Les Copains/Chapitre 5

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Nouvelle Revue Française (p. 153-190).
V


CRÉATION D’AMBERT


Quand ils furent dehors, après des pourparlers presque pénibles avec le garçon de veille, Broudier se retourna et contempla la façade de l’hôtel. Une seule fenêtre brillait, au deuxième étage. Autour de ce feu vivant, Ambert gisait.

— Messieurs ! Un coup d’œil sur cette fenêtre ! Elle m’émeut. Il n’y a pas une autre flamme dans Ambert. Il n’y a pas dans Ambert une autre pensée. Car l’agent d’Ambert, lui-même, s’est endormi dans une encoignure.

« Eux là-haut, nous ici, nous sommes ter riblement maîtres de cette ville, dieu de cette ville, dieu étranger, dieu usurpateur, dieu dangereux !

« Je vous le dis. J’ai peur de notre puissance, et pitié de cette chose possédée !

Ils se remirent en marche. Broudier, de nouveau, s’arrêta, et, tirant de sa poche un petit paquet :

— Un instant, messieurs, que je revête une barbe ! Je veux pénétrer dans l’Hôtel de France avec mon visage de ministre, et ce visage comporte une barbe. N’y aviez vous point songé ? Le sous-secrétaire d’État au personnage de qui je veux bien, pour un fois, prêter ma personne, est barbu comme Charlemagne. Par ailleurs, il a ma corpulence et ma stature. Regardez ! Avec ces poils, j’achève de le faire mon sosie.

Ils reprirent leur route.

— Je m’étonne qu’aucun de vous, tantôt ne m’ait objecté mon menton rasé. Huchon pas plus que les autres. À quoi rêvait cet esprit critique ?

— Tant mieux ! C’est un favorable présage. Tes victimes, elles-mêmes, ne s’en seraient pas aperçues. Le plus malin eût dit : « Tiens ! M. le ministre ne porte plus la barbe. Comme le voilà changé ! »

Ils arrivaient devant l’Hôtel de France.

— Y a-t-il une sonnette ? Oui, je la distingue dans l’ombre.

Ils sonnèrent longuement. Le garçon de nuit vint ouvrir. Il paraissait inquiet.

— Messieurs ?

— Veuillez nous conduire à la chambre qu’occupe M. Martin.

— M. Martin ? Je n’ai pas ça ici.

Leurs gorges se serrèrent.

— Comment ! Vous en êtes sûr ?

— C’est-à-dire qu’il y a deux ou trois voyageurs qui n’ont pas encore donné leur nom. C’est peut-être un de ceux-là…

— Il s’agit d’un monsieur de vingt-cinq à trente ans, taille moyenne, bouche moyenne, nez moyen, front moyen, pas de signe particulier ; et qui a dû débarquer ici vers neuf heures, muni d’une valise molle de toile marron.

— Oui, oui ! répondit l’autre, en frémissant de tous ses membres. C’est le voyageur du 7 !

Et il se disait en lui-même :

« Ces messieurs sont des juges. Ils viennent arrêter le voyageur du 7. Le voyageur du 7 est un assassin anarchiste. Les assassins anarchistes portent sur eux quatre revolvers à chargeurs et deux cents cartouches blindées. Il y aura sûrement une cartouche blindée pour la peau de bibi. »



Ils frappèrent à la porte du 7. Le garçon restait tapi au fond du couloir, et la bougie tremblait si fort dans sa main qu’elle aspergeait le plancher de gouttes de suif.

Ils durent frapper plusieurs fois. Enfin ils perçurent une voix faible :

— Qui est là ?

— C’est nous ! Dépêchons !

La porte bâilla. Broudier cria au garçon :

— Donnez-moi la lumière !

Mais il fallut aller la chercher ; car le garçon ne bougeait plus ; il attendait le premier coup de browning.

Les copains entrèrent dans la pièce. Martin, en chemise, s’effaçait devant eux, témoignant tout ensemble de l’étonnement et de la joie.

— Tu ne me reconnais pas avec cette barbe ? Ressaisis-toi, mon ami. Nous n’avons pas une minute à perdre. Bouclez la porte ! Martin, je te félicite de ton exactitude. Ceci dit, passe-moi la valise. Bon ! Et la clef ! Ne t’occupe pas de nous. Habille-toi, au trot !

