du coup de pincettes. Ce détail est le plus caractéristique de Maria Wood (2e version), de Busk et de la Princesse Peau-de-Chat, de P. Kennedy, deux contes que nous n’avons pas résumés dans la notice de Peau-d’Ane, sachant que nous en retrouverions plus tard les éléments.

Nouvelle preuve d’ailleurs à l’appui du système de M. Loys Brueyre, qui prétend que Cendrillon et Peau-d’Ane sont deux versions différentes de la même histoire[2].

La Cendrillon des Contes grecs et albanais, de Hahn, débute d’une façon bizarrement horrible. Trois sœurs filent avec leur mère. Elles conviennent que celle dont la quenouille tombera à terre sera mangée par les autres. La mère laisse choir trois fois sa quenouille ; à la troisième, les deux aînées la tuent et la mettent bouillir.

La cadette, que ses sœurs appellent Crotte-de-Poule, refuse de partager leur festin, rassemble les os de sa mère et les enterre dans les cendres du foyer. Au bout de quarante jours, elle va pour les déterrer et trouve à leur place de grands tas d’or, puis trois robes qui représentent, la première, le ciel avec ses étoiles, la seconde, le printemps avec ses fleurs, et la troisième, la mer avec ses vagues.

À ce conte de cannibale la fantaisie des nourrices a cousu une queue d’une extravagante bouffonnerie. Cendrillon mariée, ses sœurs vont la voir, la surprennent seule, l’enferment dans une caisse et la jettent à l’eau.

La caisse surnage et est trouvée par une vieille à moitié folle qui la brise à coups de hache. La princesse en sort, la vieille épouvantée se sauve et ne reparaît plus.

Restée seule, Cendrillon adresse une prière à Dieu et en obtient, entre autres faveurs, un superbe château tout meublé. Quand on a faim, il suffit de dire : Table, parais ! pour qu’on fasse surgir une table toute dressée.

L’époux de la princesse s’égare en chassant et frappe à la porte du château, qui s’ouvre sur l’ordre de la maîtresse du logis. Il entre et voit sur un trône une princesse qu’il ne reconnaît pas. « Bonjour à la princesse ! » dit-il. Celle-ci répond : « Soyez le bienvenu ! » et tous les meubles et ustensiles de reprendre en chœur : « Soyez le bienvenu ! »

Elle l’invite à dîner. Il cache une cuiller dans sa botte, ce qui n’est pas d’un prince bien délicat. La princesse s’en aperçoit et demande à la table si elle a tout son monde.

— Êtes-vous là toutes ? dit la table aux cuillers. Toutes répondent affirmativement, sauf une qui crie qu’elle est dans la botte du prince. Celui-ci retire la cuiller et la jette de côté en rougissant.

— Ne rougis pas. Je suis ta femme, dit la princesse.

Elle commande alors au château de les transporter dans la capitale du royaume où le roi, pour que le conte se termine comme il a débuté, fait couper les méchantes sœurs en morceaux.

Dans une variante serbe, un vieillard prévient les fileuses que, si elles laissent tomber leur rouet dans une fosse voisine, leur mère sera métamorphosée en vache. Le rouet tombe et la métamorphose a lieu.

En Albanie, le début ressemble à celui de la Vaccarella, sauf que la balle d’or est remplacée par deux pigeons blancs qui aident Cendrillon. Quand on vient essayer la pantoufle, la marâtre cache Cendrillon, et le coq chante : « Quiriqui ! la jeune fille est sous l’auge ! »

Dans le Petit Soulier d’or, conte suédois du recueil de Cavallius et Siephens (traduction anglaise de Thorpe), Cendrillon est condamnée à ramasser tour à tour des pois, de l’avoine et de la farine. La fée est un brochet qui sort d’une fontaine. Ce brochet indique à la jeune fille un chêne creux où elle trouve un palefroi et des robes d’argent, d’or et de pierreries.

Le prince fait répandre du goudron où reste attaché un des souliers d’or. La marâtre cache Cendrillon dans le four et ordonne à sa fille aînée de se couper les doigts du pied. Alors vient un petit oiseau qui chante :

Tourne les talons et rogne tes doigts de pied,
Dans le four est celle à qui va le soulier.

