Les Décembristes/Fragment1/Chapitre3

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 252-271).
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III

— Moscou ! Moscou ! ville aux murs blancs ! — s’exclamait Piotr Ivanovitch en se frottant les yeux, le matin, et en écoutant les sons des cloches qui se répandaient dans la petite rue Gazetnï. Rien ne ressuscite si fortement le passé que les sons, et ceux des cloches de Moscou, unis à la vue des murailles blanches et au bruit des roues lui rappelaient vivement, non seulement ce Moscou qu’il connaissait trente-cinq ans avant, mais ce Moscou avec le Kremlin, les palais, les Ivan, etc., qu’il portait dans son cœur. Et il ressentait une joie enfantine d’être Russe, d’être à Moscou.

En robe de chambre de Boukhara, déboutonnée sur la large poitrine couverte d’une chemise d’indienne, la pipe d’ambre, le valet aux pas étouffés, le thé, l’odeur du tabac, la voix forte, entrecoupée d’un homme dans la chambre de Chevalier, les baisers du matin, les voix de la fille et du fils parurent à lui ; le décembriste était chez lui comme il était à Irkoutsk et comme il serait à New-York ou à Paris. Avec quel plaisir je voudrais présenter au lecteur le héros de décembre, supérieur à toutes les faiblesses, mais, pour la vérité, je dois avouer que Piotr lvanovitch se rasait, se peignait et se regardait dans le miroir avec un soin particulier. Il était mécontent de l’habit, mal confectionné en Sibérie et, par deux fois, il le boutonna et le déboutonna. Natalia Nikolaievna entra dans le salon avec un froufrou de sa robe de moire noire ; les manches et les rubans de son bonnet n’étaient pas à la dernière mode, mais si bien arrangés que non seulement ce n’était pas ridicule mais distingué. Les dames ont pour ces choses un sixième sens particulier et une perspicacité incomparable. Sonia était aussi habillée de telle manière, que malgré un retard de deux ans sur la mode, on ne pouvait trouver rien à redire. L’ajustement de la mère était sombre et simple, celui de la fille, clair et gai.

Sérioja venait seulement de s’éveiller. Ils partirent sans lui à la messe. Le père et la mère s’assirent au fond de la voiture, la fille en face. Vassili monta sur le siège. La voiture de louage les mena au Kremlin. Quand ils descendirent, les dames rajustèrent leurs robes, Piotr Ivanovitch donna le bras à sa femme et, la tête haute, se dirigea vers les portes de l’église. Beaucoup de marchands, d’officiers et des gens de toutes sortes ne pouvaient définir leur qualité.

Quel était ce vieillard, bruni depuis longtemps, aux rides larges et droites d’un travailleur, rides particulières qui ne ressemblent pas à celles acquises au club anglais, aux cheveux et à la barbe blancs comme neige, au regard bon et fier, aux mouvements énergiques ? Quelle était cette dame, grande, à l’allure imposante, aux yeux fatigués, éteints, grands et beaux ? Quelle était cette jeune fille fraîche, gracieuse, forte, mais ni mondaine, ni timide ? Des marchands ? non ; des étrangers non plus ; des seigneurs ? On n’en connaissait pas de tels. Mais ce sont des gens importants. Ainsi pensaient ceux qui les voyaient à l’église, et, on ne sait pourquoi, ils leur cédaient plus vite et plus volontiers le chemin qu’aux messieurs à grosses épaulettes. Piotr Ivanovitch se tenait à l’église avec autant de majesté qu’en y entrant ; il priait tranquillement, sans se distraire. Natalie Nikolaievna se mettait à genoux avec grâce, et, pendant le cantique des chérubins, elle tira son mouchoir et pleura beaucoup. Sonia semblait faire effort sur elle-même pour prier ; la prière ne lui venait pas, mais elle ne se retournait pas et faisait respectueusement le signe de croix.

Serge était resté à la maison, d’une part parce qu’il avait beaucoup dormi, d’autre part parce qu’il n’aimait pas aller à la messe. Ses jambes se fatiguaient, et il ne comprenait nullement pourquoi, faire quarante verstes sur ses skiss n’était rien pour lui, tandis que rester debout pendant les douze évangiles, c’était pour lui le plus grand tourment physique ; enfin il était resté parce qu’il sentait que le plus nécessaire pour lui c’était un habit neuf.