Il ouvrit la valise.

— Omer tu es le plus grand. Voici la redingote qui t’ira le mieux. Il faudra probablement que tu remontes un peu tes bretelles… Lamendin, voici la tienne. Tâche de ne la boutonner que d’un bouton. Je crains qu’elle ne soit juste.

— Ça ne sera pas chic ! Je préfère ne pas mettre de gilet.

— À ton gré ! Dépêchez-vous ! Moi je vais affermir ma barbe et réviser ma toilette.

Ils se hâtaient.

— Vous regarderez si vos claques fonctionnent, si les ressorts ne sont pas faussés et si l’étoffe n’a pas besoin du bichon.

Quelques minutes se passèrent, dans une activité silencieuse. Martin aurait eu mille questions à poser. Mais, il n’en posait jamais.

Omer dit :

— Je suis prêt !

— Bon ! Approche-toi. Tire un peu sur les manches, et sur le col. Ça va. Je te fais officier de la Légion d’honneur. Ne me remercie pas ! Tout le monde en ferait autant à ma place… Comme tu es assez grand, assez maigre, que tu as le nez rouge, que ton faciès présente quelque chose à la fois de bilieux et d’alcoolique, tu seras mon attaché militaire. Quel grade veux-tu ? colonel ? Tu es un peu jeune ! Commandant ! Je t’appellerai « Commandant ! » Tu m’appelleras : « Monsieur le Ministre ! » Entendu ? Rompez !…

« Lamendin ! À ton tour !… Mais cette redingote te va comme un gant ! À peine quelques plis sous les bras et des effets de boudin dans la région du ventre. D’ailleurs tu n’es pas astreint comme ton compagnon à une élégance militaire. Un peu d’embonpoint, un certain avachissement de la chair et de l’esprit, je ne sais quelle descente de la cervelle dans les fesses, ne messiéent pas à un haut fonctionnaire. Car tu as mûri dans les bureaux. L’âge et la faveur t’ont promu à un poste élevé. Je t’appellerai : « mon cher directeur ! » n’est-ce pas ?

— Compris !

— Je ne puis te donner que le ruban rouge. Je le regrette. Mettez vos gibus ! Hum ! Vous feriez mieux d’en changer. Omer sera moins ridicule avec l’autre. Toi, Martin, tu es mon secrétaire particulier. Je t’appellerai tour à tour : « Martin ! », « mon cher Martin ! » ou « mon cher ami ! » Tu répondras : « Monsieur le Ministre ! » avec plus de platitude encore que ces messieurs.

« Quant à moi, vous le voyez, j’ai la mise savamment négligée et la bonhomie autoritaire qui conviennent aux premiers serviteurs d’une démocratie. Vous êtes là pour me garnir. Je porte moi-même ma puissance, mais c’est vous qui portez mon décorum, comme un larbin mon pardessus.

« Une heure trente-huit… nous pouvons partir.



— Nous approchons ! nous approchons ! Je sens l’odeur de la caserne. Mon nez me dénonce le mélange nauséeux de la sueur, du cuir et du coaltar ! Humez cette haleine ! Flairez ce vaste pet ! Ne croiriez-vous pas que monte le soupir d’une bouche d’égout en hiver ? Non… c’est moins douceâtre, moins alangui, plus viril… Chut ! Nous y sommes ! Vous voyez la grille, là-bas, et les deux becs de gaz ? Arrêtons-nous. J’ai besoin de considérer l’événement dans toute sa masse.

Ils étendirent leur âme circulairement autour d’eux. Elle palpa Ambert, elle pinça Ambert qui ne bougea pas. Elle reconnut la caserne, mais ne chercha pas encore à s’y frotter. Puis, écarquillant les yeux, ils se regardèrent.

Broudier était leur centre superbe. De son chapeau à sa barbe, de sa barbe à son ventre, de son ventre à ses pieds, la majesté ruisselait en petites cascades. Il figurait, dans son intégrité, l’idéal radical-socialiste. Ses yeux répandaient les lumières d’une instruction primaire supérieure. Sa bouche semblait sourire à une table d’hôte. Mais le port de sa tête signifiait la suprématie du pouvoir civil.

Omer, un peu guindé, mine grincheuse, nez rouge, teint verdâtre — on le devinait plus qu’on ne le voyait — une grosse rosette à la hauteur du téton gauche, Omer ne paraissait pas fait pour donner au ministre des conseils de faiblesse.

