Les Copains/Chapitre 2

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Nouvelle Revue Française (p. 67-97).
II


UN COPAIN


Bénin avait un réveille-matin en cuivre rouge, joufflu comme un ange, et pourvu de trois pieds comme une marmite.

Un soir il le remonta, côté mouvement et côté sonnerie, mit l’aiguille du réveil à trois heures quinze, et, collant son oreille au cadran, constata que les entrailles et viscères de la bête fonctionnaient bien.

Il but ensuite une tasse de camomille, afin de faciliter sa digestion, que pouvait compromettre un coucher prématuré.

Puis il se fourra dans son lit.

À peine venait-il de souffler la lumière, et d’explorer du pied les régions reculées de sa couche, qu’il pensa :

« Ne me suis-je pas trompé ? Broudier m’a bien dit : le 9 août, à quatre heures du matin… Nous sommes le 8… J’ai relu sa lettre avant de dîner… Elle est encore sur le coin de ma table. Ce serait tout de même idiot de me lever demain, si… Qu’est-ce que je risque d’aller voir ? »

Il essaya de raisonner :

« Voyons ! Nous devons être samedi à Ambert, samedi à minuit devant le milieu de la façade de la mairie d’Ambert. Alors… »

Il s’aperçut que son raisonnement ne le menait à rien.

Il se leva, fit de la lumière, courut jusqu’à sa table, et prit en mains la lettre de Broudier, qui à proprement parler était une épître, conçue dans le goût classique, et composée en vers alexandrins :


Sache que mercredi plus d’une roue agile
Doit conduire ton corps pétri de noble argile
À ce lieu dont nos vœux favorisent le nom,
Dès l’heure où, simulant la foudre et le canon,
Le laitier matineux mène son char sonore.
Quant à moi, d’un café réchauffant mon pylore,
J’irai, malgré la pluie et malgré le brouillard,
Saluant au passage un aimable vieillard
Dont le balai, pareil au trident de Neptune,
Du crottin des coursiers a nourri sa fortune,
J’irai, sur l’appareil qu’accélèrent les pieds,
Au square verdissant des Arts et des Métiers.
Là, fixée au trottoir, ta mâle silhouette
Réjouira mon cœur que la Parque inquiète.
Mais, foin de mots plaisants, foin d’ambages ! C’est dit :
Quatre heures du matin, au square, mercredi !


Ce texte lumineux ne laissait pas de place au doute. Bénin sourit largement, et poussa un cri rauque, qui lui était habituel dans les instants d’enthousiasme. Avant de se recoucher, il voulut tâter une fois de plus les pneus de sa bicyclette, vérifier les freins, la selle, la lanterne ; il consolida d’un nouveau tour de corde un étrange paquet qui pendait à l’arrière, resserra d’un cran la courroie qui attachait au cadre un petit sac de voyage ventru comme une vache pleine.

Puis il revint à son lit, et d’un pied fureteur il chercha un recoin des draps encore frais.

Il était heureux. Son cœur faisait allègrement sa besogne. Une fièvre légère le caressait à fleur de peau. Il anticipait sur la joie du départ, il en pressentait l’entrain et la vaillance. Il entrevoyait des routes longues et droites entre des peupliers, de petites routes torses et fugaces, des montées qui portent une auberge à leur bout. Il escomptait des aventures singulières. Déjà le sommeil de toutes ces espérances commençait à faire des songes.

Bénin rêva qu’on lui chantait un poème dans une langue d’Orient :

La nuit existe,
Et le roi va dormir.
Il va naviguer sur le sommeil, comme sur une mer entourée par ses possessions,
Sans fanal, et sans armes.
Et quand toute la mer sera traversée,
Ils seront deux rois sur la rive de là-bas.


Mais il n’était plus couché, il n’était plus sur un navire.

Il s’avançait, à cheval ; entre ses jambes, les flancs de la bête respiraient ; un écuyer, porteur d’une oriflamme, le précédait en chantant :


Le héros va dormir.
Il entre dans le sommeil comme dans une forêt,
Tenant la lance qui luit, le bouclier qui sonne.
Qu’il y aura de feuillages remués, de branches cassées, d’herbe écrasée ;
Et quelles bêtes inattendues bondiront hors des buissons ?



