Les Décembristes/Fragment1/Chapitre2

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 234-251).
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II

Quand M. Chevalier, qui était monté pour installer ses hôtes, rentra chez lui, il communiqua ses réflexions sur les nouveaux venus à la compagne de sa vie, qui, en dentelles et en soie, était assise, à la mode parisienne, devant le bureau ; quelques assidus de l’établissement étaient dans la même pièce. Serge, étant en bas, avait remarqué cette chambre et ses hôtes. Vous aussi l’avez sans doute remarquée si vous êtes allé à Moscou.

Si vous êtes un homme modeste ne connaissant pas Moscou, si vous êtes en retard pour dîner, si vous étant trompé dans vos calculs sur les hospitaliers Moscovites, vous pensiez être invité à dîner et ne l’avez pas été, ou tout simplement si vous voulez dîner dans le meilleur hôtel, vous entrez dans le vestibule. Trois ou quatre valets s’élancent. L’un d’eux vous ôte votre pelisse et vous félicite pour la nouvelle année, pour le carnaval ou pour l’arrivée, ou tout simplement remarque qu’on ne vous a pas vu depuis longtemps, bien que vous n’ayez jamais été dans cet établissement.

Vous entrez, et la première chose qui vous saute aux yeux, c’est la table garnie, comme il vous semble, d’une quantité innombrable de plats appétissants. Mais ce n’est qu’une illusion d’optique, car la plus grande place est occupée par les faisans emplumés, des langoustes vivantes, de petites boîtes de parfums et de pommades, des fioles, des cosmétiques, des bonbons. Seulement, au bord de la table, après avoir bien cherché, vous trouvez de l’eau-de-vie, un morceau de pain beurré, avec des petits poissons, sous un garde-mouches tout à fait inutile à Moscou au mois de décembre, mais tout à fait semblable à ceux qu’on emploie à Paris. Plus loin, en face de la table, vous voyez une chambre, là un bureau devant lequel est assise une Française au visage répugnant mais avec des manchettes immaculées et une jolie robe à la mode.

Près de la Française vous verrez un officier en uniforme déboutonné qui boit de l’eau-de-vie, un civil qui lit le journal et des jambes quelconques, militaires ou civiles, qui se reposent sur la chaise de velours, et vous entendrez une conversation française et de grands éclats de rire plus ou moins naturels. Si vous désirez savoir ce qui se fait dans cette chambre je vous conseille de n’y pas entrer, mais d’y jeter un regard dérobé, en faisant semblant de prendre une tartine. Autrement vous seriez bien gêné du silence interrogateur et des regards que fixeraient sur vous les habitués qui sont dans la chambre, et sans doute que, par gêne, vous iriez bien vite à une des tables de la grande salle ou dans le jardin d’hiver. Personne ne vous empêcherait de faire cela ; les tables sont pour tout le monde, et là-bas, dans la solitude, vous pourriez appeler le garçon et commander autant de truffes qu’il vous plairait.

La salle où est la Française existe pour la jeunesse dorée de Moscou privilégiée, et il n’est pas si facile qu’il vous semble d’être des élus.

En entrant dans cette chambre, M. Chevalier apprit à sa femme que le monsieur de la Sibérie était très ennuyeux, que son fils et sa fille étaient de braves jeunes gens, tels qu’on peut seulement les élever en Sibérie.

— Si vous voyiez la fille, quelle rose !

— Oh ! il aime les petites filles fraîches, ce vieux, — dit un des hôtes qui fumait le cigare. (Naturellement la conversation était en français, mais je la transcris en russe, ce que je ferai toujours au cours de cette histoire.)

— Oui, je les aime beaucoup ! — répondit M. Chevalier. — Les femmes, c’est ma passion. Vous ne le croyez pas ?

— Vous entendez, madame Chevalier, — s’écria un gros officier de Cosaques, débiteur de l’établissement, et qui aimait à causer avec le patron.

— Oui, voilà, il partage mon goût, — dit Chevalier en tapant sur l’épaule du gros officier.

— Est-elle vraiment belle, cette Sibérienne ?

Chevalier réunit le bout de ses doigts et les baisa.