Lamendin n’était guère plus rassurant. Ses joues pleines, sa bonne carrure auraient inspiré confiance. Mais il inquiétait par son nez long, plat, courbe, comme un couteau à ouvrir les huîtres.

On pressentait en Martin un de ces fils à papa assez bien tournés quoique précocement abrutis : des champignons d’antichambre pas vénéneux.



Broudier avait allumé une cigarette. Flanqué de Lamendin et d’Omer, suivi de Martin, il s’avança :

— Sentinelle ! Appelez-moi le sergent de garde !

L’homme, précipitamment, met l’arme sur l’épaule, et court frapper à un petit vasistas :

— Sergent ! Sergent ! Venez tout de suite !

On entend des jurons étouffés. Quelqu’un sort du poste, ouvre le portillon de la grille.

Dans la lueur des réverbères, il voit deux messieurs en chapeau haut de forme, décorés, encadrant un monsieur barbu qui fume une cigarette et qui n’a pas l’air de n’importe qui. Il voit encore un monsieur qui se tient en arrière, une serviette sous le bras.

L’œil dilaté, il salue et, comme on tombe en catalepsie, tombe au garde à vous.

— Sergent ! Qu’on aille me chercher sans retard le colonel et les deux chefs de bataillon ! Je les attendrai ici.

Le sergent salue, bondit, entre dans le poste, hurle des ordres.

Le poste vomit tous ses hommes. Tandis que deux d’entre eux passent la grille, contemplent les quatre civils d’un air hébété, hésitent une seconde, puis saluent, et s’enfoncent dans la nuit au pas gymnastique, les autres, se frottant les yeux, redressant leur képi, bouclant leur ceinturon, accro chant une cartouchière, se disposent sur deux rangs à la hâte. Le sergent vocifère :

— Garde à vous !… Arme sur l’épaule… droite !

Broudier intervient d’un ton bref :

— Pas de bruit ! Pas de sonnerie ! Je désire le plus grand silence. Personne ne doit être réveillé, ni averti d’aucune manière avant l’arrivée des officiers supérieurs.

Broudier, sur ces mots, franchit la grille avec son escorte.

Le sergent se rue dans la turne du poste, et ressort avec des chaises :

— Merci ! Nous allons nous promener un peu dans la cour.

La cour n’était éclairée que par les deux becs de la grille. L’odeur y avait plus d’empire que la lumière.

— Mes amis, dit Broudier quand ils furent à quelque distance du poste, je jouis comme une chatte. Quel plaisir aigu ! Vous avez vu ce sergent ? Un rempilé ! Ils m’ont assez eu, jadis. Voluptés de la vengeance, je vous accueille. Et vous vous représentez avec assez de force ces deux trouffions qui galopent dans les ténèbres ? Mes amis, il mitonne pour nous une pleine marmite de joie !

La nuit puait doucement.

— Pigez-moi cette grosse caserne accroupie ! Les rêves de son sommeil s’accumulent sous elle comme l’ordure sous une vache. Je tiens l’aiguillon. Tu vas la voir gambader !… À cette heure, messieurs, nos copains ont quitté l’hôtel ; ils se glissent le long des rues ! ils viennent vers nous…

— Attention… tu cries !

— On ne nous entend pas… le sergent pensera tout au plus que je suis en colère ; il se souillera de terreur.

Ils firent ainsi quelques allées et venues. Soudain, il y eut un peu d’agitation du côté du poste, et les pas d’un homme sur le gravier.

— C’est le colonel… ou l’un des commandants, Membre ou Pussemange.

— Quoi ?

— L’un des chefs de bataillon s’appelle Membre, et l’autre Pussemange. L’annuaire vous le dira. Je n’y puis rien.

L’homme n’était plus qu’à dix mètres. Il avait une épée et un képi ; des lueurs tournaient là-dessus.

Broudier s’ébranla. L’homme fit halte, salua, et se mit au garde à vous.

— Monsieur le ministre…

Broudier poussa le coude de Lamendin.

— Monsieur le ministre, je me suis empressé d’accourir, dès que j’ai su que vous étiez là… Précisément… je ne dormais pas… j’étais debout… je veillais… Je poursuis des études de balistique…

— Le commandant Membre, sans doute ?