Vers la fin de cette nuit-là, il eut un rêve. Il était, avec les copains, dans une grande salle de restaurant. Lamendin à sa gauche, Lesueur à sa droite. On avait mangé et bu beaucoup de choses excellentes. Alors Bénin éprouvait une horrible envie d’uriner. Sa vessie devenait pesante et douloureuse. Toute son âme descendait dans sa vessie. Bénin aurait donné ses droits politiques pour la joie d’uriner à son aise une minute ; pas même : vingt secondes. Mais uriner avec force, éruptivement, comme un geyser. Or, il était assis à la table des copains, et le repas continuait. Soudain, il quittait sa chaise, gagnait le fond de la salle, passait une porte, et découvrait un urinoir resplendissant, ou plutôt une luxueuse galerie de miction, un vaste Pissing-Room, un Urination-Palace : parois de porcelaine, sol dallé, lampes électriques ; deux rangées de niches se faisant face, et filant à perte de vue ; des dizaines et des centaines de niches, chacune propre, spacieuse, brillante, chacune éclairée par une ampoule en verre dépoli. Bénin se postait contre la première niche, à droite, et se mettait en devoir d’uriner. Mais rien ne venait, rien. La vessie s’alourdissait encore, se durcissait, se contractait dans une farouche continence. Bénin quittait la première niche, et s’arrêtait devant la deuxième. Il redoublait d’efforts. Sa volonté faisait pression sur sa vessie, puis, changeant de tactique, la circonvenait. La douceur alternait avec la violence, la menace avec la persuasion. La vessie restait de bois, mais d’un bois brûlant.

Bénin passait à la troisième niche. « Tout ce luxe m’intimide », pensait-il. « Cette modeste fonction organique, habituée à l’ombre, ou à la pénombre, perd contenance devant tant d’éclat et de faste. » Il gardait son espoir. La troisième niche lui semblait accueillante et favorable. Il préméditait une émission sans précédent. Rien, pas une goutte. Et une vessie pareille à un hérisson furieux.

Bénin passait ainsi de la troisième niche à la quatrième, de la quatrième à la cinquième, de la cinquième à la sixième, sans résultat, et sans fin.

Tout à coup ce cuisant cauchemar s’évanouit. Bénin rêva simplement qu’il dormait, et que l’heure du réveil était venue. Il rêva qu’il entendait la sonnerie ; il rêva qu’il se réveillait, frottait une allumette, allumait sa bougie, sautait à terre, et courait pieds nus vers la fontaine.

Alors il se réveilla pour de bon ; et il se mit à faire réellement ce qu’il avait rêvé. C’était si exactement la même chose qu’il ne sut pas au juste s’il rabâchait un rêve ou s’il recommençait une action.

Il frotta une allumette, alluma sa bougie, sauta à terre. Il courut pieds nus, non vers la fontaine, qui se trouvait dans la cuisine, mais vers la cheminée qui se trouvait dans la chambre. Il dévisagea longuement son réveille-matin, et eut beaucoup de peine à comprendre qu’il était trois heures moins dix.



Le pavé se dérobait sous les pneus. Les arroseurs, qui travaillent avant l’aurore, délayaient le crottin dans de vastes épanchements d’eau. Un dérapage succédait à une secousse. Parfois les roues fendaient une flaque. On croyait entendre une bête qui boit.

Bénin était heureux. Les cahots le réjouissaient. Car il connaissait ainsi l’élasticité des bandages, la résistance du cadre, la souplesse de la selle, la dureté de son propre fondement.

Bénin avait rebondi sur les pavés de grès, patiné sur les pavés de bois, heurté des rails trop saillants, battu des mares de purin, comme une cuisinière bat une crème ; quand il aperçut la balustrade du square des Arts et Métiers.

Le jour se levait. Tout paraissait bleu et fondant. Un balayeur au loin avait l’air d’un bonhomme en sucre.