Il s’habilla et alla au Pont des Maréchaux. Il avait assez d’argent. Depuis qu’il avait vingt et un ans, son père avait adopté comme règle de lui donner tout l’argent qu’il voulait ; il dépendait de lui de laisser son père et sa mère sans argent.

Comme je regrette ces deux cent cinquante roubles dépensés en vain dans les magasins de confections de Kountz ! Chacun des messieurs qui se croisèrent avec Serge l’eût renseigné très volontiers et aurait considéré comme un bonheur d’aller avec lui pour commander un costume ; mais, comme il arrive toujours, il était seul parmi la foule. En bonnet, il passa le Pont des Maréchaux sans regarder les magasins ; arrivé au bout, il ouvrit une porte et en sortit en frac marron étroit (on les portait larges), en pantalon noir large (on les portait étroits), dans un gilet de soie pointillée qu’aucun des messieurs qui fréquentaient les salons particuliers, chez Chevalier, n’aurait laissé porter à son valet, et Serge avait acheté encore beaucoup de choses pareilles. Kountz s’était étonné de la taille fine du jeune homme, et il disait à tous n’en avoir jamais vu de pareille. Sérioja savait que sa taille était belle, mais les louanges d’un étranger comme Kountz le flattaient infiniment.

Il sortit allégé de deux cent cinquante roubles mais fort mal habillé, si mal, que deux jours plus tard son habit devenait la propriété de Vassili et ne restait pour lui qu’un souvenir désagréable. À l’hôtel il descendit en bas, s’assit dans la grande salle, regarda aussi la chambre des habitués et commanda pour son déjeuner un menu si étrange que le garçon même en riait dans la cuisine. Puis il demanda une revue qu’il feignit de lire. Quand le valet, encouragé par l’inexpérience du jeune homme, se mit à l’interroger : « Va à ta place ! » lui répondit Sérioja en rougissant. Mais son accent avait tant de fierté que l’autre obéit. La mère, le père et la fille, de retour à la maison, trouvèrent aussi son costume admirable.

Vous rappelez-vous ce sentiment joyeux de l’enfance, quand, pour le jour de votre fête, on vous a bien habillé, emmené à la messe, et, qu’au retour, l’habit, le visage et l’âme en fête, vous trouvez à la maison des invités et des joujoux. Vous savez qu’aujourd’hui vous n’aurez pas de classe, que même les grands festoient, qu’aujourd’hui, c’est pour toute la maison, jour de repos et de plaisir. Vous savez que vous seul êtes cause de cette fête, et que, quoi que vous puissiez faire, on vous pardonnera tout, et il vous semble étrange que les gens de la rue ne fêtent pas comme vos familiers. Les sons vous paraissent plus sonores, les couleurs plus vives ; en un mot, c’est le sentiment du jour de fête. C’est ce qu’éprouvait Piotr Ivanovitch en revenant de l’église.

Le colportage d’hier, de Pakhtine, n’était pas perdu.

Au lieu de jouets, Piotr Ivanovitch trouvait à la maison quelques cartes de visite de personnes importantes de Moscou qui, en 56, croyaient de leur devoir absolu de montrer le plus d’attention possible au célèbre exilé qu’ils n’auraient voulu voir pour rien au monde, trois ans avant. Aux yeux de Chevalier, du portier, des garçons d’hôtel, les voitures qui venaient le matin pour Piotr Ivanovitch, décuplèrent leur respect et leur amabilité. Tout cela était pour Piotr Ivanovitch les cadeaux de fête. En dépit de l’expérience de la vie, en dépit de l’intelligence, l’expression de respect de la part des gens respectés par le grand nombre fait toujours plaisir à l’homme. Piotr Ivanovitch avait la joie dans l’âme quand Chevalier, en s’inclinant, lui proposa un autre appartement, lui demanda d’ordonner tout ce qui lui plairait et lui affirma qu’il était heureux de posséder un tel hôte que Piotr Ivanovitch, et quand il regarda les cartes de visite et les remettant dans le plateau, prononçait les noms du comte S…, du prince D…, etc.