— Non, mons…

— Le commandant Pussemange, alors ?

— Oui, monsieur le Ministre.

— Nous achèverons les présentations tout à l’heure.

Le silence tomba. Chacun en éprouvait la gêne, sauf Broudier, qui, le ventre en saillie, et les doigts dans la barbe, roulait des pensées de gouvernement.

Il y eut encore quelque remue-ménage au poste, et des pas sur le gravier. L’arrivée du chef de bataillon Membre eut beaucoup d’analogie avec celle du chef de bataillon Pussemange.

Mais il fallut attendre cinq bonnes minutes pour qu’apparût le colonel. Il semblait ému et corpulent.

— Monsieur le Ministre… je suis confus… j’ai fait diligence… je me sens très honoré de votre visite… nous y voyons tous une preuve de la haute sollicitude dont… Permettez-moi…

Les présentations eurent lieu dans l’obscurité.

— Le commandant Membre, monsieur le ministre, chef du premier bataillon… Le commandant Pussemange, chef du troisième.

— Je connais ces messieurs… j’ai feuilleté leurs dossiers… je sais en quelle estime ils sont tenus… Permettez-moi à mon tour…

Et Broudier désigna les personnages de sa suite, l’un après l’autre :

— M. le directeur général Chambeau-Burtin… le commandant de Saint-Brix… M. Martin, mon secrétaire particulier.

Lamendin s’inclina, un sourire ambigu sur les lèvres ; Omer, de plus en plus maussade, se raidit encore ; Martin fut gauchement respectueux.

— Mon colonel, conduisez-nous d’abord aux cuisines ; nous commencerons notre tournée par là, si vous le voulez bien.

Le colonel regarda les deux commandants ; les deux commandants regardèrent le colonel.

— C’est que… monsieur le Ministre, les clefs des cuisines ne sont pas entre nos mains.

— Où sont-elles ?

— L’officier de semaine en est responsable.

— Où est-il :

— Chez lui, monsieur le Ministre… sans doute…

— Bien… qu’on aille le chercher !…

Le ministre avait eu un ton courtois, mais ferme ; le commandant de Saint-Brix, un froncement du sourcil droit et une grimace des lèvres, que la nuit ne déroba pas au chef de bataillon Pussemange. Quant au directeur général Chambeau-Burtin, il affectait un petit air patient qui inquiétait le colonel.

Le chef de bataillon Membre s’en fut donner des ordres au poste.

— Promenons-nous un peu ! dit le ministre.

Il se dirigea vers le bâtiment principal. Il avait à sa droite le colonel, et à sa gauche le directeur Chambeau-Burtin ; le commandant de Saint-Brix qui marchait derrière était flanqué du commandant Pussemange et du secrétaire particulier.

On vit revenir le chef de bataillon Membre, accompagné d’un soldat qui portait une lanterne.

— Mon colonel, le planton est parti réveiller l’officier de semaine ; j’ai amené un homme-falot.

— Bien !

Le commandant Membre et l’homme-falot prirent la queue du cortège.

— Ces édicules, dit le ministre, sont des water-closets, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur le Ministre, des water-closets de nuit ; les hommes peuvent s’y rendre à couvert ; ils ne sont exposés, par conséquent, ni à la pluie, ni au froid.

— C’est un excellent dispositif.

— Les water-closets de jour sont situés à l’écart, contre la muraille de clôture.

— Parfait ! Visitons un de ces water-closets de nuit.

Le ministre gravit quelques marches ; il se trouva devant une porte de fer sans loquet. Un bec de gaz éclairait l’intérieur de l’édicule ; et il y avait là comme la source d’un fleuve d’odeur. Le ministre ouvrit la porte.

— Ce n’est pas encore trop sale. Est-ce que les pédales fonctionnent bien ?

Le colonel s’empressa de les faire jouer lui-même.

— La vidange des tinettes a lieu tous le mois ?

— Tous les huit jours, monsieur le Ministre.

— Pendant les chaleurs, tâchez donc de faire arroser chaque matin avec un peu d’huile de naphte.

Le ministre reprit sa marche.

— Vos hommes ont la diarrhée, à ce que je constate.

— Quelques-uns, monsieur le Ministre, précisément ceux qui font usage des water-closets de nuit. Mais je crois pouvoir affirmer qu’aux water-closets de jour la consistance des matières est en général excellente.

