Les Croix de bois/Le retour du héros

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XVI
LE RETOUR DU HÉROS


C’était le printemps. On le devinait rose et blond, derrière les longs rideaux de l’hôpital, et l’air qui tombait du vasistas était frais et doux comme des mains.

Jamais Sulphart ne fut aussi heureux que pendant les quelques mois qu’il passa à l’Hôtel-Dieu de Bourg. Seules, les premières semaines furent pénibles, et quand il s’éveillait le matin, l’amère pensée, aussitôt, lui pinçait le cœur.

— Mince… Le billard.

Le café lui semblait moins bon – il lui trouvait un goût – et il lisait sans s’amuser les journaux de Lyon, que la marchande portait de salle en salle. Il ne pensait qu’au billard, et ces dix minutes de souffrance lui gâtaient sa matinée, ces bonnes heures de paresse où le soleil se lève aussi dans les esprits. Quand arrivaient les premières poussettes sur lesquelles onglissait les blessés, il faisait malgré lui une grimace, et il regardait vite de l’autre côté. Il comptait peureusement combien il en restait à passer avant lui, son ventre se serrait à mesure que son tour approchait, il espérait confusément qu’il allait se produire quelque chose, qu’on allait peut-être l’oublier, et quand la voiturette accostait tout de même le long de son lit, il laissait éclater sa colère impuissante, pour se soulager. Il regardait le porteur avec un air mauvais : un grand diable aux joues hérissées de poil drus.

— Des mecs qui font la guerre en charriant ceux qui se font casser la gueule à leur place, grognait-il. Y en a qui savent nager… Houla ! Houla ! Tu peux pas y aller plus doucement, non. Tu crois rentrer ton foin ? Paysan !

— T’es pas content d’aller faire ta partie, blaguait l’autre sans se fâcher.

De la salle d’opération, on entendait monter les cris, des plaintes aiguës, et parfois des gémissements rauques, quand la douleur était trop forte. Ceux qui avaient déjà passé ou ne descendaient pas au pansement rigolaient dans leur lit.

— C’est le petit chasseur. Écoute-le chanter… Une vraie voix de ténor, j’te dis.

Lorsqu’on remontait, inerte et cireux sur sa voiture, un opéré encore sous le chloroforme, c’était un divertissement d’une heure, tout le monde se taisait pour l’écouter divaguer. Le jour où l’on avait opéré Sulphart, les sœurs pourtant habituées à tout entendre, avaient dû s’éloigner, par décence. Il avait braillé des horreurs et les petits des jeunes classes, qui n’avaient pas connu la caserne d’avant guerre et l’enseignementprofitable des anciens, purent apprendre par cœur la Mère Blaise et le Navet, dont il chanta tous les couplets.

Une fois opéré, et sûr de ne pas retourner au front avant longtemps, Sulphart allégé de deux tourments se sentit revivre et, sans les séances de pansement, il eût été pleinement heureux. Sa main, encore tout empaquetée de blanc, avec ses deux doigts amputés, le gênait bien un peu, et il ne parlait pas sans fatigue, les chirurgiens lui ayant ouvert deux fois la poitrine pour sortir des éclats, mais cela le classait parmi les grands blessés, et en plus du traitement de faveur que cela lui valait — du café au lait, des confitures, des biftecks — il en tirait quelques avantages moraux auxquels il était très sensible. On avait pour lui certains égards, les majors lui parlaient plus doucement qu’aux autres, on lui passait la « mandoline » au premier appel et jamais une infirmière ne se serait arrêtée auprès de son lit sans lui arranger les oreillers à son idée, même s’il s’était donné beaucoup de mal pour les disposer autrement. On disait de lui avec une nuance de sympathie :

— C’est celui à qui on a scié une côte.

Et il inclinait la tête avec un pâle sourire comme s’il avait voulu remercier.

Il n’avait guère dans la salle qu’un concurrent sérieux, un pauvre diable à qui l’on avait coupé une jambe et il était un peu jaloux de voir accorder à cet autre grand blessé un peu des gentillesses qui lui revenaient de droit. D’abord, l’autre était artilleur, et, suivant Sulphart, les seuls soldats qui aient fait la guerre, c’étaient les biffins ; les autres étaient toutjuste là pour « marquer le coup » ; aussi, quand on lui parlait des hauts faite d’un aviateur, d’un artilleur ou d’un cavalier, il disait simplement : « Au bout d’une perche », ce qui signifiait qu’il ne croyait pas un mot de ces prétendues prouesses. Pour embêter l’amputé, il racontait aux infirmières que les artilleurs étaient « des gars qui passaient leurs journées à élever des lapins et à peloter des poules », et qu’il était de notoriété publique qu’ils ne pouvaient pas se mettre à leur pièce sans tirer trop court, et tuer les trois quarts des pauvres poilus qui étaient dans la tranchée.