Bénin ralentit et inspecta la place du regard. Le jardin était vide ; les trottoirs étaient vides. Une sorte de ramasseur de mégots se tenait près d’une colonne Moriss et semblait méditer.

Bénin fit deux ou trois tours de place. L’inquiétude naissait en lui.

— Mauvais signe ! Quand Broudier n’est pas là à l’heure, c’est qu’il ne vient pas.

Il fit encore un tour.

— Pourtant, aujourd’hui, c’est sérieux, c’est sacré !… Je n’ai que quatre heures cinq à ma montre, et il me semble bien que j’avance. Il ne doit être que quatre heures.

Il arrivait à la hauteur de la colonne Moriss, lorsque le ramasseur de mégots s’ébranla, et marcha vers lui.

Il avait une barbe blanche, et des yeux pleins d’antiquité.

Bénin s’arrêta. Le vieillard ouvrit la bouche :


Est-ce pas vous, Seigneur, qu’appellent en ces lieux,
Avant que de Phœbus le char silencieux
N’ait franchi le portail des célestes remises…

— Voilà qui sent Broudier, songea Bénin. Pourtant ce n’est pas lui. La puissance du maquillage a des bornes.

Le vieillard continuait d’une voix emphatique :


… Le laurier mûrissant et les gloires promises ?


Sur ces mots, il avait un geste large et un sourire interrogateur. Bénin semblait ne point entendre. Le vieillard reprit :


Est-ce pas vous, Seigneur…


Bénin cria ;

— C’est moi ! C’est moi ! N’en doutez pas !

Le vieillard toussa. Il parut chercher un peu ; il marmonna quelques syllabes, puis d’un sûr élan :


Mon maître qui vous porte un amour sans égal
Daigne emprunter ici mon indigne canal
Pour vous faire tenir le salut le plus tendre.

— Nom de Dieu ! Est-ce Broudier qui vous envoie ? Oui ou non ? Parlez clair !

Le vieillard se contenta de sourire, et poursuivit :


Que si, me disait-il, Bénin veut bien entendre
Par quel coup du hasard il me rencontre absent…


— Il ne vient pas ! Le porc ! Dites-le ! Mais dites-le ! Vos boniments me font suer à tremper ma chemise !

Le vieillard acheva sa période :


Il éteindra le feu dont s’allume son sang.


— Il ne vient pas ! Oh ! le mufle ! le cuistre ! le concussionnaire ! Mais c’était décidé, promis, juré ! Courez lui dire qu’il me répugne, que je l’assimile à un vidangeur, à un adjudant corse, au maëstro Puccini. Oui, n’oubliez pas de lui apprendre que je l’assimile sans réserve au maëstro Puccini. Ajoutez que s’il meurt bientôt, comme je souhaite, je veillerai à ce qu’on place près de lui, dans son cercueil, pour régler et stimuler sa décomposition, l’Art des Vers d’Auguste Dorchain !

Le vieillard ne se départit point de sa courtoisie, et continua :


Je suis dans le chef-lieu notoire de la Nièvre.
Avant-hier un exprès m’annonça qu’une fièvre
Venait d’y terrasser mon grand-oncle Prosper.
Je le sais possesseur d’un capital péper,
Et j’eusse déploré qu’à gauche il passât l’arme
Sans être le témoin de ma sincère alarme.
Je me hâte, je cours, je bondis à Nevers.
Hélas ! La destinée est féconde en revers.
Mon grand-oncle Prosper ressuscite à ma vue.
Ce triste événement m’a laissé l’âme émue.
Mais rien ne périra de nos projets altiers !
Non ! La pédale encore est promise à nos pieds.
Je languis à Nevers, trois, place de Barante.
Prends de ce pas le train de quatre heures quarante.
Je serai sur le quai dès neuf heures moins dix,
Mon chapeau, mon mouchoir et mon âme brandis.

Le vieillard s’inclina jusqu’à terre. Son sourire fit comprendre que l’allocution était terminée.

— Qu’est-ce que ça signifie ? dit Bénin. Vous venez de la part de Broudier ?

— Oui.