Puis entre les hôtes, la conversation prit un tour confidentiel et très gai. Il s’agissait du gros. Il écoutait en souriant ce qu’on disait de lui.

— Peut-on avoir un goût aussi pervers ! — s’écria quelqu’un en riant. — Mademoiselle Clarisse !! Vous savez que chez les femmes, Strouzov préfère les cuisses.

Bien quelle ne comprît pas le sel de cette réflexion, mademoiselle Clarisse, au bureau, éclata de rire autant que le lui permettaient ses mauvaises dents et son âge respectable.

— Est-ce la demoiselle de Sibérie qui lui inspire ce goût ? — Et tous de rire encore plus.

M. Chevalier lui-même pouffait de rire. Il ajouta :

— Ce vieux coquin ; et il tapa sur la tête et sur l’épaule de l’officier de Cosaques.

— Mais qui sont ces Sibériens ? Des industriels ou des marchands ? — demanda l’un des messieurs quand le rire s’interrompit.

— Nikita ! demandez le passeport du monsieur qui vient d’arriver, — dit M. Chevalier.

« Nous, l’empereur Alexandre… » se mit à lire M. Chevalier quand on lui apporta le passeport. Mais l’officier de Cosaques lui arracha le papier et son visage exprima soudain de l’étonnement.

— Eh bien ! devinez qui c’est ? Vous tous le connaissez au moins de nom.

— Mais comment peut-on deviner ? montre. Eh bien ! Abd-el-Kader ! Ah ! ah ! ah ! Cagliostro !… Pierre III ! Ah ! ah ! ah !

— Eh bien, lis donc.

L’officier de Cosaques déplia le papier et lut : « Ex-prince Piotr Ivanovitch… » et il lut un de ces noms russes que chacun connaît et prononce avec un certain respect mêlé de plaisir, quand on parle de la personne qui porte ce nom comme d’une personne proche ou connue. Nous l’appellerons Labazov. L’officier de Cosaques se rappelait vaguement que ce Pierre Labazov avait été célèbre par quelque chose en 23, qu’il avait été condamné aux travaux forcés. Mais, par quoi était-il célèbre, il ne le savait pas bien. Parmi les autres, personne ne le savait, et ils répondirent : — « Ah, oui, il est connu ! » comme ils auraient dit : « Comment donc, connu, oui, connu ! » de Shakespeare, auteur de l’Énéide. Mais ils étaient mieux renseignés parce que le gros leur expliqua que c’était le frère du prince Ivan, l’oncle des Tchikine, de la comtesse Prouk ; en un mot qu’il était connu…

— Il est probablement très riche s’il est le frère du prince Ivan, et si on lui a rendu sa fortune, — remarqua l’un des jeunes. — On l’a rendue à quelques-uns.

— Combien de ces déportés sont déjà de retour ? remarqua un autre. — Il semble vraiment qu’il en est plus retourné que parti. Jikinskï, raconte-nous cette histoire du 18, demanda-t-il à l’officier du génie, qui avait la réputation d’un narrateur émérite. — Eh bien, raconte donc.

— Tout d’abord, c’est un fait. Il s’est passé là, chez Chevalier, dans la grande salle. Trois décembristes viennent pour dîner. Ils s’asseoient près d’une table, mangent, boivent, causent. En face d’eux, s’asseoit un monsieur entre deux âges, à l’air respectable, et il écoute attentivement tout ce qu’ils disent de la Sibérie. Il demande quelque chose ; un mot amène l’autre, il se met à causer ; il résulte qu’il vient aussi de la Sibérie.

— Vous connaissez Nertchinsk ?

— Comment donc !… j’y ai vécu.

— Vous connaissez Tatiana Ivanovna ?

— Comment ne pas la connaître !

— Permettez-moi de vous demander si vous étiez aussi déporté ?

— Oui, j’ai eu ce malheur. Et vous ?

— Nous sommes tous déportés pour le 14 décembre. C’est étrange que nous ne nous connaissions pas si vous êtes aussi du 14. Peut-on vous demander votre nom ?

— Féodorov.

— Vous êtes aussi du 14 ?

— Non, du 18.

— Comment du 18 ?