Natalia Nikolaievna déclara qu’elle ne recevrait personne et qu’elle irait de suite chez Maria Ivanovna. Piotr Ivanovitch y consentit, malgré son désir de causer avec beaucoup de visiteurs.

Pakhtine fut le seul visiteur qui parvint à lever la consigne. Si on avait demandé à Pakhtine pourquoi il était allé de Pretchistenka à la petite rue Gazetné, il n’aurait pu donner aucun motif, sauf celui d’aimer tout ce qui est nouveau et intéressant, c’est pourquoi il était venu voir Piotr Ivanovitch comme une rareté. On pourrait croire qu’un homme qui vient chez un inconnu avec cette seule raison dût être intimidé, et, au contraire, c’étaient Piotr Ivanovitch, son fils et sa fille, qui étaient gênés.

Natalia Nikolaievna était trop grande dame pour être gênée par quoi que ce fût. Le regard fatigué de ses beaux yeux noirs tombait tranquillement sur Pakhtine, et Pakhtine était dispos, content de soi, gai, aimable comme toujours.

Il était un ami de Maria Ivanovna.

— Ah ! — fit Natalia Nikolaievna.

— Pas un ami, il y a trop de différence d’âge, mais elle a toujours été bonne pour moi. — Depuis longtemps Pakhtine était un admirateur de Piotr Ivanovitch, il connaissait ses compagnons. Il espérait pouvoir être utile aux voyageurs, il serait venu dès hier, il n’en avait pas eu le temps et demandait qu’on l’excusât. Puis il s’assit et parla longuement.

— Oui, j’ai trouvé beaucoup de changement en Russie, — dit Piotr Ivanovitch en réponse à sa question.

Dès que Piotr Ivanovitch parlait, il fallait voir avec quelle attention et quel respect Pakhtine recueillait chacune des paroles du grave vieillard et comment, après chaque phrase, parfois même après un mot, Pakhtine, d’un signe de tête, d’un sourire, d’un mouvement des yeux, laissait comprendre qu’il avait reçu ou accepté la phrase ou la parole mémorable pour lui. Le regard fatigué approuvait cette manœuvre ; Sergueï Petrovitch semblait avoir peur que les paroles de son père ne fussent pas assez importantes pour l’attention de l’auditeur. Sophie Pétrovna, au contraire, souriait imperceptiblement, comme sourient les personnes qui ont remarqué le ridicule de quelqu’un. Il lui semblait qu’on ne pouvait rien attendre de celui-ci, que c’était un « Chuchka », comme elle et son frère appelaient certaine catégorie de gens.

Piotr Ivanovitch expliquait que pendant son voyage il avait remarqué de grands changements qui le réjouissaient. « Ou ne peut s’imaginer combien les paysans sont devenus supérieurs ; il y a en eux plus de conscience et de dignité », dit-il comme s’il récitait une vieille phrase. « Et je dois vous dire que le peuple m’intéresse surtout. Je suis d’avis que la force de la Russie n’est pas en nous mais dans le peuple », etc.

Piotr Ivanovitch exposa avec son ardeur habituelle des pensées plus ou moins originales sur diverses questions importantes. Nous aurons encore l’occasion de les entendre avec plus de développement. Pakhtine fondait de plaisir et tombait d’accord sur tout.

— Il vous faut absolument faire connaissance avec les Axatov ; permettez-moi de vous les présenter, prince ? Vous savez que son édition est maintenant autorisée. On dit que le premier numéro paraîtra demain. J’ai lu aussi son bel article sur la théorie de la science dans l’abstrait. C’est excessivement intéressant. Il y a aussi un article fort curieux : l’ « Histoire de la Serbie au XIe siècle », du célèbre capitaine Karbovanietz. En général, c’est un grand pas en avant.

— Ah ! vraiment ! fit Piotr Ivanovitch ; mais on voyait que ces nouvelles ne l’intéressaient pas.

