Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 7

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 50-55).
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VII


Le soleil était couché, les ombres nocturnes descendaient rapidement du côté de la forêt. Les Cosaques, ayant terminé leur service au cordon, se préparaient à se rendre dans la cabane pour souper. Seul, le vieillard, pour guetter le vautour, tirant par une ficelle la patte de son appât, restait sous le platane. Le vautour était perché sur l’arbre, mais ne descendait pas pour saisir le poulet. Loukachka, sans se hâter, préparait des pièges à faisans et marchait dans le sentier aux faisans en chantant une chanson après l’autre. Malgré sa haute taille et ses longs bras, chaque ouvrage, petit ou grand, paraissait fondre dans les mains de Loukachka.

— Eh ! Louka ! Les Cosaques sont allés souper, — lui parvint non loin de la forêt la voix perçante de Nazarka.

Nazarka, un faisan vivant sous le bras, en se se frayant un chemin à travers les ronces, parut sur le sentier.

— Oh ! — dit Loukachka cessant de chanter, — où as-tu pris ce coq ? C’est probablement dans mon piège.

Nazarka était du même âge que Loukachka, et n’était aussi entré au service qu’au printemps. Il était laid, maigre, osseux, avec une voix aiguë, qui perçait les oreilles. Loukachka et lui étaient voisins et camarades. Loukachka assis sur l’herbe, à la tatare, arrangeait les lacets.

— Je ne sais dans quel piège, le tien sans doute.

— Derrière le trou, près du platane ? Oui, c’est mon piège, je l’ai tendu hier.

Loukachka se leva et regarda le faisan capturé. Il passa la main sur la tête bleu-foncé du coq que celui-ci allongeait avec effroi en fermant les yeux, et il le prit dans ses mains.

— Nous en ferons aujourd’hui du pilau, va le tuer et plume-le.

— Eh quoi, le mangerons-nous nous-mêmes ou faut-il le donner à l’ouriadnik ?

— Oh ! il en a assez !

— J’ai peur de le tuer, — dit Nazarka.

— Donne-le ici.

Loukachka tira un petit couteau de dessous son poignard, et, rapidement, l’enfonça dans la gorge du faisan. Celui-ci tressaillit, mais il n’avait même pas le temps d’étendre les ailes que déjà sa tête ensanglantée tombait de côté.

— Voilà comment on s’y prend, — dit Loukachka en jetant le coq. — Ce sera un gros pilau.

Nazarka tressaillit en regardant le faisan.

— As-tu entendu dire, Loukachka, qu’il nous envoie de nouveau au secret, ce diable-là, — ajouta-t-il en prenant le faisan, l’épithète diable s’appliquant à l’ouriadnik. — Il a envoyé Fomouchkine chercher du vin ; c’était son tour. Combien de nuits avons-nous fait la garde ! C’est sur notre dos qu’il fait son service.

En sifflant, Loukachka marcha vers le cordon.

— Prends la ficelle ! — cria-t-il.

Nazarka obéit.

— Je le lui dirai aujourd’hui, sans faute, je le lui dirai, — continuait Nazarka. — Disons-lui que nous n’irons pas, que nous sommes fatigués et c’est tout. Vraiment dis-le-lui, il t’écoutera. Autrement, qu’est-ce donc ?

— Bah ! il n’y a de quoi parler ! — dit Loukachka, visiblement préoccupé d’autre chose. — Ça ne vaut rien ! Ce serait mal s’il nous chassait pour la nuit de la stanitza. Là-bas on s’amuse, et ici, quoi ? Rester au cordon ou au secret, bah ! c’est la même chose !

— Et à la stanitza, tu viendras ?

— Oui, pour la fête.

— Gourka a raconté que ta Dounaïka s’amuse avec Fomouchkine, — dit tout à coup Nazarka.

— Que le diable l’emporte ! — répondit Loukachka en montrant ses dents blanches, mais sans rire. — N’en trouverai-je pas une autre ?

— Gourka a raconté : « Je suis venu chez elle, son mari n’y était pas. Fomouchkine était là et mangeait des gâteaux. » Il resta un moment, puis s’en alla et écouta sous la fenêtre. Elle disait : « Le diable est parti ; pourquoi, mon ami, ne manges-tu pas de gâteau ? Ne va pas coucher à la maison ». Il lui répondit derrière la fenêtre : « Bon ? »

— Tu mens !

— Vrai, je te le jure.

Loukachka se tut.

— Ah ! si elle en trouve un autre, que le diable soit avec elle, il ne manque pas de filles. Du reste elle m’ennuyait.

— Hein, quel gaillard tu es ! — dit Nazarka. — Tu devrais faire la cour à Marianka, la fille du khorounjï. Pourquoi ne s’amuse-t-elle avec personne ?

Loukachka fronça les sourcils.

— Bah, Marianka est comme les autres.

— Eh bien ! Essaye donc…

— Et qu’en penses-tu ? Est-ce que les filles manquent dans la stanitza ?

Et Loukachka se remit à siffler et à arracher les feuilles des branches en marchant vers le cordon. Devant un buisson il s’arrêta soudain, et, remarquant un arbuste très lisse, il tira son couteau de dessous son poignard et en coupa une branche. — Ce sera une bonne baguette, — fit-il en cinglant l’air avec la branche.

Les Cosaques soupaient sur le sol, dans le vestibule de leur cabane, autour d’une petite table tatare, quand on vint à demander à qui le tour d’aller au secret.

— Qui doit y aller aujourd’hui ? — cria l’un des Cosaques en s’adressant à l’ouriadnik, par la porte ouverte de la cabane.

— Qui doit y aller ? — répondit celui-ci. — L’oncle Bourlak y est allé déjà, Fomouchkine aussi — prononça-t-il en hésitant. — Vous irez, n’est-ce pas, toi et Nazar — dit-il à Louka, — et Ergouchov ira avec vous ; il est peut-être éveillé déjà.

— Toi, tu ne t’éveilles pas : pourquoi lui doit-il s’éveiller ? — fit Nazarka à mi-voix.

Les Cosaques se mirent à rire.

Ergouchov était ce même Cosaque qui, tout à fait ivre, dormait près de la cabane. Tout à l’heure, en se frottant les yeux il était entré dans le vestibule.

Loukachka, pendant ce temps, debout, nettoyait son fusil.

— Mais partez au plus vite, soupez et allez-vous-en — dit l’ouriadnik. — Et sans attendre l’acquiescement, il poussa la porte, semblant peu convaincu de l’obéissance des Cosaques. — Si je n’avais pas l’ordre, je n’enverrais pas, mais le centenier peut passer ; on dit que huit Abreks ont déjà traversé le fleuve.

— Quoi, il faut y aller — dit Ergouchov, — c’est l’ordre et il est impossible de s’abstenir pour le moment. Je dis qu’il faut y aller.

Pendant ce temps, Loukachka, tenant à deux mains devant sa bouche, un gros morceau de faisan, regardait tantôt l’ouriadnik, tantôt Nazarka, il semblait tout indifférent à ce qui se passait et se moquait de tous deux. Les Cosaques n’étaient pas encore partis au secret lorsqu’entrait dans le vestibule sombre l’oncle Erochka, qui jusqu’ici était resté en vain sous le platane.

— Eh bien ! les enfants ! — retentit dans le vestibule, sa basse qui couvrit toutes les autres voix — j’irai aussi avec vous, vous attendrez les Tchetchenzes et moi le sanglier.