— Du 18 septembre. Pour une montre d’or ; on m’a accusé de vol et j’ai souffert injustement.

Tous éclatèrent de rire, sauf le narrateur qui, de l’air le plus sérieux, regardait ses auditeurs et jurait que c’était une histoire vraie.

Aussitôt après le récit, un des hôtes de la jeunesse dorée se leva et partit au club. Il traversa les salles pleines de tables de jeu, où des vieillards jouaient au whist, la salle d’enfer, où le célèbre « Poutchine » commençait sa partie contre la « compagnie. » Il s’arrêta quelque temps près de l’un des billards où un petit vieux important avait peine à faire sa bille. Il jeta un regard dans la bibliothèque : là un général lisait lentement, à travers ses lunettes, un journal qu’il tenait loin ; et un jeune homme, invité, feuilletait toutes les revues en s’efforçant de ne pas faire de bruit.

Le jeune muscadin s’assit sur un divan, dans la salle de billard, près des joueurs, qui appartenaient comme lui à la jeunesse dorée. C’était un jour de gala, et il y avait beaucoup de messieurs, qui fréquentaient toujours le club. Parmi eux, se trouvait Ivan Pavlovitch Pakhtine. C’était un homme de quarante ans, de taille moyenne, blanc, gros, de large carrure, la tête chauve, le visage luisant, heureux, bien rasé. Il ne jouait pas mais il était assis près du prince D. qu’il tutoyait. Il ne refusait pas le verre de champagne qu’on lui offrait. Il s’était si bien installé après le dîner, — il avait, sans qu’on l’eût remarqué, élargi la ceinture de son pantalon, — qu’il semblait pouvoir rester ainsi tout un siècle, à fumer le cigare, boire du champagne, en sentant la présence très proche des princes, des comtes et des fils de ministres. La nouvelle de l’arrivée de Labazov rompit son calme.

— Où vas-tu, Pakhtine ! — dit un fils du ministre qui remarqua, tout en jouant, que Pakhtine se levait, rajustait son gilet et, d’un seul trait, buvait son champagne.

— Severnikov m’a demandé — dit Pakhtine en sentant quelque faiblesse dans les jambes.

— Eh bien, quoi ! tu iras ?

Anastasie ! Anastasie ! ouvre les portes.

C’était une chanson tzigane alors à la mode.

— Peut-être, et toi ?

— Moi je ne peux pas. Un vieillard marié !

— Va !

Pakhtine, en souriant, sortit dans la salle des glaces, chez Severnikov. Il aimait finir par une plaisanterie, et maintenant elle venait comme ça.

— Eh bien, comment va la santé de la comtesse ? demanda-t-il en s’approchant de Severnikov qui ne l’avait pas du tout demandé, mais qui, d’après des considérations propres à Pakhtine, avait le plus grand besoin de connaître l’arrivée de Labazov.

Severnikov avait été un peu mêlé au 14 décembre ; il était l’ami de tous les décembristes.

La comtesse se portait mieux et Pakhtine s’en montrait très content.

— Vous ne savez pas encore que Labazov est arrivé aujourd’hui ? Il s’est arrêté chez Chevalier.

— Que dites vous ! Nous sommes de vieux amis ! Comme je suis heureux ! Comme je suis heureux ! Je pense qu’il a vieilli, le pauvre ! Sa femme a écrit à ma femme…

Mais Severnikov ne dit pas ce qu’elle avait écrit, car ses partenaires, qui avaient déclaré le jeu sans atout, faisaient une faute. Tout en causant avec Ivan Pavlovitch, il leur jetait sans cesse des regards obliques. Et soudain, il se jetait vers la table et la frappait, pour prouver qu’il fallait jouer par sept. Ivan Pavlovitch se leva et, s’approchant d’une autre table, en passant, il glissa, dans la conversation, sa nouvelle à un monsieur respectable. Il se leva de nouveau et fit de même à la troisième table. Tous les messieurs respectables étaient enchantés du retour de Labazov, et quand Ivan Pavlovitch revint dans la salle de billard, lui qui d’abord ne savait pas s’il fallait se réjouir du retour de Labazov, n’employait déjà plus son exorde sur le bal, sur l’article du Messager, sur la santé et le temps, mais commençait ex abrupto à annoncer avec enthousiasme l’heureux retour du célèbre décembriste.