— Pourquoi n’est-il pas venu lui-même ?

— Mais vous savez bien qu’il est à Nevers.

— À Nevers ?

— Place de Barante…

— Place de Barante !

— Numéro trois…

— Sans blague ! Et l’oncle Prosper ?

— Il va mieux, je vous remercie, mais il a été bien malade.

— Vous vous foutez de moi.

— Non.

Bénin grommelait. Puis il dit :

— Si Broudier est à Nevers, comment a-t-il pu vous envoyer ici, ce matin ?

— Je suis cireur de bottes, monsieur ; et aussi commissionnaire. Mais tout cela ne serait rien. Je suis télépathe.

— Hein ?

— Télépathe.

— Parfaitement.

— Je reçois et je transmets la pensée à travers la distance. M. Broudier est un de mes abonnés.

— Tiens ! Tiens !

— Nevers n’est pas loin. Mais il soufflait tantôt un vent d’est qui gênait les ondes télépathiques.

— Ah !

— Ma mission, ou si vous le préférez, mon message est terminé.

— Alors… merci…

— Mais j’ai à cœur de vous dire que vous vous abusez entièrement sur les causes de la guerre de 1870.

— Moi ?

— Oui, vous, comme tous les autres.

— C’est bien possible.

— La cause de la guerre de 1870, c’est moi, monsieur.

— Ah !… je m’en doutais.

Sur ces mots, Bénin prit un visage sévère, salua froidement, remonta sur sa machine et s’éloigna d’un coup de pédale.

Il sortit sa montre :

— Quatre heures vingt. Ce loufoque m’a parlé d’un certain train de quatre heures quarante. Reste à savoir ce qu’il faut entendre là-dessous. Que Broudier ait dicté ces vertueux alexandrins, n’en doutons pas. Mais Broudier, pour classique qu’il soit, n’est que le Boileau des fumistes. C’est vrai ! Il y a néanmoins des choses sacrées, entre lui et moi. Je le connais. Une vadrouille avec un copain, avec moi, une vadrouille aussi gigantesque, qui plus est, une affaire d’honneur, non ! Broudier ne s’en joue pas. Il se fiche de moi quant à la forme ; il est sérieux quant à la matière. S’il n’est pas venu, c’est qu’il n’a pas pu venir. S’il me désigne Nevers, c’est qu’il y est, ou qu’il y sera. L’oncle Prosper a place au rang des mythes, je le crains, mais qu’importe ? En tout cas, qu’est-ce que ça me coûte d’aller jusqu’à la gare de Lyon ? Si je trouve un train pour Nevers, et s’il part à quatre heures quarante, je puis risquer le voyage. Bénin regarda où il était. Son corps avait eu confiance en Broudier : il avait amené la bicyclette place de la République.

— Je n’ai plus à reculer. Me voilà sur le chemin, et miraculeusement.

Il tira sa montre :

— Quatre heures trente ! Le train part dans dix minutes, quinze au plus, car j’avance. Je suis homme à l’attraper.

Il prit son élan, traversa à toute vitesse des flaques d’eau noirâtres, où les pneus barbotaient. Le crottin, fouetté, bondissait vers le ciel. La rue, comme une vieille qui chique, envoyait à Bénin de puants postillons.

Le beffroi de la gare marquait quatre heures trente-cinq. Courbé sur le guidon, Bénin gravit la rampe de la cour ; il sauta sur le trottoir, enfila la première porte, accrocha le châle d’une femme, longea au pas de course la rangée des guichets. Un seul était ouvert. On lisait sur le fronton :

« Quatre heures quarante. Melun. Moret, Gien, Nevers, semi-direct. »

Bénin eut un double mouvement d’allégresse et de remords :

— J’ai douté de Broudier, de ce digne et véridique ami ! Je l’aperçois déjà debout sur le débarcadère. L’ennui, c’est qu’il faut faire enregistrer ma machine.

Il n’était que quatre heures trente-neuf lorsque Bénin atteignit le quai.

— Pourvu qu’on ait le temps de mettre la bécane dans ce train-ci. Avec ma guigne !