Il ne connaissait même pas les noms que citait Pakhtine pour ceux de personnes connues.

Natalia Nikolaievna, sans nier la nécessité de connaître toutes ces personnes et l’état de choses, déclara, pour justifier son mari, qu’il recevait les revues très tardivement, mais qu’il lisait beaucoup trop.

— Papa, allons-nous chez tante ? — dit Sonia en entrant.

— Oui, mais il faut déjeuner. Ne voulez-vous pas quelque chose ?

Pakhtine naturellement refusa, mais Piotr Ivanovitch, avec l’hospitalité propre aux Russes en général, et à lui en particulier, insista pour que Pakhtine prit quelque chose, et lui-même but un petit verre d’eau-de-vie et un verre de bordeaux.

Pakhtine remarqua qu’au moment où il versait le vin, Natalia Nikolaievna se détournait comme par hasard, et que le fils regardait d’une façon particulière la main de son père.

Après le vin, aux questions de Pakhtine qui lui demandait son opinion sur la nouvelle littérature, sur le nouveau courant d’opinions, sur la guerre, sur la paix (Pakhtine savait, sans lien, unir et user dans une conversation les sujets les plus divers), Piotr Ivanovitch répondit d’un coup par une profession de foi générale. Était-ce dû au vin ou au sujet de conversation, mais il s’enflammait tant que des larmes se montraient dans ses yeux et que Pakhtine, enthousiasmé, pleurait aussi, et, sans se gêner, exprimait sa conviction que Piotr Ivanovitch était maintenant beaucoup plus avancé que tous les gens avancés et devait devenir le chef du parti. Les yeux de Piotr Ivanovitch s’animèrent. Il croyait aux paroles de Pakhtine, et il eût parlé encore longtemps si Sophie Pétrovna n’eût pas insisté près de Natalia Nikolaievna pour qu’elle prit sa mantille, et n’avait remué elle-même Piotr Ivanovitch. Il se versa le reste du vin, mais Sophie Pétrovna le but.

— Que fais-tu ?

— Je n’ai pas encore bu, papa, pardon.

Il sourit.

— Eh bien, allons chez Maria Ivanovna. Vous nous excuserez, monsieur Pakhtine.

Piotr Ivanovitch sortit en portant haut la tête.

Dans le vestibule, il rencontra encore un général qui venait faire visite à son vieux camarade.

Ils ne s’étaient pas vus depuis trente-cinq ans. Le général était déjà sans dents et chauve.

— Et toi tu es encore tout vert, — dit-il. — On voit que la Sibérie est mieux que Pétersbourg. Ce sont les tiens ? Présente-moi. Quel beau garçon, ton fils. Alors demain, pour dîner ?

— Oui, oui, sans faute.

Sur le perron, ils rencontrèrent le célèbre Tchikhaev, une vieille connaissance aussi.

— Comment avez-vous appris mon retour ?

— Ce serait une honte pour Moscou de ne pas le savoir. C’est déjà honteux qu’on ne vous ait pas rencontré aux remparts. Où dînez-vous ? Sans doute chez votre sœur, Maria Ivanovna ? Eh bien, c’est bon, j’irai aussi.

Piotr Ivanovitch avait toujours l’air d’un homme orgueilleux pour ceux qui ne pouvaient voir, à travers l’extérieur, sa bonté incomparable et sa sensibilité, et maintenant même, Natalia Nikolaievna admirait sa majesté inaccoutumée. Sophie Petrovna souriait des yeux en le regardant. Ils arrivèrent chez Maria Ivanovna. Maria Ivanovna, de dix ans plus âgée que Piotr Ivanovitch, était sa marraine. Elle était vieille fille.

Je raconterai plus tard pourquoi elle ne s’était pas mariée et comment avait passé sa jeunesse.