Le petit vieux, qui essayait toujours en vain de pousser la boule blanche, devait, selon Pakhtine, être particulièrement heureux de la nouvelle.

Il s’approcha de lui.

— Vous jouez bien, Votre Haute Excellence ! dit-il pendant que le petit vieux lançait sa queue dans le gilet rouge du marqueur, en exprimant par cela son désir qu’il y mît de la craie. « Votre Haute Excellence » n’était point dit par flatterie, comme on pourrait le penser (non, ce n’était pas à la mode en 1850 ; Ivan Pavlovitch appelait le petit vieux simplement par son prénom et celui de son père) ; mais c’était dit ou pour railler ceux qui s’exprimaient ainsi, ou pour montrer, en plaisantant, que l’on savait à qui l’on parlait. C’était dit un peu au sérieux, en général c’était très fin.

— J’ai appris tout à l’heure… Piotr Labazov est arrivé. Il vient tout droit de Sibérie avec toute sa famille.

Pakhtine prononçait ces paroles juste au moment où le petit vieux manquait sa bille. Il n’avait pas de chance.

— S’il est revenu aussi fou qu’il est parti, il n’y a pas de quoi s’en réjouir, — répondit le petit vieux d’un air sombre, irrité qu’il était par sa malchance incompréhensible. Cette réflexion gêna Ivan Pavlovitch. De nouveau il ne savait pas s’il fallait ou non se réjouir de l’arrivée de Labazov, et pour résoudre définitivement cette question, il dirigea ses pas dans la salle où les gens sages se réunissaient pour causer, où l’on connaissait l’importance et le prix de chaque objet, en un mot où l’on savait tout. Ivan Pavlovitch était en aussi bonnes relations avec le groupe des sages qu’avec la jeunesse dorée et les grands personnages. Il est vrai qu’il n’avait pas de place marquée dans la chambre des sages, mais personne ne s’étonna quand il entra et s’assit sur le divan… On s’occupait de savoir en quelle année et à quel propos avait éclaté une querelle entre deux journalistes russes. Ivan Pavlovitch profita d’un moment de silence pour placer sa nouvelle, non comme un événement joyeux, mais comme une chose sans importance, dite par hasard.

Mais aussitôt, à la façon dont les « sages » (j’emploie le mot sages comme surnom des habitués de la chambre des sages) accueillirent la nouvelle et se mirent à la discuter, Ivan Pavlovitch comprit aussitôt qu’elle était précisément ici à sa place, qu’ici seulement elle prendrait l’ampleur nécessaire pour aller plus loin, et qu’ici seulement il pourrait savoir à quoi s’en tenir.

— Il ne manquait que Labazov, — dit un des sages. — Tous les décembristes restés vivants sont de retour en Russie.

— C’était un des glorieux — dit Pakhtine encore d’un ton interrogateur, prêt à tourner ces mots en plaisanterie ou au sérieux.

— Comment donc ! Labazov était un des hommes les plus remarquables de ce temps, — commença un « sage » — En 1819, étant lieutenant du régiment Séménovsky, il fut envoyé à l’étranger avec des dépêches pour le duc Z… Puis il revint et en vingt-quatre heures était reçu dans la première loge maçonnique.

Tous les maçons de ce temps se réunissaient chez D… et chez lui. Il était très riche.

Le prince G…, Teodor D… et Ivan P… étaient ses plus intimes amis.

Son oncle, le prince Vissarion, pour éloigner le jeune homme de cette société, l’emmena à Moscou.

— Excusez, Nikolaï Stepanovitch, — interrompit un autre « sage », — il me semble que c’était en 23 (1823), parce que Vissarion Labazov était nommé commandant du 3e corps d’armée en 24, et était à Varsovie. Il le fit nommer son aide de camp, et c’est après son refus qu’il l’emmena à Moscou. Mais, je vous demande pardon, je vous ai interrompu.

— Mais non, continuez, s’il vous plaît.

— Non. Je vous en prie.

— Non, faites. Vous devez le savoir mieux que moi, et, en outre, vous avez donné ici des preuves suffisantes de votre mémoire et de votre savoir.