Il se tournait anxieusement vers les fourgons.

Ce fut alors qu’un homme, vêtu de toile bleue, parut, guidant une bicyclette. Bénin reconnut son sac, sa valise, et l’étrange paquet qui ballottait derrière la selle.

Rassuré, il chercha un compartiment. Il voulait être seul, pour que son enthousiasme pût se dilater à l’aise, sans se friper sur de la chair humaine. Tous les compartiments qu’il inspecta étaient vides, ce qui compliquait les choses, car il n’y avait plus de raison de choisir. Mais la sagesse des voyageurs conseille le milieu des trains, qui est l’endroit le moins exposé aux risques des tamponnements comme aux rudesses de la traction, et le milieu des voitures, qui en est la partie la plus délicatement suspendue. Il s’ensuit qu’on doit préférer à tout autre le compartiment médian de la voiture du milieu.

Au moment où Bénin s’affermissait dans cette idée, le convoi s’ébranla. Bénin n’eut que le temps de saisir une poignée, et de bondir n’importe où. Cet incident faillit compromettre sa joie. Un peu plus, et il y voyait un mauvais présage, l’annonce d’une série de mésaventures. Mais la joie prit le dessus.

— Quel homme suis-je ! finit-il par dire. Pareil à l’Indien Siou, j’attrape les trains au vol.

Le jour montait. Le train qui s’ébranlait semblait le mouvement du jour lui-même.

Paris fut bientôt dans le passé. Bénin regarda la campagne. Il n’en reçut point de plaisir. Comme une étoffe qu’on mesure, une plaine se déroulait avec une sorte de hâte commerciale.

Bénin regarda la cloison en face de lui. Elle était secouée ; elle reculait à toute vitesse.

Il plongea la main dans la poche de son veston. Il en sortit une vieille enveloppe ; il la roula en boule ; il éleva la boule à la hauteur de ses yeux, et la laissa choir. Elle tomba verticalement, comme dans une chambre de province.

Puis Bénin se plaignit d’être seul :

— Il me faudrait ici une vieille femme, un peu campagnarde ; un commis-voyageur un peu grassouillet, aux moustaches soignées ; un homme quadragénaire, ayant une blouse, un chapeau large, une canne, des bottes, et que je saurais reconnaître pour un riche marchand de bestiaux ; enfin une dame de trente-neuf ans, en demi-deuil, maigre et victime d’une constipation rebelle.

Bénin se sentait une âme dévorante. Elle eût absorbé, sans vomir, le groupe le plus épais et le plus trouble. Elle eût calciné la plus dure pensée d’un industriel.

Elle remuait, cherchant sa proie. Elle essayait de s’étendre hors du train, et de saisir quelque chose de la plaine. Mais le train allait trop vite, rompait les contacts.

Alors elle traita le train comme son corps. Ce bois, cette ferraille, elle les envahit, elle annexa tant de pesante matière à sa chair propre.

Il y avait environ un quart d’heure qu’on marchait lorsque le mouvement du train se ralentit. Chaque pulsation arrivait un peu en retard ; puis la machine siffla pitoyablement. Bénin eut une vraie angoisse. Il ne craignait rien, ne calculait rien ; mais il devenait tout piteux. Il ne pensait qu’à ce ralentissement ; il ne désirait qu’un élan nouveau.

Le train finit par s’arrêter. La machine siffla encore. Bénin songea qu’il avait oublié d’uriner avant de monter en wagon. « Rien dans cette modeste voiture n’est propre à recueillir l’urine de l’homme. »

Le train siffla une autre fois. Bénin attendit une réponse à ce cri qui interrogeait. L’univers s’abstint. Le train était seul ici-bas, et Bénin, dans le train, était seul. Situation aussi navrante que celle de Dieu lui-même.

Sous les wagons il y eut un petit grincement, dans les wagons une petite secousse. Le train s’ébranla en sifflant de nouveau. Bénin se trouva mieux. Sa vessie perdit toute importance.

