Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 39

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 284-287).
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XXXIX


Déjà très tard dans la nuit, Olénine sortit de la cabane de Bieletzkï derrière Marianka et Oustenka. Le fichu blanc de la jeune fille se remarquait dans la rue sombre. La lune dorée descendait vers la steppe. Un brouillard argenté planait sur la stanitza. Tout était calme, nulle part on ne voyait de lumière, on n’entendait que les pas des femmes qui s’éloignaient. Le cœur d’Olénine battait fort. Son visage brûlant se rafraîchissait à l’air humide. Il regarda le ciel et se retourna vers la cabane d’où il sortait. Les chandelles étaient éteintes et de nouveau, il se mit à regarder fixement l’ombre fuyante des femmes. Le fichu blanc disparut dans le brouillard. Il lui était terrible de rester seul. Il était si heureux ! Il sauta du perron et courut derrière les filles.

— Eh bien, va-t’en, quelqu’un peut te voir ! — dit Oustenka.

— Ça ne fait rien.

Olénine courut à Mariana et l’embrassa.

Mariana ne se débattait pas.

— Quoi, pas assez de baisers ! — fit Oustenka.

— Tu te marieras et alors tu embrasseras tant que tu voudras. Mais maintenant, attends.

— Au revoir, Marianka. Demain j’irai chez ton père et lui parlerai moi-même. Toi, ne dis rien. — Qu’ai-je à lui dire ? — répondit la jeune fille.

Les deux jeunes filles se mirent à courir. Olénine alla seul en songeant à tout ce qui s’était passé.

Toute la soirée il était resté seul avec elle dans le coin, près du poêle, Oustenka ne sortait pas une seule fois de la cabane et s’amusait avec les autres filles et Bieletzkï. Olénine parlait en chuchotant à Marianka.

— Tu m’épouseras ? — lui demandait-il.

— Tu me trompes, tu ne me prendras pas ? — répondait gaiement et tranquillement Marianka.

— M’aimes-tu ? Parle, au nom de Dieu !

— Pourquoi ne t’aimerais-je pas ? Tu n’es pas borgne, — disait en riant Marianka ; et elle serrait les mains d’Olénine dans ses mains vigoureuses. — Comme tes mains sont blanches, comme elles sont blanches, douces comme du caillé.

— Je ne plaisante pas. Dis-moi si tu m’épouseras ?

— Pourquoi pas, si le père le permet.

— Rappelle-toi donc que si tu te joues de moi, je deviendrai fou. Demain, je parlerai à ton père et à ta mère. Je viendrai te demander en mariage.

Mais, tout à coup, elle éclatait de rire.

— Qu’as-tu ?

— Rien, c’est drôle.

— C’est sûr. J’achèterai une maison, un jardin, je m’inscrirai Cosaque.

— Prends garde à ne pas aimer d’autres femmes ! Pour ça, je serais très méchante.

Olénine se rappelait avec plaisir toutes ces paroles. À ces souvenirs, tantôt il se sentait triste, tantôt fou de bonheur. Sa respiration s’arrêtait. Ce qu’il y avait de pénible pour lui, c’est qu’en lui parlant, elle était calme comme toujours. Cette nouvelle affection ne semblait l’émotionner nullement. Comme si elle ne le croyait pas, elle ne pensait pas à l’avenir. Il semblait à Olénine que Marianka l’aimait momentanément, mais que pour elle l’avenir avec lui n’existait pas. Mais il était heureux parce que toutes ses paroles lui semblaient la vérité, qu’elle consentait d’être à lui. — « Oui, se disait-il, — quand elle sera tout à fait à moi, seulement alors nous nous comprendrons. Pour un tel amour, il n’y a pas de paroles, il faut la vie, la vie entière. Demain tout s’expliquera, je ne puis vivre ainsi. Demain, je dirai tout à son père, à Bieletzkï, à toute la stanitza… »

Loukachka, après deux nuits sans sommeil, avait tellement bu à la fête, que pour la première fois de sa vie, il ne pouvait se tenir debout et coucha à la stanitza.