— À Moscou, contre le désir de son oncle, il prit sa retraite, — continua celui dont la mémoire et le savoir étaient prouvés. — Là-bas une seconde société se forma autour de lui ; il en était le promoteur, le cœur si l’on peut s’exprimer ainsi. Il était riche, beau, intelligent, instruit, et, dit-on, tout à fait aimable. Sa tante me disait encore qu’elle ne connaissait pas d’homme plus charmant. Et voilà, quelques mois avant la révolte, il épousait mademoiselle Krinskaia.

— La fille de Nicolas Krinskï, celui qui était à Borodino… En un mot, connu, — interrompit quelqu’un.

— Oui, oui. Son énorme fortune lui reste, mais son domaine familial est allé à son frère cadet, au prince Ivan, qui est maintenant Oberhauf Kafermeister (il a prononcé quelque chose en ce genre) et qui a été ministre.

— Le mieux, c’est son acte envers son frère, continua le narrateur. Quand on a perquisitionné chez lui, la seule chose qu’il ait réussi à détruire ce furent les lettres et les papiers de son frère.

— Son frère était-il compromis ?

Le narrateur ne prononça pas « oui, » mais agita les lèvres et cligna des yeux avec importance.

— Ensuite, pendant tous les interrogatoires, Pierre Labazov nia tout ce qui touchait son frère ; c’est pourquoi il a souffert plus que les autres. Mais le mieux, c’est que le prince Ivan a eu tous les biens et n’a pas donné un sou à son frère.

— On a dit que Pierre Labazov avait lui-même refusé tout — dit quelqu’un.

— Oui, mais il refusa parce que le prince Ivan lui écrivit, avant le couronnement, et s’excusa en disant que s’il ne le prenait pas, alors le domaine serait saisi, qu’il avait des enfants et des dettes, et que, maintenant, il ne pouvait rien rendre. Pierre Labazov répondit par ces deux lignes : « Ni moi, ni mes héritiers n’avons ni ne voulons avoir aucun droit sur le domaine que vous a donné la loi » et rien de plus. Hein ?

Le prince a avalé et, enchanté, il enferma ce document avec les billets à ordre dans une cassette et ne les a montrés à personne.

Une des particularités de la chambre des sages c’était que ses membres savaient, quand ils le voulaient savoir, tout ce qui se faisait au monde, de quelque secret que ce fût entouré.

— Ça c’est une question, fit un nouvel interlocuteur. Serait-il juste d’enlever aux enfants du prince Ivan une fortune à laquelle ils sont habitués et qu’ils croient légitime ?

La conversation était ainsi transportée dans les régions abstraites qui n’intéressaient pas Pakhtine. Il sentait le besoin de communiquer la nouvelle à d’autres gens. Il se leva et traversa lentement les salles en causant à droite et à gauche. Un de ses camarades l’arrêta pour lui communiquer la nouvelle de l’arrivée de Labazov.

— Qui ne le sait pas ! — répondit Ivan Pavlovitch avec un sourire calme, en se dirigeant vers la sortie.

La nouvelle avait déjà fait son tour et lui revenait. Au club, il n’y avait plus rien à faire. Il partit à une soirée. Ce n’était pas une soirée par invitations, mais un salon où l’on recevait chaque jour. Il y avait huit dames et un vieux colonel et tous s’ennuyaient mortellement. Rien que l’allure résolue et le visage souriant de Pakhtine réjouirent les dames et les demoiselles.

La nouvelle était d’autant plus à propos que la vieille comtesse Fuchs et sa fille étaient là.

Pendant que Pakhtine répétait presque mot à mot tout ce qu’il avait entendu dans la chambre des sages, madame Fuchs hochait la tête, s’étonnait de sa vieillesse et commençait à se rappeler ses sorties avec Natalia Krivskaia, maintenant madame Labazov.

