Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 31

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 234-238).
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XXXI


Le soleil se montrait déjà au-dessus des poiriers qui jetaient leur ombre sur la charrette, et de ses rayons obliques, même à travers les branches installées par Oustenka, il brûlait le visage des jeunes filles qui dormaient sous la charrette. Marianka s’éveilla et se mit à arranger sa coiffure. En regardant autour, elle aperçut derrière le poirier, le locataire, qui, le fusil sur l’épaule était debout et causait à son père. Elle poussa Oustenka, et en souriant, sans rien dire, le lui montra.

— Hier j’ai marché longtemps, et je n’ai rien pris, — disait Olénine en regardant autour de lui avec inquiétude et à cause des branches, n’apercevant pas Marianka.

— Si vous allez sur l’autre bord, tout droit par le compas, là-bas, dans un jardin abandonné qu’on nomme le désert, il y a toujours des lièvres, — dit le khorounjï en changeant aussitôt son style.

— Oh ! comment à l’époque du travail, aller chercher des lièvres ! Venez plutôt nous aider, vous feriez mieux de travailler avec les filles — dit gaîment la vieille. — Eh bien, les filles ! levez-vous ! cria-t-elle.

Marianka et Oustenka chuchotaient sous la charrette et avaient peine à retenir leur rire.

Depuis que les propriétaires avaient appris qu’Olénine avait fait cadeau à Loukachka d’un cheval de cinquante pièces, ils étaient devenus beaucoup plus aimables, surtout le khorounjï. Il semblait même voir avec plaisir le rapprochement d’Olénine avec sa fille.

— Mais je ne sais pas travailler, — dit Olénine, en faisant effort pour ne pas regarder à travers les branches vertes sous la charrette, où il avait aperçu la chemise bleue et le châle rouge de Marianka.

— Viens, je te donnerai des abricots, — fit la vieille.

— C’est une bêtise de la vieille, selon l’ancienne coutume hospitalière des Cosaques, — objecta le khorounjï pour expliquer et corriger les paroles de la vieille. — Je pense qu’en Russie, vous avez mangé à satiété, non seulement des abricots, mais des confitures et des conserves d’ananas.

— Alors, dans le jardin abandonné, il y en a ? — demanda Olénine. — Bon, j’irai. Et en jetant un regard rapide à travers les branches vertes, il souleva son bonnet et disparut parmi les ceps verts régulièrement alignés.

Quand Olénine revint du jardin chez ses propriétaires, le soleil se cachait déjà derrière les haies des jardins et ses rayons interceptés brillaient à travers les feuilles transparentes ; le vent se calmait et une douce fraîcheur commençait à se répandre dans les vignes. Encore de loin, par une sorte d’intuition, Olénine reconnut la chemise bleue de Marianka derrière les rangs de ceps, et en détachant des raisins, il s’approcha d’elle. Son chien, altéré, parfois aussi attrapait avec sa gueule ensalivée les grappes qui pendaient trop bas. Toute rouge, les manches retroussées, le fichu rabattu en dessous du menton, Marianka coupait rapidement les lourdes grappes et les posait dans un panier. Sans lâcher la branche qu’elle tenait, elle s’arrêta, sourit tendrement et se remit au travail. Olénine était près d’elle. Il rejeta son fusil derrière l’épaule pour avoir les mains libres. « Et où sont les tiens ? Que Dieu t’aide ! Es-tu seule ? » Voilà ce qu’il voulait dire, mais il ne prononça pas ces paroles et souleva seulement son bonnet. Il était gêné d’être en tête à tête avec Marianka, mais comme pour se tourmenter exprès, il s’approcha d’elle.

— Comme ça, tu tueras les femmes avec ton fusil — dit Marianka.

— Non, je ne tire pas.

Tous deux se turent.

— Tu ferais mieux de m’aider.

Il prit un couteau et en silence se mit à couper. Tirant de dessous les feuilles une grappe épaisse, d’au moins trois livres, dont tous les grains se pressaient l’un contre l’autre, manquant de place, il la montra à Marianka.

— Faut-il couper tout ? Celle-ci n’est pas verte ?

— Donne ici.

Leurs mains se rencontrèrent. Olénine lui prit la main.

Elle le regarda en souriant.

— Eh bien ! Tu te maries bientôt ? — dit-il.

Elle, sans répondre, se détourna et le regarda avec des yeux sévères.

— Quoi, aimes-tu Loukachka ?

— Que t’importe !

— Je l’envie.

— Hum ! voilà.

— Vraiment tu es si belle !

Et tout à coup il devint horriblement honteux de ses paroles, tellement elles lui parurent banales. II rougit et tout éperdu, lui prit les deux mains.

— Telle que tu me vois, je ne suis pas pour toi ! Pourquoi se moquer ! — prononça Marianka, mais son regard disait sa conviction profonde qu’il ne se moquait pas.

— Comment se moquer ? Si tu savais comme je…

Les mots sonnaient encore plus vulgaires, plus en désaccord avec ce qu’il voulait dire, mais il continua :

— Je ne sais ce que je ne suis prêt à faire pour toi…

— Laisse-moi, peste !

Mais son visage, ses yeux brillants, sa poitrine soulevée, ses hanches gracieuses, tout son être semblait dire autre chose.

Il lui semblait qu’elle comprenait combien tout ce qu’il lui disait était vulgaire, mais qu’elle se plaçait au-dessus de telles considérations. Et Olénine crut voir qu’elle savait depuis longtemps tout ce qu’il voulait et ne pouvait pas dire, mais qu’elle désirait entendre comment il dirait tout cela. « Comment peut-elle ne pas savoir ! » pensa-t-il, puisqu’il voulait lui dire ce qu’elle était elle-même. « Mais elle ne veut ni comprendre ni répondre, » pensa-t-il.

— Aou ! — éclata tout à coup près de la vigne la voix aiguë d’Oustenka et son rire perçant. — Dmitrï Andréitch, viens m’aider, je suis seule ! — cria-t-elle à Olénine en montrant à travers les pampres son visage rond et naïf.

Olénine ne répondit rien et ne bougea pas. Marianka continuait à couper les grappes, mais à chaque instant jetait un coup d’œil sur le locataire. Il voulut parler, mais s’arrêta, haussa les épaules et en jetant son fusil derrière son dos, à pas rapides il sortit du jardin.