À la suite de ce conte, l’auteur en donne sept versions différentes :

ire version. La fée est une hermine qui commande à Cendrillon de la tuer, et qui devient un beau prince. Comme ce prince embarrasse le conteur, il disparaît sur-le-champ, et il n’en est plus question.

2e. La mère de Cendrillon l’habille avec un manteau fait de plumes de corneilles. La fée devient un petit vieillard qui souffle dans une pipe pour donner à Cendrillon tout ce dont elle a besoin.

3e. Deux oiseaux, un petit qui nettoie les pois et un grand, un aigle, qui apporte les habits. Le prince jette dans le giron de la jeune fille ses deux-gants et une pomme d’or qui servent ensuite à la reconnaître.

4e. Modifications insignifiantes.

5e. La fée devient un ours blanc qui donne à Cendrillon un tuyau d’or où il lui suffit de souffler pour que l’ours paraisse. La marâtre veut le tuer, il prend Cendrillon sur son dos et l’emporte. On traverse trois forêts aux feuilles tour à tour d’argent, d’or et de diamants.

L’ours recommande à la jeune fille de ne toucher à rien, et chaque fois elle casse une feuille : il lui dit de la garder soigneusement. La forêt s’emplit alors d’horribles rugissements, et des bêtes féroces poursuivent les voyageurs. Cendrillon tue l’ours près d’une fontaine, se couvre de sa peau, et son histoire s’achève comme les autres.

6e. Conte mêlé de bouffonnerie. La fée est un bœuf et trois tourterelles octroient des dons aux sœurs. L’aînée attrape, entre autres choses, un nez qui s’allonge au point qu’elle ne peut plus ouvrir une porte. Cendrillon reçoit une branche d’arbre, une bouteille et une pierre.

Poursuivie par sa belle-mère, qui est une Troll, elle jette la branche, qui devient une épaisse forêt : la Troll l’abat avec une hache enchantée. La bouteille fournit un lac immense : la Troll le boit avec sa corne. La pierre se change en une montagne : la Troll la déracine à coups de pique. Finalement la montagne tombe sur elle et l’écrase.

7e. Les sœurs de Cendrillon lui administrent une potion soporifique pour l’empêcher de se rendre au palais où le prince doit choisir une épouse. Elles rencontrent successivement une poire, une pomme et une prune gelées dont elles n’ont pas compassion.

Cendrillon, venant ensuite, réchauffe les fruits dans son sein. Ils lui font cadeau d’habits magnifiques qui la transforment.

Cette version a ceci de particulier que, pour qu’on ne reconnaisse pas Cendrillon avant l’épreuve, quand on essaye le soulier, les jeunes filles sont assises derrière un rideau et avancent le pied tour à tour.

La Fille vêtue de peaux de souris, conte danois de Molbech, traduit également en anglais par Thorpe, nous offre un tout autre arrangement de Cendrillon. Le père de l’héroïne la cache sept ans dans une montagne pour la soustraire aux fureurs de la guerre.

Elle a sans le secours d’aucune fée des robes d’argent, d’or, de diamants ; plus un manteau confectionné avec les peaux des souris qu’elle a mangées. Ses provisions épuisées, elle va offrir ses services au manoir voisin, où on lui fait balayer la cour.

Le fils du châtelain est sur le point de se marier ; sa fiancée, qui a d’autres engagements, ordonne à la nouvelle venue de la remplacer. Le prince met une bague au doigt de celle-ci qui, après la cérémonie, reprend son manteau de peaux de souris. Forcée de montrer la bague, la fiancée commande sa remplaçante de passer sa main par la porte entre-bâillée. Le prince attire à lui la jeune fille ; on lui fait raconter son histoire ; on la reconnaît, etc. Cette transformation du conte en une sorte de nouvelle est due sans doute à la fantaisie d’un conteur qui trouvait trop unie l’histoire de Cendrillon.

Un récit norvégien du recueil d’Asbjôrnsen et Moë, traduit en anglais par Dasent, Katie Woodencloak, Catherine au manteau de bois, réunit, en les combinant avec plus d’habileté ; tous les éléments épars dans ceux qui précèdent.

