Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 135-145).
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XVIII


Loukachka partit au cordon, tandis que l’oncle Erochka sifflait pour appeler ses chiens, et, en escaladant les haies, par derrière les cours, arrivait jusqu’au logis d’Olénine. (Quand il partait pour la chasse, il n’aimait pas rencontrer de femmes.) Olénine dormait encore, et même Vanucha, bien qu’éveillé, n’était pas encore levé, et regardait tout autour en se demandant s’il était déjà temps ou non de se lever, quand tout à coup l’oncle Erochka, le fusil derrière l’épaule et en costume de chasse, ouvrit la porte.

— Des bâtons ! — cria-t-il de sa voix épaisse. — Alerte ! Les Tchetchenzes sont venus ! Ivan ! Fais le samovar pour ton maître. Et toi, vite debout ! C’est comme ça chez nous, brave homme ! Même les filles sont déjà levées. Regarde par la fenêtre, elles vont chercher de l’eau, et toi, tu dors. Olénine s’éveilla, il sauta du lit. La vue du vieillard et le son de sa voix, l’emplirent de gaîté.

— Vite ! Vite, Vanucha ! — cria-t-il.

— C’est comme ça que tu vas à la chasse ! Les gens s’apprêtent à déjeuner, et toi tu dors ! Liam ! Pst ! — cria-t-il à son chien. — Ton fusil est-il prêt ? — demanda le vieillard en faisant autant de bruit que si une foule entière eût été dans l’izba.

— Pardon, je suis coupable, il n’y a rien à faire. Vanucha ! La poudre, la bourre ! — dit Olénine.

— Une amende ! — cria le vieillard.

Du thé, voulez-vous ? — dit en français Vanucha en souriant.

— N’es-tu pas des nôtres ? Tu ne parles pas comme nous, diable ! — lui cria le vieillard en montrant les chicots de ses dents.

— Pour la première fois, il faut pardonner, — plaisantait Olénine en mettant ses grandes bottes.

— Pour la première fois on te pardonne, — répondit Erochka. — Et une autre fois, si tu dors si tard, tu paieras un seau de vin d’amende. Quand le soleil sera levé, déjà tu ne trouveras plus le cerf.

— Et si même on le trouve, il est plus rusé que nous ; on ne le trompera pas, — fit Olénine se rappelant les paroles prononcées dans la soirée par le vieillard.

— Oui, ris, toi ! Voilà, quand tu tueras, alors tu parleras. Eh bien, vite ! Regarde, tiens, ton propriétaire vient chez toi, — dit Erochka qui regardait à la fenêtre. — Regarde comme il s’est habillé ; il a pris un nouveau caftan pour que tu voies qu’il est officier. Oh, le monde, le monde !

En effet, Vanucha entra annoncer que le propriétaire désirait voir son maître.

L’argane, — dit-il avec gravité, en prévenant son maître du but de la visite du khorounjï. Aussitôt après, le khorounjï lui-même, en habit neuf de Tcherkess, avec les épaulettes d’officier, des bottes cirées, — ce qui est très rare chez les Cosaques, — avec un sourire sur le visage, en se dandinant, entra dans la chambre et souhaita la bienvenue.

Le khorounji Ilia Vassilievitch était un Cosaque avancé, qui avait été plusieurs fois en Russie ; il était maître d’école et principalement un noble. Il voulait paraître gentilhomme, mais, malgré tout, sous le vernis ridicule, artificiel, qu’il s’imposait, sous l’assurance de son vilain parler, se sentait le même oncle Erochka. On le retrouvait à son visage basané, à ses mains et à son nez rouge. Olénine le pria de s’asseoir.

— Bonjour, petit père Ilia Vassilievitch, — dit Erochka en se levant, et, comme il sembla à Olénine, en saluant ironiquement très bas.

— Bonjour, l’oncle ! Tu es déjà ici ? — répondit le khorounji, en le saluant négligemment de la tête.

Le khorounji était un homme d’une quarantaine d’années ; il portait une petite barbe grise, taillée en pointe, il était maigre, mince, beau et encore vert pour ses quarante ans. En venant chez Olénine il avait eu peur évidemment d’être pris pour un Cosaque ordinaire, et il désirait faire sentir immédiatement son importance.

— C’est notre Nemrod égyptien, — dit-il avec un sourire satisfait en s’adressant à Olénine et en montrant le vieillard. — Le Chasseur devant l’Éternel. C’est le plus habile chez nous en toutes choses. Vous avez déjà fait sa connaissance ?

L’oncle Erochka regarda ses pieds chaussés de porchni mouillés et hocha la tête d’un air pensif, étonné de l’élégance et de l’instruction du khorounjï, et il répétait en soi : Nemrod gicien. Que n’inventera-t-il pas !

— Oui, voilà, nous voulons aller à la chasse, — dit Olénine.