Comme tous les blessés, Sulphart s’était bourré de souvenirs de guerre qu’il aurait bien voulu raconter, il en avait autant dire les joues gonflées, et ils lui coulaient tout naturellement des lèvres, comme le lait de la bouche du bébé qui a trop tété. Dès qu’il parlait, c’était des tranchées, de barbelé, de veille, de macaroni, de barrage, de gaz, de tout ce cauchemar qu’il ne pouvait oublier.

Cependant, au début, il avait été étrangement réservé. Il avait lu dans les journaux des récits stupéfiants qui l’avaient rendu honteux : le caporal valeureux qui, à lui seul, exterminait une compagnie avec son fusil mitrailleur et achevait le reste à la grenade ; le zouave qui enfilait cinquante Boches à la pointe de sa baïonnette ; un bleu qui ramenait de patrouille une ribambelle de prisonniers, dont un officier qu’il tenait en laisse ; le chasseur à pied convalescent qui se sauvait de l’hôpital en apprenant que l’offensive était commencée, et allait se faire tuer avec son régiment. Quand il avait lu un de ces récits-là, il n’osaitplus placer les siens, se rendant compte que ses petites anecdotes ne feraient aucun effet au milieu de ces faits d’armes.

Mais il lui était impossible de rester silencieux bien longtemps. Un jour, il se risqua, et raconta à sa manière, sans gloriole, avec plutôt une pointe de blague, une histoire entièrement fausse où il tenait, avec un modeste courage, le rôle exposé de patrouilleur volontaire. Il avait, une nuit, quitté la tranchée pour aller cueillir une boule de gui qu’il avait repérée entre les lignes, et il avait trouvé, à cheval sur une branche, un gros Bavarois également amateur de gui. Il l’avait fait descendre, obligé à lui faire la courte échelle, puis, sa boule de gui à la main, l’avait ramené à la tranchée française en le guidant à grands coups de soulier.

Son voisin de lit, un colonial, n’en avait pas cru un mot et avait failli étouffer de rage, mais la bonne sœur à qui était destiné le récit en avait ri toute la journée.

Cela avait décidé Sulphart à en raconter d’autres si bien qu’il fut bientôt le héros de l’établissement et que des civils vinrent spécialement pour l’entendre.

Le personnel de l’hôpital – les majors, les infirmières, les sœurs, l’aumônier, les dames qui arrivaient à onze heures, tout essoufflées, et passaient vite leur blouse blanche pour servir le déjeuner des blessés – tous et toutes avaient entendu raconter tant d’histoires de soldats que les récits de guerre ne les étonnaient plus, mais, avec Sulphart, c’était un renouvellement complet du genre.

Dans sa bouche, la guerre devenait une sorte de grande blague, une succession abracadabrante deveilles, de patrouilles, d’attaques, de ribouldingue ». En l’écoutant, le plus rétif des auxiliaires eût demandé à partir au front.

Mais les autres blessés, qui en revenaient, étaient des auditeurs moins crédules, et les histoires de Sulphart les rendaient malades de fureur. Tant que les infirmières étaient en rond autour du lit, écoutant, attentivement le narrateur, ils n’osaient rien dire – tout au plus ricaner en sourdine – mais dès qu’elles étaient parties, on voyait se ranimer même les plus débiles, les derniers opérés sortir de leur demi-coma, les convalescents abandonner leur macramé, et, redressés sur leur lit, ils commençaient à injurier Sulphart avec des figures convulsées.

— C’est au cinéma que t’as vu jouer tout ça ?

— On te la fera fermer ta grande gueule, bourreur ! avec tes histoires à la noix.

— Sûrement qu’il n’a dû rien foutre au front, pour en raconter tant que ça…

— Ça licherait les pieds des femmes pour être mieux servi que les copains, ces gars-là.