La fée est un superbe taureau brun qui dit à Catherine d’étendre une nappe derrière son oreille gauche : elle y trouvera tous les plats dont elle aura besoin. La marâtre ordonne de le tuer ; il emporte la jeune fille et on traverse les grands bois de cuivre, d’argent et d’or.

Malgré la défense du taureau, Catherine casse chaque fois une feuille, mais ce n’est pas sa faute, le fourré devenant toujours de plus en plus épais. Le malheureux taureau lutte alors des semaines entières contre des Trolls à trois, six et neuf têtes.

Il donne ensuite à Catherine un manteau fait de lattes, qui rappelle, avec moins d’invraisemblance, la figure de bois creuse de Maria Wood, Marie de bois, la Peau d’Ane de Busk. Il lui enjoint enfin de lui couper la tête, de l’écorcher, de mettre sa peau sous un roc et, pour utiliser les feuilles que, comme l’ours suédois, il a fait garder par la jeune fille, il lui recommande de les mettre sous sa peau.

L’espèce d’incantation que l’héroïne récite afin d’échapper au prince a un caractère plus poétique que dans les autres contes : « Clarté devant, ténèbres derrière ! Que les nuages viennent en roulant sur le vent ; que le prince ne voie jamais où me conduit mon beau coursier ! »

Le reste, comme dans Marie de bois, la Princesse peau de chat et Zendrarola, sauf qu’outre son soulier d’or, Catherine perd aussi un de ses gants.

Fermons cette rapide et très-incomplète revue par la Fille aux roses des Contes saxons d’Haltrich, qui change les rôles de Cendrillon, comme Caillou qui biques ! des Contes du roi Cambrinus, change ceux de Peau d’Ane. La fille aux roses est gardée par un dragon dans un château.

Une abeille y conduit le héros, qu’on y emploie à paître les oies. Au moyen d’une sonnette que lui donne sa mère, il se procure un cheval et un manteau qui sont tour à tour de bronze, d’argent et d’or. Il va au bal, fait la conquête de la fille aux roses, et disparaît chaque fois avant la fin. Pour le reconnaître, celle-ci lui met de la poix dans les cheveux, etc., etc.

Parmi les contes que nous venons d’analyser, ceux que Thorpe et Dasent ont traduits du danois, du suédois et du norvégien, comme d’ailleurs ceux de Busk et de Kennedy, ont l’énorme défaut d’être longs et filandreux au possible. Durant des pages entières ils répètent à satiété les mêmes effets dans les mêmes termes. Ce sont, à proprement parler, des contes à dormir debout.

Ces défauts sont voulus. Les auteurs de ces recueils se sont préoccupés uniquement de la fidélité ; ils n’ont eu qu’un seul but : fournir des documents à la linguistique et à l’ethnographie. Ils se sont figuré qu’en reproduisant à la lettre les récits des conteurs populaires, ils arriveraient à une plus grande exactitude. En quoi ils se sont trompés.

Le papier, a dit un homme d’esprit, est bête de sa nature. Il ne rend ni les inflexions de la voix, ni le geste, ni la physionomie du conteur. Pour suppléer à tous ces moyens d’action et ranimer le conte qui se fige sous la plume, il faut la naïveté, la grâce, la prestesse, tous les dons charmants qu’on admire dans Perrault.

Il en résulte donc qu’actuellement la plupart des collecteurs de contes sont aussi infidèles qu’ennuyeux. Ajoutez que certains d’entre eux ne savent même pas s’astreindre à reproduire le texte, et qu’involontairement ils y mettent du leur.

On assure que le recueil signé Busk part de la main d’une femme, et nous sommes tout disposé à le croire. Quelques-uns de ses contes, notamment Maria Wood, semblent être, pour le style, une mauvaise imitation des médiocres récits de MMmes d’Aulnoy et Leprince de Beaumont.

Les frères Grimm se piquaient aussi de sincérité, mais avec combien plus d’intelligence ! Eux, du moins choisissaient dans les diverses versions, de quoi montrer le conte en tout son jour. Comme l’a fort bien dit leur traducteur Baudry, ils mettaient les choses sur leurs pieds. Ils avaient trouvé la vraie mesure pour le but à remplir.