Le cortège se reforma dans la cour.

— Combien avez-vous de malades à l’infirmerie ?

— Un chiffre normal… une trentaine, je crois.

— Pas de maladies contagieuses ?

— La gale, monsieur le Ministre.

— Beaucoup de cas ?

— Oh ! non… cinq ou six.

— On connaît l’origine de cette infection ?

— Ils attrapent ça en ville… vous savez !

Le ministre manifesta le désir de visiter l’infirmerie.



Comme ils en sortaient :

— Votre impression ? mon cher directeur, demanda Broudier.

— Mon impression ? monsieur le Ministre. Elle n’est pas trop défavorable. Sans doute ces infirmeries régimentaires sont loin de réaliser l’optimum ! — et le nez du directeur fendait l’air de haut en bas et de bas en haut — mais celle-ci est relativement bien tenue. Je regrette toutefois que les galeux n’y soient pas munis des petits accessoires que les hôpitaux modernes mettent à leur disposition.

— Quels accessoires ? monsieur le directeur général.

— Un petit grattoir en bois dur, à manche, pour la région dorsale ; et un frottoir en papier de verre pour les autres régions du corps. Les hommes peuvent ainsi se gratter tout à leur aise ; et c’est plus propre qu’avec les ongles.

Le cortège se retrouvait au milieu de la cour.

Broudier s’arrêta, toussa, prit un temps, et d’une voix changée :

— Messieurs, je n’aurai pas le loisir de visiter les cuisines. Quelque chose de plus grave va solliciter notre attention et votre zèle.

Il fit une pause.

— Vous le savez, j’ai pour règle de conduite rigoureuse de ne jamais outrepasser les limites de ma compétence. Je laisse à d’autres le soin d’éprouver le degré d’instruction militaire et les qualités manœuvrières des troupes que le gouvernement de la République vous a confiées. Vous avez des chefs de tout premier ordre, sortis de vos rangs… des chefs techniques… je m’en remets sur eux…

Il fit une nouvelle pause, puis, baissant la voix :

— Mais ce que nous allons demander de vous répond à un souci actuel, je dirai même pressant, du Conseil des ministres. Et à ce propos, messieurs, je compte sur votre discrétion absolue. L’exercice qui va se dérouler ne pourra, sans doute, demeurer entièrement inaperçu de la population. Mais il importe qu’elle n’en soupçonne pas la nature véritable. Je le répète, le gouvernement a certaines préoccupations de politique intérieure, et veut être prêt à toute éventualités. Nous connaissons votre loyalisme. Il vous fera un devoir de ne rien révéler des instructions que vous aurez reçues. Et pour que votre silence ne paraisse pas trop mystérieux, je vous autorise à dire qu’un inspecteur est venu vous surprendre, et qu’il a ordonné une alerte de nuit. Pas un mot de plus. Voyez même à faire démentir, d’une façon opportune, les feuilles locales qui parleraient d’une visite ministérielle, ou qui publieraient des détails supplémentaires.

Les trois officiers, émus et fiers à la fois, affirmèrent au ministre qu’il n’avait point à s’inquiéter, et qu’il en irait selon ses désirs.

— J’aurai, maintenant, besoin de la lanterne ; mais il ne faut pas que ce soldat reste auprès de nous.

On dépouilla l’homme-falot de son attribut principal, et on le renvoya au poste.

— Martin, donnez-moi la serviette !

Le secrétaire tendit la serviette au ministre, qui l’ouvrit et en tira une vaste enveloppe cachetée de rouge.

Les cachets sautèrent.

— Voici le thème de la manœuvre à laquelle je suis chargé d’assister, et dont vous voudrez bien assurer l’exécution :

« Pendant la nuit, un groupe de conspirateurs armés a réussi, à la faveur de complicités diverses, à s’emparer, par une série de coups de main, de la sous-préfecture, de l’hôtel de ville et de la personne du maire, arrêté à son domicile. Pour se rendre maîtres de toutes les communications, ils tentent d’occuper l’hôtel des postes et la gare. Mais ils se heurtent à la résistance vigoureuse des employés de service, et doivent faire le siège de ces deux établissements.

« Le colonel prévenu donne immédiatement l’alarme à ses troupes ; il les envoie sur les points où leur présence est nécessaire, et les fait agir avec vigueur et rapidité.