Seul, l’artilleur ne se fâchait jamais. Quand Sulphart avait longtemps parlé et se carrait contre ses oreillers, les joues fleuries, fier de son succès, il lui disait simplement d’un petit air affectueux :

— T’as bonne mine… Ça fait plaisir à voir… Le major a l’air content, tu as remarqué ?… Allons, t’en fais pas, à la première visite, tout s’arrangera : quinze jours de convalo et tu remonteras au rif…

Cette sorte de promesse éteignait brusquement la joie de Sulphart, et, quand il racontait des histoires, rien ne l’irritait plus que la voix perfide de l’amputéqui répétait doucement, avec une obstination de perroquet :

— Apte !… Apte !…

Les autres, d’ailleurs, ne lui tenaient pas longtemps rancune : il distribuait les paquets de cigarettes que lui donnaient ces dames et partageait les litres de vin qu’il se faisait monter en cachette à la nuit. Cela finissait par les rendre indulgents.

Sulphart resta plus d’un mois sans nouvelles du régiment ; puis, un matin, une lettre de Lemoine lui apprit tout à la fois : la mort de Gilbert, celle de Bouffioux, Vieublé grièvement blessé, Ricordeau disparu… Un vrai massacre.

Sa douleur ne fut pas muette. Il relut la lettre deux fois, avec des exclamations de désespoir. Toute la journée il ne parla que de Gilbert, de sa largesse, de son intelligence, des coups durs traversés ensemble, et de la bonne vie qu’ils coulaient quand le régiment était au repos ; il délaya son chagrin dans de longs bavardages, répétant à tout le monde qu’il avait perdu son meilleur copain, autant dire un frère ; puis, le soir venu, son agitation tombée, seul éveillé dans la salle aux lits blancs, il avait songé, et il avait alors vraiment senti que son ami était mort.

Avec une étrange netteté, il se souvenait de Gilbert, le jour de son arrivée au front, et de leur premier sommeil, dans l’étroite écurie où s’entassait l’escouade. Les yeux au plafond nu, où les lampes de veille peignaient leur triste écran, il revoyait tous les camarades à la place exacte qu’ils occupaient cette nuit-là, celui-ci recroquevillé sous sa couverture, et celui-là tout droit, avec ses chaussettes percées qui dépassaient. Ils renaissaient tous dans sa mémoire, leurs visages s’abluaient avec leurs traits précis, leurs regards, leurs voix, un petit détail d’uniforme qu’il croyait oublié. Et ressuscitant l’un après l’autre, ils semblaient tous se lever pour un suprême appel : Bréval, Vairon, Fouillard, Noury, Bouffioux, Broucke, Demachy… Et leurs voix répondaient : Mort, mort, mort…


Ses premières sorties, Sulphart les fit dans le petit jardin de l’Hôtel-Dieu, dont les beaux arbres endettaient le soleil. Assis sur un banc, il regardait les camarades jouer aux boules, leur donnant des conseils qu’ils ne demandaient pas, ou bien il bavardait avec de jeunes femmes qui venaient là, faire de la couture.

Puis on lui donna la permission de sortir en ville et il vécut alors en petit rentier, faisant son tour jusqu’à la gare par l’avenue d’Alsace-Lorraine, flânant aux devantures, allant lire le communiqué pour voir si l’on parlait des secteurs où il s’était battu, prenant l’apéritif lorsqu’on le lui offrait et rentrant tout juste pour la soupe.

On le trouvait changé. Il était moins bruyant, moins gai. Parfois, une des infirmières, une dame de la ville, forte et rieuse, que les blessés aimaient bien, lui demandait :

— Ça ne va pas, mon petit… Vous avez des ennuis ?

Mais lui répondait vite :

— Oh non, madame… Y a pas à se plaindre.

Ses soucis, il ne les confiait à personne. Posant au casse-cœur de petits bars, au malin « qui dresse les poules », il ne pouvait pas avouer que c’était à causede sa femme qu’il était triste si souvent. Elle ne lui écrivait plus que de loin en loin, des lettres de dix lignes où elle disait par politesse : « J’espère que tu vas bien », mais sans s’inquiéter outre mesure. Jamais elle ne lui demandait s’il comptait bientôt revenir, ni pour combien de temps. Elle lui avait bien écrit qu’elle n’était plus au même atelier, mais sans lui apprendre où elle travaillait depuis, et, à toutes les questions qu’il lui posait, elle ne répondait jamais rien. On le voyait suer sur de longues lettres où il entassait pêle-mêle reproches et tendresses, mais elle n’en parlait même pas dans sa réponse.

