Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/Rose·des-Bois

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



Dornroeschen


Contes des Enfants et du Foyer, des frères Grimm, n°50.

Il y avait au temps jadis un roi et une reine qui répétaient tous les jours : « Ah ! si le bon Dieu voulait bien nous donner un enfant ! » Mais l’enfant ne venait point. Il advint qu’une fois, pendant que la reine était à se baigner, une grenouille mit la tête au-dessus de Peau et lui dit :

— Avant un an, tes vœux seront accomplis : tu auras une fille.

La chose arriva ainsi que la grenouille l’avait prédit ; la reine accoucha d’une fille, une fille si belle, que le roi fut au comble du bonheur et ordonna qu’on fit une fête magnifique. Outre ses parents, amis et connaissances, il y invita les fées, afin d’attirer leurs faveurs sur l’enfant. Il y en avait treize dans le royaume ; mais, par malheur, le monarque ne possédait que douze assiettes d’or ; il ne put donc les inviter toutes.

La fête eut lieu et, lorsqu’elle fut près de sa fin, chacune des fées fit à la petite fille un don merveilleux. Celle-ci lui donna la vertu ; celle-là, la beauté ; une troisième, la fortune ; et les dons des autres ne furent pas moins précieux. La onzième finissait à peine de parler que la treizième parut ; furieuse de n’avoir pas été conviée, elle ne daigna voir ni saluer personne et elle cria d’une voix forte :

— Quand la fille du roi aura atteint sa quinzième année, elle se percera avec son fuseau et tombera morte.

Après quoi elle tourna le dos et disparut. Toute la compagnie frémit d’épouvante ; heureusement la douzième fée avait encore son vœu à faire. Elle n’était pas assez puissante pour détruire le charme jeté par sa sœur, mais du moins elle pouvait le rendre moins cruel. Elle ajouta tout de suite :

— Mais cette mort de la princesse ne sera qu’un profond sommeil qui durera cent ans.

Voulant épargner à sa chère fille un destin aussi rigoureux, le roi ordonna de brûler les fuseaux dans tout son royaume. Cependant les dons des fées se réalisaient et la jeune fille était si belle, si sage, si gracieuse, si spirituelle qu’il suffisait de la voir pour l’aimer.

Or, il advint que le propre jour où elle atteignit sa quinzième année, son père et sa mère durent s’absenter. Restée seule, la jeune princesse courut par tout le château, entra dans toutes les chambres et tous les cabinets et alla jusqu’au haut d’un vieux donjon. Elle y avait monté par un escalier fort étroit, qui aboutissait à une petite porte. Une clef toute rouillée était à la serrure.

La princesse tourna la clef, ouvrit la porte et aperçut dans un petit galetas une bonne vieille qui filait sa quenouille.

— Bonjour, ma bonne femme ! dit la princesse, que faites-vous là ?

— Je file, répondit la vieille en dodelinant de la tête.

— Comme cela tourne gentiment ! reprit la princesse et, s’emparant du fuseau, elle essaya de filer.

Elle ne l’eut pas plutôt touché que le charme jeté par la méchante fée opéra, et qu’elle se perça le doigt. Cette légère blessure la fit tomber sur un lit, dans un profond sommeil, et ce sommeil s’étendit à tout le château.

Le roi et la reine, qui rentrèrent en ce moment, s’endormirent, ainsi que toutes les personnes de la cour. Les chevaux s’endormirent aussi dans les écuries, les chiens dans leurs niches, les pigeons sur les toits, les mouches le long des murs ; le feu lui-même, qui flambait dans le foyer, arrêta tout à coup sa flamme, et les viandes cessèrent de rôtir ; le cuisinier, qui allait saisir aux cheveux le marmiton coupable d’avoir gâté une sauce, s’apaisa soudain et s’assoupit ; le vent retint son haleine et à la cime des arbres voisins on ne vit pas trembler la plus petite feuille.

Cependant tout autour du château poussa une haie d’épines qui, chaque année, devint de plus en plus haute ; enfin elle le cacha si bien, qu’il fut impossible aux passants de l’apercevoir. On ne vit plus même les bannières déployées au faîte des toits.

Le bruit courut bientôt dans la contrée que la belle Rose-des-Bois — ainsi nommait-on la princesse — avait été prise d’un sommeil enchanté, et de temps à autre arrivaient des princes qui tentaient de traverser la haie afin de pénétrer dans le château. Mais leurs efforts étaient vains, car les branches s’entrelaçaient comme des mains, et les malheureux, empêtrés dans les épines, y trouvaient une fin lamentable.

Longtemps après, il arriva dans le pays un jeune prince. Un vieillard l’entretint de la haie d’épines, lui affirmant que derrière elle devait s’élever un château où dormait une princesse merveilleusement belle, nommée Rose-des-Bois, et avec elle toutes les personnes de sa cour.

Ce vieillard se rappelait avoir ouï dire à son grand-père que beaucoup de princes avaient déjà voulu s’ouvrir un passage à travers cette haie, mais qu’ils étaient restés empêtrés dans les épines et y avaient rencontré une mort misérable.

— Ce n’est pas cela qui me fera peur, répondit le jeune homme. Je veux pénétrer dans le château pour voir la charmante Rose-des-Bois.

Le vieillard eut beau raisonner, rien ne put détourner le noble aventurier.

Il se trouva que ce jour-là même étaient accomplis les cent ans que devait durer le charme de la mauvaise fée. Aussi, quand le prince marcha vers la haie d’épines, elle se changea en un parterre de fleurs odoriférantes qui s’écartèrent d’elles-mêmes pour le laisser passer, et qui, dès qu’il fut de l’autre côté, reformèrent derrière lui une barrière étincelante.

Il entra dans le château : au milieu de la cour étaient couchés les chevaux et les lévriers tous dormants, et sur les toits les pigeons avaient la tête cachée sous l’aile. Il pénétra dans les appartements : les mouches dormaient le long des murs ; dans la cuisine le maître-queux avait encore la main levée sur le marmiton, et la servante était assise, tenant un poulet qu’elle allait plumer.

Il continua sa route et, dans la grande salle, il vit tous les gentilshommes qui dormaient sur leurs siéges, et plus haut le roi et la reine également endormis sur leur trône. Il alla plus avant, et il régnait un tel silence qu’on aurait entendu le bruit de sa respiration ; enfin il monta dans la tour et ouvrit la porte de la petite chambre où dormait Rose-des-Bois. Elle était si belle qu’il ne pouvait en détourner ses regards ; il se pencha vers son doux visage et y déposa un baiser.

À peine eut-il effleuré la joue de ses lèvres, que Rose-des-Bois ouvrit les yeux et lui adressa le plus charmant sourire. Ils descendirent, et le roi se réveilla ainsi que la reine et tous les courtisans, et ils s’entre-regardaient avec de grands yeux.

Dans la cour les chevaux se levèrent en secouant leurs crinières, les lévriers recommencèrent à sauter et à aboyer ; sur le toit les pigeons ôtèrent leur tête de dessous l’aile, promenèrent partout leurs regards et s’envolèrent par les champs ; sur les murs les mouches sautèrent ; le feu se ranima dans le foyer et ronfla pour cuire le dîner ; les rôtis crépitèrent ; le cuisinier pinça l’oreille du marmiton qui jeta un cri ; la servante pluma le poulet, et on fit en grande pompe les noces du jeune prince et de Rose-des-Bois, qui vécurent toujours heureux.