En recueillant indifféremment toutes les variantes, quelque niaises qu’elles paraissent d’ailleurs, leurs imitateurs se sont donné un rôle à la fois plus prétentieux et plus commode.

Si, grâce à eux, la science des mythes solaires parvient jamais à se constituer, on pourra peut-être leur pardonner ; sinon, ce sera le cas ou jamais de maudire les pédants qui, pour réaliser leurs chimères, auront changé les perles en vipères et les roses en crapauds.

J’adresserai un autre reproche à MM. Pitré et Maspons y Labros. Les frères Grimm ayant quelquefois poussé le scrupule jusqu’à narrer leurs contes en patois, ceux-ci publient des recueils entiers en sicilien et en catalan.

Singulière façon de servir la science que de fournir des documents dans des dialectes que les savants ignorent ! Drôle de procédé pour faire connaître les contes que de les mettre sous le boisseau d’un idiome provincial !

Je ne saurais m’empêcher, je l’avoue, de regretter le temps que j’ai perdu à déchiffrer, sans dictionnaire, le patois de M. Pitré et celui de M. Maspons y Labros avec le dictionnaire Catalan-Castellano d’el fray Magin Ferrer, qui ne m’expliquait pas la moitié des termes.

Que ces messieurs impriment leurs contes dans des langues ignorées, si cela les amuse, mais que, du moins, ils placent à côté la traduction dans la langue courante, ainsi que M. Bladé l’a fait avec raison pour ses récits agenais.

Quand, au sortir des contes que nous venons d’analyser, on aborde l’Aschenputtel des frères Grimm, on éprouve une véritable sensation de bien-être. Non-seulement la forme est tout autre, mais le fond se débarrasse des monstrueux produits d’une imagination déréglée.

Plus de mères mangées par leurs enfants, plus de statues creuses ni de manteaux de bois, plus de Trolls à neuf têtes, plus de forêts de cuivre, plus de taureaux, d’ours et de pouliches qu’il faut écorcher pour leur être agréable, et pourtant la Cendrillon allemande est encore bien invraisemblable.

Le petit oiseau qui jette à l’héroïne une robe d’or et d’argent, le pigeonnier et l’arbre où elle se cache paraissent des inventions fort primitives. L’incident du pied coupé est atroce[3] et le prince qui ne s’en aperçoit pas est par trop aveugle. Rien de moins admissible enfin que le détail des deux pigeons qui, perchés sur les épaules de Cendrillon, crèvent les yeux de ses sœurs, sous le portail de l’église, à l’entrée et à la sortie du cortége nuptial.

Comme la Gatta Cennerentola et une foule d’autres contes, Aschenputtel débute par l’épisode d’une branche de noisetier que la jeune fille prie son père de lui rapporter. Elle la plante sur la tombe de sa mère.

Ce dernier détail, qui paraît d’une sentimentalité tout allemande, se retrouve dans un conte du Deccan intitulé Punchkin. Non-seulement un arbre aux fruits délicieux croît sur la tombe maternelle, mais quand la marâtre l’a fait abattre, il est remplacé par un petit réservoir plein d’une crème exquise.

À ces traits M. Gaston Paris reconnaît (Revue critique d’histoire et de littérature, n° 27, 4 juillet 1868) une des formes les plus anciennes de l’histoire de Cendrillon. Je suis fâché que l’éminent philologue ne donne pas ses raisons, car le réservoir de crème m’a bien l’air d’une imitation moderne des ruisseaux de lait et de miel de l’âge d’or.

À ce propos, nos lecteurs ont pu s’apercevoir que nous n’avons pas adopté dans cette étude le système de M. Gaston Paris, d’après lequel les contes actuels ne seraient que des épreuves à demi effacées d’originaux beaucoup plus parfaits.

En admettant que certaines légendes aient été d’abord des mythes solaires, nous ne voyons point pourquoi l’esprit humain n’aurait pas suivi en général dans ce genre de littérature la loi du perfectionnement qu’il a suivie si manifestement dans d’autres, et notamment dans la fable, qui confine au conte[4].