— Ah ! oui, et moi, — remarqua le khorounjï, — j’ai pour vous une petite affaire.

— Que désirez-vous ?

— Puisque vous êtes un noble, — commença le khorounjï, — et puisque moi-même j’ai le grade d’officier, nous pourrons toujours nous entendre comme tous les nobles. (Il se recula, et avec un sourire, regarda le vieux et Olénine.) Mais si vous aviez le désir de mon consentement, comme ma femme est bête, ce qui est de sa classe, elle n’a pas pu bien comprendre vos paroles d’hier. Puisque mon logement pouvait être loué à l’aide de camp pour six pièces de monnaie, sans l’écurie, et que si l’on ne paie pas, moi, en qualité de noble, je puis toujours chasser de chez moi, et puisque vous le désirez, alors même comme officier je puis m’entendre personnellement avec vous, et comme un habitant du pays, non seulement selon nos coutumes, mais je puis…

— Parle proprement, — murmura le vieillard.

Le khorounjï parla encore longtemps en ce genre. De toutes ses paroles, Olénine put comprendre, non sans peine, que le khorounjï désirait lui prendre six roubles en argent par mois pour le logement. Il y accéda très volontiers, et proposa à son hôte un verre de thé. Le khorounjï refusa.

— Par notre coutume stupide, — dit-il, — nous considérons comme un péché de se servir d’un verre commun. Par mon instruction, je pourrais sans doute m’en affranchir, mais ma femme, par faiblesse humaine…

— Eh bien. Voulez-vous prendre du thé ?

— Si vous le permettez, j’apporterai mon verre particulier, — répondit le khorounjï, et il sortit sur le perron. — Donne-moi mon verre ! — cria-t-il.

Peu après la porte s’ouvrit, et un jeune bras bruni, en manche rose, tendit un verre à travers la porte. Le khorounjï s’approcha, prit le verre, et chuchota quelques mots à sa fille. Olénine versa du thé au khorounjï dans son verre particulier et à Erochka dans un verre commun.

— Cependant je ne veux pas vous retenir, — dit le khorounjï en se brûlant pour vider son verre. Moi aussi j’ai une forte passion pour la pêche, et ici, je suis en congé, comme distraction de mon service. J’ai aussi le désir d’essayer la chance si je ne trouverais pas les dons du Térek. J’espère qu’un jour vous me ferez visite pour boire de notre vin, selon la coutume des stanitza, — ajouta-t-il.

Le khorounjï salua, serra la main d’Olénine et sortit. Pendant qu’il s’habillait, Olénine entendit la voix impérieuse du khorounjï qui donnait des ordres à ses familiers. Quelques minutes après, Olénine l’aperçut, passant devant sa fenêtre, en pantalons retroussés jusqu’aux genoux, en bechmet déchiré et avec un filet sur l’épaule.

— Le coquin ! — fit Erochka qui achevait son thé. — Eh bien, tu lui paieras six pièces ? A-t-on jamais vu cela ! On donnera pour deux pièces la meilleure cabane de la stanitza. Quel coquin ! Tiens, je te céderai même la mienne pour trois pièces.

— Non. Je reste ici, — répondit Olénine.

— Six pièces, évidemment, c’est de l’argent fou, ah ! ah ! — fit le vieillard. — Donne du vin, Ivan.

Après avoir mangé et bu de l’eau-de-vie pour la route, Olénine et le vieillard sortirent à huit heures du matin. Dans la porte cochère, ils se heurtèrent à un chariot attelé. Marianka, enveloppée jusqu’aux yeux d’un châle blanc, un ' bechmet par-dessus la chemise, chaussée de bottes, et tenant à la main une longue gaule, tirait les bœufs par la corde attachée à leurs cornes.

— Mamouchka, — dit le vieillard en feignant de vouloir l’attraper.

Marianka fit siffler la gaule, et, gaîment, regarda de ses beaux yeux les deux hommes. Olénine se sentit encore plus joyeux.

— Eh bien, allons, allons ! — dit-il en mettant son fusil sur l’épaule ; et il sentait sur lui le regard de la jeune fille.

— Hé, hé ! — résonna après lui la voix de Marianka, puis elle stimula l’attelage qui, aussitôt, s’ébranla.

Pendant qu’ils marchaient dans la stanitza et les pacages, Erochka bavarda.

Il ne pouvait oublier le khorounjï et l’injuriait toujours.

— Mais pourquoi es-tu si fâché contre lui ? — demanda Olénine.

— C’est un avare ! Je ne l’aime pas, — répondit le vieillard. — Il crèvera, tout restera. Pour qui amasse-t-il ? Il a fait bâtir deux maisons. Par procès il a gagné de chez son frère, un jardin. En fait de paperasses, c’est un véritable chien ! On vient chez lui des autres stanitza pour qu’il écrive des papiers. Et s’il écrit, tout est fait comme il a écrit, il tombe juste. Et pour qui amasse-t-il ? Il n’a qu’un gamin et une fille ; il la mariera, il n’y aura plus personne.