Depuis quarante ans, elle n’avait pas quitté Moscou. Elle n’avait ni grand esprit, ni grosse fortune. Elle ne tenait pas aux relations, au contraire, et pourtant, il n’y avait personne qui ne l’estimât. Elle était si convaincue que tous devaient l’estimer, que tous la respectaient. Parfois quelques jeunes libertins de l’Université ne reconnaissaient pas son autorité, mais ils ne frondaient qu’en son absence. Elle n’avait qu’à entrer au salon, avec son port de reine, à commencer sa conversation calme, à sourire de son sourire tendre, et ils étaient vaincus. Sa société, c’était tout le monde. Elle tenait tout Moscou et se conduisait avec lui comme avec ses familiers. La jeunesse et les hommes intelligents fréquentaient surtout chez elle. Elle n’aimait pas les femmes. Elle hospitalisait aussi des parasites des deux sexes que notre littérature a, on ne sait trop pourquoi, confondus dans un même mépris avec l’habit hongrois et les généraux. Mais Maria Ivanovna pensait que cela valait mieux pour M. Skopine, ruiné au jeu, pour madame Biécheva, chassée par son mari, de vivre chez elle que dans la misère. Et elle les hébergeait. Les deux grandes passions dans la vie active de Maria Ivanovna, c’étaient ses deux frères. Piotr Ivanovitch était son idole, le prince Ivan sa haine.

Elle n’était pas informée du retour de Piotr Ivanovitch. Elle arrivait de l’église et seulement maintenant prenait son café. Le vicaire de Moscou, madame Biécheva et Skopine étaient à table. Marie Ivanovna leur parlait du jeune comte Y…, fils de P… Z… qui était revenu de Sébastopol et dont elle était amoureuse (elle avait sans cesse des passions). Ce jour-là il devait dîner chez elle. Le vicaire se leva et salua. Maria Ivanovna ne le retint pas ; sous ce rapport elle était libre-penseuse. Elle était pieuse mais n’aimait pas les moines, et se moquait des dames qui courent après eux, disant hardiment que, pour elle, les moines sont des pécheurs comme les autres, et qu’on peut faire son salut dans le monde mieux qu’au couvent.

— Donnez l’ordre de ne recevoir personne, mon ami, dit-elle. J’écrirai à Pierre. Je ne sais pourquoi il n’arrive pas. Natalia Nikolaievna est sans doute malade.

Maria Ivanovna était convaincue que Natalia Nikolaievna ne l’aimait pas et était son ennemie. Elle ne pouvait lui pardonner ce fait, que ce n’était pas elle, la sœur, qui avait donné sa fortune et était partie en Sibérie, mais Natalia Nikolaievna, et que son frère s’était opposé énergiquement à sa proposition de le suivre. Après trente-cinq ans, parfois elle commençait à croire son frère qui affirmait que Natalia Nikolaievna était la meilleure des femmes et son ange gardien. Et elle l’enviait, elle lui semblait une mauvaise personne.

Elle se leva, passa au salon et s’apprêtait à aller dans son cabinet quand la porte s’ouvrit, et la tête grise, ridée de madame Biécheva parut dans la porte avec l’expression d’une horreur joyeuse.

— Ah ! préparez-vous, Maria Ivanovna ! — dit-elle.

— Une lettre ?

— Non, davantage… — Mais avant qu’elle eût achevé on entendit, dans l’antichambre, une haute voix d’homme.

— Mais où est-elle ? Va, toi, Natacha.

— C’est lui ! — prononça Maria Ivanovna. Et d’un pas large et ferme, elle s’approcha de son frère. Elle les aborda comme si elle les avait vus la veille.

— Quand es-tu arrivé, et où vous êtes-vous arrêtés ? Comment êtes-vous venus ? En voiture ? Voilà ce que lui demandait Maria Ivanovna en passant avec lui au salon. Sans écouter ses réponses, elle regardait tantôt l’un, tantôt l’autre.

Madame Biécheva était étonnée de ce calme, de cette indifférence et ne l’approuvait pas. Tous souriaient. Les interrogations cessèrent. Maria Ivanovna regarda sérieusement, en silence, son frère.

— Comment allez-vous ? — lui demanda Piotr Ivanovitch en lui serrant la main.

Piotr Ivanovitch lui disait vous, et elle le tutoyait.

Maria Ivanovna regarda encore une fois la barbe blanche, la tête chauve, les dents, les rides, les yeux, le visage hâlé et elle reconnaissait tout cela.

