Les Cosaques/10

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Hachette (p. 40-45).
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X


Trois jours après l’événement qui vient d’être raconté, deux compagnies d’un régiment d’infanterie venaient prendre leurs quartiers à Norumlinsk. Les fourgons dételés occupaient la place publique ; les cuisiniers militaires apportaient des bûches mal gardées dans les cours, et préparaient le souper. Les sergents faisaient rappel de leurs hommes ; les fourriers enfonçaient des pieux pour le piquet ; les quartiers-maîtres allaient de rue en rue décider, comme de droit, où loger officiers et soldats. On voyait au milieu du bourg les caissons peints en vert, les chariots à munitions, les chevaux, les chaudrons où fumait la soupe ; le capitaine, le lieutenant et le sergent, tous étaient là. Les compagnies avaient reçu l’ordre de loger dans ce bourg, les soldats étaient donc chez eux. Mais pourquoi était-ce précisément ce bourg qu’il fallait occuper ? qui étaient ces Cosaques ? étaient-ils schismatiques ? de quel œil voyaient-ils les compagnies s’installer chez eux ? Qu’importe ! personne ne le savait et ne se souciait de le savoir. Les soldats, fatigués et couverts de poussière, se dispersent dans le bourg comme un essaim d’abeilles, ignorant le mécontentement visible des habitants, causant gaiement entre eux, pénétrant dans les cabanes, y déposant leurs munitions et leurs sacs, et interpellant gaiement les femmes. Les groupes se forment sur la place publique autour du chaudron, place de prédilection des soldats, qui, la pipe à la bouche, regardent le feu pétiller comme du cristal fondu dans l’air pur du soir, ou suivent des yeux la légère vapeur qui s’élève d’abord presque imperceptible vers le ciel et finit par se condenser en un nuage compact. Les soldats plaisantent entre eux et rient des us et coutumes des Cosaques, si différents de ceux des Russes. Les cours se remplissent de militaires ; on entend leurs rires bruyants et les cris perçants des femmes défendant leur propriété et refusant l’eau et les ustensiles les plus indispensables. Petits garçons et petites filles se pressent contre leurs mères en groupes serrés ; ils regardent avec un étonnement mêlé d’une certaine terreur les soldats inconnus, ou courent après eux, mais à une distance respectueuse. Les vieux Cosaques sortent de leurs demeures, s’asseyent sur le terre-plein de leurs cabanes et suivent en silence d’un regard sombre les mouvements des soldats, se demandant intérieurement ce que tout cela signifie.

Olénine était depuis trois mois porte-enseigne dans un régiment du Caucase ; on lui avait assigné un logement dans une des meilleures maisons du bourg, celle du khorounji Ilia Vassiliévitch, chez la vieille Oulita.

« Qu’allons-nous devenir, Dmitri Andréitch ? s’écriait Vania hors d’haleine et, s’adressant à Olénine, qui, monté sur un cheval de la Kabarda, acheté à Grosnoïa, entrait gaiement dans la cour du khorounji, après une marche de cinq heures.

— Eh quoi ? Ivan Vassilitch ? » dit-il, caressant son cheval et regardant en souriant son serviteur ébouriffé et couvert de sueur, qui rangeait les effets avec lesquels il venait d’arriver.

L’aspect d’Olénine avait entièrement changé ; son visage, autrefois rasé, se couvrait de barbe, et de jeunes moustaches ; son teint, jauni par les veilles, avait cédé à un hâle vigoureux et sain ; l’élégant habit noir avait fait place à une tcherkeska usée à larges plis et à des armes. Au lieu de la chemise blanche amidonnée, il avait un bechmet en kanaouss rouge, dont le haut col serrait son cou hâlé. Il portait mal l’habit tcherkesse ; à première vue on reconnaissait en lui le Russe, et personne ne l’aurait pris pour un djighite. C’était ça et ce n’était pas ça, mais il était content de lui-même et respirait le bonheur et la santé.

« Vous riez ! dit Vania, mais parlez un peu à ces gens-là, on n’en obtient rien, ils ne répondent même pas, et tout est dit. Vania poussa impatiemment un seau de fer de côté. On dirait qu’ils ne sont pas Russes.

— Tu aurais dû t’adresser au chef de la stanitsa.

— Mais je ne sais où le trouver, répondit Vania d’un air piqué.

— Qu’est-ce qui te vexe à ce point ? demanda Olénine regardant autour de lui.

— Que le diable les emporte ! il n’y a pas de maître de maison ici ; je le demande, on répond qu’il est à je ne sais quelle kriga[1]. Quant à la vieille, c’est un vrai démon, que le Seigneur nous en préserve ! s’écriait Vania en se saisissant la tête, comment vivrons-nous ici ? Ils sont pires que des Tatares, je vous jure, bien qu’ils se disent chrétiens. Un Tatare même aurait plus de dignité. Il est allé à la kriga ! Que signifie kriga ? personne ne le sait, ils l’ont inventé eux-mêmes ! »

Et Vania se détourna.