— Alors, voilà, il ramasse pour la dot de sa fille, — dit Olénine.

— Quelle dot ! On prendra la fille, c’est une belle fille. Mais c’est un tel diable qu’il veut encore la marier à un riche. Il veut recevoir un grand rachat. Il y a un Cosaque, Louka, mon voisin et mon neveu, un brave garçon, celui qui a tué le Tchetchenz ; il l’a demandée depuis longtemps, mais il ne la donne toujours pas. Tantôt c’est une chose, tantôt une autre. Il dit que la fille est jeune, mais je sais ce qu’il pense, il veut qu’on le supplie.

Quelle honte c’était aujourd’hui à cause de cette fille, mais quand même, on l’obtiendra pour Loukachka, car c’est le premier Cosaque de la stanitza. Un djiguite ! Il a tué un Abrek, il recevra la croix.

— Mais qu’est-ce donc ? Hier, je marchais dans la cour, et j’ai vu la fille de mon propriétaire embrasser un Cosaque, — dit Olénine.

— Tu mens ! — cria le vieux en s’arrêtant.

— Je te le jure, — fit Olénine.

— C’est une diablesse ! — dit Erochka, songeur. Et quel était ce Cosaque ?

— Je ne l’ai pas vu.

— Quelle toile était sur son bonnet, blanche ?

— Oui.

— Et le caftan rouge. Est-il de ta taille ?

— Un peu plus grand.

— Ah ! c’est bien lui ! — Erochka éclata de rire.

— C’est lui, mon Marka, c’est-à-dire Loukachka. Je l’appelle Marka, en plaisantant. Oui, c’est lui. Je l’aime ! Moi j’étais comme ça, mon père. Pourquoi se gêner avec elles ? Il arrivait que ma petite âme dormait avec sa mère et sa belle-sœur, et moi j’entrais quand même. Elle demeurait très haut. La mère était une vieille sorcière, un diable, elle me détestait, je venais parfois avec ma vieille bonne (c’est-à-dire mon ami), un nommé Girtchik. Nous venions sous les fenêtres, je grimpais sur ses épaules, j’ouvrais la fenêtre et je cherchais. Elle dormait là sur un banc. Une fois comme ça je l’ai éveillée. Elle se mit à pousser des ah ! Elle ne m’avait pas reconnu. Qui est là ? Moi je ne peux pas parler. La mère commence déjà à remuer. J’ôte mon bonnet et lui ferme la bouche. Alors elle m’a reconnu tout de suite aux déchirures de mon bonnet. Et elle sortit. Ah ! il ne manquait rien : le raisin, le lait, elle apportait tout, — ajouta Erochka qui expliquait tout au point de vue pratique. — Et ce n’était pas la seule ! Oui c’était la vie !

— Et maintenant, qu’est-ce donc !

— Voilà, marchons derrière le chien, nous lèverons le faisan sur l’arbre et alors nous tirerons.

— Tu ferais peut-être la cour à Marianka ?

— Suis le chien. Le soir je te prouverai, — dit le vieux en montrant son favori Liam.

Ils se turent.

Après avoir fait en causant une centaine de pas, le vieux s’arrêta de nouveau et montra une branche couchée en travers de la route.

— Que penses-tu que ce soit ? — dit-il. — Tu crois que c’est comme ça ? Non, c’est mal que cette branche soit ainsi.

— Pourquoi est-ce mal ?

Il sourit.

— Tu ne sais rien, écoute. Quand la branche est comme ça, en travers de la route, ne l’enjambe pas, mais fais un détour ou rejette-la de la route et dis la prière : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », et alors marche, il ne t’arrivera rien. Voilà ce que les vieux m’ont appris.

— Mais quelle bêtise ! — dit Olénine. — Parle-moi plutôt de Marianka, quoi, a-t-elle une liaison avec Loukachka ?

— Chut, maintenant tais-toi ! — l’interrompit le vieux en chuchotant. — Écoute seulement. Nous traversons la forêt. Et le vieux, en marchant doucement dans ses porchni, alla devant par les sentiers étroits qui entraient dans la forêt épaisse, sauvage.

Parfois, en fronçant les sourcils, il se tournait vers Olénine qui faisait du bruit avec ses grandes bottes, ou qui tenant mal son fusil, accrochait de temps en temps les branches des arbres qui étaient sur le chemin.

— Ne fais plus de bruit, va plus doucement, soldat ! — chuchota-t-il en colère.

On sentait à l’air que le soleil était levé. Le brouillard se dissipait, mais couvrait encore le sommet de la forêt. La forêt semblait très haute. À chaque pas le paysage changeait : ce qui semblait l’arbre était un buisson, l’églantier semblait un arbre.