Les Cosaques/09

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Hachette (p. 35-40).
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IX


Il commençait à faire jour. On voyait distinctement le cadavre du Tchétchène ballotté sur les bas-fonds. Des pas se firent tout à coup entendre non loin du Cosaque, — les têtes des roseaux s’inclinèrent. Lucas arma et murmura : « Au nom du Père, du Fils… » Au cliquetis du fusil, les pas s’arrêtèrent.

« Holà ! les Cosaques ! n’allez pas tuer le diadia ! dit d’une voix calme et basse Jérochka, écartant les roseaux et approchant de Lucas.

— Vrai Dieu ! j’ai failli tirer » s’écria Lucas.

— Et qu’as-tu tué ? demanda le vieux. Sa voix puissante résonna sur le fleuve et dans le bois et dissipa subitement le silence mystérieux de la nuit qui entourait le jeune Cosaque. Le jour parut plus clair.

— Tu n’as rien vu, toi, dit Lucas en désarmant son fusil avec calme ; et moi, j’ai tué une bête fauve. »

Le vieux avait déjà porté ses regards vers les bas-fonds, et ne quittait pas des yeux la forme humaine qui faisait rider la surface de l’eau.

« Il nageait avec la branche attachée à son dos ; je l’ai aperçu de loin… Vois ! pantalon bleu… — fusil, à ce qu’il paraît… Le vois-tu ?

— Comment ne pas le voir ? dit le vieux d’un ton irrité, et son visage prit une expression solennelle et sévère. C’était un djighite ! ajouta-t-il avec compassion.

— J’étais accroupi là, continua Lucas, lorsque je vois flotter quelque chose de noir sur l’autre bord. Chose étrange ! une branche, une énorme branche, flottait sur l’eau, mais le courant ne la portait pas, elle coupait le fleuve dans sa largeur. Voilà qu’une tête paraît par-dessus la branche ; je ne la distingue pas bien de derrière les roseaux, je me soulève… le coquin l’entend, aborde à un bas-fond et se glisse sur le sable. Attrape ! pensais-je, tu ne m’échapperas pas !… Il reparut en rampant… (quelque chose me gêne dans le gosier…). J’arme et je reste immobile… Il recommence à nager,… la lune donne en plein sur lui et je vois clairement son dos… « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Le coup part… je le vois se débattre à travers la fumée… Il pousse un gémissement — ou bien, ai-je cru entendre… Dieu soit loué ! pensai-je, je l’ai tué ! Il essaye de se soulever, les forces lui manquent, il tressaille et tombe raide… J’ai tout vu distinctement ; il doit être mort. Les Cosaques ont couru au cordon ; pourvu que les autres ne nous échappent pas !

— C’est ainsi que tu l’as surpris,… il est loin maintenant… » Et le vieux branlait tristement la tête.

Les cris bruyants des Cosaques se firent entendre ; ils accouraient, les uns à cheval, les autres à pied.

« Apportez-vous la nacelle ? leur cria Lucas.

— Bravo, Loukachka ! s’écria un des Cosaques, amène-le vers le rivage ! »

Loukachka, sans attendre davantage, se déshabilla sans quitter des yeux sa proie.

« Attends donc, Nazarka, avec la nacelle ! criait Touriadnik.

— Imbécile ! prends ton poignard ! il respire peut-être encore ! criait un autre Cosaque.

— Bêtise ! » répondait Lucas, ôtant son haut-de-chausses. Il se signa et s’élança dans l’eau, la faisant rejaillir de tons côtés ; il plongea, reparut à la surface et nagea vers les bas-fonds, fendant le Térek de ses bras blancs et vigoureux. Les Cosaques restés sur la rive parlaient à haute voix. Trois hommes à cheval étaient allés faire la ronde. Nazarka traînant la nacelle parut au détour du chemin. Lucas se dressa sur le banc de sable et secoua le cadavre. « Il est bien mort ! » cria-t-il d’une voix perçante.

La balle avait frappé à la tête le Tchétchène. Il était vêtu d’un haut-de-chausses bleu foncé, d’une chemise et d’un caftan ; il portait un fusil et un poignard attachés sur son dos, et, par-dessus, cette énorme branche qui avait commencé par induire en erreur Lucas.

« Voilà comme on pêche les carpes ! dit un des Cosaques groupés autour du cadavre, qu’on avait tiré de l’eau et étendu sur l’herbe.

— Qu’il est jaune ! disait quelqu’un.

— Où les nôtres sont-ils allés chercher les Abreks ? dirait un autre ; ils sont probablement de l’autre côté de l’eau ; si celui-ci n’était pas l’éclaireur, pourquoi se serait-il hasardé seul ?

— C’est le plus entreprenant, un véritable djighite ! dit ironiquement Lucas, étanchant l’eau des habits du Tchétchène et frissonnant sans cesse ; sa barbe est peinte et taillée.

— Écoute, Loukachka, dit l’ouriadnik, qui tenait dans ses mains les armes du défunt, prends le caftan et le poignard et laisse-moi le fusil, je t’en donnerai trois pièces de monnaie. Le plomb y est, ajouta-t-il en soufflant dans le canon du fusil, je le garderai comme souvenir. »

Lucas ne répondit rien ; il était vexé de l’avidité du chef, mais il savait devoir lui céder. Il fronça le sourcil et jeta à terre le caftan du Tchétchène.