« Ah ! ce n’est pas comme chez nous à la campagne ! dit Olénine, pour le taquiner et sans quitter sa monture.

— Donnez donc votre cheval, dit Vania, fort en peine du nouvel ordre de choses, mais s’y résignant.

— Un Tatare a donc plus de dignité ? hé ! Vania ! continua Olénine descendant de cheval et frappant de la main sur la selle.

— Riez, monsieur, il y a vraiment de quoi rire ! grogna Vania.

— Allons ! ne te fâche pas, Ivan Vassilitch ! dit Olénine souriant toujours, j’irai trouver l’hôte et j’arrangerai tout Tu verras quelle joyeuse vie nous mènerons ; ne te fâche pas. »

Vania ne répondit pas, mais, souriant avec dédain et clignant des yeux, il suivit du regard son maître et hocha la tête.

Vania ne croyait voir en Olénine que son maître, et Olénine en lui rien que son valet de chambre ; pourtant ils se trompaient, et tous deux auraient été fort étonnés d’apprendre qu’au fond ils étaient amis intimes, sans s’en douter. Vania était entré à onze ans dans la maison seigneuriale ; Olénine était alors du même âge. À quinze ans il commença à s’occuper de l’éducation de Vania et lui enseigna un peu de français, ce dont Vania tirait vanité, et maintenant encore, dans ses bons moments, il disait quelques mots de français, les accompagnant toujours d’un rire bête.

Olénine monta en courant le perron de la cabane et poussa la porte du vestibule. Marianna, vêtue seulement d’une chemise rose, selon l’usage des filles cosaques, s’éloigna d’un bond de la porte et s’adossa au mur, se couvrant une partie du visage de sa large manche tatare.

Olénine vit dans le demi-jour du vestibule la taille haute et élancée de la jeune Cosaque ; il dévora rapidement des yeux ses formes vigoureuses et virginales que dessinait sa fine chemise en toile imprimée, ses beaux yeux noirs qui le regardaient avec une curiosité d’enfant effarouché. « La voilà ! » pensa-t-il. Puis il se dit qu’il en verrait encore bien d’autres, et il ouvrit la porte de la chambre. La vieille Oulita, aussi en seule chemise, balayait à demi courbée le plancher.

« Bonjour la mère ! dit-il, je suis venu à propos du logement… »

La vieille tourna vers lui son visage courroucé, où se voyait un reste de beauté.

« À qui en as-tu ? te moques-tu de moi ? Ah ! je t’en donnerai des nouvelles ! Que la peste t’étouffe ! » criait-elle en fronçant les sourcils et le regardant de travers.

Olénine avait toujours pensé que son brave régiment, exténué de fatigue, serait surtout bien reçu par les Cosaques, comme frères d’armes ; cette réception le frappa de stupeur. Pourtant, sans perdre contenance, il tâcha d’expliquer à la vieille qu’il payerait son loyer.

« Pourquoi viens-tu ? quelle plaie ! Hure rasée ! Le patron va venir et il t’en montrera bien d’autres ! Je n’ai nul besoin de ton maudit argent. Voyez-vous cela ! venir empester ma maison de tabac et m’en offrir la paye ! Fi de ton argent !… Que mille bombes te percent les entrailles ! criait-elle d’une voix perçante, interrompant Olénine.

— Vania a raison, pensa-t-il, un Tatare aurait plus de dignité. » Et il quitta la cabane, poursuivi par les vociférations de la vieille.

Au moment où il sortait, Marianna, toujours en chemise rose, mais la tête couverte jusqu’aux yeux d’un mouchoir blanc, s’élança hors du vestibule, glissa devant lui et descendit en courant du perron, clapotant de ses pieds nus sur les marches en bois. Puis elle s’arrêta, se tourna brusquement, jeta de ses grands yeux riants un rapide regard au jeune homme et disparut à l’angle de la maison.

La démarche ferme de la jeune fille, ses yeux étincelants sous le mouchoir blanc, ses regards de biche effarouchée, sa taille élancée et bien prise, frappèrent encore plus Olénine. C’est elle ! se dit-il, et, pensant bien plus à la belle Marianna qu’à son logement, il s’approcha de Vania.

« Voyez, dit celui-ci, la fille est tout aussi sauvage que le reste ! une vraie cavale des steppes ! »

Vania déballait les effets apportés par le chariot et s’était rasséréné.

« La femme ! » ajouta-t-il en français d’un ton haut et solennel, et il partit d’un éclat de rire.

  1. Endroit réservé pour la pêche.