— Son mariage est un vrai roman, et tout s’est passé sous mes yeux. Natalie était presque fiancée à Miatline, plus tard tué en duel par Débra. Mais à cette époque Pierre vint à Moscou, il s’éprit d’elle et la demanda en mariage. Le père penchait fort pour Miatline, en général, on avait peur de Labazov comme d’un franc-maçon ; il refusa. Seulement le jeune homme continua à la voir au bal, partout ; il se lia d’amitié avec Miatline et lui demanda de renoncer à son mariage. Miatline accepta. Il lui proposa un enlèvement. Elle y consentit, mais au dernier moment (la conversation se passait en français), elle alla trouver son père, lui dit que tout était prêt pour la fuite, qu’elle pourrait le quitter, mais qu’elle espérait en sa magnanimité. En effet, le père lui pardonna ; tous intervinrent en sa faveur, et il donna son consentement. Voilà comment s’est fait son mariage. Et c’était un mariage gai ! Qui de nous pouvait penser qu’un an après elle le suivrait en Sibérie ! Elle, une fille unique, la plus riche, la plus belle de ce temps ! L’empereur Alexandre la remarquait toujours au bal et dansait souvent avec elle. Chez la comtesse G…, il y avait un bal costumé, je me le rappelle comme si c’était d’hier : elle était en Napolitaine et elle était admirablement belle. Chaque fois qu’il venait à Moscou, il demandait : Que fait la belle Napolitaine ? Et, tout à coup, cette femme, dans sa position (elle accoucha en route), n’hésite pas un moment, ne prépare rien, ne fait pas de malle, et telle quelle, quand on arrêta son mari, partit avec lui pour cinq mille verstes.

— Oh ! c’est une femme sublime ! — dit la maîtresse du logis.

— Tous deux étaient des gens rares ! — fit une autre dame. — On m’a raconté, je ne sais pas si c’est vrai, qu’en Sibérie, partout où ils travaillaient, dans les mines, ou, comment appelle-t-on cela ? les forçats qui étaient avec eux se corrigeaient.

— Mais elle n’a jamais travaillé aux mines, — objecta Pakhtine.

— Que se passait-il en 56 ?

Trois ans auparavant personne ne pensait aux Labazov, et se les rappelait-on, c’était avec ce sentiment de peur qu’on éprouve en parlant de ceux qui sont morts récemment. Et maintenant, avec quelle vivacité l’on se rappelait toutes les anciennes relations, toutes les belles qualités, et chacune des dames tirait déjà ses plans pour accaparer les Labazov et en régaler ses invités.

— Leurs enfants, un fils et une fille, sont avec eux, — dit Pakhtine.

— S’ils sont aussi beaux qu’était leur mère ! — dit la comtesse Fuchs. — Du reste le père aussi était très beau.

— Comment ont-ils pu élever leurs enfants là-bas ? — dit la maîtresse du logis.

— On dit qu’ils sont très bien élevés. On dit que le jeune homme est aussi bien, aussi aimable, aussi instruit que s’il avait été élevé à Paris.

— Je prédis un grand succès à la jeune fille, — fit un jeune laideron, — toutes ces dames de Sibérie ont quelque chose de vulgaire et d’agréable mais qui plaît beaucoup.

— Oui, oui, — dit une autre jeune fille.

— C’est un riche parti de plus, — ajouta une troisième.

Un vieux colonel, d’origine allemande, qui trois ans avant était allé à Paris pour épouser une femme riche, décidait de faire au plus vite sa demande avant que les jeunes gens fussent au courant.

Les jeunes filles et les dames pensaient la même chose au sujet du jeune homme arrivant de Sibérie.

« C’est probablement mon affaire ! » pensait une jeune fille qui allait en vain dans le monde depuis huit ans. C’est sans doute pour le mieux que ce sot cavalier-garde ne m’ait pas demandée en mariage. J’aurais été sûrement malheureuse ! » — « Eh bien ! elles seront toutes jaunes de dépit, quand il s’éprendra de moi », se disait une jeune et belle dame.

On parle de la province, des petites villes, la haute société est bien pire. Là-bas il n’y a pas de nouveaux personnages, mais la société est prête à recevoir tout nouveau personnage, s’il en paraît. Et ici, c’est rarement, comme maintenant les Labazov, qu’on est reconnu appartenir au cercle et qu’on y est admis. Mais la sensation produite par ces nouveaux personnages est plus forte que dans une ville de province.