Alors, il pensait en serrant brusquement les poings :

— Que j’arrive seulement en convalo… Qu’est-ce que je lui sonnerai !

Mais à la réflexion sa colère ne tenait pas.

— Si je joue au mariole et qu’elle me laisse tomber, calculait-il, c’est encore moi qui serai de la revue…

Depuis qu’il était guéri, la pensée de sa visite aussi l’inquiétait. Si on allait le garder service armé, le renvoyer au front ?… Il suivait avec un intérêt extrême les débats des conseils de réforme et de la commission des congés. Il interrogeait interminablement ceux qui venaient de passer, il suivait avec anxiété le baromètre des conseils, tendres aujourd’hui, sévères le lendemain, et intriguait auprès des secrétaires. Il connaissait déjà le nom de tous les majors, savait leurs manies, leurs préférences, et il avait une opinion bien arrêtée sur chacun, les trouvant d’autant plus savants qu’ils réformaient plus facilement.

Il recommençait à tousser, en se forçant un peu, il ne mangeait pas à sa faim et apprenait à marchervoûté, appuyé sur une canne. L’artilleur l’accusait même de fumer du soufre, les matins de visite, de faire siffler ses poumons.

En promenade, il retrouvait pourtant de la voix pour brailler :

— Ils ne m’auront pas… On ne renvoie pas au casse-pipes un gars amoché comme moi… Ils me traîneront plutôt par les pieds.

L’artilleur qui les suivait en béquillant, lui grognait dans le dos :

— Il se dégonfle !… J’en étais sûr…

— J’ai fait ma bonne part, ripostait Sulphart… Maintenant j’en ai marre… Ceux qui s’en ressentent c’est pas moi qui prendrai leur place.

Le jour où il passa son conseil, ses camarades cassaient la croûte dans un petit café dont la patronne faisait de la friture. Il arriva transfiguré, sans canne, les pommettes roses.

— Réformé numéro I, brailla-t-il… Avec pension, les gars… Vive la classe !

L’artilleur lui tendit une lettre.

— Tiens, v’là une babille qui est arrivée pour toi… C’était de sa concierge : elle lui apprenait que sa femme était partie avec un Belge, en emmenant les meubles.

Les autres ne s’aperçurent de rien ; pas même de son affreuse pâleur. Il offrit deux bouteilles, il blagua avec eux et, le verre en main, il chanta : Le rêve passe. Seulement, en sortant – peut-être un coup de froid – il se mit à cracher le sang.



— Oui, madame Quignon, je vous dis que c’est une ordure, cette femme-là.

— Bah ! répondait la concierge en tournant son ragoût, c’est toujours une fois qu’on les a quittés que les hommes s’aperçoivent de ces choses-là.

Sulphart, vexé, remontait alors dans son logement, où sa femme n’avait laissé qu’un lit-cage, une chaise cannée et un beau calendrier qu’on leur avait offert pour leur mariage. Depuis huit jours qu’il était revenu, il traînait désœuvré dans Rouen, allait voir les anciens amis de leur ménage, tuait le temps chez le marchand de vin, attendait les camarades à la porte de l’usine, et, partout, il ne parlait que de sa femme, même à ceux qui ne l’avaient pas connue.

— Foutre le camp avec les bois, la garce !… Et pas une lettre, rien…

À raconter éternellement la même histoire, il avait vite lassé tout le monde. Les femmes, généralement, lui donnaient tort, disant que Mathilde ne pouvait pourtant pas rester toujours seule à s’embêter, que « ça » durait depuis trop longtemps et que les hommes auraient peut-être fait pire à la place des femmes.

Sulphart s’aigrissait. Il n’avait eu que des déceptions depuis son arrivée. À la caserne, où il comptait retrouver les effets de civil qu’il avait laissés le 2 août 1914, le sergent-major avait haussé les épaules : « Les fringues ? Elles étaient loin… » On avait bien fait des paquets de vêtements, soigneusement étiquetés et mis en tas réglementaires ; malheureusement, les uns avaient laissé un morceau de fromage dans leur poche,les autres un sandwich ou un reste de saucisson, tout cela avait pourri, les rats et la vermine s’y étaient mis et il avait fallu tout brûler.