— Voici ma Sonia.

Mais elle ne se retournait pas.

— Comme tu es sot… — Sa voix s’entrecoupait. Elle saisit la tête chauve dans ses grandes mains blanches. Elle voulait dire : « Comme tu es sot de ne pas m’avoir prévenue… » Mais ses épaules et sa poitrine tremblaient, son visage de vieille grimaçait, et elle sanglota en serrant sur sa poitrine la tête chauve et répétant : « Comme tu es sot de ne pas m’avoir prévenue ».

Piotr Ivanovitch ne paraissait pas un si grand homme, il ne paraissait pas si important qu’au perron de Chevalier. Il était assis sur une chaise, la tête entre les mains de sa sœur ; son nez, aplati sur le corset, le chatouillait ; ses cheveux étaient ébouriffés ; des larmes emplissaient ses yeux. Mais il se sentait bien. Après cette première effusion de larmes joyeuses, Maria Ivanovna comprit ce qui s’était passé et commença à regarder tout le monde. Cependant, plusieurs fois dans la journée, quand elle se rappelait ce qu’il était autrefois, ce qu’elle était autrefois et ce qu’ils étaient maintenant tous deux, quand tout se dressait vivement à son imagination : les malheurs, la joie et l’amour d’autrefois, elle se levait et répétait : « Comme tu es sot, Pétroucha ! Quel sot de ne pas m’avoir prévenue ! »

— Pourquoi n’êtes-vous pas venus tout droit chez moi ? Je pourrais vous loger, — dit-elle. — Au moins vous dînerez chez moi. Tu ne t’ennuieras pas chez moi, Sergueï ; chez moi dîne un brave de Sébastopol ! Et tu connais le fils de Nicolas Mikhaïlovitch ? C’est un écrivain. Il a écrit là-bas quelque chose de beau. Je ne l’ai pas lu mais on le loue, et c’est un charmant garçon, je l’inviterai aussi. Tchikhaiev voulait aussi venir. C’est un bavard, je ne l’aime pas. Il est allé déjà chez toi ? Et Nikita, l’as-tu vu ? Mais tout cela ne signifie rien. Qu’as-tu l’intention de faire ? Qu’avez-vous ? Et votre santé, Nathalie ? Où mettrons-nous ce jeune homme et cette belle ?

Mais la conversation ne s’arrangeait pas.

Avant le dîner, Nathalie Nikolaievna et ses enfants allèrent voir une vieille tante. Le frère et la sœur restèrent seuls, et il se mit à exposer ses projets.

— Sonia est grande, il faudra la sortir, alors nous vivrons à Moscou, — dit Maria Ivanovna.

— Jamais.

— Sérioja doit servir.

— Jamais.

— Tu es toujours aussi fou. — Mais elle aimait ce fou.

— Il faut rester ici, puis aller à la campagne et montrer tout aux enfants.

— J’ai pour principe qu’il ne faut pas se mêler aux affaires de famille ni donner de conseils, — dit Maria Ivanovna en calmant son émotion. — J’ai toujours pensé et je pense qu’un jeune homme doit servir ; et maintenant plus que jamais. Tu ne sais pas, Pétroucha, ce qu’est la jeunesse d’à-présent, je les connais tous. Ainsi le fils du prince Dmitrï : il est tout à fait perdu. Il est vrai que c’est de leur faute. Moi je ne crains personne, je suis vieille et je dis que ce n’est pas bien. Elle se mit à parler du gouvernement.

Elle était mécontente du trop de liberté qu’on donnait à tout le monde. « Il n’y a qu’une seule chose de bien, c’est qu’on vous a laissé partir. »

Pierre voulait discuter mais avec Maria Ivanovna ce n’était pas comme avec Pakhtine ; ils ne pouvaient s’entendre. Elle s’emportait.

— Eh bien ! qu’est-ce que tu défends ! Est-ce à toi de défendre ! Je vois que tu es toujours le même fou.

Piotr Ivanovitch se taisait avec un sourire qui montrait qu’il ne cédait pas mais ne voulait pas discuter avec elle.