« Il sera distribué des cartouches à blanc. Une cinquantaine d’hommes, pourvus du manchon, et munis d’armes de fortune, figureront les conspirateurs. »

« Vous le voyez, mon colonel, la plus grande initiative vous est laissée quant aux moyens d’exécution. Nous ne serons juge que des résultats. Je n’ai pas à souligner les mots de « vigueur » et de « rapidité » que contient ce texte, ni à renouveler mes recommandations de tantôt. Ne fournissez à vos subordonnés que le minimum d’explications indispensable.

« Il est à ma montre deux heures quarante. Le jour se lève vers quatre heures et demie, je crois. J’aimerais que tout fût terminé à l’aube.



Vers les deux heures et quart, Bénin avait dit :

— Si nous sortions ? La bande Broudier ne tardera pas à donner des signes de sa puissance. Je crains même que nous ne manquions les premières fusées.

Bénin, Lesueur et Huchon sortirent de la chambre, puis de l’hôtel.

La terre et la nuit étaient étroitement ajustées. Les maisons, les rues de la ville, leurs saillies et leurs creux semblaient n’être que les tenons et les mortaises de cet emboîtement.

Un silence si pur que le moindre bruit y luisait comme un caillou dans l’eau.

Huchon se mit à dire :

— Ambert a moins de réalité que le cimetière de Picpus. Nous avions trop présumé de cette ville. Nous ne parviendrons pas à l’engrosser d’un événement… Tenez !… Écoutez-moi ça… Contemplez ce sommeil… Soyez présents à ce rien… Non, non ! Je n’ai jamais admis la création ex nihilo.

« Nous sommes ici, n’est-ce pas… quoiqu’on finisse par ne plus en être très sûr, et qu’une telle absence de tout, horriblement semblable à certains rêves, n’appelle l’idée d’aucun lieu… nous sommes ici… nous attendons quelque chose… Eh bien ! Il n’arrivera rien, rien ne peut arriver.

Et il ajouta, en levant les bras :

— Il n’y a même pas de bec de gaz !

— Mais, dit Bénin, il y a le sergent de ville. Il y a le gardien de la paix, de cette paix qui t’épouvante. Tu n’oseras pas prétendre qu’il n’y a pas le gardien de la paix d’Ambert.

— Tais-toi ! C’est Satan lui-même. L’imagination grossière du moyen âge a placé Satan dans un royaume de flammes et de cris. Satan règne aux antipodes de l’Être. Il est le seigneur de ce qui n’est pas. Il garde le néant. Il est, en vérité, le gardien de la paix d’Ambert.



Ils débouchèrent dans un petit carrefour, plus noir que les rues, plus silencieux encore, peut-être. Au fond de leur cœur, il se réjouissaient d’être trois.

— Nous ferions bien de nous arrêter ici. Je crois que nous sommes tout près des casernes. Nous ne perdrons rien de ce qui se passera, et nous ne serons pas vus.

— Quelle heure avez-vous ?

— Deux heures trente… ou trente-cinq.

— Je commence à être inquiet.

— Moi aussi, un petit peu.

— En y réfléchissant, il n’y a pas de retard… il a fallu qu’ils s’habillent… qu’ils fassent les deux trajets…

— Je suis inquiet tout de même.

Ils se turent et ils épièrent. Chacun, à son tour, sortit sa montre. Bénin se moucha. Huchon, pour mieux entendre, ôta du coton qu’il avait dans ses oreilles. Lesueur, avec une vieille enveloppe, se fabriqua un cornet acoustique. Puis ils retombèrent dans une morne attente ; et ils ne percevaient plus que le contentement, un peu frileux, d’être trois.

Soudain :

— Soldat, lève-toi, soldat, lève-toi…

Ils sautèrent ensemble.

La sonnerie venait de flamber comme un éclair, avec des zigzags, et tout près d’eux, au milieu d’eux, semblait-il. C’était la chute de la foudre.

— Soldat, lève-toi, soldat, lève-toi…

Ils jubilaient ; ils se tapaient sur l’épaule ; ils se prirent les mains.

— Nom de Dieu ! C’est bath ! Je n’ai jamais été si heureux de ma vie.

La sonnerie reprenait aux quatre coins de la caserne.

Elle cessa.

