Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 76-83).
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X


Trois jours après l’événement que nous venons de décrire, deux compagnies d’un régiment d’infanterie du Caucase venaient s’installer à la stanitza Novomlinskaia. Les fourgons chargés des vivres des compagnies étaient déjà dételés sur la place. Les cuisiniers creusaient des trous et de diverses cours apportaient des bûches mal gardées, puis préparaient déjà le gruau. Des caporaux faisaient les comptes avec leurs soldats. Des fourriers enfonçaient des piquets pour attacher les chevaux. Les marqueurs de logements circulaient comme des habitués dans les rues et les ruelles en désignant les logements des officiers et des soldats. Ici se trouvaient les caisses vertes mises en rang, là-bas les chariots d’artel et les chevaux, ailleurs les marmites dans lesquelles on préparait le gruau. Il y avait là le capitaine, le sous-lieutenant et le caporal Onisime Mikhaïlovitch. Et tout cela dans cette même stanitza, où, d’après ce qu’on disait, il était ordonné d’installer les compagnies ; alors, les compagnies étaient chez elles. Mais pourquoi fallait-il rester ici ? Que sont ces Cosaques ? Leur plaira-t-il que les compagnies s’installent chez eux ? Sont-ils vieux-croyants ? Personne ne s’intéressait à cela. Une fois les comptes faits, les soldats fatigués et couverts de poussière, avec un bruit désordonné, commencèrent à se disperser comme un essaim d’abeilles par les places et par les rues. Sans remarquer le mécontentement des Cosaques, par groupe de deux ou trois, en causant très gaîment et en faisant sonner leurs fusils, ils entraient dans les cabanes, déposaient leurs munitions, se débarrassaient de leurs sacs et plaisantaient avec les femmes.

À l’endroit favori des soldats, où se préparait le gruau, un grand groupe se formait, et les fantassins, la pipe aux lèvres, regardaient tantôt la fumée qui s’élevait dans l’air chaud et qui, à une certaine hauteur, s’épaississait en un nuage blanc, tantôt la flamme du bûcher qui vacillait dans l’air calme comme du verre fondu, ou se moquaient et riaient des Cosaques et de leurs femmes à cause de leur vie si différente de celle des Russes. Dans toutes les cours où il y a des soldats, on entend leurs ricanements, les cris fâchés, aigus des femmes qui défendent leurs maisons et qui ne permettent pas de prendre ni eau ni vaisselle. Les gamins et les fillettes se serrent les uns près des autres, contre leurs mères, et avec un étonnement craintif suivent tous les mouvements des soldats qu’ils n’ont encore jamais vus, ou à une distance respectueuse, courent derrière eux.

Les vieux Cosaques sortent de leurs cabanes, s’asseoient sur les bancs de terre et, silencieux et sévères, regardent l’installation des soldats, en ayant l’air de laisser tout cela à la volonté de Dieu, sans comprendre ce qui en peut advenir.

Olénine, qui depuis trois mois était inscrit comme junker du régiment du Caucase, reçut le logement dans l’une des meilleures maisons de la stanitza, chez le khorounjï Ilia Vassilievitch, c’est-à-dire chez la mère Oulita.

— Que sera-ce, Dmitrï Andréiévitch ? — demanda Vanucha en suffoquant à Olénine qui, en habit de tcherkess, monté sur un beau cheval acheté à Groznaïa, après une marche de cinq heures, entrait gaîment dans la cour du logement qui lui était assigné.

— Eh quoi ! Ivan Vassilievitch ? — fit-il en encourageant le cheval et en regardant joyeusement Vanucha, qui tout en sueur, les cheveux en désordre, le visage troublé, arrivé tout à l’heure avec le fourgon, ouvrait maintenant les malles.

Olénine semblait être un tout autre homme. Au lieu des joues rasées, il portait maintenant des moustaches jeunes et une petite barbiche ; son teint jaunâtre, fatigué par la vie nocturne, avait fait place sur ses joues, sur son front et derrière ses oreilles, à une coloration rouge, saine. Au lieu de l’habit noir neuf, soigné, il portait un caftan blanc, sale, à larges plis, comme les tcherkess, et des armes. Au lieu du col propre, empesé, le col rouge d’un bechmet de soie entourait son cou brun. Il était habillé à la tcherkess, mais mal, et chacun reconnaissait en lui un Russe et non un Djiguite. C’était cela et pas cela.

Cependant, toute sa personne respirait la santé, la joie, le contentement de soi-même.

— Vous trouvez que c’est drôle — dit Vanucha, — mais parlez vous-même à ces gens-là, — ils ne donnent rien et voilà tout. On ne peut même obtenir un mot. — Vanucha, avec colère, jetait vers le seuil un seau en fer. — C’est comme s’ils n’étaient pas Russes.

— Il fallait demander le chef de la stanitza ?

— Mais je ne connais pas du tout le pays, — répondit Vanucha offensé.

— Qui donc te blesse ainsi ? — demanda Olénine en regardant alentour.

— Diable le sait ! Peuh ! Il n’y a pas le vrai maître, on dit qu’il est allé à la pêche, à une kriga [1]. Et la vieille c’est un vrai diable, que Dieu nous préserve ! — répondit Vanucha en prenant sa tête entre ses mains. — Comment vivrons-nous ici, je n’en sais rien. C’est pire que le Tatar, je le jure, et ils se prennent pour des chrétiens encore. Le Tatar est plus noble. « Il est allé à la kriga ! » Quelle kriga ont-ils inventée, on n’a jamais entendu cela ! — conclut Vanucha, et il se détourna.