— Tu souris. Nous savons : tu ne veux pas discuter avec moi, avec une femme, — fit-elle gaiement avec tendresse. Elle embrassait son frère d’un regard fin, spirituel, qu’on ne pouvait attendre de son visage sénile, aux grands traits. — Et tu ne me persuaderas pas, mon ami ; j’ai déjà soixante-dix ans, je n’ai pas vécu comme une simple sotte, j’ai vu et compris bien des choses. Je n’ai pas lu et ne lirai pas vos livres ; dans les livres il n’y a que des bêtises !

— Eh bien ! comment trouvez-vous mes enfants, Sérioja ? — demanda Pierre avec le même sourire.

— Bien, bien, — répondit la sœur en le menaçant. — Ne tourne pas la conversation. Nous parlerons des enfants. Mais voilà ce que je voulais te dire : tu as été fou, et je vois à tes yeux que tu l’es resté. Maintenant on t’exultera, c’est la mode. Vous tous maintenant, vous êtes à la mode. Oui, oui, je vois à tes yeux que tu es toujours le même fou, — ajouta-t-elle en réponse à son sourire. — Je te demande au nom de Dieu, de t’éloigner de tous ces libéraux d’aujourd’hui. Dieu sait ce qu’ils sèment, mais tout cela finira mal. Notre gouvernement se tait présentement, ensuite il devra montrer les ongles. Souviens-toi de mes paroles, je crains que tu ne t’en mêles de nouveau. Laisse, tout cela n’est que sottise. Tu as des enfants.

— Évidemment vous ne me connaissez pas, maintenant, Maria Ivanovna, — lui dit son frère.

— Eh bien, c’est bon, c’est bon ; on verra si c’est moi ou toi qui ne te connais pas. Seulement je t’ai dit ce que j’avais sur le cœur. Si tu m’écoutes tu feras bien. Maintenant causons de Sérioja. Comment est-il avec toi ? Elle voulait dire : « Il ne me plaît pas beaucoup, » mais elle prononça : Il ressemble beaucoup à sa mère ; deux gouttes d’eau. Ta Sonia m’a plu beaucoup, beaucoup. Elle a quelque chose de charmant, d’ouvert. Elle est délicieuse. Où est-elle Sonitchka ? Oui, j’ai oublié.

— Mais comment vous dire, Sonia sera une bonne épouse et une bonne mère, mais Sérioja est intelligent, très intelligent, personne ne le niera. Il apprend très bien, un peu paresseux. Il avait une grande passion pour les sciences naturelles. Nous avons eu de la chance. Nous avons eu un bon professeur. Il veut entrer à l’Université, suivre les cours de sciences naturelles et de chimie…

Maria Ivanovna n’écouta presque plus dès que son frère parla de sciences naturelles. Spontanément elle se sentait triste, surtout quand il mentionna la chimie. Elle poussa un profond soupir, et, répondant nettement à la série de pensées qu’excitaient en elle les sciences naturelles :

— Si tu savais comme je les plains, Petroucha, — fit-elle avec une tristesse franche, douce, timide, — quel dommage ! quel dommage ! La vie entière est devant eux, que ne souffriront-ils pas encore !

— Bah ! il faut espérer qu’ils seront plus heureux que nous.

— Dieu le veuille ! Dieu le veuille ! Mais, la vie est pénible, Petroucha. Écoute-moi en une seule chose : mon cher, ne te mêle de rien ! Comme tu es sot, Petroucha, ah ! quel sot ! Cependant j’ai invité beaucoup de monde, et que vais-je leur donner à manger ?

Elle pleura un peu, se détourna et sonna.

— Appelez Tarass.

— Toujours chez vous, le vieux ? — demanda Pierre.

— Toujours. Mais c’est un gamin auprès de moi. Tarass était sévère et propre ; il se chargeait de faire tout.

Bientôt, soufflant de froid et de bonheur, Nathalie Nikolaievna et Sonia, entrèrent avec un froufrou de robes. Sérioja était resté pour des emplettes.

— Laisse-moi la regarder. Maria Ivanovna prit dans ses mains le visage de Sonia.

Nathalie Nikolaievna se mit à causer.