On s’arrêta ensuite à des stations. C’était régulier ; Bénin n’y voyait pas d’inconvénients. Personne ne descendait du train, personne ne montait. Un employé passait le long des voitures en criant quelque chose qui avait toujours l’air d’un juron. Quelqu’un donnait un coup de sifflet. Quelqu’un sonnait d’une infime trompette. Et Bénin repartait sur toutes ses roues.

Vers sept heures, le soleil traversa le compartiment. Bénin, chatouillé, se leva, marcha d’une portière à l’autre, en disant :

— La promenade fortifie le poumon et dérouille le muscle.

Mais quand il arrivait à une portière, il n’était encore qu’à deux pas de l’autre, et un bon marcheur pouvait faire le trajet en une seconde.

Bénin s’assit, et chanta le Tantum ergo.

Des visions étonnantes et glorieuses lui apparurent. Il se vit avec Broudier sur les grands chemins, faisant route vers Ambert et Issoire, les villes maudites. Il vit la réunion des copains, la majesté de leur conseil dans la nuit provinciale, et l’enchaînement de leurs travaux. Il se vit lui-même revêtu d’un costume austère, debout au-dessus d’une foule, sous des voûtes gothiques. Un avenir tumultueux emplissait le wagon. Bénin se disait :

— C’est trop beau ! Ça va rater.

Il se fatiguait d’être seul avec tant d’espérances ; et il fut heureux qu’un voyageur enfin montât dans son compartiment. C’était un journalier. Mais Bénin jubila sans mesure quand il comprit que le journalier était saoul.

— Quel homme ! Saoul à sept heures trente du matin ! Ne serait-ce pas le recordman du monde ?

Bénin le circonvenait du regard.

Le journalier, ayant la lucidité surnaturelle des ivrognes, devina la pensée de Bénin, et y répondit :

— Je viens de m’appuyer un kil à seize. N’y a rien de pareil pour un homme de mon âge. Tout ne me réussit pas. On m’a dit de prendre du chocolat le matin. Mais, sauf votre respect, je le dégueulais. Ça n’est pas propre d’abord. Et puis, dans ces conditions-là, ça ne profite pas.

L’haleine de l’ivrogne, large et nourrie comme sa pensée, devint l’atmosphère même du compartiment. Tout se soumit aux lois de l’ivresse. Il fut évident que les oscillations et secousses du train procédaient d’une âme avinée.

Bénin atteignit à un haut degré de confiance. L’avenir lui parut facile ; et les grandeurs de la terre promises sans débat à l’appétit des héros.

Le choc de l’arrêt en gare de Nevers fut cause que l’ivrogne, de la banquette où il gisait, roula sur le plancher.

Bénin enjamba ce corps assouvi, et gagna la portière. Il avait de l’angoisse :

— Dans une seconde, je serai fixé.

Il évoqua rapidement l’aspect de Broudier, le tronc épais, la face pleine et blanche, la moustache fine, le regard riche. Puis, il pencha la tête par la portière, inquiet de voir ce qu’il venait d’imaginer.

Au même instant une puissante musique éclata dans le hall. Bénin reconnut la Marseillaise. Il poussa la portière, sauta sur le quai.

En face de lui, à quelque distance, rangés sur le trottoir, cinq personnages, vêtus de redingotes, enlevèrent du même geste leurs chapeaux de soie.

L’un d’eux fit trois pas en avant. N’était-ce pas Broudier ? C’était Broudier.

Il avait une redingote pisseuse, trop large à la taille, trop étroite aux épaules ; et un chapeau de soie qui semblait un gibus greffé sur un bicorne.

Broudier souriait, d’un sourire officiel. Son oreille paraissait s’incliner du côté de l’hymne national.

Bénin regarda vers la gauche. Douze hommes vêtus comme des facteurs soufflaient dans des cuivres. Le hall gémissait de leur violence. Mais la péroraison de l’hymne éclata. Et il y eut soudain un silence stupide.

Broudier ouvrit la bouche :

— Cave, amicorum optime — commença-t-il d’une voix forte — ne vividius patefacias, quantum fragrantes illos concentus, istorum præsentiam, habitum meum, denique cunctum apparatum illum mireris ! Namque satis sit te minimo cachinno vel uno temporis momento discuti, ut totum meum consilium, studiose et negotiose instructum, haud aliter ac procellis cymba diruatur.