Ainsi que l’a fort bien dit M. Baudry dans la Préface des Contes choisis des frères Grimm, « la tradition a agi comme un crible, se délivrant de ce qui était insignifiant, et conservant seulement ce qui la frappait, ce qui éveillait à un titre quelconque l’attention de ces auditoires, dont le goût n’est pas bien épuré, il est vrai, mais aussi qui n’ont pas de complaisance. Elle a fait plus encore : elle a corrigé, poli, perfectionné ce qui était bon, jusqu’à ce qu’elle l’ait fait parvenir à un état aussi précis et aussi formulé que possible. »

Grimm constate que Cendrillon est citée dans un poëme allemand du xvie siècle, Frosch Maüseler, par Rollenhagen. Inutile d’ajouter que la légende remonte beaucoup plus haut.

La version italienne doit être aussi fort ancienne, car elle débute par un crime qui révèle une époque barbare où la notion du bien et du mal n’était pas nettement établie. Cendrillon casse le cou de sa belle-mère avec le couvercle d’un coffre.

Ce détail n’est pas purement italien. Il se rencontre dans le Genévrier des frères Grimm et on le retrouve chez Grégoire de Tours, l’Hérodote mérovingien, qui vivait au vie siècle.

« Frédégonde dit un jour à sa fille Rigonthe : « Pourquoi me tourmenter ? Voilà les biens de ton père, prends-les et fais-en ce que tu voudras. » Puis, l’emmenant dans la chambre où elle renfermait ses trésors, elle ouvrit un coffre rempli d’objets précieux. Après en avoir tiré un grand nombre de bijoux qu’elle donnait à sa fille : « Je suis fatiguée, dit-elle, mets toi-même les mains dans le coffre et prends-y ce que tu trouveras. » Rigonthe se pencha pour atteindre les objets placés au fond du coffre ; aussitôt Frédégonde baissa le couvercle sur la tête de sa fille et pesa dessus avec tant de force, que bientôt celle-ci eut le cou pressé au point que les yeux lui sortaient presque de la tête. Une des servantes se mit à crier : « Au secours ! ma maîtresse est étranglée par sa mère ! » On accourut et Rigonthe fut délivrée. »

C’est ainsi que les contes s’infiltraient dans les chroniques, de même que, nous l’avons vu, ils pénétraient dans les légendes des saints. Il ne serait d’ailleurs pas impossible que ce fût Frédégonde et non son chroniqueur qui aurait imité la Gatta Cennerentola. Peut-être enfin n’y a-t-il là qu’une simple rencontre.

Le détail de l’institutrice qui, quelques jours après le mariage, sort ses six filles que jusqu’alors elle avait cachées, est plus comique que vraisemblable. Nous rencontrons celui du dattier dans les deux lauriers des Douze princesses dansantes (Contes du roi Cambrinus).

De tous les oiseaux chanteurs d’Aschenputtel, il ne reste que la colombe qui conseille à l’héroïne de recourir au besoin à la fée de l’île de Sardaigne. Us épreuves, le pigeonnier et l’arbre où la fugitive se dérobe aux yeux du prince, ont disparu ainsi que le talon coupé : le conte se simplifie et devient plus facile à croire.

Il se simplifie bien davantage encore dans la version française. Plus d’arbrisseau-fée, plus d’oiseau ; la marraine suffit à tout avec sa baguette.

Ne vous figurez pas pourtant que Perrault ait inventé l’incident de la citrouille changée en carrosse, des souris en chevaux, etc. Cet incident doit avoir été fourni par la nourrice, car je le retrouve dans un conte des frères Grimm, les Trois Plumes.

« — Je ne serais pas fâché, dit le simplet, d’avoir la plus belle femme.

« — Ventre de chat ! répondit le crapaud géant, la plus belle femme, eh bien ! tu l’auras.

« Cela dit, le monstrueux animal lui donna une betterave creuse attelée de six souris blanches. À cette vue, le simplet d’un air tout triste :

« — Que voulez-vous que je fasse de cela ? demanda-t-il.

« Le crapaud géant répondit :

« — Prends l’un de mes petits crapauds et place-le dans cette petite voiture.