— Quoi ? Ce n’est pas comme chez nous à la campagne — dit Olénine en raillant, et toujours sur son cheval.

— Donnez-moi le cheval, — dit Vanucha, frappé visiblement de cette vie nouvelle mais se soumettant à son sort.

— Alors le Tatar est plus noble, hein, Vanucha ? — répéta Olénine en descendant de cheval et frappant sur la selle.

— Oui, riez ! C’est amusant pour vous ! — répondit Vanucha d’un ton fâché.

— Attends, ne te fâche pas, Ivan Vassilievitch — dit Olénine en continuant à sourire. — Attends, j’irai chez le maître et tu verras, j’arrangerai tout, tu verras comme nous vivrons bien ici, ne t’inquiète pas seulement.

Vanucha ne répondit pas, mais en clignant des yeux avec mépris, il regarda derrière son maître et hocha la tête. Vanucha ne considérait Olénine que comme un maître, Olénine ne voyait en Vanucha qu’un domestique, et tous deux eussent été très étonnés si quelqu’un leur avait dit qu’ils étaient des amis, et ils l’étaient en effet sans le savoir eux-mêmes. Vanucha avait été pris à la maison quand il n’avait encore que onze ans, et Olénine était du même âge. Quand Olénine eut quinze ans, pendant un certain temps il s’occupa de l’instruction de Vanucha, lui apprit à lire le français, ce dont Vanucha était très fier ; et maintenant quand il était de bonne humeur, il lançait des mots français sans manquer chaque fois de rire bêtement.

Olénine gravit le perron de la cabane et poussa la porte du vestibule. Marianka, vêtue d’une simple chemise rose, comme les femmes cosaques ont l’habitude d’en porter à la maison, effrayée, d’un bond s’éloigna de la porte, et en se serrant près de la muraille, cacha la partie inférieure de son visage par la large manche de sa chemise tatare. En ouvrant la porte, plus loin, Olénine distingua dans le demi-jour toute la personne haute et élégante de la jeune Cosaque. Avec la curiosité prompte et avide de la jeunesse, il remarqua involontairement les formes belles et virginales qui se laissaient deviner sous la fine chemise de coton, et les beaux yeux noirs fixés sur lui avec un effroi enfantin et une curiosité sauvage. « Ah, c’est-elle ! » — pensa Olénine. « Oui, il y en aura beaucoup de pareilles », — lui vint-il aussitôt en tête, et il ouvrit l’autre porte de la cabane.

La vieille Oulitka, vêtue elle aussi d’une seule chemise, avait le dos tourné, et penchée, balayait le sol.

— Bonjour, petite mère ! Voilà, je suis venu pour le logement… — commença-t-il.

La femme, sans se redresser, tourna vers lui son visage sévère, mais encore beau.

— Pourquoi es-tu venu ? Tu veux te moquer ? Hein ? Je te ferai voir ! Que la maladie noire t’emporte ! — cria-t-elle en regardant de dessous ses sourcils froncés.

Olénine avait d’abord pensé que l’armée du Caucase, fatiguée et vaillante, dont il faisait partie, devait être reçue partout avec joie, surtout chez les Cosaques, compagnons de guerre, aussi fut-il frappé de cette réception. Cependant, sans se troubler, il voulut expliquer qu’il avait l’intention de payer son logement, mais la vieille ne le laissa pas achever.

— Pourquoi es-tu venu ? Quel fléau ? Toi, gueule rasée ! Mais attends, le maître viendra et te mettra à ta place. Je n’ai pas besoin de ton maudit argent ! Nous avons déjà vu cela, il empoisonne la maison de tabac et veut payer avec l’argent, nous connaissons cette plaie ! Que les balles te déchirent les entrailles et le cœur !… — cria-t-elle d’une voix perçante en interrompant Olénine.

« Évidemment Vanucha a raison ! » pensa Olénine, « Le Tatar est plus noble » ; et accompagné des injures d’Oulita, il sortit de la cabane. Au même moment, Marianka, toujours dans sa chemise rose, mais déjà enveloppée jusqu’aux yeux d’un châle blanc, à l’improviste glissa devant lui, dans le couloir. En frappant rapidement les marches de ses pieds nus, elle s’enfuit du perron, s’arrêta, se retourna vivement en regardant le jeune homme avec des yeux rieurs, et disparut derrière le coin de la cabane.

Sa démarche assurée, jeune, le regard sauvage des yeux brillants au-dessus du châle blanc, et la grâce de la corpulence robuste de la belle, en ce moment, frappèrent encore davantage Olénine.

« Ce doit être elle », pensa-t-il. Et encore moins soucieux du logement, ses regards tournés vers Marianka, il s’approcha de Vanucha.

— Voilà, la fille est aussi sauvage ! — dit Vanucha qui rangeait encore près du fourgon, mais qui était devenu plus gai : — C’est comme une jument dans un troupeau. La fame ! — ajouta-t-il d’une voix haute et solennelle, et il éclata de rire.

  1. Kriga, endroit de la rivière barré par une claie et réservé à la pêche.