Il y eut quelques minutes d’un silence noir, tourbillonnant, un gouffre où des choses allaient se précipiter.

— Au rapport, sergent-major ! Au rapport, sergent-major !

Une nouvelle sonnerie de hâte et d’alarme.

Les trois copains vibraient comme une maison de Paris quand passe un autobus.

Dès ce moment, on entendit une rumeur inégale, mais continue, une suite de bruits sourds, comme des roulements et des borborygmes, le signe d’une vaste agitation.

Les copains étaient dans une impatience à la fois si aiguë et si attentive que le temps ne leur durait pas.

Ils étaient appliqués sur la rumeur ; ils en ressentaient les moindres ondulations ; ils respiraient avec elle.

— Tout l’ monde en bas ! Tout l’ monde en bas ! Tout l’ monde, tout l’ monde, tout l’ monde en bas !

La rumeur grossit, devint plus rude et plus granuleuse. Ce fut un bruit d’éboulement, d’effondrement, et comme la propagation d’une secousse souterraine.

Puis la sonnerie de l’appel, et des ordres criés que la distance brouillait.

— Ils s’ébranlent ; ils vont sortir. Est-ce que nous restons là ?

— Où irions-nous ?

— Du côté des casernes ?

— Soit, mais sans nous faire voir. Trois hommes, errant, cette nuit, ce serait suspect.

— Nous nous dissimulerons facilement. Il n’y a qu’à éviter les rues principales.

Ils enfilèrent une ruelle. L’oreille au guet, rasant les murs, ils marchaient à pas de cambrioleurs. Ils tournèrent deux fois à gauche.

Après un coude, ils aperçurent, en avant, une rue assez large, une sorte de boulevard qu’il leur fallait traverser.

— Hum ! C’est embêtant. Nous passons ?

— Écoutez !

Ils s’arrêtèrent. On distinguait des râclements réguliers et rapides, un peu le bruit que font, dans les montées, certains tramways à vapeur.

— Chut ! Ça se rapproche.

— Ça doit être eux, mais c’est drôle. Ils se tassèrent dans une encoignure.

— Ça suit le boulevard. Nous verrons bien ce que c’est.

Alors, il parut un rang d’hommes inclinés, puis deux, puis trois, qui progressaient par saccades.

— Regardez… ils vont au pas gymnastique !

— Ils courent ! Ils volent ! C’est de l’enthousiasme !

— Mais combien sont-ils ?

— Une section peut-être.

— Oui… et ceux-là ?…

— Je te dis que ça fait une section.

— Ils n’ont pas quelque chose au képi ?

— Si ! Mais si ! Ils ont le manchon blanc.

— Tiens ! C’est bizarre.

— Ça se corse, mes amis ! Broudier est un grand homme. Je l’ai toujours prétendu.


Ils se remirent en chemin avec de nouvelles précautions. La contrainte de se cacher les embarrassait un peu, et aussi l’ignorance où ils étaient du plan de la ville. Mais le passant qui erre dans Londres, au milieu de l’après-midi, mille forces captieuses conspirent à l’égarer ; dans Ambert, par une nuit sans étoiles, la tête la plus faible se possède entièrement.

Deux rues se croisaient. Une vieille enseigne pendait à un angle. Bénin, qui menait la file, s’arrêta :

— M’est avis que nous ne sommes pas bien loin du théâtre des opérations. Le mieux à faire, pour l’instant, c’est de nous asseoir sur le bord du trottoir et de fumer une pipe.

Ils s’installèrent.

Soudain, il y eut un coup de feu, suivi de deux autres.

Lesueur, qui venait de faire flamber une allumette, la souffla.

— Vous entendez ?

— On ne dirait pas des coups de fusil. C’est trop inégal.

— Et puis trois coups seulement !

— Chut !

On distinguait, vers la droite, derrière le pâté de maisons qui aboutissait à l’enseigne, et pas très loin, un tumulte parsemé de voix et de cliquetis.

Deux coups de feu encore ; puis six coups l’un derrière l’autre.

— Ça, c’est un revolver !

— Mais j’y suis ! Manchons blancs, coups de revolver, parfait ! Il y a une section qui figure les conspirateurs.

— Tu crois ?

— Alors, qu’est-ce que font les autres ?

— Taisez-vous !

On n’entendait presque plus de bruit. Lesueur frotta une allumette.