« En conséquence, il prit au hasard un des petits crapauds et le plaça dans la betterave, mais à peine la petite bête y était-elle déposée qu’elle se changea en une jeune fille d’une beauté merveilleuse, la betterave en une voiture magnifique et les six souris en six chevaux d’une blancheur de neige. Aussitôt le simplet monta dans la voiture, embrassa la belle jeune fille et la mena en toute hâte au roi. »

Ce qui est bien à Perrault, c’est l’ingéniosité dans le détail, que Sainte-Beuve a si finement fait remarquer.

« Perrault a de ces menus détails qui rendent tout d’un coup vraisemblable une chose impossible. Ainsi, les souris qui sont changées en chevaux dans Cendrillon, gardent à leur robe, sous leur forme nouvelle, « un beau gris de souris pommelé. » Le cocher, qui était précédemment un gros rat, garde sa moustache, « une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues. » Il y a des restes de bon sens à tout cela. »

L’éminent critique oublie les lézards qui paressent derrière l’arrosoir et qui, devenus laquais, changent de forme sans changer d’habitudes.

Mickiewicz a trouvé, nous l’avons dit, que Permit avait trop rationalisé le conte. Telle peut être la manière de voir d’un Slave, mais, pour nous Français, en bornant la fantaisie par une lisière de raison, et surtout en traçant l’heureux caractère de l’héroïne, Perrault, dans Cendrillon, a atteint la perfection du genre.

Toutes les Cendrillons étrangères se sauvent du bal de leur propre mouvement. Ce sont des coquettes qui, comme la Galathée de Virgile, veulent faire courir l’amoureux. Seule, la Cendrillon française quitte le bal avant minuit parce que tel est l’ordre de la fée, et aussi pour garder son prestige. C’est de l’obéissance et de l’amour, non de la coquetterie.

Les autres Cendrillons perdent leur pantoufle par un effet matériel qui est bien dans le génie populaire. La nôtre la perd par un effet moral : le plaisir d’écouter le beau prince qui lui fait oublier l’heure.

Ce dénoûment tout féminin appartient évidemment à Perrault, qui, de plus, a soin d’envoyer un gentilhomme essayer la pantoufle. Le prince aurait reconnu sa danseuse au premier coup d’œil et l’épreuve eût été inutile.

Sentimentale au début, l’Aschenputtel laisse à la fin crever les yeux de ses sœurs par les pigeons qui sont sur ses épaules. La Gatta Cennerentola ne s’occupe pas d’elles, quand elles s’esquivent pour échapper au spectacle de son bonheur. Cendrillon les fait loger au palais et les marie dès le jour même à deux grands seigneurs de la cour.

Douce et bonne au début, elle reste jusqu’à la fin douce et bonne.


  1. Variante de Peau d’Ane et de Cendrillon, dans les Contes populaires de la Grande-Bretagne, par Loys Brueyre.
  2. Nous avons déjà cité dans la notice de Peau d’Ane la légende lithuanienne de la fille du roi qui s’enfuit parce que son père veut l’épouser, qui joue ensuite le rôle de Cendrillon et qui est reconnue par son frère pendant qu’elle le peigne. Le conte finit singulièrement : le frère et la sœur partent et on ne sait ce qu’ils deviennent. (Aug Schleicher, Contes, Proverbes, Énigmes et Chants de la Lithuanie.)
  3. Il se retrouve, ainsi que les colombes dénonciatrices, dans la Cendrillon russe, Cernushka, la petite sale (conte XXXX du livre VI d’Afanasieff).
  4. i. Il est juste de reconnaître que M. Gaston Paris, le savant qui possède le mieux en France cette nouvelle science, pour laquelle il propose le nom de mythographie comparée, est aussi celui qui tient le plus à ce qu’on y procède avec prudence. N’est-ce pas lui qui, à propos de la Chaîne traditionnelle de M. H. Husson, a écrit dans la Revue critique (4 juillet 1874) : « Dans les conditions où se trouve la science aujourd’hui, il y aurait, pour les hommes qui ont le plus longuement étudié la question, une véritable témérité à rattacher un conte à la mythologie primitive. »