C’est une Œuvre qui dut l’habiller, et, comme chaussures, on lui laissa à titre de souvenir ses brodequins des tranchées, tout racornis de boue. À l’atelier, il n’avait pas retrouvé sa place, le patron ayant sous-loué à une usine de munitions, et au Chemin de fer, on l’avait trouvé trop faible. D’ailleurs, il cherchait de l’ouvrage sans désir d’en trouver, s’en remettant au hasard pour le nourrir quand il aurait mangé ses quelques francs, et trop habitué à trouver son rata prêt à la roulante pour ne pas admettre que la soupe était due aux hommes comme la lumière du jour. Tout lui semblait marcher de travers et il disait :

— S’il y avait autant de pagaille et de saloperies au front comme il y en a à l’arrière, les Boches seraient à Bordeaux depuis une paye.

En rentrant le soir – souvent avec un verre de trop – il s’arrêtait chez sa concierge, et, avant de monter dans sa chambre nue, il se soulageait de tout ce qu’il avait de rage au cœur et de peine cachée. Ce malheur injuste – sa femme partie – dressait autour de lui quatre murs de prison où il se cognait la tête.

— Non, après ce que j’en ai bavé, c’est tout de même de trop… C’est qu’on a souffert, nous autres, madame Quignon… Tenez, à Craonne, figurez-vous.

Mais la concierge levait aussitôt les bras, comme pour demander grâce :

— Ah ! monsieur Sulphart, suppliait-elle, ne me racontez plus de ces histoires de tranchées, on en a les oreilles rebattues.

Découragé, il montait se coucher. Il avait planté une baïonnette dans le plancher, à la tête de son lit » et cela lui servait de bougeoir, comme au front. Il sortait d’un placard des illustrés poussiéreux, de vieux journaux, et les lisait pour s’endormir. C’est ainsi qu’il tomba sur l’article oublié d’un académicien :

« Nous avons contracté envers nos poilus une dette de reconnaissance que nous n’oublierons jamais, disait l’écrivain. Nous sommes débiteurs de toutes les souffrances que nous n’avons pas subies… »

Sulphart découpa l’article et le rangea dans son calepin.



Il arriva à Paris avec seulement sept francs en poche, mais, le matin même, il était embauché pour le lendemain dans une maison de Levallois. Pour la première fois depuis qu’il avait repris le veston de civil, il se sentit heureux. Quinze francs par jour ! Il supputait tout ce qu’il allait avoir de bien-être, d’aise, de bonheur, pour ses quinze francs.

C’était son tour maintenant de « se la couler douce ». Il allait se faire de bons copains – des gars qui seraient allés au front comme lui – il dénicherait un petit bistro convenable pour manger à midi, il trouverait une chambre pas trop loin, pour pouvoir se lever tard. Déjà, en traversant les ateliers, il avait remarqué des ouvrières, une, surtout, qui riait en relevant ses cheveux d’une main noircie par la potée. Cela le faisait sourire de penser à elle.

— C’est du sérieux, ces poules-là… Ça sait tenir une maison.

Il suivait son petit rêve, les yeux distraits, quand une auto remplie de grues et d’uniformes chics faillit le renverser. D’un recul brusque, il évita le capot.

— Embusqué ! lui cria celui qui était au volant. Sulphart fit mine de s’élancer, mais il se contenta de montrer le poing à la voiture, en hurlant des injures dont les passants seuls purent bénéficier.

L’insulte reçue lui pesa sur le cœur pendant tout le déjeuner, et, pour la faire descendre, il reprit trois fois du vieux marc avec son café. Alors, ragaillardi, il alla faire un tour sur les boulevards. À la porte d’un journal où le communiqué était affiché, des gens discutaient.

— On devrait faire une grande offensive, disait d’une voix courte un gros monsieur aux yeux en boule.

— Avec ta viande, lui cria Sulphart dans le nez.

Tous ces civils qui osaient parler de la guerre le mettaient hors de lui, mais il ne détestait pas moins ceux qui n’en parlaient pas, et qu’il accusait d’égoïsme.

En flânant devant les boutiques, il aperçut à la devanture d’un bureau de tabac, un tableau superbe, en couleurs, qui l’arrêta émerveillé. Formé d’une douzaine de cartes postales assemblées, ce chef-d’œuvre représentait une femme géante, en cuirasse d’argent, qui tenait une palme d’une main, une torche de l’autre et semblait conduire une farandole où l’on reconnaissait des soldats gris, des soldats verts, des soldats kaki. Le soldat français, crut-il remarquer, lui ressemblait comme un frère, et cela le flatta infiniment. Il entra et demanda à la marchande :

Combien votre truc ?