« Si ce diable avait du moins un habit convenable, dit-il ; mais non, une véritable guenille.

— Elle te servira pour aller couper du bois, dit un Cosaque.

— Mosé ! je m’en vais à la maison, dit Lucas à l’ouriadnik, oubliant son dépit et voulant tirer parti du cadeau qu’il lui faisait.

— C’est bon, va ! Enfants, traînez le corps vers le cordon, dit l’ouriadnik sans cesser d’examiner le fusil, et faites une hutte de branchages pour le garantir de la chaleur ; on viendra peut-être le racheter.

— Il ne fait pas si chaud, observa quelqu’un.

— Non, mais les chacals peuvent le déchirer, répliqua l’un des Cosaques.

— Nous posterons une garde ; on viendra le racheter, et il ne serait pas bon qu’on le trouvât déchiré par les chacals.

— Eh bien ! Lucas, fais comme tu l’entends, mais donne un seau d’eau-de-vie aux camarades, dit l’ouriadnik.

— Certainement ! certainement ! crièrent à l’unisson les Cosaques ; vois quelle chance Dieu te donne : pour ton premier coup tu abats un Abrek !

— Achète le poignard et le caftan, répondit Lucas ; donne-m’en bon prix, et que Dieu te bénisse ! Je vends aussi le haut-de-chausses, je n’y entrerais pas ; ce diable était maigre comme une allumette. »

Un des Cosaques acheta le caftan pour une pièce d’argent ; un autre promit deux seaux d’eau-de-vie pour le poignard.

« Buvez, mes amis, dit Lucas, je vous donne un seau d’eau-de-vie ; je l’apporterai de la stanitsa.

— Et le pantalon ? le donneras-tu aux filles pour qu’elles s’en fassent des mouchoirs ? » dit Nazarka.

Les Cosaques éclatèrent de rire.

« Assez de rires, dit l’ouriadnik, traînez plus loin le corps ; pourquoi l’avez-vous laissé si près de l’izba ?

— À quoi bayez-vous ? cria impérieusement Lucas aux Cosaques, qui hésitaient à tirer le cadavre ; traînez-le par ici ! » Tous obéirent comme si Lucas était le chef. Au bout de quelques pas ils s’arrêtèrent et lâchèrent les jambes du cadavre, qui tombèrent raides et inertes sur le gazon. Nazarka s’approcha et souleva la tête du mort pour voir ses traits et la trace sanglante qu’il avait à la tempe. « Il l’a marqué au front, dit-il, il ne se perdra pas, les siens le reconnaîtront. »

Personne ne répondit : l’ange du silence touchait de son aile tous les Cosaques.

Le soleil était levé, et ses rayons se jouaient dans la rosée ; le Térek grondait en roulant ses eaux à travers la forêt ; les faisans saluaient de leurs cris le réveil de la nature. Les Cosaques entouraient le cadavre, recouvert seulement du haut-de-chausses imbibé d’eau et serré à la taille par une ceinture. C’était un homme beau et bien fait ; ses mains musculeuses pendaient, raidies, le long des flancs ; son front hâlé tranchait vivement avec la blancheur bleuâtre de sa tête rasée ; le sang s’était figé près de la blessure ; les yeux ternes et vitreux étaient ouverts et semblaient regarder au loin ; les lèvres, minces et tendres, semblaient sourire avec bonhomie et finesse sous la moustache rousse ; les doigts crispés étaient couverts de poils aux jointures, et les ongles teints en rouge.

Lucas ne s’était pas encore habillé, son cou était très rouge, ses yeux brillaient plus que d’ordinaire, un mouvement nerveux agitait ses larges pommettes, une vapeur presque imperceptible s’élevait de son corps jeune et robuste, frissonnant à l’air froid du matin.

« C’était un homme ! murmura Lucas, admirant malgré lui la beauté du cadavre.

— Oui-da ! observa un des Cosaques, s’il pouvait te saisir maintenant, il ne te lâcherait pas. »

L’ange du silence s’était envolé. Les Cosaques se remirent en mouvement, et les gais propos recommencèrent. Deux d’entre eux allèrent tailler des branches pour la hutte, d’autres retournèrent au cordon. Lucas et Nazarka coururent se préparer au départ pour la stanitsa.

Une demi-heure plus tard, tous deux traversaient en courant les épais taillis qui séparent le Térek de la stanitsa, et ils ne cessaient de parler entre eux.

« Ne lui dis pas que c’est moi qui t’envoie, disait Lucas d’un ton bref ; sache seulement si le mari est à la maison.

— Et moi, j’irai chez Jamka ; ferons-nous bombance ce soir ? demanda Nazarka, toujours prêt à obéir.

— Certainement ! aujourd’hui ou jamais ! » répondit Lucas.

Arrivés à la stanitsa, les deux Cosaques se rafraîchirent d’un verre d’eau-de-vie, et se jetèrent à terre pour dormir jusqu’au soir.