« Cave, igitur, ne te in hilaritatem effundas ! Etenim isti persuasum habent te apud Scytharum regem, quem Tsarem vocant, præstantissimo officio præfectum esse. Idcirco villulæ hujus senatui placuit, maximos quidem honores ante pedes tuos quasi sternere, nec dubitaverunt et gibos suos et solemnes vestes induere.

« Hercle oportet, amice, superbum vultum, minax supercilium, ferocem oculum præbeas, quæ omnia dignitati tuæ admodum congruunt.

« At timido intuitu infulas istas despicis quibus crura tua arcte involvuntur ? Quasi non curassem satellites meos de mirando Scytharum cultu et habitu et moribus præmonere !

Broudier toussa, et reprit avec une vigueur accrue, tandis que, derrière lui, les quatre délégués, paralysés par l’admiration, gardaient l’œil fixe, et laissaient échapper de leurs lèvres un peu de bave :

— Sed paucis verbis utar. Quæso caput erigas ; atrox nec non quodam modo benignum lumen circumspargas. Et veterem tuam in latino sermone excellentiam renovans, strepente simul ac numerosa voce, Scythica simul ac Tulliana eloquentia ferream simul ac vitream loci illius vastitatem impleas !

Sur ces mots retentissants, Broudier s’inclina jusqu’à terre.

— Il ne manque pas d’un certain sans-gêne, se disait Bénin. Comme si cette grotesque réception ne suffisait pas… Il m’abrutit d’un discours cicéronien… Me faire passer pour un conseiller du tsar, c’est de la démence… Avec des jambières… il a beau dire. Tous ces gens-là se paient ma tête.

Mais le silence de tous était si avide de paroles que Bénin se décida à l’assouvir. Il ne parla pas, il cria :

— Haud nescio qua astutia cares, porcorum turpissime !

— Intellego, fit Broudier en s’inclinant ; puis, s’étant retourné vers les personnages de sa suite :

— Voici, messieurs, la traduction des paroles que M. le conseiller à la Cour de Russie daigne proférer en réponse à mes modestes souhaits de bienvenue :

— Bien cher monsieur, on ne peut certes dire que vous manquiez de courtoisie !

Bénin reprit :

— Quod si pugnum meum non cohiberem, gulam tuam subito ictu sane affligerem !

— Si je ne retenais pas l’élan de ma gratitude, traduisit Broudier, je me permettrais de vous donner l’accolade.

— Me quidem per fœdissimum dolum induxisti, ad grabattulum meum intempestiva nocte deserendum.

— Par la plus aimable des contraintes, vous m’avez fait quitter le lit de la Néva.

— Cum superatis ingentibus periculis in dictum quadrivium irruerem, horrido cuidam seniculo occurri, qui me insanis versibus contudit.

— Ce n’est pas sans avoir vaincu les plus grands périls que nous arrivons au carrefour de la vie, et que nous atteignons à la vieillesse pour devenir enfin la proie des vers.

Les quatre délégués hochèrent la tête avec componction, et laissèrent paraître qu’ils tenaient en grande estime la sagesse de ce Russe.

— Attamen, gémit Bénin, tanta amentia captus sum, ut pagum istum peterem.

— Je me félicite, messieurs, de l’inspiration heureuse qui m’a conduit à cette magnifique cité.

— Te tandem reperio, marcidum lenonem, qui meam, ut ita dicam, bobinam toties irrisisti !

— Je vous retrouve enfin, martial intermédiaire, qui avez tant de fois égayé le sombre écheveau de mes jours.

— Merdam ! Merdam ! hurla Bénin exaspéré.

— Salut ! Salut ! cria le traducteur.

— Utinam aves super caput tuum cacent !

— Que les oiseaux du ciel répandent leur bénédiction sur votre tête !

Bénin se tut. Broudier fit un signe. Et la fanfare attaqua l’Hymne Russe qui se défendit bien.