— Trois francs, dit la patronne.

Sulphart fit la grimace en pensant qu’il ne lui restait plus que trente-huit sous.

— J’en voudrais seulement une, celle du bas, insista-t-il… Où qu’il y a un poilu qui me ressemble.

La buraliste haussa les épaules.

— On ne détaille pas, répondit-elle sèchement.

Sulphart sentit qu’il devenait tout rouge. Et d’un coup rageur, frappant le comptoir de sa main mutilée, il gronda :

— Et ma main, moi, je ne l’ai pas détaillée ?

La marchande cligna simplement des yeux, comme si ces cris lui faisaient mal, mais sans lever la tête, et elle continua de peser du tabac à priser.

— Enfin, dit Sulphart en s’adressant à un monsieur qui choisissait des cigares, s’il y en a qui reviennent du front, ils doivent comprendre que je l’aie à la caille.

Le client fit un vague signe de tête, se retourna et prit du feu, à larges bouffées. Les consommateurs, à côté, regardaient le fond de leur verre et le garçon, pour ne rien entendre, avait ouvert un journal. Sulphart les ayant regardés tous, comprit et haussa les épaules, déjà résigné.

— Ça va bien, dit-il, jetant trente sous sur le comptoir. Tenez, donnez-moi un paquet de cigarettes jaunes, ça fait longtemps que je n’ai fumé que du gros.


L’après-midi, ayant longtemps hésité, passé et repassé devant la porte sans oser entrer, il rendit visite aux parents de Demachy. Le luxe de l’appartement l’impressionnait, la douleur de la mère lui serrait le cœur, et il se sentait gêné, ayant peur de paraître mal élevé en remuant les pieds ou en parlant tropfort. En partant, la mère l’embrassa et lui donna cent francs. Sulphart, qui sentait ses larmes prêtes à jaillir, ne put pas dire merci et se sauva. Seule, la concierge le vit pleurer.

— C’était mon copain, Gilbert, lui dit-il. Un brave gars…

La poche pleine, il partit pour Levallois afin de payer son « quand est-ce » aux copains de l’usine. Dans la chaude atmosphère du café, – la fumée, les voix cordiales, les verres qui trinquent – il sentit fondre son chagrin.

Renversé mollement sur la banquette de moleskine, il buvait son apéritif à petites gorgées en regardant s’envoler les légères bouffées de fumée bleue. Les consommateurs parlaient de la guerre, les journaux du soir ouverts devant eux, et cela l’ennuyait. Les armées, à présent, avançaient de dix kilomètres dans une journée, alors que de son temps il fallait peiner des semaines pour arracher quelques centaines de mètres, en les couvrant de morts. Lorsqu’il prononçait les noms de ses batailles, des noms tragiques qu’il croyait immortels, on ne les connaissait plus : l’égoïsme de l’arrière les avait oubliés. Et il en ressentait une sorte d’amertume.

Pourtant, ce soir-là, il était heureux. Les paroles lui parvenaient à travers un brouillard, comme un inutile bavardage.

— Il n’y a qu’à attendre, braillait le patron qui jonglait avec ses bouteilles au comptoir. Maintenant, on est sûr de les avoir. On fera chez eux ce qu’ils ont fait chez nous.

— Mais tais-toi donc, protesta un ouvrier qui jouaitsa journée au Zanzibar. Ce qu’il faut, c’est la paix. C’est honteux de faire durer cette saloperie-là.

À cheval sur une chaise, l’air éreinté, les joues blêmes et les oreilles écarlates, un buveur, un peu saoul, mâchonnait son avis :

— Paix ou pas paix, c’est trop tard, c’est une défaite. Rien à faire, je vous dis, le coup est joué. Pour nous autres, c’est une défaite.

Sulphart leva la tête et dévisagea celui qui parlait ainsi.

— Moi, lui dit-il, je dis et je prétends que c’est une victoire.

Le buveur le regarda et haussa les épaules.

— Pourquoi ça, que c’est une victoire ?

Sulphart déconcerté chercha un instant, ne trouvant pas tout de suite les mots qu’il fallait pour exprimer son farouche bonheur. Puis, sans même comprendre la terrible grandeur de son aveu, il répondit crûment :

— J’trouve que c’est une victoire, parce que j’en suis sorti vivant…