Au-dessus d’eux, un volet claqua contre la muraille. Une fenêtre s’ouvrit. Les copains tressaillirent. Lesueur souffla son allumette précipitamment.

— Zut ! Collons-nous à cette porte !

— Laisse-moi le temps de regarder.

Là-haut quelque chose parut qui devait être un bourgeois en chemise coiffé d’un foulard.

— Ah ! ah ! Ambert a remué ! Tu le vois, Huchon, Ambert existe !…

Le craquement d’un feu de salve, comme un tour de scie mécanique, coupa son propos.

Les rues retentirent. Le sommeil se déchira. Plusieurs fenêtres bâillèrent, et il en saillait un homme en chemise, ou une femme en chemise.

On s’interrogea de maison à maison :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Une explosion, pour sûr !

— Ou des assassins !

— Des fois que ce serait le gazomètre ?

— Le gazomètre ! Ils ont un gazomètre dit Huchon d’une voix songeuse. Et du regard il attestait l’ombre immaculée.

— Tais-toi !

— Bénin, tu es là ?

— Oui… tu me vois bien !

— Tu ne trouves pas qu’il serait prudent de bouger un peu. Nous finirons par nous faire remarquer…

La fusillade reprit, mais à la fois plus irrégulière et plus terrible. Des centaines d’hommes devaient tirailler individuellement, ou par petits pelotons.

La paix d’Ambert n’y résista pas. Ainsi qu’une poussière innombrable s’élève d’un tapis battu, d’Ambert, de tout Ambert, de toute sa surface et de toute son épaisseur jaillirent brusquement des voix, des cris, des flammes, des gesticulations.

Des femmes hurlaient ; on allumait des lampes ; on les tendait hors des fenêtres ; les verres cassaient et tombaient ; le bas des maisons, comme un distributeur automatique, lâchait des hommes. Ils ricochaient sur la rue ; ils s’entre-choquaient. Plusieurs finissaient par rester immobiles, ventre à ventre, la bouche ouverte, les yeux cloués. D’autres se mettaient à courir en retenant leur pantalon.

Les trois copains se défilèrent.

Des sonneries de clairon bondissaient par-dessus la fusillade. Il y avait des accalmies des instants où le tumulte semblait s’aplatir contre le sol, et faire le mort. Puis il se relevait, il reprenait sa taille et sa force.

— Je commence à être inquiet, dit Bénin. Il me semble que nous avons fichu le feu à la forêt de Fontainebleau en jetant un bout de cigare.

— Hum ! Qu’est-ce que doit penser Broudier ?

— Lui ? Je le connais. Tour à tour il se tortille les mains et il caresse sa moustache. Il renifle le chahut avec des grognements d’aise.

Dans toutes les rues, ruelles et carrefours des gens s’agitaient, couraient, criaient. Ce n’était pas une affluence. C’était un pêle-mêle de corps désorientés.

Ambert ressemblait à du lait qui tourne. Il y naissait des filaments, des caillots, des traînées qui grouillaient au hasard ; de quoi faire vomir un estomac faible.

Les trois copains barbotaient là-dedans. Ils ne cherchaient plus à se diriger ; ils ne se préoccupaient que de rester ensemble ; ils se faufilaient, l’un tirant l’autre, Bénin en tête, Lesueur en queue ; ils s’appelaient, ils s’attrapaient le bras, ils s’accrochaient par un pan de veste. Ils étaient à eux trois une sorte de bête furtive, rapide, perfide, une couleuvre amie des broussailles et des hautes herbes.

Ils voulaient jouir de l’événement tant qu’ils pouvaient, le suivre dans toutes ses directions, le ressentir dans toutes ses secousses.

Mais voilà qu’ils pénètrent dans une région congestionnée où le tumulte devient une douleur.

Ils sont inopinément à l’entrée d’une place remplie. Un cadran luit sur une façade ; le ciel bleuit derrière un faîte. Des clairons sonnent. Une fusillade qui formait bloc se casse, s’émiette, s’annule.

Les clairons reprennent. Des voix commandent. Une masse s’ébranle. Il se fait un vide dans le fond de la place, comme dans un corps de pompe. La foule de deux rues est aspirée avec un sifflement. Mais les deux rues à leur tour aspirent le reste de la ville. La multitude se ramasse, se canalise, afflue, conflue. Ambert existe, d’un jet.